L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection
« On a raison de se révolter…
« On a raison de se révolter » disait Mao en prenant son bain, et puis il batifolait avec des demoiselles.
Toi, dans ton bain, tu ne dis rien. La fenêtre ouverte sur la nuit laisse passer un peu du vent qui fait bouger les branches des arbres. Un chien aboie comme un damné devant une porte fermée, làbas, derrière les peupliers noirs. Pas une Ophélie entre deux eaux dans ton bain, seulement ce téléphone qui sonne dans le vide au rezdechaussée. C’est comme un collier dans l’obscurité, un collier de vertiges qui entrouvre des portes sur des paysages nocturnes, des forêts, des pinèdes, des landes humides comme des éponges oubliées dans un coin, des pelouses où danse la brume avec des barrières de bois blanc effondrées dans la rosée, des appentis au toit de tôle et des bassines rouillées où attend l’eau de pluie. On y tremperait son doigt comme dans le bénitier d’un désastre déjà oublié. On ferait quelques pas sous la lune en pensant à l’autre monde, celui que la mémoire laisse parfois remonter. On est dans une chanson dont le sang s’est endormi et tout ce dont on se souvient c’est dadidadada et puis deux ou trois nuages qui, sans rien dire, contiennent plus que tous les mots pourraient manquer.
Quand tu regardes les sentiers, il y a du sable partout. Ce qui l’emprunte n’a plus de quoi se le payer. Quelque chose en toi, d’électrique est passé à brumeux. Tu donnes la main à une absence qui se retourne toujours pour murmurer : « Vous disiez ? » Mais toi, dans ton bain, tu ne dis rien. Le téléphone a cessé de sonner, le chien d’aboyer. La nuit est entrée par la fenêtre et s’est mêlée à l’eau tiède.
Prendre un bain de nuit n’a rien de remarquable. C’est à la portée de quiconque possède une baignoire et dispose de ses nuits. En faire un véhicule inattendu pour le vieux monde est déjà plus bizarre. La rêverie tue proprement. On est rapidement au bras d’un songe, à faire le pied de grue au bout d’un chemin où passera peutêtre la correspondance pour hier. On n’y croisera personne de toute façon. « On a raison de se révolter » disait Mao en attrapant les demoiselles. Personne n’en saura rien mais de mon côté, et même si tout se dérobe dans l’inondation de mon cortex, c’est ce que je fais.
Tu as laissé ta tête aller doucement contre le rebord de la baignoire, tes yeux se sont fermés pendant que tu pensais dadidadada et puis le téléphone a recommencé à sonner.
Cette rubrique est centrée sur un auteur imaginaire, une œuvre inventée ou un personnage de fiction.
L’inclassable roman Le 17 crapulôse de l’an II, alternant sans cesse les douces rêveries du narrateur et un crescendo de scènes répugnantes, fut maintes fois soumis à divers éditeurs.
Aucun ne voulut (ou n’osa) l’ajouter à son catalogue.
Publié à compte d’auteur aux imprimeries Baldinguet, il connut un succès de curiosité dans les années 1970, avant d’échouer au purgatoire de la littérature.
L’extrait cidessous nous en donne une vague approche.
*
Alors que je vaquais à mes affaires, mon ami René me lança une invitation : l’accompagner à une lecture publique qui aurait lieu ce dimanche, dans les locaux très allaisiens de la Taverne belge. Je consultai mon agenda et comme je n’avais rien prévu pour le jour dit, je décidai d’y assister.
Dimanche, donc, nous arrivâmes sans encombre devant un grand bâtiment signé Victor Horta et pénétrâmes à l’intérieur. Après avoir rangé manteaux et chapeaux au vestiaire, nous gravîmes l’escalier de velours rouge, pour gagner le second étage. On nous attendait dans une large pièce à chevrons. Quelques sièges disposés autour de petites tables. Une cafetière, des tasses, sucre, crème et des gâteaux.
Les fenêtres donnaient sur la Place, les murs étaient cossus.
Le poêle ronflait.
René aimait beaucoup ces ambiances académiciennes, où quelques bonnets décernent des prix et se croient leaders d’opinion. Il était lui même boursier de la Communauté française et avait fait un séjour à l’Academia Belgica de Rome pour la rédaction de son roman Memento sepelio. Moi, j’étais moins souple, moins commerçant. Figé dans la posture du rebelle sans cause.
