L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection

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Nous publions ce moisci Précis de bile noire suivi de Saturne, un livre de Christophe Lartas (1). Si le second texte est un récit fantastique échevelé, dont le héros n'est pas sans rappeler le Maldoror des Chants, le premier est une succession de brefs tableaux oniriques, évoquant à la fois l'univers de Poe et les Grands Anciens de Lovecraft, autour de quatre personnages en quête d'Absolu. En voici un premier extrait.

ÉTERNITÉ ?

Sangsues, princes, clous : brûler le temps, casser la vie. En guise de salut. Supporter l’idée du futur ? la naissance des premiers éternels ? La divinité, d’accord, elle n’est pas pour nous. Mais il n’y aura personne après nous (oui nous sommes mauvais — mais le monde l’est de même). Néanmoins, ne sommesnous point conscients qu’après quelques siècles la vie éternelle pourrait s’avérer un dégoût de tous les instants ? Car il ne saurait y avoir icibas d’authentique divinité tant que subsistera en nous le moindre atome de chair. En effet, que serait une éternité que traverseraient et corrompraient en permanence les débilitantes et lancinantes douleurs de la maladie ? les infâmes et cotonneuses nausées du vieillissement ? Que serait une éternité qu’accompagneraient incessamment ces immondes sen sations de malêtre dont nous abreuvent nos organes et notre conscience depuis l’origine ? Peutil y avoir un esprit éternel avec un corps impur ? Peutil y avoir une joie de vivre millénaire sous une enveloppe de chair, fût elle impérissable ? La divinité, d’accord, elle n’est pas pour nous. Mais, tout compte fait, si elle devait nous échoir sans une séparation définitive de l’esprit et de la matière, sans un total affranchissement du marcescible et du temps, en voudrionsnous ? Oui, sans nul doute. Quel qu’en soit le prix à payer ; car, faibles et peureux, si avides de la vie, nous préférerions toujours une immortalité incertaine et souffreteuse à un absolu néant. Certaines éternités ne peuventelles cependant s’apparenter à l’Enfer ? C’est pourquoi nous ne haïssons plus la mort, dûtelle être précoce (ô Seigneur ! ne plus avoir conscience de soi ! de cette saleté de corps : rhumes ! grippes ! sinusites ! angines ! bronchites ! conjonctivites ! otites ! abcès ! acné ! caries !... — Enfin ne plus vivre le supplice de la peau !).

 

1 Précis de bile noire suivi de Saturne, par Christophe Lartas (éd. de l'AbatJour). Disponible au format papier (160 pages, 13 €) et au format numérique (140 pages, 4,99 € PDF, ePub).

RÉVOLTE

&

INSURRECTION

La version longue de cette nouvelle (limitée ici à 25000 signes pour les besoins de la revue) est à lire sur le site des éditions de l'AbatJour.

Cinquième jour de navigation involontaire, 22h33

À l’instar des autres passagers, je ne connais toujours pas les raisons qui font que je me trouve à bord de ce paquebot dont le nom nous échappe. Les membres d’équipage, ainsi que le capitaine Butsing, restent sourds à nos questions dès lors qu’elles touchent à des sujets trop « sensibles ». Leurs uniformes d’un blanc éclatant, leurs nœuds papillon noirs élégants et leurs pantalons seyants, ne cachent pas le fait qu’ils soient armés.

J’estime à une centaine le nombre de passagers « malgré eux » à se trouver sur ce navire. J’ai l’impression que certains d’entre eux dispa raissent mystérieusement. Comme cette femme souffrant depuis le début de notre « croisière » d’un terrible mal de mer. Cela fait deux jours maintenant que nous ne la voyons plus. Un certain Arno Pestibit, dont je me méfie énormément, affirme qu’elle se trouve à l’infirmerie. Cependant, hier, une demidouzaine de requins ont tourné autour du bateau. Ils semblaient se disputer une proie.

Deux groupes distincts, chacun composé d’une dizaine de personnes, se sont formés. Il y a d’un côté celui d’Arno Pestibit, qui fait acte d’allégeance envers le commandant, et de l’autre celui de Pietro Bantis, un homme au regard ombrageux portant une cicatrice sur la joue gauche, qui tente d’organiser la résistance. Ces deux groupes antagonistes veulent rallier à eux cette fameuse majorité silencieuse, qui constitue environ quatrevingts pourcent des passagers, dont je fais partie.

