L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection

Cette nouvelle, sur le thème général du…

Cette nouvelle, sur le thème général du numéro, a été écrite sur le principe du roundrobin, plusieurs auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre est le résultat d’un tirage au sort entre les mots proposés par les auteurs).

1 (par Wladimir Lentzy)

Il a subi toute sa vie. Il vient de s’en rendre compte maintenant, à trentedeux ans, le 6 juillet à 16h20 et 56 secondes. Là, debout dans sa cuisine, dans leur cuisine, dans la cuisine de sa femme, si propre et maintenant si sale. La chaleur asphyxiante de la pièce fait suer son ancien lui, à grosses gouttes ; son ancien lui, cette toxine aux relents aigres.

Il vient d’agir.

Il regarde ses mains, peinturlurées par sa merde grumeleuse. Il sent l’odeur infecte qui s’en dégage et rigole, d’abord doucement, comme un rire qu’un enfant essayerait d’étouffer, puis un sursaut le secoue et un rire d’ogre, rauque, se met à le faire vibrer de toutes parts. Sa femme est là, assise sur une des chaises autour de la table, là où ils prennent tous leurs petits déjeuners depuis plus de dix ans. Elle ne bouge pas, elle n’ose pas. Elle regarde son mari, ou plutôt cette chose faite de chair qui dit être son mari. Elle l’observe, une traînée de merde lui barrant le visage, comme un coup de pinceau fécal, et se demande où il est, son mari. Cette pensée la traverse, mais de loin. Tout ce qui vient de se passer, elle l’a vécu, mais de loin. La gifle qu’il lui a donnée, elle l’a reçue, comme un unique applaudis sement : le souvenir qu’elle en a, elle le voit, mais de loin, comme si ce n’était pas elle qu’il avait giflée.

Son mari se tient au bout de la table, fier, le menton secoué par un rire, un vrai rire, comme il n’en a jamais eu, la bouche pleine de vie, rouge et tremblotante. Son front est détendu et non strié par ces rides qu’elle a trouvées si charmantes au moment de leur rencontre mais qu’elle a fini par détester. Ces trois profondes rides qui s’accentuent avec les années, trois crevasses infranchissables s’élargissant à la mesure des frustrations. Et ces trois rides viennent tout bonnement de s’effacer, en une seconde, en un battement de cils, en une gifle pleine de merde. Il s’arrête de rire, progressivement, comme une chanson dans un walkman qui n’aurait plus de piles, et part se laver les mains au lavabo. Il se retourne. Il voit sa femme et a honte, très honte de son geste. Des larmes au bord des yeux, il prend un torchon et le mouille d’eau chaude. Il pose un genou à terre à côté d’elle et entreprend de lui nettoyer le visage. Elle n’a pas de mouvement de recul mais un long soupir de soulagement.

Ils sont propres. Il lui prend la main et lui dit, en l’emmenant vers la porte d’entrée : « Viens avec moi... viens... on va aller manger le monde... », et ils s’engouffrent dehors, souriant à la lumière aveuglante de cet après midi d’été.

2 (par Antonella Fiori)

Une rue étroite. Tout est blanc. Aveuglant. Ils marchent depuis une heure. Leurs pensées, vagues et confuses d’abord, ralentissent peu à peu, jusqu’à ne plus être des pensées mais de simples impressions, pareilles aux images muettes et fugaces des rêves. Un vent tiède balaie le sol et soulève des papiers gras par rafales.

À la sortie de la ville, des embranchements à intervalles réguliers s’ouvrent sur des portes et des commerces. Il n’y a aucune échappatoire. Même par les toits. L’atmosphère est bruyante. Des exclamations et des bribes de dialogues voltigent dans l’espace. « Trop de lecteurs codes barres, trop de caméras de surveillance, trop de... » Une cacophonie vagissante emplit l’air. Ils voient des femmes et des hommes, les uns à côté des autres. Des arbres sont couchés en travers du bitume. Il y a un bruit sourd. C’est un tank. Dans la bousculade, des corps sont écrasés. Des corps éclatent en tous sens. C’est le monde qui gémit. C’est le monde qui tousse dans la bouche de son agonie.