Nous regardions tous deux le ciel se couvrir de nuages, tandis qu’un mince faisceau leur échappait. Un petit homme chétif, portant des lunettes et une barbe miteuse, occupait une estrade. Devant lui, un gros livre relié de cuir.
Je ne saurais pas développer mon impression, mais la vue de cet homme m’évoquait celle d’une larve putride.
Il allait nous lire des extraits de son roman qui « était son chef d’œuvre », nous confiatil. Et lorsque tout le monde fut installé, il commença d’un ton grincheux :
« L’urine topaze laissait une trace brillante qui partait de la chambre à coucher, traversait le luxueux corridor et venait salir les jambes maigres et poilues du marquis.
Il était nu comme une clairière et de longues mèches de cheveux gras cachaient la misère de son crâne jauni et dépiauté.
— Prendsmoi, je suis tout à toi ! déclaratil en frétillant.
De chaudes stupeurs émanaient des chambranles. La valetaille pouffait. La marquise fit un geste sec et le marquis se mit à sautiller…
Les dernières gouttes s’écrasèrent sur le parquet de chêne, tandis que sa petite verge tournait comme une manivelle.
— Tu sautilleras ainsi jusqu’à ce que tes lèvres gercent ! décréta la marquise, malveillante à souhait.
Le sang coulait maintenant à petit flot et le marquis préondulait.
On lui enfonça un cierge allumé.
Seaux, vasselages et serpillières, les valets épongeaient et ponçaient.
Sans attendre davantage, alors que le ciel se remplissait de poussière stérile, la marquise sortit du faux château comme une piegrièche fusine chez les walkyries.
Elle marchait à grands pas et son ventre punaisait.
Oh, c’était ce genre de ventre que les rombières portent en croix et qui poussent, en cuisant, de tristes sémaphores. L’aurionsnous vu que nous eussions été tel le diable de Papefiguière. Elle héla grossièrement son carrosse poutine et lança au modeste cocher :
— Chez Loustic, et que ça saute ! »
L’orateur fit une pause et un mauvais rictus déforma sa bouche.
Je me tournai vers René qui me rendit mon regard. Il sirotait son café avec un bonheur chafouin. Je me souvenais de nos pauses dans la rue SaintCrevard, pour y refaire le monde autour d’un cappuccino. René était mesuré, subtil, d’une intelligence peu commune, presque marginale. Je pense qu’il voulait s’inscrire dans la société des hommes et y tenir un rang. Moi, j’étais disert, sans concession, endiablé et têtu. Pas d’alliance !
Je parlais de l’art avec éblouissement, de la littérature avec passion et de l’existence avec famine. Oh, pas que mes parents soient mauvais. Tout au contraire, c’étaient deux braves personnes. Mais mes prétentions à vivre autre chose en faisaient des profils bas. Enfin, tout cela c’était hier…
Aujourd’hui, autour de nous, toutes les personnes présentes fronçaient les sourcils, d’un air consterné. Une petite dame en tailleur bleu marine, dont les yeux s’embuaient, sortit de son sac un mouchoir. Un gros monsieur en costume brun lissait sa moustache entre ses doigts.
Une méchante petite pluie commençait à battre les carreaux.
Le barbu reprit sa lecture :
« Les chevaux caracolaient sur les pavés de bois, comme des marionnettes vides. Dans les rues hérissées de fourches et de fléaux, un ignoble essaim de faciès grimaçants vociférait.
— Place à la noble marquise des Galets Beaujars ! lançait le voiturier.
Les huées et les crachats saluaient son passage.
Les boulevards étaient livides.
Partout de grosses mouches noires, des odeurs de charogne.
Chacun cherchait une tête à planter sur une pique.
À côté du magasin de papiers peints Réveillon, un homme lançait un dernier « Vive le Roy ! » avant d’être lardé de coups de couteaux.
— Plus vite ! réclama la marquise. »
Le café était bon.
Le barbu parlait en hachant ses phrases comme un couperet.
Il paraissait se forcener d’une haine intérieure.
René me sourit en branlant gentiment la tête.
Je me rappelai alors nos promenades sous les frondaisons et sur un sentier clair. Les canards du petit plan d’eau se dandinant avec fierté. Nous parlions, je m’en souviens, de l’album Escalator over the hill, composé par Carla Bley sur un livret du poète Paul Haines. Cette œuvre enregistrée par le Jazz composer’s orchestra, s’affirmait comme un cycle éternel, sans début ni fin, ou comme un livre dont la conclusion serait aussi l’intro duction. Il y avait dans l’air un jenesaisquoi de primesautier. René riait en fredonnant : « It's again, and again, and again... », première et dernière phrase de l’opéra. Nous adorions ce disque.