Je me trouve actuellement dans ma cabine. Il est maintenant 22h41. J’ai décidé d’entamer un journal de bord. Je ne pense pas que quelqu’un le lira un jour. Dans le tiroir de ma table de chevet se trouve une corde, avec son nœud coulant, pour ainsi dire prête à l’emploi. J’ai demandé à certains « galériens » s’ils possédaient également un tel objet dans leur table de chevet. Tous ont répondu par la négative. Leur air embarrassé me laisse à penser qu’ils mentent, par prudence. La méfiance gagne peu à peu l’ensemble des passagers. J’éviterai à l’avenir de poser des questions trop personnelles. J’éviterai d’ailleurs de poser des questions.

Sixième jour de navigation involontaire, 23h39

Je ne pense pas être foncièrement une mauvaise personne, je ne pense pas avoir mérité ça. Estce mon profil psychologique qui m’a fait échouer ici, sur ce bateau qui ressemble à une prison à ciel ouvert ? Ou quelque acte répréhensible dont je n’aurais pas même conscience ? Je ne le crois pas. Les autres passagers, dans leur vie « antérieure », étaient des personnes ordinaires, qui accomplissaient des emplois ordinaires (com merciaux, cadres, fonctionnaires, etc.) Il se trouve bien parmi nous un écrivain légèrement désaxé (Benito Raptis), mais il est apparemment le seul marginal à bord. Ainsi, il ne semble y avoir aucun lien logique qui nous unisse, mais la logique n’a plus lieu d’être.

Ce matin, j’ai discuté au bar de la piscine avec un certain Tiber Pantois, retraité d’une compagnie du téléphone. L’homme, sourcils épais et soucieux braqués sur une mer d’indifférence, m’a avoué que la chose qui lui manquait le plus ici était de ne plus pouvoir pêcher. Après s’être tu un petit moment, réfléchissant peutêtre à l’ironie de la situation (tant de poissons sous nos pieds ; rien pour les attraper), le pauvre Pantois m’a jeté un regard effaré avant de se ruer vers le bastingage. Je l’ai rattrapé in extremis en le retenant par la taille. L’homme a fondu en larmes, me frappant sans grande conviction le haut du dos de la paume de ses mains. Lorsque j’ai relâché mon étreinte, le malheureux m’a avoué mieux comprendre maintenant les raisons qui poussaient certaines personnes à se jeter dans le vide. J’ai eu la désagréable impression d’avoir sauvé la vie de quelqu’un qui ne voulait plus de cette existence où partout ne se trouvent que vide et eau.

Après le dîner, nous avons été « invités » à assister à un concert, livré par un chanteur ringard, lequel y est allé de reprises « kitsch » mais cependant de bonne facture. Ensuite, nous avons participé à une partie de bingo, chaque participant remplissant sa grille à l’aide d’un marqueur craie. Ce n’était pas tant le résultat des boules tombant à un rythme isochronique qui inspirait cette anxiété générale, mais bien l’œil menaçant des canons que les membres d’équipage tenaient braqués sur nous. Lorsque le capitaine Butsing, qui officiait au tirage, a sorti le « 24 », j’ai réalisé que ma grille était complète. Sans exactement savoir pourquoi, j’ai préféré ne pas me manifester. Bien m’en a pris. Deux minutes plus tard, alors que tombait le numéro 66, Tiber Pantois s’est redressé de sa table en annonçant « Bingo ! ». Le capitaine Butsing est venu le féliciter en person ne, puis lui a remis son lot : un gilet de sauvetage, un canot pneumatique, une canne à pêche et deux bouteilles d’un litre et demi d’eau douce. Trois hommes d’équipage ont alors encadré le malchanceux Pantois et l’ont emmené vers la sortie du casino, le félicitant d’avoir recouvré sa liberté. L’homme a protesté, argué d’une erreur éventuelle (99 à la place de 66 ?). Rien n’y a fait. Comme l’a démontré le commandant en lui présentant la boule, un point situé sous le numéro attestait qu’il s’agissait bien du 66.