À l’angle d’un carrefour, un acteur déploie une bien grande activité. L’arrangement de ses cheveux représente les oreilles d’un chien. C’est un acteurchien qui bondit çà et là à quatre pattes. Il gratte le sol, lance du sable, secoue la tête. Il aboie. Il court. Il se conduit en tout point comme un chien. Puis il s’enfuit, les bras relevés dans un geste théâtral. Il se déplace en imitant les mouvements de l’araignée. Il pleure comme un petit enfant. Il se traîne sur les genoux, baise le sol, s’assied sur les cuisses des filles. L’acteurchien semble avoir été tenu en laisse depuis trop longtemps. La foule qui l’entoure le protège de sa propre frénésie. Elle l’empêche de se débattre avec trop de ferveur. S’il tombe, des bras sont prêts à le recevoir.

Un sifflement dans la rue. Le bruit est si horrible que le couple se met à courir jusqu’à la mer. Il fait une chaleur à tout casser. Ils ont soif. Leurs langues deviennent râpeuses. Elles enflent dans leurs bouches. Elles vont finir par leur couper la respiration. Arrivés sur la plage, ils voient un jeune homme. À ses côtés une femme, le visage enfoui dans ses mains, est assise sur une chaise. Sans doute sa mère. D’un geste sec de la main, elle rejette dans son dos ses épais cheveux frisés.

Son téléphone se déclenche. Elle le sort de son sac en paille. Répond. À ce momentlà, le jeune homme se met à gémir. Il hurle au secours. Ses cheveux longs ébouriffés, les haillons qui pendent sur sa poitrine, ses joues creuses, le rendent si mal en point qu’on dirait un spectacle.

Autour d’eux se forme un petit attroupement. Des gens bêtement les regardent. La lumière du crépuscule déchire le ciel. Les étoiles n’arrivent pas à percer, mais elles ne vont pas tarder à apparaître.

3 (par Audrey Tison)

4 juillet 2016, 6h15.

Néva ouvre péniblement les yeux, le soleil l’aveugle. Son smartphone vibre, lui signalant un message sur Chessbook, une vidéo : on y voit un homme portant un masque qui annonce au peuple que les loups ont pris le pouvoir, et qu’une série de directives sera envoyée via les deux principaux réseaux sociaux, Winner et Chessbook. Quiconque désobéira sera sanctionné à la hauteur de ce qu’il tolère que l’on fasse à des animaux innocents. S’ensuit un courtmétrage sur les conditions d’élevage et d’abattage du bétail. Son cœur se soulève, elle a un moment d’arrêt, puis une nouvelle publication arrive et elle oublie la précédente. Elle like la photo de son amie et boit son café en consultant ses mails. Rien que des spams, pas la queue d’une offre d’emploi.

Làdessus, elle se prépare pour son horrible journée de travail. Néva enchaîne les petits boulots depuis des années. Le dernier en date décroche la palme du plus gerbant. Le premier jour, Ronald, un type gras au regard lubrique, lui a expliqué qu’elle devait trier les poussins. Devant le poste de travail, une affiche indiquait tous les défauts répertoriés : un œil crevé, une patte en moins, etc. Accolée au dessin représentant le défaut, une flèche verte pointait vers un grand « B ». Tout en haut de l’affiche figurait un poussin conforme qui, lui, devait être enfermé dans une petite boîte en carton puis déposé sur le tapis roulant. Néva a demandé à son tuteur ce que ce « B » signifiait, il lui a répondu simplement : « B comme Broyeur ». Elle a frémi. La chanson de Radiohead « How To Disappear Completely » lui est venue en tête et elle a répété : I’m not here, this isn’t happening, comme pour se téléporter dans un endroit où elle ne serait pas en charge de la sélection des espèces.