Une toux mesquine brisa ma rêverie et me ramena au local.
Dehors, l’obscurité des nuages employait tout l’espace.
Le petit homme reprit :
« Des feux, allumés un peu partout, répandaient une fumée noire. Bien campé dans ses socquettes, le gros Loustic remuait sa bedaine à l’entrée de son imprimerie.
Il regardait s’enfuir la baronne de Chauvieux, poursuivie par des chiens. Icelle cachait sous sa robe son garnement pour tout faire qui lui interdisait tout espoir de salut.
— Haro les chiens ! lança Loustic, en tirant sur sa bouffarde.
Il était l’éditeur du « Vieux Bourrelier », un journal qui charriait Les Grandes Colères du Père Culotte, archétype du légitime courroux patriote.
Un attelage s’arrêta devant son immeuble et, pompeusement, comme une huître perlière, en descendit Madame des Galets Beaujars.
— Ah, voici notre cidevant marquise, ricanatil. Toujours en un morceau ?
Il cracha et sourit, en découvrant les immondes chicots qui lui servaient de dents.
— Loustic, je suis confuse d’ainsi vous démarcher.
Le prote, un homme des plus laids, délogea son groin de derrière les casiers.
— Je vous présente Jacon, mon fidèle…
— Enchantée, mon ami.
— Alors citoyenne, que me vaut le plaisir ?
— Mon mari, Loustic, mon mari. Vous qui avez envoyé, par dizaines, les traîtres baiser la lucarne, ne pourriezvous me débarrasser de ce vieux débris ?
— Hé, ma foi, il me suffirait de le mentionner dans mon journal pour l’envoyer devant le Tribunal du Coupesifflet. Mais pourquoi agirais je de la sorte, Madame la marquise ?
— Fort à propos, vous pourriez me rejoindre dans ma chambrine où je serai toute à vous.
— Hahaha, eh bien foutre, ça ira ! Ce coquin de marquis ira éternuer dans le sac.
— Ah, la bougresse ! pointa Jacon.
Et les trois canailles de s’esbaudir méchamment. »
L’orateur s’interrompit pour boire une gorgée d’eau.
Tant d’abjection nous laissait confondus.
La petite dame en tailleur hoquetait et l’on voyait de longs chocs d’affliction harponner son dos par ses reins. L’homme en costume, gêné, serrait les dents.
René croisait et décroisait les jambes.
Le souvenir gentil de la couverture du Grand fictif de Jean Clair me submergea. Nous en avions tant parlé. Un fin trompel’œil qui consistait en un dessin imitant une eauforte placée dans un cadre dont le verre était brisé. Cette pseudogravure représentait une femme libérant, d’un beau geste, un oiseau. Mais, en y regardant mieux, ce dernier était attaché par un fil qui lui enserrait la patte.
Puis mon esprit vadrouilla autour de « L’Art vivant », cette revue bimensuelle de Florent Fels, véritable mine d’informations sur tous les aspects de la vie artistique, qui nous passionnait.
Car René était un artiste ! Épris d’avantgarde, il chérissait Adami, Beuys et l’art minimaliste. Jeunes et pleins d’entrain, nous étions partis en Provence, à la recherche de hameaux abandonnés.
Sans logique, ma pensée glissa ensuite jusqu’à Tina, ma petite chatte. À sa souplesse, à ses mines pour me voir remplir sa gamelle. Quand j’avais le malheur de m’allonger sur mon divan freudien, elle écrasait, sans vergogne, mon estomac et ronronnait comme un caliche. Ce brave petit animal obtenait toute mon affection. Parfois, lorsqu’il y avait un rayon de soleil, j’ouvrais la porte du balcon, et elle allait se baigner dans l’éclat doré. Son pelage brillait alors comme celui d’un petit koala.
René me chuchota à l’oreille :
— Restetil encore du café ?
Le barbichu continua. Sa voix s’efféminait pour feindre celle de la marquise :
« Après mille manœuvres retorses, Loustic pénétra nuitamment dans le faux château. Empruntant des couloirs mal définis, il aboutit à la chambre de la marquise.