Septième jour de navigation involontaire, 22h51

J’ai fait cet aprèsmidi, sur le pont numéro 3, la connaissance d’une femme qui dit s’appeler Sirena Bottip. Je pense que c’est un pseudonyme. Cette femme voluptueuse et lascive passe son temps à se faire bronzer devant la piscine, à côté du jeu d’échecs géant et de ses pièces inquiétantes. Notre situation ne semble pas l’inquiéter outre mesure. « Cela ne me change pas de ma prison dorée », m’atelle dit en substance, évoquant vaguement sa vie passée avec un armateur argentin. Sa nonchalance face à notre sort me laisse sans voix. Auraitelle raison ?

Cette femme a fait preuve d’érudition et de pertinence en m’entretenant de La Méduse et du célèbre radeau qui en a résulté. Elle m’a notamment parlé du capitaine de cette frégate, un certain Hugues Duroy de Chaumareys, « triste noble pistonné, incompétent, ivrogne notoire de surcroît, qui n’avait plus navigué depuis vingt années, lequel, après avoir accumulé bourdes en tous genres et indirectement tué nombre de personnes, s’est vu infliger une peine de trois ans de prison seulement. » J’ai pris malgré moi la défense de notre commandant de bord, affirmant qu’il n’était pas, lui, un incompétent. Sirena Bottip s’est fendue d’un petit ricanement moqueur qui m’a remis en place.

Plus tard, comme je me trouvais à côté de cet échiquier géant du pont numéro 3, le capitaine Butsing, qui arrivait, m’a proposé de faire en sa compagnie une partie de ce « jeu des rois et roi des jeux. » J’ai accepté sa proposition (que faire d’autre ?) et délibérément perdu la rencontre. Je ne sais au juste pourquoi. Peutêtre la peur de froisser le commandant en le battant auratelle pris le dessus sur celle de perdre et de me voir ainsi jeté pardessus bord. À moins que ce ne soit l’inverse. Quoi qu’il en soit, j’ai découvert que perdre volontairement une partie d’échecs sans se com promettre s’avère tout aussi difficile que de la gagner.

Au terme de la partie, le capitaine Butsing s’est montré plus affable que d’habitude, me félicitant sur mon niveau, et me demandant en riant si je n’avais pas fait exprès de perdre. Voyant mon malaise, le commandant a subtilement changé de conversation, me livrant un secret, celui du nom de notre paquebot, lequel s’appelle le Béatris Ponti. Je pense que c’est un test et que je ne dois pas faire état de cette information aux autres passagers. Benito Raptis, toujours aussi ivre, est venu nous rejoindre et m’a félicité avec sarcasme de ma défaite, me parlant d’un livre, Le Joueur d’échecs, et ajoutant qu’il n’y avait ici qu’une seule mise en abîme, celle par le fond. Je n’ai pas relevé, le capitaine Butsing a ri.

Huitième jour de navigation involontaire, 23h15

Aujourd’hui vers midi, nous avons croisé une île déserte. Quatre hommes ont sauté à l’eau afin de la rejoindre à la nage, car ici tout est comme dans un navire de croisière, hormis bouées et canots de sauvetage. Les membres d’équipage ont sorti leurs armes et les ont abattus sans autre forme de procès. Certains d’entre eux riaient, semblant prendre plaisir à cette petite partie de « chasse » improvisée. Je crois qu’un fuyard a évité leurs balles. S’il a rejoint son île déserte, que vatil devenir ? Je ne sais si je dois l’envier. J’ai honte de le reconnaître, mais je pense que je préfère être ici, nourri, logé, blanchi, plutôt que survivre dans un endroit sauvage, sans autre confort qu’une dramatique liberté solitaire.