Néva essaye de se convaincre qu’au final, il vaut mieux que les petits anormaux se fassent broyer tout de suite plutôt que de vivre la vie de poulets de batterie. Elle a besoin de ce job, il faut qu’elle tienne le coup.

À 8h05, Néva balance son premier poussin dans le broyeur lorsqu’elle entend un bruit métallique, comme de la ferraille qui se tord et qui hurle, puis plus rien. Le broyeur est hors service. Elle appelle le technicien, qui découvre une figurine de plomb représentant un loup. Quelqu’un l’a placée dans le broyeur intentionnellement. Elle va se faire virer, c’est sûr.

Dans sa poche, son smartphone vibre : c’est encore l’homme au masque de loup.

4 (par Stéphanie Braquehais)

Néva décroche sans réfléchir. Au bout du fil, elle entend un halètement puis le vide. Elle sent son sang se figer. Son interlocuteur tente de créer du silence. Or, le silence n’existe plus, tout comme, en théorie, les atermoiements ou la pitié. Il a fallu supprimer les temps d’arrêt, les vides inutiles, les sentiments. Huiler les rouages, comme ils disent dans la publicité.

Les accouplements passionnés, les trahisons, les lunes de miel, tout ceci ralentit incroyablement le système de production. Procéder à leur élimination systématique a requis de savants calculs mathématiques. Algorithmes, polynômes, analyses des erreurs, ajustement des courbes. À force de s’arracher les cheveux, les scientifiques souffrent tous d’une calvitie irréversible.

Bien sûr, certains êtres se montrent plus réfractaires que d’autres à la Réforme psychique. Si Néva s’est vidée de tout amour, ou attirance sexuelle, elle sent bien qu’elle n’a pas complètement écarté l’empathie. Sinon, elle aurait pu les exploser sans scrupule ces foutus poussins boiteux. Les étrangler ellemême lui aurait valu une belle promotion. Mais la figurine a freiné le massacre. Et cet acte de sabotage, dont elle n’est même pas responsable, risque de lui retomber dessus. Elle ignore le sort qui lui sera réservé. La mort semble bien douce au regard des tortures prévues dans la loi antiinsurrectionnelle.

Comme toutes les communications sont enregistrées et analysées par des ordinateurs très puissants, l’hommeloup n’a d’autre choix que de ne rien dire pour lui faire comprendre ce qu’il attend d’elle. Les siens ont certes pris le pouvoir et annoncé leur coup d’État, il reste d’importantes poches de résistance et la contreoffensive se prépare, grâce aux logiciels.

Il lui faut des résistants de l’intérieur. Les mous. Ceux qui ne peuvent s’adapter, par couardise ou faiblesse émotionnelle, à la logique du plus fort. Il a observé Néva et étudié son dossier. Avant la Réforme, elle s’est mariée à un peintre célèbre, qui, en guise de gouache, chie dans des tubes pour colorer ses toiles. Il peint aussi son visage et celui de Néva, à l’occasion de ce qu’il nomme des « happenings engagés ». Du lourd. Un jour d’été, il a foncé vers la mer, et il a tenté de se noyer. Mais quand on sait nager, ça revient à vouloir se tuer en arrêtant de respirer.

Il est piteusement revenu vers la rive, mouillé et triste. Il a peutêtre voulu nettoyer sa merde dans l’eau salée, va savoir ce qui se passe dans la tête d’un artiste. Toujours estil que cet événement a laissé des traces (sans mauvais jeu de mots) chez Néva, car elle le sait très fragile. L’hommeloup veut à tout prix la convaincre de se sacrifier pour la cause.

5 (par Barbara Marshall)

2 juillet 2016, 9h. Convocation de l’Instance Suprême.