La porte entr’ouverte laissait passer un rai de lumière vacillant. Il se déboutonna et la marquise se répandit en jaculations admiratives.
— Marquise, je vous ceignais…
— Chuuut ! chuinta la marquise en posant un doigt gras sur sa bouche visqueuse.
Un lourd silence libertin pesait sur le château.
Tout commença par une turlute.
Draperie pourpre et étoffes de soie. Entre deux grands miroirs rococo, la marquise ôta son panier.
Elle avait un gros derrière et fleurait. Ça sentait l’hémisphère.
Loustic hésita. Puis il banda son arc comme un diable hors d’une boîte et se précipita sur la marquise qui gloussait. L’odeur devint de plus en plus forte et chaque mouvement du bassin faisait le bruit d’une ventouse déboucheévier. Peu importe, Loustic poursuivit.
Soudain la marquise accoucha d’une horrible entéralgie.
— Prendsmoi donc ! Je suis toute à toi ! chuchota son haleine fétide, tandis que ses mains pataugeaient dans ses déjections.
Tout en continuant à trousser la marquise, Loustic fut pris d’une irrépressible nausée.
Le vomi cocasse giclait comme une fontaine et la marquise s’en barbouillait les aisselles et la poitrine, composant ainsi le plus charmant tableau qui se puisse concevoir.
Le marquis entra, craquelin comme toujours.
Il monta lourdement sur les épaules de Loustic et lui rabattit les oreilles.
— Non ! cria Loustic. Non ! Pas mon oreille ! Ça fait si mal (1) !
1 Réplique de George Bailey (James Stewart) dans le film La Vie est belle de Frank Capra.
— Ah, perfide, tu as peur d’avoir mal ? rétorqua le vieux marquis. Eh bien tu vas voir !
Et il planta un clou rouillé dans sa fontanelle.
Hurlant, dépossédé, Loustic se rua hors de la chambrée. »
Craque ! Tonne !
Jupiter était fou de courroux.
Dehors c’était un déluge !
L’orage était sur nous et ses grondements terribles emplissaient les échos. La pluie infligeait aux vitres un crépitement sinistre. La petite dame avait fermé les yeux, épuisée par tant d’ignominie. Ses épaules saccadaient son chagrin. Comme pour exorciser la pièce, le moustachu avait allumé un cigare. René, fort heureux d’être à l’intérieur, se tourna vers moi :
— Tout cela, me ditil, me fait curieusement penser au Crétacé, et aux petits dinosauresoiseaux qui ont su s’adapter aux changements provoqués par le cataclysme de la météorite.
— Oh, vraiment ? répliquaije, vivement intéressé.
— Il nous faudra bien concevoir un jour que les braves neveux du Gargantuavis philoinos peuvent encore trinquer de nos jours.
— Avec ceux de Samrukia, remarquaije finement.
— Ah non, mon cher, rétorqua René, le Samrukia n’était qu’un banal ptérosaure.
La pluie redoublait de violence et le vent houspillait la cheminée.
La lecture reprit :
« À l’aube du 17 crapulôse de l’an II, une dizaine d’hommes de la Section des Piques vint arrêter crânement le marquis des Galets Beaujars. Sans même lui laisser le temps de se vêtir, il fut immédiatement déféré devant le Tribunal.
Dans les rues, tout le monde dansait la carmagnole. La marquise levait bien haut ses cottes pour que l’on voie son pubis gras, marbré d’herpès.
— En ce qui concerne mon client, plaida l’avocat de la défense, il n’existe pas de verdict assez rigoureux !
— Qu’on lui coupe le kiki ! haletaient les tricoteuses.
Le juge frappa la barre de son petit marteau de chuque.
La sentence était immédiatement exécutoire.
La guillotine à kiki était une cousine du coupecigare, et… »
— Assez ! s’insurgea mon René, en sautant sur ses pieds. C’en est trop, plus un mot ! C’est une véritable honte de nous lire un texte digne… de scélérats.
Je me levai à mon tour, révolté.
Dans cette rubrique, un auteur (Cyril Calvo) a écrit une nouvelle sur le thème du numéro, en se basant sur l'illustration faite au préalable par un dessinateur (Elisabeth Mounic).