Durant l’aprèsmidi, l’écrivain Benito Raptis a fait le pitre près de la piscine. Toujours aussi ivre, il a parlé de visions horoscopiques, de femmes faciles, de Balance et de Vénus et d’une certaine reine du Québec, puis a crié : « Que l’Horoscope bénisse nos familles, Veronica et le Président de la Confédération Helvétique ! » Sirena Bottip a beaucoup ri face à ces propos sans queue ni tête, ce qui me rend jaloux. Benito Raptis paraît jouir d’une immunité totale à bord, et même le capitaine Butsing, pourtant austère de nature, semble apprécier les facéties de ce bouffon. Ils jouent souvent au pingpong ensemble, ainsi qu’au backgammon, ce qui me rend également jaloux, d’autant plus que cet horripilant écrivain bat inlassablement le commandant, lequel ne semble pas lui en tenir ombrage. Benito Raptis se permet des choses que je trouve inadmissibles, comme tapoter comi quement le sommet du crâne du petit membre d’équipage d’origine tahitienne. C’est aussi dégradant qu’insolent. Certains passagers sont du même avis que moi.

Plus tard, devant un magnifique coucher de soleil, une femme a sauté à la mer. C’était le premier passager de sexe féminin à agir de la sorte.

Neuvième jour de navigation involontaire, 00h07

Une violente dispute a éclaté cet aprèsmidi entre Benito Raptis et un dénommé Piotr Nibaest, Russe caractériel doué aux échecs. Je pense que le sujet de leur querelle était Sirena Bottip. Quatre hommes d’équipage ont dû les séparer avant qu’ils n’en viennent aux mains. Le capitaine Butsing est venu se présenter sur le pont numéro 3 et a décidé de régler leur différend « sur échiquier ». Nibaest s’est réjoui, Raptis a blêmi. Avant que son visage ne s’éclaire subitement.

Le commandant de bord a désigné, parmi les passagers, quinze hommes et quinze femmes, avant d’enjoindre les autres de monter sur le pont supérieur. Les trentedeux participants et le commandant se sont ensuite approchés de l’échiquier géant, lequel se faisait débarrasser de ses pièces par les membres d’équipage. La tension était palpable, notamment lorsque ces pauvres hommes et femmes, impuissants, se faisaient revêtir de chasubles à l’effigie des pièces d’échecs. Après un toss (remporté par Benito Raptis, évidemment), le Russe et l’écrivain ont alors procédé à la composition de leurs équipes respectives, choisissant tour à tour l’un des trente passagers, le mettant sur la case désirée. Raptis a immédiatement choisi Sirena Bottip, faisant d’elle sa reine blanche, puis est allé se placer luimême à son côté, en case e1, celle du roi.

La partie s’est engagée, chaque roi commandant le déplacement de ses pièces humaines, lesquelles s’en acquittaient la tête basse, vraisem blablement terrorisées à l’idée de se faire prendre puis jeter pardessus bord. Cependant que Piotr Nibaest préparait sa défense, Benito Raptis semblait faire preuve d’une désinvolture confinant à l’incompétence. Après avoir accompli un roque hors de sens, l’écrivain a décidé de faire monter le roi qu’il était vers le camp de base de son adversaire. Nibaest, confiant, continuant de dresser sa défense, a annoncé un échec et mat en cinq coups, cependant que Benito Raptis persistait à avancer sur le terrain, son armée de plus en plus dépeuplée. Arrivé à trois cases de son adversaire, l’écrivain a alors effectué un sautemouton sur un homme malingre — un pion —, en hurlant « Sus au roi ! » avant d’attraper Nibaest par les jambes et de le plaquer au sol.

« Le roi est mort, vive le roi ! » atil clamé pendant que Piotr Nibaest, noir de colère, criait à l’injustice devant cette manœuvre aussi peu cavalière qu’orthodoxe. Le capitaine Butsing est venu séparer les deux hommes, avant de déclarer la partie gagnée par Raptis. Piotr Nibaest, furibond et outré par ce jugement partial, a frappé l’écrivain au visage avant de se jeter pardessus bord.

Dixième jour de navigation involontaire, 23h11

Cet aprèsmidi, aux alentours de seize heures, alors qu’Arno Pestibit papillonnait discrètement au milieu des passagers pour les rallier à sa cause collaborationniste, deux hommes « en civil » sont venus me chercher et m’ont emmené dans la salle des machines. Après avoir cheminé dans un bruyant dédale de compartiments, environnés de vannes, de cuves, de réseau de tuyauterie, de tableaux lumineux et de machines gigantesques, nous avons descendu une série d’échelles et nous sommes retrouvés dans les entrailles du navire, où régnait une chaleur étouffante.