Le système va se défendre, et le système c’est lui… L’hommeloup et consorts ? On les effacera les uns après les autres, jusqu’à les rendre aussi inexistants que les miasmes filtrés par les aéroincubateurs. Le conseil prendra des mesures drastiques pour éliminer la meute. En tant que grand ordonnateur, il lui sera si facile de les convaincre : « Le danger, voyezvous, n’est pas statique, loin de là, son développement est excrémentiel ! Nous devons nettoyer ces immondices infects sur notre Réforme immaculée ! »

Comment vontils s’y prendre ? C’était très simple : par la peur, cette fidèle alliée de la modernité. Quelques attaques terroristes savamment orchestrées feront l’affaire pour réveiller le cerveau reptilien de leurs concitoyens. En parallèle, une campagne organisera la mise sur le marché de jeux pharmaceutiques ; leur usage s’avérera indispensable pour occulter l’angoisse. « Amusezvous ! La vie n’est que légèreté, futilité… Elle est bien trop courte pour s’inquiéter. »

Les membres du conseil l’ont écouté avec crainte. Après son départ, ils discuteront entre eux, pour la forme. La salle bruisse déjà de leurs doutes. Il jouit de leur servilité infantile. N’estil pas le garant de la pureté officielle, et surtout, de leurs richesses ? L’accroissement spectaculaire de la productivité résulte de sa gouvernance suprême.

Le cycle vertueux des déchets, et sa réglementation stricte, pour la réforme écologique… Le contrôle des émotions par la savante combinaison d’images gores et de séquences aseptisées, ainsi que la stratégie ludo éducative, pour la réforme médiatique… Enfin, son chefd’œuvre : la sélection des travailleurs en fonction de leur identitométrie pour la réforme sociale… « De la morphologie jusqu’au potentiel de dévouement, sans oublier le quotient pulsionnel, tous ces paramètres, ajustés aux postes de travail, assurent la parfaite adéquation des opérateurs à l’appareil de production. » L’optimisation des ressources humaines a porté ses fruits... Autant de coups de génie dont il revendique la paternité. Il est le système et le premier rouage, celui qui oriente les actions, les sentiments et les vies de la populace, cette masse informe et docile.

« La Réforme est la plus forte ! Avec elle, nous sommes les plus forts ! Au travail… »

6 (par Marc Laumonier)

28 juin 2016.

— Maître, malgré l’excellence de la Réforme, les sondages sont en baisse.

L’homme au pouvoir regarde dédaigneusement son conseiller.

— Oui, je suis au courant, c’est moi qui les fais baisser. Tu sais, je prends secrètement le contrôle de l’opposition, je crée un homme provi dentiel comme ultime concurrent.

Il frappe du poing la table.

— Comment, Maître ?

— Nous allons l’inventer de toutes pièces, tous mes opposants vont y adhérer comme les moutons qu’ils sont. Nous allons créer des famines, des attentats, des désordres, des terroristes réels ou imaginaires… Puis nous sauverons le peuple, nous avons l’habitude. Une fois de plus, le tour est déjà joué ! J’ai toujours soif de pouvoir, ce n’est pas fini. Où en est le taux de betabutylpropanolol dans l’eau de boisson ?

— Il est correct, Maître, selon nos chimistes. Toujours ces hallucinations, ces suicides assez nombreux. Les travailleurs besognent mieux dans l’allégresse. Les gens à problèmes, les artistes, les intellectuels, eux, s’écroulent dans une béatitude noire. Devenus inoffensifs.

— Oui, les nonproducteurs. Tu sais ce que je pense de l’art…

— Oui, Maître. Mais comment appeler ce nouvel opposant, ce chef de file ?

— J’y ai réfléchi. L’hommeloup ? Qu’en pensestu ? Dans quelques jours, nous convoquons l’Instance Suprême, nous devons optimiser encore les ressources humaines, même si nous sommes sans doute proches du maximum possible. Moins de sentiments, moins de passions, plus de travail.

— Et cette Néva ? L’amie du peintre ?