Il y a quelques mois, un homme étrange est entré dans le magasin d’antiquité d’Henry Foch. J’y ai travaillé un certain temps pour mon mémoire de fin d’année. L’homme disait s’appeler Richard Upton. Il était anglais ou américain, je ne sais plus vraiment. Son apparence était dérangeante et ses vêtements dans un piteux état. Sa démarche était des plus troublantes. Il se déplaçait très lentement, en boitillant, le dos extrêmement voûté et les bras ballants. Son regard était vide et il dégageait une forte odeur corporelle. L’homme avait apporté un tableau (voir page suivante). Malheureusement pour lui, celuici n’avait aucune valeur. Il n’était pas signé et le cadre était de mauvaise facture. Il appartenait sembletil à sa famille. Le bougre voulait s’en débarrasser pour un bon prix car ses ressources financières étaient au plus mal. Son discours n’était pas clair. Monsieur Foch ne lui a proposé qu’une somme dérisoire. Il fut très fâché. Il s’emporta et harangua les clients présents ainsi que l’antiquaire. D’après lui, nous ne mesurions pas l’importance de cette toile. Il le laissa donc avec regret et disparut à jamais.
La peinture était abstraite. Elle représentait une sorte de mouvement circulaire hypnotique et enivrant. Les couleurs assez sombres mettaient l’observateur mal à l’aise. Pourtant, une attirance s’opérait dès le premier regard. Un œil, proche de celui que l’on peut percevoir au centre d’un cyclone en formation, semblait se dessiner au milieu de la toile. Il pénétrait l’esprit avec force. En tout cas, l’œuvre ne laissait pas de marbre. Et même si sa valeur marchande était douteuse, la qualité du travail artistique ne faisait aucun doute. D’après les estimations de l’antiquaire, ce tableau pouvait dater du début du XXème siècle. Monsieur Foch décida de le garder pour sa décoration personnelle. Maria, sa femme, en est tout de suite tombée amoureuse. Elle décida sans réfléchir de l’accrocher dans leur chambre.
Quelques jours plus tard, les premiers signes de changement apparurent. Mon maître de stage semblait agité. Il disait passer de mauvaises nuits et parlait de cauchemars récurrents. Des maux de tête insoutenables le clouaient parfois au lit en pleine journée. Il devenait de plus en plus irritable. En quelques semaines, son comportement en fut
bouleversé et les clients me le faisaient remarquer. Il perdait patience. Ses enfants et sa femme ne le reconnaissaient plus. D’après sa compagne, Henry Foch restait fixé des heures devant sa nouvelle acquisition. Un jour, il me fit monter dans ses appartements et me parla longuement de la peinture. Ses yeux étudiaient les moindres détails. Il était complètement fasciné par cette toile. Il me détailla chaque couleur, chaque ombre, chaque aspect de l’œuvre. A ce moment précis, je pris conscience que Foch n’était plus le même. Sa femme, excédée par son comportement, finit par partir quelque temps chez ses parents avec les enfants. J’entendis la dispute. L’antiquaire se contenta de ricaner et de proclamer qu’il aurait enfin du temps libre pour observer la toile. Il se retrouva donc seul. Le lendemain, il me fit à nouveau monter et me congédia. Il m’expliqua que mon stage était terminé et que, de toute façon, le magasin serait fermé plusieurs semaines. Sans demander mon reste, je me retrouvai à la porte, le cœur serré. Pendant quelques minutes, j’espionnai mon ancien patron qui resta planté devant le tableau sans faire le moindre geste.
Je suis resté un temps sans prendre de nouvelles. J’essayais tant bien que mal de rédiger mon rapport de stage. Mais la dernière image que je gardais en tête me hantait. Celle de Monsieur Foch absorbé par la toile. Son visage n’était plus le même. Et les propos qu’il avait tenus à plusieurs reprises sur cette œuvre me faisaient froid dans le dos. Je ne pouvais pas rester inactif et le laisser sombrer ainsi. Je décidai donc de retourner chez lui et de le persuader de reprendre sa vie en main. Qu’elle fut ma surprise lorsque je découvris son appartement sens dessus dessous ! L’intérieur était complètement dévasté. Tout le mobilier était fracassé. De multiples débris jonchaient le sol. Des morceaux de verres étaient éparpillés dans toutes les pièces et les murs portaient les stigmates d’un terrible évènement. On aurait pu croire qu’une véritable tempête avait traversé l’habitation. Mais un élément souleva subitement mon échine. Un élément effrayant qui me fit reculer de quelques pas tant le choc fut puissant. Il s’agissait de la toile d’Upton qui était plantée là ; au milieu du salon. Posée sur une chaise. Elle était restée intacte ! Elle n’avait aucunement souffert et se dressait fièrement face à moi.