Les deux hommes m’ont alors poussé sans ménagement et Pietro Bantis est apparu, au milieu du tumulte abrutissant des moteurs, un sourire inquiétant se dessinant sous l’ombre de sa cicatrice. L’homme désirait me soutirer des informations, en rapport avec ma partie d’échecs et ma discussion en compagnie du commandant de bord. Je lui ai répondu que cette conversation n’était que d’agrément, préférant ne pas lui livrer le nom du navire.

« Vous êtes pire que la majorité des passagers qui se trouvent sur ce paquebot infernal, m’a soufflé Pietro Bantis au visage. Si la résistance passive existe, vous êtes la preuve que la collaboration passive existe également. »

« Je ne vois pas comment résister alors que nous sommes ceints par la mer », lui aije répondu d’un air offusqué.

« Ne prenez pas ce petit air indigné, m’atil rétorqué en s’approchant. « Indignezvous » a écrit l’autre. La belle affaire. Je ne vous demande pas de vous indigner mais de vous révolter. Connaissezvous Fletcher Christian ? »

« Non. Estce un passager ? »

Bantis m’a gratifié d’un rire moqueur en haussant le menton.

« Fletcher Christian fut le chef des mutins à bord d’un navire qu’on appelait le Bounty. Imaginez que ces hommes se soient simplement indignés face à leur lieutenant de vaisseau. Je vous garantis que Les Indignés du Bounty ne seraient pas passés à la postérité comme Les Révoltés du Bounty. Croyezvous que les communards se soient indignés ? Que Spartacus se soit indigné ? Que les résistants se soient indignés face aux nazis ? Il est tellement simple de s’indigner, avant de retourner à ses petites affaires. Vous indigner signifie ne rien faire, et ne rien faire signifie signer votre arrêt de mort. Directement ou indirectement. »

Onzième jour de navigation involontaire, 23h12

Tout à l’heure, alors que le soleil commençait à sombrer sous la ligne d’horizon et son infini giratoire, je me trouvais appuyé sur le bastingage, à repenser au pauvre Tiber Pantois et aux paroles de Pietro Bantis. Une vingtaine de mouettes sont alors apparues dans le ciel, venant escorter le Béatris Ponti. J’ai envié leur liberté simple et naturelle, qui les menait en un battement d’ailes partout où elles le désiraient.

« Jonathan Livingstone le goéland a disparu » aije entendu quelqu’un annoncer dans mon dos. Je me suis retourné. Benito Raptis m’a salué et est venu s’accouder à mon côté en observant les oiseaux qui piaillaient et parfois se battaient au milieu du jour déclinant.

« Mouettes et miroir aux alouettes, a repris l’écrivain, qui ne semblait pas, pour une fois, ivre. Regardez ces oiseaux. Ils sont comme nous, et nous les avons pervertis. Savezvous pourquoi ils nous suivent ? »

« Je n’en ai pas la moindre idée. »

« Car ils s’imaginent que le Béatris Ponti est un navire de pêche. Comme l’a dit le footballeur : Quand les mouettes suivent le chalutier, c’est qu’elles pensent que des sardines seront jetées à la mer. »

« Comment connaissezvous le nom de notre bateau ? » aije demandé avec surprise.

« C’est moi qui l’ai créé. »

« Vous êtes saoul. »

« Non, je rêve. Plus exactement, je fais un rêve lucide », m’atil dit en observant les premières étoiles qui commençaient à poindre dans le ciel mauve et orangé.

« Je ne pense pas qu’un rêve puisse jamais être lucide », lui aije rétorqué, mal à l’aise.

« Détrompezvous. Certaines personnes, que l’on appelle oniro nautes, sont capables de modeler leurs rêves à leur gré et voyagent à travers eux. Tout est alors possible. Les seules limites sont celles de l’imagination. Les rêves lucides sont une réalité, si je puis dire. Ils peuvent aussi nous échapper, ce qui est assez étrange puisque nous nous échappons justement grâce à eux. »

« Si vous dites que vous rêvez à cet instant, c’est que je n’existe pas réellement », aije dit, décontenancé, en observant la nuit qui s’étalait lentement dans le ciel.

