L'ami

Charles Wagner · Chapitre 67 sur 71

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L'ami

Contradictions

L’AMI.—Quand il y a contradiction entre les aspirations légitimes du cœur humain et les constatations de la science positive, il faut en conclure qu’il y a erreur. L’espérance et la réalité sont faites pour s’accorder. Une réalité désespérante serait un non-sens. La réalité suprême, seule vraie, c’est la plénitude absolue, dépassant toute conception, défiant toute espérance. Nulle aile n’est assez hardie pour en atteindre la limite, car elle n’a pas de limites. Nous émanons de l’être; il nous environne et nous porte. Sa richesse infinie contient de quoi combler tout ce qui en nous est aspiration vraie et juste. Aucune contradiction ne doit donc nous arrêter, ni nous troubler. La seule conclusion à en tirer est celle-ci: il faut ou bien que l’espérance trouve un autre chemin, ou la réalité une autre interprétation.

Quelquefois tous les deux sont désirables.

 

L’ÉVANGILE INCONNU

 

L’AMI.—La plus large habitation offerte à l’âme, la patrie spirituelle la plus compréhensive, est l’Évangile. Son esprit n’est réfractaire à aucune tendance foncièrement humaine. Il offre la plate-forme où peuvent se rencontrer tous les intérêts supérieurs, fraterniser toutes les formes d’intelligence, se lier tous les efforts. Hélas! qu’ont fait de cette habitation les hommes à vues courtes, rapides à trancher, à clore les questions, à dénoncer la solidarité de l’adversaire? Ils en ont muré les fenêtres, verrouillé les portes, épaissi les remparts: ils l’ont transformée en cachot pour l’esprit, en citadelle hérissée et menaçante d’où l’anathème se lance à ceux du dehors. Et de temps en temps, de l’intérieur, quelque frère ayant cessé de penser selon la formule, est jeté par-dessus la muraille.

Ils ont agi à l’égard de la maison comme à l’égard du maître.

«Je suis le fils de l’homme», avait-il déclaré. Ils en ont fait un chef de parti, ou tout au moins, même en le divinisant, un homme comme les autres, tenant à ses particularités, à son nom, à son moi, accessoires inclus. Et qui donc a compris que le Fils de l’homme n’était ni à comparer, ni à mettre en concurrence avec personne? Car de tout ce qui fut grand et saint à travers les âges, dans n’importe quel contingent de l’humanité, il aurait pu dire: Celui-là est avec moi, et je suis avec lui; bien plus, celui-là est un peu moi, et moi je suis lui.

Ne s’est-il pas identifié avec les petits, les enfants, les malades, les pauvres, les prisonniers? Quel est ce moi, à qui est fait tout ce qu’on fait aux autres, bien ou mal? Est-ce le moi d’un particulier, ayant des intérêts privés, dirigeant une raison sociale, en rivalité avec d’autres? Non, il est le Fils de l’homme, et rien d’humain ne lui est étranger.

Quand ses champions fanatiques attaquent la science, c’est lui qu’ils attaquent. Quand ils persécutent les hommes en son nom, c’est lui qu’ils persécutent. Quand vous méprisez les humbles, les simples, c’est lui que vous méprisez. Quand vous abaissez les prophètes pour le grandir; quand vous diminuez les sages païens pour augmenter son éclat; c’est lui que vous abaissez, diminuez et voilez. Il n’a pas concouru pour le prix de sainteté, ni pour celui de sagesse, ni pour celui de grandeur. Vos comparaisons, vos petites rivalités, les couronnes que vous arrachez à d’autres, pour les jeter à ses pieds, sont des procédés odieux et méritant d’être condamnés par la parole: «Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés!»

 

JE SUIS LE CHEMIN, LA VÉRITÉ, LA VIE

 

L’AMI.—L’essence de la foi chrétienne est la certitude que l’Invisible se fait homme. L’aboutissant le plus parfait de l’Esprit besognant derrière le voile des choses sensibles, se trouve, pour l’homme, dans une conscience d’homme animée de son souffle et remplie de sa présence. La Foi au Dieu-Nature est difficile. Il y a trop de distance entre lui et nous. S’il est gracieux, doux, apaisant aujourd’hui, demain il est sauvage, dévastateur, sans entrailles. Ses brutalités choquent notre conscience. On ne peut pas se nourrir du roc. La formidable divinité naturelle, active dans les forces mécaniques du monde, offre à l’homme une pierre, lorsqu’il demande du pain.

Plus près de nous est le Dieu traduit en humanité, Dieu visite l’homme par l’homme. Justice, sainteté, tendresse, pardon: ni les astres, ni les plantes, ni les bêtes, ni aucun spectacle de la création, ne nous révèlent ces réalités comme nous le révèle un être humain animé de la vie supérieure. A celui-là nous pouvons dire: En toi mes problèmes sont résolus, mes dissonances changées en harmonie, les passages obscurs de la vie, de l’histoire, des écritures, interprétés. Tu me traduis Dieu, et le monde, et moi-même, en vérité assimilable et nourrissante.

 

UNE CHOSE EST NÉCESSAIRE

 

L’AMI.—Mais, en tout cela, il n’y a d’essentiel que la vie et la puissance. Les mots pour en parler, les formules pour enfermer ces expériences, sont riches et variées. Leur office est de traduire, faiblement et de loin, l’intraduisible, d’exprimer, en bégayant, l’ineffable. Leur attitude vraie est l’entière humilité, je dirais presque l’effacement. Elles ne sont jamais plus efficaces que lorsqu’elles demeurent à tout moment prêtes à se retirer devant la grandeur de ce qu’elles essaient de faire pressentir.

Si la parole, la doctrine, la croyance se substituent à la foi vivante, elles sont usurpatrices.

Regardez vivre et enseigner le Christ. Jamais il n’a endoctriné personne: il embrasait les cœurs par son contact. Son Évangile n’est pas un corps de doctrines qu’il impose et dont il confie la garde à des scribes jaloux d’exactitude littérale. C’est une force de tendresse, de lumière, de courage, de joie, de paix. C’est de la vie infinie et divine, palpitant dans la poitrine d’un homme, vibrant dans sa voix, brillant dans son regard. L’âme, déconcertée par les étrangetés et les contradictions du monde, se sent envahie comme par un souffle de la patrie. Les yeux s’ouvrent, le cœur se dilate, l’espérance renaît. Les vieilles souillures et les vieilles méchancetés cèdent sous cette influence, comme la glace fond au rayon de juin. L’auditeur même d’un seul jour, sentant passer dans l’air une vertu libératrice, se dit: «Dieu a visité son peuple. Ceux qui étaient assis dans l’ombre de la mort ont vu une grande lumière.»