L'ami

Charles Wagner · Chapitre 50 sur 71

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L'ami

Socialisme

—Es-tu socialiste?

L’AMI.—Non.

—Pas possible! Moi qui te croyais corps et âme acquis à cette grande cause du peuple, de la femme, de toutes les libérations et de toutes les réparations! Et tu n’es pas socialiste? Quelle contradiction!

—C’est plutôt de la logique.

—Tu es conservateur, alors, et bourgeois?

L’AMI.—Encore bien moins. Pour éviter de me perdre en Charybde, me précipiterai-je dans Scylla? Écoute: si le socialisme n’était que la tendance désintéressée vers une plus haute justice pour tous, je serais socialiste avant la lettre. Mais le socialisme est tant d’autres choses, que je dois fuir cet isme comme tous les autres. La cause du peuple, j’en suis. De ceux qui s’en attribuent l’intelligence unique et la défense exclusive, je n’en suis pas. Les uns sont violents, injustes, haineux; comment les suivrais-je? Les autres sont à tel point particularistes, que leur penchant naturel les entraîne sans cesse aux scissions. Ils ne s’entendent, même entre partisans, qu’à titre provisoire. L’excommunication est une de leurs principales formes d’activité.

Lorsque l’un d’eux se distingue, il devient aussitôt suspect. Je trouve leur fraternité trop batailleuse, leur égalité trop soupçonneuse, leur liberté trop éprise d’alignement. On peut admettre des fautes, et tout le monde en commet; mais il n’y a pas d’anomalie, à exiger d’un homme la mentalité de son idéal. Plus le grand idéal d’humanité m’attire et me fascine, plus ses champions attitrés m’apparaissent mesquins. Je crains que le socialisme actuel ne soit antisocial par plusieurs de ses tendances prédominantes.

—Tu es d’une sévérité excessive. Pense à toutes les difficultés de la lutte pour l’avenir, au misérable point de départ, aux ténèbres sociales où les esprits sont plongés. Ceux-là, sortis du milieu, peuvent-ils n’en pas porter les tares? Que deviendrait le bourgeois, si tu lui appliquais la mesure que tu appliques aux socialistes?

L’AMI.—Nos sévérités les plus grandes, nos scrupules les plus exigeants doivent être du côté de la cause préférée. Contre une foule de socialistes d’étiquette, j’ai ceci: qu’ils sont aussi bourgeois que les bourgeois, avec l’hypocrisie en plus. Ils revendiquent un autre monde, mais ils sont conservateurs des principaux vices de celui-ci. Où est le désintéressement? Désirer une situation meilleure dont les frais seraient pour autrui, et pour vous les avantages, ne me semble pas un mérite suffisant. Depuis quand l’arrivisme est-il une vertu? Je vois ici, dans la foule, des appétits; chez les meneurs, de l’ambition. Par quel privilège ces appétits valent-ils mieux que ceux du bourgeois; par quelle grâce de parti cette ambition est-elle moins impure? Pas plus que l’esprit repu et satisfait, l’esprit de revendication ne constitue une force libératrice.

—Tu ne vois que le mal. Est-ce moi maintenant qui te montrerai le bien? Tant de généreuse dépense de soi-même, tant de souffrances endurées pour la cause, d’esprit de sacrifice mis en œuvre et patiemment semé, en vue de temps meilleurs! Une somme incalculable de courage, d’endurance, une invincible poussée en avant, malgré la misère du présent et ses charges écrasantes! Le peuple a pris tout mon cœur. Je le trouve si bon, si magnanime, si prompt au pardon, si lent à la colère, si admirable dans son espérance d’une humanité plus belle.

L’AMI.—Le peuple est une chose, la politique et l’économie politique des partis socialistes en est une autre. Vivre du peuple n’est pas vivre de la vie du peuple. Se réclamer du peuple, n’est pas lui appartenir de cœur. Exploiter une cause n’est pas la servir. Si l’on passait au crible du bon sens et de l’équité tous ces socialismes laïques et ecclésiastiques, il ne resterait pas beaucoup de bon froment pour les semailles de l’avenir. Dans tout cela, j’aperçois en outre un partage inégal: les uns font le bruit, ils sont au premier plan et prétendent tout conduire; les autres font la besogne, et tout le monde les ignore. Nous enrôlerons-nous parmi les mouches du coche?

—Hélas! évidemment il y a beaucoup de vrai dans ces critiques; mais le socialisme n’en est pas moins une des grandes forces pour le bien et le progrès, actives à l’heure présente.