« Croyez bien que j’en suis désolé. C’est assez égoïste. Mais qu’attendre d’autre de la part d’un écrivain ? Veronica, mon seul amour, est partie. C’est pourquoi je me suis offert cette croisière onirique. Lorsque je réintégrerai le monde réel, j’espère que la page sera tournée. J’écrirai alors certainement un roman. Je commence un peu à me lasser de ces saouleries et de mes parties de pingpong et de backgammon avec le capitaine Butsing. Belle création que ce capitaine, n’estce pas ? J’avoue m’être inspiré de La croisière s’amuse pour lui donner vie. Mais vivant, il ne va pas le rester. Nous allons passer de Charybde en Scylla. »

« Pourquoi vous échappezvous ici, sur ce navire, alors que vous pourriez aller rejoindre dans vos rêves cette Veronica qui vous manque tant ? » lui aije fait observer avec ce que je pensais être un fort esprit d’à propos.

« On voit que vous n’avez jamais vraiment aimé », m’a répondu l’écrivain avant de s’éloigner dans la nuit qui était totalement tombée.

Douzième jour de navigation involontaire, 10h48

Vers trois heures cette nuit, j’ai été réveillé par des cris et des échanges de coups de feu. La scène a duré une heure environ, avec des hurlements vindicatifs, des gémissements impuissants et implorants, des bruits de pas nerveux sur le pont, le tout émaillé par des tirs sporadiques. J’ai jugé préférable de rester à l’abri dans ma cabine, sous mes draps.

Après cette heure de confusion générale, ces sinistres et terrifiants bruits de lutte armée, étouffés par la structure métallique du paquebot, ont petit à petit cessé, cédant la place à un calme tout aussi inquiétant. Après le bruit et la fureur, une odeur spécifique, celle de la mort engendrée par une tuerie, s’est insinuée sous la porte de ma cabine, mêlée à l’odeur de la poudre. Je ne voulais pas le reconnaître, mais inconsciemment, je savais depuis le début que cette croisière s’achèverait ainsi ; par une tuerie provoquée par les membres de l’équipage qui, ivres, désœuvrés et rendus fous par le pouvoir que leur conféraient leurs armes, finiraient par libérer leurs instincts sanguinaires. Pietro Bantis était dans le vrai ; je n’avais rien fait pour lutter, et ainsi avais signé mon arrêt de mort.

Je suis resté là, deux heures durant, à me demander si je devais sortir ou non de mon gîte. Se rendre vers une mort annoncée fait beaucoup réfléchir, les héros ne sont pas légion, je n’en suis pas un. Finalement, à neuf heures, j’ai entendu des bruits de pas approcher de ma cabine. Je me suis persuadé que je rêvais. Les deux mêmes hommes qui m’avaient emmené en salle des machines l’avantveille ont ouvert la porte d’autorité. L’un des deux avait le visage et les mains couverts d’hémoglobine. Ils portaient des armes, celles des membres d’équipage.

Les deux sbires, dont les yeux trahissaient une joie macabre — la victoire acquise dans le sang —, m’ont fait signe de les suivre, en accomplissant une sorte de virgule avec le canon de leurs fusils. Encadré par eux, j’ai longé un minuscule couloir puis suis sorti des entrailles du Béatris Ponti. Un soleil et une mer métalliques m’ont fait plisser les yeux alors que j’accédais au pont principal. On aurait dit un profond rideau de contrejour, presque palpable, aveuglant et par lequel se diffusaient de multiples scintillements aigus, comme autant de trous donnant sur un autre monde. Une pensée confuse, celle de L’Étranger d’Albert Camus, m’a traversé l’esprit : « Le soleil rend le paysage inhumain et déprimant. »

Une fois mes pupilles accoutumées à la lumière se réverbérant crûment sur la mer, j’ai aperçu, empilés au fond de la piscine vidée, un tas de cadavres, sur lesquels des mouches commençaient à s’affairer en zonzonnant dans l’air matinal. Au sommet de ce monstrueux monticule se trouvait une tête, fichée sur une hampe ; la tête du capitaine Butsing. Pietro Bantis, bras croisés, une botte appuyée sur un barreau du bastingage, observait tranquillement cette scène depuis le pont supérieur. A son côté se trouvait Sirena Bottip, et derrière eux le soleil, qui se dressait majestueusement, symbole d’un jour nouveau et d’une promesse pas encore totalement définie.