— Elle s’est toujours refusée à moi, cette catin. On va augmenter la drogue pour leur appartement, connaissant la fragilité mentale de son mari, cela devrait suffire à le rendre fou. Mais je vais faire d’une pierre deux coups ; cette idée d’hommeloup est bien sûr prodigieuse ! Je vais la séduire comme un jeune loup et comme un vieux loup de mer ! Ah ! Ah ! Ah !

— Oui, Maître.

— Laissemoi d’ailleurs, je vais l’appeler. Je ne dis rien et cela suffit pour la troubler.

L’homme au pouvoir se met à rire en ouvrant l’un des tiroirs de son immense bureau, dévoilant un beau masque de loup. Il se saisit de son vidéophone.

7 (par Stéphane Werth)

18 juin 2016, 7h30.

Le petit Mario se lève sans un bruit et file dans la cuisine, attrape une brique de chocolat, un pain au lait, et s’installe en hâte devant la télévision. C’est l’heure des superhéros. Depuis quelque temps Spider Man se prend des mégaraclées du Docteur Octopus et Mario se demande bien comment il va s’en sortir.

Un coup d’œil à l’entrée du couloir. Néva, sa maman, dort toujours. Mais elle est vraiment bizarre en ce moment. Elle a encore perdu son travail. Et elle a rencontré un drôle de monsieur qui veut absolument copier les monochromes marron de son papa. Et puis même aux informations on dirait qu’il se passe de drôles de choses. Mario est inquiet, mais surtout sur le devenir immédiat de SpiderMan. Ça commence !

Captain America apparaît et dit que puisque SpiderMan a été submergé par les forces du Docteur Octopus, lui, Captain, allait rencontrer Docteur Octopus pour arrêter le combat.

Mais le Surfer d’argent surgit et BLAM ! Non, je t’interdis de dire ça ! Docteur Octopus n’est pas plus fort que nous. Il a changé de stratégie et il nous a pris par surprise, c’est pour que ça que nous avons presque perdu. Mais le dernier mot estil dit ? L’espérance doitelle disparaître ? La défaite estelle définitive ? GOSH ! Croismoi Captain America, croyez moi tous, rien n’est perdu. Nous aussi nous pouvons utiliser les mêmes moyens pour faire venir un jour la victoire et sauver SpiderMan.

Car nous ne sommes pas seuls ! DAMNED ! Nous ne sommes pas seuls ! HELL ! Nous avons derrière nous Hulk et Iron Man, Batman et les Quatre Fantastiques, Thor et Wolverine, l’hommeloup ! Et beaucoup d’autres.

Ce combat n’est pas limité au territoire malheureux de notre planète. Cette guerre est une guerre intergalactique. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas qu’il y a, dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force du Docteur Octopus, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force supérieure. Le destin du monde est là !

Moi, Surfer d’argent, actuellement sur Altaïr, j’invite les héros et superhéros qui se trouvent dans la galaxie ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, à se mettre en rapport avec moi. Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.

L’aventure des superhéros est brusquement interrompue par un flash spécial d’information.

8 (par Marlène Tissot)

10 juin 2016, 23h07.

D. a disparu depuis dix jours.

Le soir où son mari n’est pas rentré à la maison, Néva n’a pas su comment réagir. Elle est restée assise là, dans leur cuisine, à attendre, avec cette vague douleur au creux du ventre. Mais, il faut bien l’admettre, elle a ressenti aussi un certain soulagement. D. a été tellement étrange ces derniers temps. Fébrile, nerveux, rageur. Elle n’a pas peur de lui, non, mais elle s’inquiète. Il risque de leur attirer des ennuis. Il s’absente souvent la nuit et passe la journée enfermé dans son petit atelier, à peindre, chier, peindre… Néva entre parfois et dépose une assiette de nourriture qu’elle récupère intacte quelques heures plus tard. D. ne dit pas un mot. Ses yeux fixés sur la toile qu’il peint, ses mains pleines de merde, les trois plis sur son front plus creusés que jamais. « Tu n’as pas faim ? » Il ne répond pas. Alors elle s’en va en se demandant comment il peut continuer de produire tant de matière sans rien avaler. Ces questions sont vite remplacées par d’autres, plus cruciales : comment trouver un nouveau travail, par exemple. Ça devient urgent maintenant. Il faut qu’elle redevienne utile à la société, qu’elle montre l’exemple à Mario, qu’il apprenne comment marche le monde. Ce n’est pas son père qui risque de s’en charger !

