L'ami

Charles Wagner · Chapitre 48 sur 71

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L'ami

Dans les Paturages

—L’alpage immense ondule sous le ciel. Les troupeaux épars y pâturent. Ils ont, vus de ces hauteurs, l’aspect de bandes de fourmis. Là-bas, perdu dans ce creux désolé, un troupeau de moutons noirs fait l’effet d’une poignée de suie tombée de la main du ramoneur.

Au son des clochettes, que les échos des rochers se renvoient, tout cela broute, broie, rumine.

L’herbe a sucé la terre, la bête mange l’herbe. L’homme boira le lait de la bête et consommera sa chair.

L’AMI.—Tout cela n’est qu’une similitude. Elle traduit et rend sensibles des faits du monde intérieur. La vérité brute, non encore humanisée, ressemble à la terre massive, à la matière inorganique. Les éléments capables d’alimenter l’esprit y sont renfermés, mais inaccessibles au commun des mortels et totalement indigestes. Il faut des organes spéciaux pour en profiter et les rendre assimilables à d’autres. La pensée robuste de certains hommes, munis d’une faculté particulière, remplit cette fonction. Ils vivent là où d’autres périraient; des pierres ils font du pain. Quand ils ont passé dans un domaine jusque-là inhospitalier et infertile, ils l’ont en quelque sorte rendu habitable et fécond. Ce sont les initiateurs et les pionniers. Le reste des hommes vit à leur ombre et de leur main; ils sont leurs nourrissons. Mais le nourrisson est ingrat de nature: il frappe le sein qui l’allaite. Et l’humanité persécute et tue ceux qui la font vivre.

 

RESPECT DE L’AME

 

L’AMI.—Celui qui mène Orion comme un troupeau a mis pour limite à sa puissance la liberté d’une âme. Il n’en violente aucune, même dans l’intérêt du salut. Pour toucher un misérable qui se souille et s’égare, il se fait petit, presque suppliant. Quelle leçon donnée à l’homme toujours enclin à imposer sa volonté; aux justes regardant les pécheurs du haut de leur justice! Nous sommes trop grands devant les petits, c’est le meilleur signe de notre médiocrité morale. Dominer, régenter, diriger, contraindre, voilà notre méthode à nous! Les résultats sont déplorables: soumission feinte, adhésions superficielles, indifférence, révolte.

 

*

 

Peser sur les consciences, est de pratique courante. Chacun fait intervenir les mobiles qui lui paraissent qualifiés pour provoquer une détermination. Les parents pèsent sur leurs enfants. Ils remplacent la juste autorité par l’abus de leur privilège d’aînesse. Ils déforment le caractère et la volonté de leur propre chair.

Les Églises font de même. Partout l’âme est sacrifiée à l’alignement. L’Écriture a dit: «Tu ne passeras pas le rasoir sur la tête de mes prophètes!» Ce sont ces têtes-là qu’on rase le plus. Bien mieux: on les supprime.

Ne contraignons personne, n’endoctrinons personne! C’est un abus immoral de peser sur les esprits. Faisons de la lumière, simplement! Éclairons la vie par cette clarté que propage l’amour vrai! Ainsi notre influence sera libératrice, vivifiante, créatrice d’activité nouvelle et de conviction personnelle. Nous n’éteindrons pas l’esprit. Nous enfanterons des âmes à la vie supérieure, au lieu de transformer quelques semblables en automates, et quelques germes d’âmes en momies.