Dixneuvième jour de navigation involontaire, 20h21

Ils m’ont mis aux arrêts durant sept jours. Je les ai passés en cale avec d’autres passagers jugés, comme moi, « idéologiquement suspects ». Arno Pestibit est mort à mes côtés, certainement de la dysenterie. Ils n’ont rien fait pour le soigner. Pietro Bantis est venu constater son décès, et s’est amusé à couper une touffe de la barbe du défunt à l’aide de son sabre. Je n’aimais pas ce pauvre hère de Pestibit, mais tout de même. Après qu’il a arraché cette mèche et l’a glissée dans son portefeuille, Bantis a posé les yeux sur moi. Son regard m’a glacé les sangs. Il est devenu fou.

Je suis sorti aujourd’hui, pour des raisons que je commence à entrevoir. De ce que je viens d’apprendre, Pietro Bantis fait régner ordre et terreur à bord du navire, qu’il a rebaptisé à son propre nom. Il a entravé le petit homme d’origine tahitienne — seul survivant de la tuerie —, et s’amuse avec lui comme s’il s’agissait d’un singe savant. Il passe par la planche toute personne qui le fixe dans les yeux. Le travail est obligatoire pour tous. Les femmes sont aux cuisines, à la blanchisserie ou enfermées dans une cale, denrées sexuelles destinées à assouvir à l’envi les pulsions des vainqueurs. Quant aux hommes, ils sont assignés à la pêche, nettoient le navire, le réparent et veillent à son bon fonctionnement. Nous sommes devenus des esclaves.

Pietro Bantis organise des combats tous les soirs, dans la piscine vidée de son eau (que l’on appelle maintenant « la fosse »). Ces combats s’effectuent selon un tirage au sort, et opposent deux personnes idéologiquement suspectes, qui s’affrontent à mains nues, selon les règles du pancrace, ce sport antique où tous les coups sont permis. À part les morsures et le fait d’arracher les yeux, il est loisible aux concurrents de tout faire, même tuer son adversaire. S’il n’y a pas de mort au terme du combat, Pietro Bantis décide du sort du perdant, pouce levé ou non.

Vingtième jour de navigation involontaire, 17h30

Je dois descendre dans la fosse ce soir. Pour me battre contre une personne, que je connais peutêtre. Je vais tenter de remporter ce combat. Puis le suivant. Et le suivant encore. Celui qui sort vivant de la fosse a droit à un traitement de faveur, selon les règles immuables destinées aux champions. Ce n’est ni l’instinct de survie ni un rêve idiot de gloire qui m’anime. Tout ce que je désire, c’est approcher Pietro Bantis afin de l’étrangler de mes propres mains, et réparer mes erreurs. Pietro Bantis a pris le pouvoir par la révolte, et a instauré au final un régime bien pire que celui du commandant Butsing. Cela se passe presque toujours ainsi : les révolutionnaires retournent un pouvoir avant d’en établir un nouveau, qui se montre souvent plus royaliste que le roi. Parfois émerge de ce panier de crabes un individu providentiel, réellement porté sur le bien de ses semblables. Hélas, ce genre de spécimen a la fâcheuse tendance à se faire éliminer, que ce soit par le pouvoir établi, ou bien par ses proches.

Je vais peutêtre mourir ce soir. Je ne sais toujours pas si je rêve, ni si je suis un individu providentiel. Benito Raptis a totalement disparu. Personne ne se souvient de son existence. Peutêtre avaitil raison, peut être tout cela n’estil qu’une sorte de rêve qui m’échappe. Je ne suis peut être après tout qu’un fragment persistant de son rêve lucide, vague produit d’un songe abandonné par son auteur. Tout ce que je sais, c’est que je suis prêt. Je me sens vivant. Je ne me suis jamais senti aussi vivant.

Je suis vivant.