L’AMI.—D’accord; mais il aura du mal à se dégager de ses patrons, les socialistes attitrés, et de leurs formules. A supposer que ne règne ici qu’un esprit détaché des bas appétits et des vulgaires ambitions, un immense désir de voir le mieux se réaliser, et naître une société moins criminelle et moins incohérente, que peut-on attendre de bien de cette rage de théorétiser? La plupart de ces prétendus hommes d’avenir sont ivres de formules, fanatiques de symétrie. La société qu’ils rêvent est un casier à musique. De plus, ils balaient du domaine de l’esprit tout ce qui, à première vue, ne cadre pas avec leur système. On tarit les sources de la vie avec ces procédés-là. Au commencement des grands mouvements, il y a les pionniers, les éclaireurs, les prophètes, beaucoup de souffle, de ressort, de puissance expansive. Les mandarins viennent sur le tard. Ils creusent à l’idée des canaux pour y circuler, en attendant qu’ils lui creusent une tombe qu’ils scelleront de leur sceau. Ici, les doctrinaires, les marchands de formules, les scolastiques et les pédants encombrent le début.

Ne vois-tu pas aussi l’incohérence de leur philosophie? Champions de l’opprimé, défenseurs du faible, la plupart adoptent en bloc une doctrine matérialiste. Ils sont en lutte contre l’égoïsme, le droit du plus fort, et proclament une théorie de l’Univers où la faiblesse est le vice par excellence, où l’égoïsme est la première des vertus. Pour faire surgir une société nouvelle, large, altruiste, fraternelle, de l’utilitarisme inférieur, tel qu’il sévit sous nos yeux, un autre idéal est nécessaire, d’autres motifs d’action, une vue plus nette et plus sûre de la vraie nature humaine. Je vois nos tares profondes, nos plaies horribles. Tu ne me rencontreras jamais au rang des satisfaits, ni des résignés à l’iniquité et à la misère. Il faut que ce monde soit vaincu et qu’il n’en reste pas pierre sur pierre. Mais on vaincra le monde mauvais par l’Esprit, l’injustice par la justice, la haine par l’amour, l’esclavage par la liberté, l’exploitation par le sacrifice, le mensonge par la vérité. La bête humaine ne fondera pas la Cité de l’Avenir. Voilà pourquoi je ne me convertirai pas au socialisme existant. J’estime, au contraire, qu’il a lui-même le plus urgent besoin de se convertir au socialisme supérieur, comme les médecins à l’hygiène, les juges à la justice, la Synagogue aux Prophètes, et les Chrétiens à l’Évangile.

 

*

 

L’AMI.—Si chacun voulait vivre et pratiquer la centième partie de son socialisme, nous serions sauvés. Les joueurs de flûte sont légion, les danseurs très rares, et par une perversion fâcheuse de l’altruisme, chacun fabrique du socialisme… pour l’exportation, pour le prochain.

 

AIME L’IDÉAL!

 

L’AMI.—Au sanctuaire de l’âme, prépare le royaume des cieux! Mets en honneur ce qui sur terre est à la peine! Environne de beauté ce que la vie courbe et flétrit! Libère les opprimés; à l’exilé donne une patrie, un foyer au déshérité, un compagnon au solitaire! Pose la couronne sur la tête des vaincus; répare les injustices, comble les distances!

C’est en nous que commence la victoire sur le monde, si d’abord nous avons en nous lavé, effacé la vieille tache d’iniquité, rejeté la haine, voulu le bien de toute la force de nos résolutions, accepté le sacrifice. Ne fais pas baisser pavillon à l’idéal, devant les démonstrations d’une réalité grossière! En haut ton cœur, mon fils! Lorsqu’en dehors le fait brutal triomphe, que la sottise ou la méchanceté s’étalent, unies à la force, et reçoivent l’hommage qui va au succès, le moment est venu d’offrir à l’idéal un hommage intérieur. Fais-lui fête, pavoise, illumine! Ne l’aime pas à moitié, avec mollesse et regret, comme une chose impossible et d’avance condamnée! Aime-le de toute ta foi! Marche à sa clarté! Et la nuit même, autour de toi, deviendra le jour.

Il faut que l’œuf soit couvé, pour éclore. Aimé, réchauffé dans nos cœurs, l’avenir plus beau, lentement prend figure. Un jour, la coque pesante, la prison où le retiennent ses ennemis coalisés, se rompt sous la poussée vivante, et l’idéal déploie ses ailes en pleine réalité.

 

HAUTE ÉGLISE

 

L’AMI.—Vers la sainte Église, une, universelle, toutes les autres devraient être des voies ouvertes, amenant du Nord et du Midi, de l’Orient et de l’Occident, à travers les diversités de la vie et des pensées, les fragments d’humanité à l’humanité intégrale. Vestibules visibles d’un invisible sanctuaire, visant toujours plus haut qu’elles-mêmes, et plus loin, ainsi m’apparaissent dans leur beauté, humbles mais collaboratrices d’un dessein grandiose, les Églises.