Les jours passent. D. ne revient pas. Mario réclame papa. Néva a mal au ventre, comme une drôle d’envie de vomir. Elle essaye de regarder la télévision pour se changer les idées, mais ce qu’il se passe dans le monde la laisse indifférente. Et la nausée persiste.

Alors elle décide de partir à la recherche de son mari.

Depuis dix jours, Néva fouille les lieux d’art clandestins de la ville. Ils sont cachés à l’arrière des boutiques, dans des caves ou des locaux désaffectés. On leur donne des noms de code parce que toutes les conversations sont surveillées. Il y a « le supermarché », « l’école », « la pharmacie » ou « chez mémé ». Il faut attendre la nuit pour s’y rendre. Ce soir Néva va à « la piscine », au troisième soussol d’un parking abandonné sous un immeuble effondré. Sur place, elle rencontre Luigi. Lui aussi est à la recherche de D. Ils avaient rendezvous ici il y a dix jours mais D. n’est jamais venu. Il a simplement laissé une lettre.

« Tout ça c’est de la merde, on est artiste pas terroriste, pas contrebandier. J’en ai assez de devoir me cacher, j’étouffe, ça pue ! De la merde partout, partout. Les tuyauteries sont bouchées, je vais tout faire sauter ! On se retrouve bientôt, à l’air libre. » Signé D.

Néva reconnaît l’écriture de son mari. Elle frissonne. Qu’atil l’intention de faire ? Personne ne peut rien faire. Le système est trop puissant. C’est une forteresse blindée…

9 (par Vlad Oberhausen)

3h33, dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2016.

Un homme assis s’affaire devant un vaste panneau de contrôle aux multiples écrans ; derrière lui se tient debout l’homme qui donne les ordres, dont il ignore le nom.

— Tout se passe bien ?

— Impeccable, répond l’homme assis. J’introduis les nouvelles séquences.

En face, trois écrans montrent des hommes endormis, espionnés à leur domicile par de minicaméras. Dirac Lembole, peintre dépressif marié à Néva Lembole ; Gilles Fondu, scénariste de dessins animés ; et Horace Vincuit, « grand ordonnateur » de la Réforme. Il y a des mois, des checkup ont permis de greffer les micropuces dans leurs crânes, et de prendre chaque nuit à distance le contrôle de leurs pensées.

— Le Plan a été finalisé, dit l’homme debout.

1er10 juin : ordonner à D. de disparaître ; à G. de continuer à écrire des histoires insinuant l’idée de la révolte chez les jeunes ; à H. d’augmenter les doses de betabutylpropanolol dans l’eau.

11 juin : ordonner à D. de se jeter devant la voiture de H. ; à H. de le reconduire chez lui, où il tombera amoureux de Néva.

1228 juin : ordonner à H., obsédé par Néva, de lui trouver un emploi dans un élevage de poulets en batterie, qu’elle détestera ; à D. et G. de penser à changer de vie.

29 juin ; ordonner à H. de créer secrètement l’opposant parfait, « l’hommeloup », par des messages envoyés aux milieux écologistes et altermondialistes.

30 juin2 juillet : ordonner à G. de défendre l’hommeloup sur Internet, d’en développer la mythologie ; début des révoltes, répression de l’Instance Suprême.

35 juillet : ordonner à G. de faire de l’hommeloup un héros populaire ; à H. d’inviter avec insistance Néva dans son hôtel particulier ; début de la guerre civile.

