L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection

Ça a commencé doucettement. Et d’une manière…

Ça a commencé doucettement. Et d’une manière inusitée. La chose n’a pas d’abord atteint, comme il est d’usage dans la sphère des biens de prestige, les classes dominantes. Non, c’est tout le contraire. Les premiers cas se sont déclarés dans les catégories moyennes laborieuses, et ceci vers la fin de la première décennie du siècle. Je résumerai brièvement le tableau clinique de cette fâcheuse perversion dont pour mon malheur j’assume quotidiennement les conséquences. Le syndrome se manifeste comme suit : le sujet contaminé, occupé d’une tâche quelconque, s’en dételle à mi parcours et m’appelle sans délai pour venir prendre sa place. Suisje assez clair ? Qu’il s’agisse pour lui d’exprimer spontanément son opinion ou bien qu’il réponde aux questions pressantes d’un chef, d’une épouse ou d’un ami, plutôt que d’achever luimême son propos, il s’interrompt au beau milieu d’un développement qui pourtant promettait et, d’un claquement de doigts assez peu amène, me fait signe d’accourir à ses pieds pour achever le travail. Mais savezvous qui je suis ? Un hommeorchestre ? Un ouvrier toutes mains ? Un omniscient ? Dieu luimême ? Non, rien de tout cela. Je m’appelle « voilà » [vwala], humble préposition de la langue française. Et néanmoins préposée à tout. Je n’en peux plus. Ailleurs, on se gausse, on ironise. Les Serbes et les Croates se tapent sur les cuisses. Chez eux, pour dire merci, on dit « Hvala ». C’est tordant, racontentils, à Paris les gens sont beaucoup moins bavards qu’avant. Ils disent quelques mots et soudain s’arrêtent en vous remerciant. Plus moyen de leur tirer quoi que ce soit d’autre !

Ça les amuse peutêtre mais moi je n’en peux plus de remplacer à moi tout seul les innombrables « débrouillezvous pour inventer la suite », des « tu m’épuises avec tes questions », des « demandezle à mon cheval », des « vous êtes trop stupide pour comprendre », des « mon film est génial, commencez par aller le voir et on discutera après », des « si je rentre tard du boulot c’est que je m’y trouve mieux qu’avec toi, ma chérie », des « dans cette nouvelle de trente pages j’ai mis tout mon cœur et vous êtes un fameux sagouin d’en refuser la publication sous le fallacieux prétexte d’une orthographe hésitante, allez donc voir si les autres cochons de votre espèce dégustent tous les jours une telle confiture », des « cette mode est affreuse mais elle a l’énorme avantage de succéder à la précédente », des « vous tournerez à gauche au prochain feu puis vous descendrez l’avenue et au rondpoint vous prendrez la direction PerronlesBains », des « j’ai eu beaucoup de chance dans cette affaire mais si tu veux je t’explique la combine ». Oui, j’en dis beaucoup à moi tout seul, et à si peu de frais ! Désirentils aussi que je fasse leur ménage ? Leur repassage ? Que je paie leurs impôts ? Que j’élève leurs enfants ? Que je vive et meure à leur place ? N’aije pas, moi aussi, besoin de vacances ? Mais non. Ils me glissent dans leurs bagages. Je les suis partout, dans le coffre, le sac à dos, la soute de l’avion. C’est effroyable. Jusque devant le Parthénon ils tapent dans leurs mains : « Eh ! toi, le voilà, au lieu de contempler les lézards et le romarin, viens donc conclure nos émois esthétiques ! »

Je suis très mignon et corvéable à merci ? Très bien. On va voir ce qu’on va voir. J’ai mon plan. Oh ! non, pas de barricades, de banderoles ou de tracts vengeurs distribués par hélicoptère. Pas de bombes ou de mortelle chimie. Je vais tout simplement aller audevant des gens qui, par vaniteux souci du travail bien fait, ont jusqu’à présent dédaigné mes services. Je vais m’infiltrer dans les hautes sphères. Je vais prendre langue avec ces petits jeunes gens qui écrivent les discours officiels. Avec leur talent de persuasion, ils sauront bien convaincre leurs clients que pour séduire l’électorat il faut désormais dire davantage et parler plus bref. Le temps est désormais révolu des longs développements. Une petite page bien dite, bien sonnée, et pour finir... moi ! Voilà ! Comme dans le peuple. D’ailleurs j’ai commencé et ma foi je ne suis pas trop mécontent. Certains ministres, déjà... Je n’en dirai pas plus, vous n’avez qu’à les écouter. Et besogne faite, si j’ose dire, j’ai l’intention de m’attaquer aux universités, aux institutions les plus savantes du pays, aux académies, aux spécialistes de toutes sortes. Ils m’en sauront gré. Les congrès y gagneront en clarté. Un petit quart d’heure de causerie, le temps d’un battement de cils, et hop ! il leur restera trois heures pour la « gettogetherparty » ! Bientôt l’élite intellectuelle s’éteindra d’ellemême et s’en trouvera fort bien. Puis un jour, peutêtre, je régnerai seul sur les pages d’un roman. J’en serai le titre et l’objet. Plus tard, les claviers de chez nous ne possèderont plus que les touches nécessaires à écrire mon saint nom, qui sera entretemps devenu celui du pays. Voilà !