Pratiquement, elles sont de vieilles et respectables raisons sociales, cultivant, sous des formes différentes et en concurrence, la religion mise en formules. Elles enferment leurs adeptes dans le vestibule, et la porte est murée qui devrait conduire au sanctuaire supérieur. Abaissement regrettable!

Mais voici qui l’est plus encore. Les Églises constituent des milieux conservateurs bien clos, où se pratique, par la concentration de toutes les peurs, l’obstruction à tous les progrès.

Le bien très réel, accompli dans ces milieux, est neutralisé par leurs mutuelles rivalités. L’esprit d’étroitesse s’y installe à la longue, presque fatalement. La pratique est si loin de l’idéal, qu’elle en est à peu près la négation. De fait, les Églises comptent parmi les principaux agents de division entre les hommes. Il n’y a pas d’obstacles plus décidés sur le chemin qui conduit à l’universelle fraternité.

—D’une semblable réalité comment passer à l’idéal?

L’AMI.—Ce sera long, car le mal est chronique, et il se considère comme le plus grand des biens. Il n’y a qu’un remède: la douleur des croyants, pacifiques et fraternels. Rien n’est ingénieux comme la souffrance. Je vais te signaler un moyen qu’elle m’a suggéré.

Tu sais quel âpre combat les êtres se livrent entre eux pour le pain. C’est une de leurs principales causes de conflits. Qu’ont-ils trouvé de plus significatif dans le but de symboliser une autre mentalité que celle du féroce acharnement autour du pain? Ils ont trouvé l’hospitalité. L’hospitalité consiste à dire pendant une heure à son semblable: Ma maison est ta maison, ma table ta table, mon pain ton pain. L’hospitalité nous apparaît donc au milieu du conflit sauvage des appétits comme une pierre d’attente d’une société meilleure, pacifiée dans l’entente et le mutuel dévouement.

Il y a là une indication à noter. Les Églises devraient faire ce que font les particuliers: exercer l’hospitalité mutuelle, large, généreuse, bienveillante, telle qu’elle s’exerce à certains foyers bienfaisants où l’hôte, même d’un jour, se sent chez soi, parce que accueilli, compris, aimé.

—Oh! mon ami, que tu es jeune, toi qui as tant vu d’hommes! Les galets du rivage déploieront leurs ailes parmi les blanches mouettes, avant que les cœurs endurcis, aigris, portés à l’antagonisme violent, ne suivent la pente de douceur où tu prétends les mener.

L’AMI.—Il me plaît d’aspirer avec force aux progrès difficiles. Sachons vouloir ce qui est légitime, espérer ce que nous aimons!

Désirons le bien avec une ardeur complète! Regardons-le, décrivons-le! Pour moi, lorsque la réalité grossière s’enfle sous mes regards, je salue en esprit ce qui devrait être.

Je rêve donc d’Églises, se recevant entre elles. La synagogue, aujourd’hui, ouvrirait toutes larges ses portes aux fidèles chrétiens. Demain, les chrétiens recevraient les Juifs dans leurs cathédrales et leurs temples. On ferait régner, ce jour-là, une cordialité générale, quelque chose de l’esprit qui devait souffler sous les tentes d’Abraham, lorsqu’il accueillait, le soir, des hôtes mystérieux. S’ouvrirait-il quelque part un culte nouveau, se bâtirait-il un sanctuaire neuf, on pendrait la crémaillère spirituelle en présence des frères des autres cultes. Tout cela, non avec l’arrière-pensée de se convertir mutuellement, mais pour marquer avec force ce qui unit les hommes et pour nous reconnaître frères en douleur comme en espérance, en misère comme en grandeur.

—Hélas! tout cela est fort touchant, mais y penses-tu sérieusement? Va faire ta proposition aux chefs, de part et d’autre! C’est du mépris et de hautains refus que tu recueilleras.

L’AMI.—Il nous faut monter, avec notre volonté de bien faire, plus haut que les refus et les mépris. Les rivalités, les oppositions d’idées, les atavismes, sont comme des montagnes séparées par des crevasses. Élance-toi dans la région sereine de l’humanité réconciliée! Baigne ton corps dans la lumière clémente qui tombe de l’infini sur les pics neigeux, les gouffres noirs! Vis dans ce qui doit être, et tu transformeras ce qui est! Tu rapporteras, de tes séjours dans l’idéal, la force de ne jamais négliger le moindre détail pouvant conduire à mieux.