6 juillet : ordonner à D. d’abandonner son ancienne vie.

7 juillet : ordonner à D. de s’introduire de nuit dans l’hôtel particulier de H., en utilisant Néva comme « cheval de Troie », puis de le pendre en place publique ; début de la Seconde Révolution.

— Fini pour ce soir, dit l’homme assis.

— Parfait. Vous savez que les micropuces ont été créées au départ pour entrer en contact avec des personnes plongées dans le coma ?

— Non, je l’ignorais.

— Projet abandonné, trop coûteux. On l’a repris à notre compte. Idem pour le betabutylpropanolol. À l’origine, on s’en servait pour l’épandage mais ça rendait les animaux fous, ils n’arrêtaient plus de se battre et de déféquer. Vous vous rendez compte ? Nous allons créer le chaos grâce à des comateux et des taupes diarrhéiques !

Un petit rire nerveux puis le silence.

— Vous pensez qu’il va y avoir beaucoup de morts ? demande l’homme assis.

— Des milliers… si tout se passe bien.

10 (par JeanFrançois Joubert)

6 juillet 2016, 16h20, 56, 57 secondes, ma montre retourne à vitesse grand « V », ce caucherêve n’a duré qu’une seconde, ma femme, mon fils, mon chien, l’araignée de ma mémoire, je suis fou, sortilège, neige maintenant, il neige, mais quelle année ? il paraît que notre heure est marquée dans nos gènes et ça me gêne ce truclà, marquée rouge fluo, une glace, la glace du salon si ce salaud existe toujours, marron, la tache au visage est criante de vérité, il va falloir que je consulte un spécialiste du « psylo », ce champignon atomique qui dérive dans le ciel et s’accroche aux cellules grises, surtout ne rien comprendre au subconscient, ce rêve vert doit continuer, verdure, un escargot, une maison, un sourire pour arrêter de souffrir… elle est belle la révolution, le « Tché » parti en fumée, comme nous tous, d’un coup l’aube a mis les voiles et je ne parle pas de religion, hein, je témoigne de la bêtise de chercher le début de l’Histoire, on s’en moque, nous, maintenant — 16h21 !

Un tour dans nos slips, un tour sur Jupiter, Mars et tutti quanta, des étoiles de merde, il y en a des billions de trilliards alors leurs noms c’est impossible de tous les retenir ! et hop, trop de menue monnaie distribuée, fini les chasseurs/cueilleurs, un gouffre, nos bouches, plus de dents, que des requins sans ailerons, et non, je confirme, l’homme ne vole pas, bon, la baignoire est là, j’en étais où ? plus de blé et la Terre a glissé, la matière noire nous a absorbés tels des parasites que nous sommes, avec nos coquilles de mollusque, nos coquilles jaune citron, je voudrais voir un arbre, nager, aller à la piscine avec Néva, merde ! c’est le cas de le dire, la médecine a enfanté des monstres, des superhéros à volonté, et nous les humains, le haschich, la vapeur d’huître, le sang des mollusques, on a perdu la foi, la religion du soleil, une révolution du phaéton, le voir, s’asseoir, regarder ce feu vaillant et y croire, au bernique, au chapeau chinois : un an, le temps d’une révolution, que notre explanète tourne, tourne tout doucement autour du soleil, quand je regarde vers l’arrière j’ai envie de revoir le sol bleu, la mer en pâturage, je rage, un tendre orage, il manque cruellement ce mouvement de vaetvient entre les rochers, si loin ce passé, la couleur remplace toute douleur, un monde noir et blanc, ce drapeau idiot qui flotte sur la Lune, la Terre partie en poussière, on s’est accroché aux branches, on se souvient du beau, de la luzerne, du coquelicot, du chat sauvage, Monsieur Audiard avait raison : un puzzle ! un puzzle dans l’univers et les cons n’ont pas fini de tourner !

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Mars 2014

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