Je décidai de forcer la porte qui ne me résista pas très longtemps. Mes appels restèrent sans réponse. Foch n’était plus là. Je joignis sa femme au téléphone. J’espérais avoir des nouvelles réconfortantes — mais rien de tout cela. Elle m’apprit au contraire qu’ils allaient se séparer. Son mari l’avait appelé quelques jours auparavant pour la prévenir de ne plus jamais revenir. Il l’avait menacée et avait tenu des propos insensés. Je raccrochai, abasourdi. Il avait dû se passer quelque chose de grave. Et le responsable ne pouvait être que ce tableau. J’en étais persuadé. Je me dirigeai vers le salon et fixai la toile. Elle était posée délicatement sur une chaise, sans la moindre égratignure. Foch avait certainement saccagé son appartement dans un excès de folie et épargné la seule chose importante à ses yeux. Mais pourquoi ?
Je redressai une chaise renversée non loin de là et la plaçai devant la toile. Je voulais l’observer, comme le faisais Foch, et comprendre ce qui avait pu se passer. Mes yeux balayaient chaque partie du tableau dans les moindres détails, cherchant un indice. Je ne savais pas pourquoi mais mon intuition me poussait à plonger mon esprit dans cette œuvre. Quelque chose d’intangible m’attirait et je ne pouvais pas résister. Je me souvins alors des propos d’Upton et de cette folie dans son regard. Lui qui nous avait presque insultés ce jourlà, qui nous accusait de sousestimer la valeur de la toile. Subitement, mon regard fut attiré par un élément presque imperceptible. Au milieu de la toile, en plein cœur de l’œil du cyclone en formation, quelque chose de nouveau était apparu. Un semblant de corps — et surtout un visage ! Un visage qui me regardait. Ce visage hantera mes nuits à jamais. Il semblait torturé, terrifié. J’avais observé la toile à plusieurs reprises et Foch me l’avait assez décrite pour que j’en sois persuadé. Ce visage n’était pas sur l’œuvre d’Upton. Qui avait rajouté ce visage maléfique, et comment avaitil fait pour le peindre avec autant de précision, si bien qu’il se fondait parfaitement avec l’œuvre originelle ? C’était inconcevable. L’effroi s’empara de mon être devant ce corps et ce visage presque animé. Je devais quitter l’appartement au plus vite et prendre une bonne bouffée d’oxygène. Mais une voix d’outretombe m’interpella :
« Sauvemoi, Éric… je t’en prie… sauvemoi… »
Je me retournai et découvris avec stupeur que la voix provenait de la toile. Et cette voix, je la connaissais. Cette voix qui résonne encore aujourd’hui dans ma tête. Celle d’Henry Foch. Le spectre qui trônait au centre du tableau n’était pas peint : il s’agissait de l’âme de Foch. Enfermée à jamais dans la toile ! Je devais le sauver, le sortir de là ! Mais comment…
« C’est à ce momentlà que vous avez commencé votre combat ? Votre lutte, comme vous dites.
— Oui, docteur. C’est là que j’ai tout compris. Je devais les détruire ! Tous !
— Les tableaux. C’est cela ?
— Non. Pas les tableaux. Ses tableaux. Vous ne comprenez pas, bon sang ! Laissezmoi terminer mon histoire.
— Mais je la connais votre histoire, Éric. Vous me l’avez déjà racontée plusieurs fois, ainsi qu’à mes confrères. Ils ne savent plus quoi faire devant votre acharnement et ce refus de voir la vérité en face.
— Vous n’écoutez pas. Votre esprit est englué. Nous devons lutter contre cet être diabolique et vous devez m’aider à sortir d’ici. Je dois continuer mon combat et détruire ses œuvres. Il y en a des dizaines, peut être plus, je dois les retrouver toutes, les détruire, sinon…
— Sinon quoi, Éric ?
— Son plan va aboutir ! Nos âmes. Ce sont nos âmes qu’il désire et qu’il enferme dans ses toiles. Vous ne comprenez donc rien à la fin. Je l’ai pourtant assez expliqué à vos collègues !
— Calmezvous, je vous prie.
—Me calmer ! Comment pourraisje me calmer alors que cet être maléfique opère en toute impunité dans la ville ! Foch, j’ai réussi à le sauver. Je dois sauver les autres.