La virulence de l’esprit sectaire est incroyable, le monde aujourd’hui en est empoisonné. Raison de plus pour nous attacher à tout ce qui peut le combattre. Vivre et agir par la foi vaut mieux que de se laisser démoraliser par ce qu’on a sous les yeux de peu réconfortant. Te crois-tu seul? Ne suis-je pas avec toi? Ne penses-tu pas ce que je pense, ne le désires-tu pas? Aie donc le courage d’espérer la victoire pour ce qui est l’objet de ta profonde et invincible conviction! Certainement tu as des compagnons. Sors ton drapeau, ils s’assembleront! Que ceux qui croient à l’humanité pacifiée et fraternelle se reposent de temps en temps des scandales de l’esprit sectaire, en se rencontrant entre eux pour partager ce qu’ils ont de meilleur! Les droits de l’Idéal sont imprescriptibles.

Elle existe, quoique invisible, l’Église idéale, l’Église de Dieu. Des âmes vivent un peu partout, dans les milieux divers, qui ont plus de bonheur à constater un seul point commun, qu’à signaler cent motifs de division. Les pierres sont prêtes, d’une haute et lumineuse cité, où les âmes sevrées d’amour pourront lui chanter un hymne nouveau. A cet hymne grandiose, public, préludons par de chaudes fraternisations familiales, mettant le cœur au large! Et l’heure viendra où ce qui timidement se dit à l’oreille se criera sur les toits.

 

HUMANITÉ TRIOMPHANTE. HUMANITÉ MILITANTE

 

L’AMI.—Nous pouvons concevoir de loin, comme une figure idéale, l’humanité accomplie. Tous les travailleurs de l’avenir marchent à cette lumière. Dans les jours de tempête, comme dans ceux, plus énervants, de calme plat, cette haute figure de beauté les soutient.

—Et pourtant, malgré les splendeurs de l’idéal, malgré ce doux rayon qui tombe sur notre route, la marche m’intéresse plus que l’arrivée.

L’humanité militante, c’est l’humanité héroïque. Je la trouve plus belle de ses blessures et de ses luttes, qu’environnée de l’auréole de victoire. Aspirer me touche infiniment plus que posséder, et les promesses de l’aube naissante ont plus de charme à mes yeux que la clarté du plein midi.

 

«NUNC DIMITTIS»

 

—Enseigne-moi l’art de partir!

L’AMI.—Au petit nombre de ceux qui l’exercent, mesure sa difficulté!

Plusieurs savent presque tout, excepté s’en aller. Ils ne s’entendent pas à cesser en temps utile, l’œuvre accomplie. Ils ne peuvent se résigner à ramasser leurs outils pour quitter. Souvent ils gâtent le meilleur de leur travail par cette obstination à rester là.

Sachons cesser de bon cœur, et non lorsque la force des choses nous arrache de notre place pour nous signifier un congé brutal!

A l’orateur sacré, Luther donne ce conseil: «_Tritt frisch auf; thu’ den Mund auf, und hör bald auf![4]_» Ce conseil pourrait s’étendre de l’art de parler à l’art de vivre.

[4] Parais avec entrain; ouvre bien la bouche, et termine vivement.

Il en est qui ne trouvent pas leur péroraison. Ils s’endorment dessus, et leurs auditeurs de même.

Pareils aux orateurs qui ne savent pas conclure, sont les hommes qui ne savent pas se retirer, une fois l’heure venue.

Les institutions sont comme les individus. Le monde est encombré de vieilleries depuis longtemps mûres pour la retraite. Leur fonction terminée, elles sont restées là, se cramponnant à leur place, barrant la route de l’avenir, faisant un accueil féroce à tout ce qui veut naître et grandir.

Nunc dimittis! Laisse aller maintenant ton serviteur! Qu’elle est belle de douceur et de sérénité, la parole du vieux Siméon demandant à s’en aller en paix! Paraître avec entrain, tracer son sillon vigoureusement et, le labeur fourni, s’effacer, afin de ne pas gêner par son ombre le blé qui veut pousser, voilà la seule pratique virile, conforme à l’intérêt supérieur et au bonheur personnel!

Renoncer à temps, évite bien des misères, d’impuissants efforts, pour allier ces deux choses incompatibles: être et avoir été. Mais comme toutes les sciences, celle-ci est longue. On en acquiert les éléments dans les petites occasions. Si tu veux t’initier à ses secrets, applique-toi, en toute occurrence, à ne traîner sur rien. Les longues paroles, les longues lettres, les adieux interminables, les explications qui n’en finissent pas, tout ce qui, fait pour durer son temps précis, s’installe, s’éternise, devient chronique, doit être sévèrement évité. Ne nous attardons nulle part; c’est un excellent entraînement pour les heures décisives, où il s’agit de démarrer pour de bon.