L'ami

Charles Wagner · Chapitre 8 sur 71

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L'ami

Assieds-Toi dans le Silence

—L’avenir est loin; la marche en avant, pénible, la tâche, immense, et nos moyens, misérables. Il y a des heures où la lassitude nous gagne.

L’AMI.—En ces heures, arrête-toi pour reprendre des forces! Ne t’obstine pas, même au labeur sacré! Tu fournirais un travail médiocre dont la fragilité nuirait à la cause et à ton courage. Pense au réconfort! Fais une halte!

Constituons une solitude aimée où notre idéal soit compris, afin de nous y consoler des rudes contacts, des mépris et des anathèmes. Reprenons barre au foyer qui réchauffe notre âme! Exposons-la au rayon bienfaisant, à la rosée rafraîchissante! Quittons la foule dévorante, afin de refaire des provisions; laissons là les contradicteurs, pour la retraite accueillante et l’accord!

O Béthanie! O Thabor! ô nuits sur la montagne! ô douces intimités! agapes où tous sont un même cœur! Nous avons besoin de vous comme l’enfant, du sein maternel; le pèlerin, de l’auberge; l’exilé, de la patrie!

O selige Oed’ auf sonniger Höh![1]

[1] O bienheureux désert, sur la hauteur ensoleillée!

 

AU DÉSERT

 

L’AMI.—N’aspire pas à fuir le monde! le salut n’est pas dans la fuite. Il est dans la lutte, ardente et magnanime, dans le don de soi; la diffusion du levain à travers la pâte. Mais que peut l’arc affaibli par une tension trop longue? Que devient le levain, si sa puissance de fermentation est perdue, faute de soin?

Les trois quarts du travail sont du travail intérieur. S’affermir soi-même dans son idéal, augmenter sa foi, voilà l’essentiel, la première condition de toute action vraie. Tout pionnier doit connaître le désert. Il est bon qu’il en sorte; mais qu’il y retourne souvent pour s’inspirer, réparer ses armes, écouter la voix du silence, et laisser les flots soulevés et troublés par la lutte se filtrer à travers les gisements profonds du monde intérieur.

 

HORIZONS FERMÉS

 

—Il y a des jours où l’esprit semble moins apte à embrasser les grandes vues d’ensemble. Les infinis et les immensités nous échappent. Tout cela est loin, enseveli dans quelque brume impénétrable.

L’AMI.—En ces jours, pour sentir le contact des réalités permanentes, assieds-toi sur la mousse des sentiers, sur la racine des arbres, et regarde près de toi la fourmi courir parmi les minuscules graminées. La goutte qui tremble aux feuilles dentelées du fraisier, est parente de Sirius, scintillant à la frange du ciel. Dieu est si grand qu’il est à toutes les hauteurs: c’est de la poussière que souvent monte sa voix.

Si l’on ne peut correspondre par voie aérienne, on a recours au fil souterrain. Si les deux nous manquent, il reste la télégraphie sans fil. Et la rupture même du câble n’est plus un malheur sans remède.