— Sauvé ? Il a disparu. Cela fait plus d’un an, Éric. Vous avez été accusé de… vous le savez bien, non ?
— Le tableau. Je l’ai détruit. Ils doivent tous être détruits ! »
*
Un an plus tard.
Dans un appartement chic du centreville, le psychiatre Richardsson relit ses notes et épluche le dossier du patient Martin :
« Le cas Éric Martin m’inquiète. Très peu d’améliorations, bien au contraire. Il veut tout brûler, tout détruire. Parle sans cesse de cet artiste imaginaire. Rien qu’une simple reproduction de toile suffit à le plonger dans un état de démence avancée. Il ne dort presque plus et griffonne des croquis à longueur de journée. Son état physique se dégrade. Il ne mange plus depuis… »
« Monsieur Richardson ?
— Oui ! Qui y atil ? J’avais pourtant précisé que l’on ne me dérange pas durant mes rapports, Agathe.
— Je sais bien, docteur. Mais votre visiteur a lourdement insisté.
— Bon. J’arrive ! »
Le psychiatre descend les marches deux à deux, fustige du regard la domestique et s’empresse de rejoindre le visiteur dans le vestibule. Celuici se retourne. Un sourire narquois se dessine sur ses lèvres. Ses traits sont tirés et son teint blafard. Une odeur nauséabonde a envahi la pièce et agresse les narines du médecin. L’homme a une allure des plus douteuses et la colère du psychiatre laisse place à l’appréhension.
« Bonjour. Que désirezvous, mon cher ?
— Bonjour. Vous êtes bien aimable, docteur. Voilà, ma requête est simple. Je désire rendre visite à un de vos patients.
— Mais mon cher monsieur, il y a un protocole pour cela. Vous devez vous présenter au service administratif et remplir le formulaire…
— Je sais tout cela. Merci bien. Mais le patient dont je parle est un cas particulier, voyezvous. Il se trouve dans l’aile isolée.
— Vous m’en voyez désolé mais je ne peux rien faire pour vous.
— Si, au contraire. Et vous allez comprendre pourquoi.
— Je n’aime guère vos manières, monsieur… d’ailleurs, quel est votre nom ?
— J’allais y venir. Je pense qu’ensuite, vous allez changer d’avis. Mon nom est Upton. Richard Upton…
À l’asile SaintFrançois, le téléphone sonne au service B4 :
« Docteur Richardsson ? Vous avez une drôle de voix. Vous êtes souffrant ?
— Non… Écoutezmoi. J’ai un message important à vous transmettre.
— Je vous écoute.
— Un homme du nom d’Upton va se présenter d’ici quelques minutes. Il voudra voir le patient Martin.
— Le patient Martin ? Mais…
— Je sais… ne cherchez pas à comprendre. Vous l’autoriserez à s’entretenir avec lui dans le périmètre sécurisé.
— Mais Monsieur Richardsson ! Le protocole…
— Vous m’avez compris ! Vous laissez Upton entrer. J’assume l’entière responsabilité de cette entorse au règlement. Estce clair ?
— Très clair, Monsieur.
Le psychiatre raccroche. L’infirmier reste abasourdi par cet ordre qui ne ressemble en rien aux méthodes du docteur. Vingtcinq minutes plus tard, un homme se présente au bureau des admissions. Il dit s’appeler Upton. Les infirmiers, troublés par sa mine patibulaire, le guident néanmoins jusqu’à la chambre du patient. Celui qui y est reclus depuis des mois ignore tout de ce qu’il va devoir affronter.
Au commissariat de police, les appels se multiplient. Le brigadier chef entre dans le bureau du commandant :
« Commandant. La situation est grave.
— Vous avez envoyé les gars à SaintFrançois ?
— Oui, justement. C’est un massacre.
— Comment ça ?
— Une dizaine de morts. Des infirmiers pour la plupart. Et deux patients gravement blessés. Parmi les victimes, il y a un homme dont on ne sait rien. Il ne fait pas partie du service B4. Pourtant il était sur les lieux. Un visiteur semble til. Sauf que cette aile sécurisée est interdite au public. Il n’a aucun papier sur lui, rien du tout. Un vrai fantôme.
— Une dizaine de morts…
— Ce n’est pas fini. On vient de recevoir plusieurs appels. Le premier concerne la découverte de deux corps dans un quartier chic. Un certain Richardsson, et sa domestique. Tenezvous bien : il était psychiatre à Saint François. Au fameux service B4. Les deux ont été mutilés. Aucun indice. Pas d’effraction. Pas de témoin. C’est un voisin qui les a trouvés. La porte d’entrée était ouverte.
— Nom de Dieu ! Vous parliez de plusieurs appels ?
— Oui, commandant. Des signalements identiques à différents endroits : un malade en blouse blanche court dans les rues et agresse des gens. Sans doute échappé du B4 dans la panique. Il est entré dans quelques maisons et des boutiques d’art.
— Des boutiques d’art ?
— Oui ! Il semblerait qu’il ait brûlé des tableaux. Les témoins agressés parlent tous du même discours concernant les toiles. Dans les trois maisons où il est entré, il a détruit tous les tableaux accrochés aux murs. Et dans les deux boutiques, il a saccagé les toiles également.
— C’est insensé !
— On vient de recevoir un autre appel. Il serait au musée des Beaux Arts.
Le téléphone retentit.
— Commandant Ernest. Oui. Vous dites ? Martin. Entendu. Merci.
— Qu’y atil, commandant ?
— Un malade a bien disparu de SaintFrançois. Un du B4. Éric Martin.
— Attendez, ce n’est pas le jeune homme accusé de…
— Si, c’est lui. L’affaire Foch. Jamais je n’oublierai son regard. C’est notre homme. »
Les abords du musée des BeauxArts s’apparentent à une scène de guerre. Les sirènes stridentes des voitures de police et des ambulances retentissent. Plusieurs personnes en état de choc sont assises sur les marches ou le trottoir maculé de sang. Deux magasins ont été saccagés, des tableaux empilés sont en train de brûler en pleine rue. Les habitants du quartier, hagards, certains griffés, les habits déchirés, regardent la fumée épaisse qui s’élève du bûcher fait de leurs toiles. Ils repensent à ce que l’homme leur a dit, à la nécessaire révolte à venir pour mettre un terme à tout ça. À ses yeux emplis de folie surtout. Des personnes sortent en courant du musée accompagnées par le conservateur, dans une panique totale. Le commandant l’attrape par les épaules pour le calmer :
« Il est dingue ! Il veut tout brûler ! Tout saccager ! Les tableaux ! Les tableaux ! Il répète sans cesse la même chose ! Vous devez l’arrêter ! »
L’équipe de policiers, le brigadierchef et le commandant s’avancent avec prudence dans le musée devenu la proie des flammes. Une silhouette furtive traverse les salles à une vitesse prodigieuse. C’est lui. Les policiers tentent d’attirer l’attention de l’individu mais rien ne semble le perturber. Éric va de salle en salle, brise les œuvres, les fracasse avec rage en hurlant :
« Tout va brûler ! Tout ! Upton, tu n’auras pas mon âme ! Tu ne réussiras pas ! Je dois brûler les tableaux ! Les tableaux ! Les tableaux ! »
Il court vers eux maintenant. Un coup de feu résonne dans la salle principale. Un corps s’écroule. Éric est à terre, une toile dans les mains. L’un des policiers a été pris de panique à son tour. Le commandant s’approche de l’homme touché à la poitrine :
« Qu’avezvous… fait… pauvre fou… nous devons les brûler… sinon Upton… va s’emparer de nos âmes… j’ai prévenu des gens… ils vont tout brûler… tout… je l’ai détruit… mais pas ses toiles… pas toutes… il faut continuer… à tout… brûler… »
Les yeux d’Éric se ferment définitivement. Le commandant retourne auprès de ses hommes. Il est livide. Le brigadierchef lui tend son téléphone portable.
« Commandant Ernest. Je vous écoute.
— L’inconnu de l’asile… vous savez…
— Oui. Le fantôme. Et bien ?
— Il s’est volatilisé… »
Le commandant n’écoute plus. Il se retourne et traverse la salle. Le corps d’Éric Martin a disparu. Ne reste qu’une flaque de sang sur le sol à côté du tableau. Une toile abstraite aux couleurs sombres, au mouvement circulaire hypnotique et enivrant, avec en son centre un cyclone en formation. Le commandant fixe l’œuvre comme fasciné. Dans l’œil du cyclone, il discerne des visages amalgamés, des figures floues, déchirées, et un regard qu’il reconnaît immédiatement, qui le terrifie et pourrait le rendre fou — celui de l’homme qui vient de mourir sous ses yeux.