L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection
Cette nouvelle est extraite du recueil «…
Cette nouvelle est extraite du recueil « Quelles farces ! », publié aux éditions L’Échappée Belle.
« Le progrès est comme une hache qu’on aurait mise
dans les mains d’un psychopathe. »
Albert Einstein, Comment je vois le monde
« Cet aprèsmidi, je vais m’occuper du vieux peuplier ! » déclara fièrement le père, heureux d’avoir trouvé une occupation virile pour son dimanche aprèsmidi. Saisissant cette bonne occasion pour s’éloigner, sa femme lui dit : « C’est ça, et pour que tu puisses travailler bien tranquillement, je partirai avec les enfants chez des amis. »
L’un des enfants, un garçon de seize ans, intervint alors :
« Tu vas pas couper le grand peuplier ?
— Bien sûr que si ! Il sert à rien, y a plein de feuilles à ramasser, il est à moitié mort en plus.
— Justement, il ne l’est qu’à moitié, et c’est parce que c’est un vieil arbre qu’il est plein de vie, dans ses trous des oiseaux nichent chaque année et il y a même une hulotte qui dort le jour dans son tronc creux !
— Une quoi ?
— Une hulotte, c’est une chouette !
— Ah ! C’est elle alors qu’on entend gueuler la nuit, ben là, tu m'as donné une raison de plus d’abattre ce putain d’arbre !
— S’il te plaît, ne fais pas ça, je t’en supplie.
— Mais il va pas chialer pour un arbre ce gosse maintenant, il est trop chiant, trop bizarre ! Quel con !
— Ne fais pas ça ou je…
— Quoi ? Je rêve ? J’ai bien entendu ? Tu vas faire quoi ? Qu’estce que tu veux faire ? C’est une menace ? C’est quoi ? Tu veux des baffes ? Tu veux des coups ? Fous le camp tout de suite dans ta chambre et n’en sors pas avant que je te le dise, ou je sens que je vais t’assommer ! »
L’adolescent obéit promptement.
À quatorze heures, la mère et le reste de la fratrie partirent chez des amis.
Le père resta seul avec le fils enfermé. En ce mois d’avril, l’après midi était splendide. Le peuplier avait encore moins de branches vives cette année. Sur un côté, quelquesunes seulement avaient donné des feuilles qui luisaient au soleil en tremblotant. Chaque année rapprochait l’antique végétal de la mort, mais la vie grouillait autour de lui et en lui avec une frénésie toujours plus grande. Depuis plusieurs printemps, mésanges ou sittelles nichaient dans les trous protecteurs offerts par son corps immense, et cette année, pour la première fois, un pivert y avait creusé le berceau de sa progéniture.
Quel ravissement ce fut pour le jeune homme ! De sa fenêtre, il avait pu observer tout à loisir le travail de l’oiseau, son travail acharné, mais silencieux et secret. Surtout, il avait pu admirer à satiété les couleurs admirables de ce volatile, à qui la nature a donné des tons qu’en général elle réserve aux oiseaux tropicaux. Il possède presque toutes les nuances du vert, du plus foncé, sombre, quasi noir, au plus clair, tirant vers le jaune d’or, sur le dos, entre les ailes. Pour peaufiner le tout, et faire comme « une cerise sur le gâteau », la nature lui a en plus dessiné un capuchon rouge vif. Elle a aussi soigné sa morphologie à l’extrême, le corps de ce volatile est fuselé, effilé, et se termine par la pointe puissante et perforante du bec. C’est avec cet outil admirable que cet oiseau creuse, alliant la force à la précision mathématique, un trou profond dans le bois, trou dont l’entrée est parfaitement circulaire, esthétique, propre, décorant davantage l’arbre qu’elle ne le blesse. Cependant, ce pic aux couleurs incroyables est d’une discrétion immense, et, bien qu’il fréquente nos parcs et jardins, peu de gens ont le privilège de le voir : il ne se laisse contempler que par quelqu’un d’immobile et contemplatif, autant dire que l’immense majorité des humains ne le verra jamais.
Il n’y a que son chant qui puisse faire deviner sa présence, c’est un cri rythmé qui troue brutalement l’espace, une fugue tonique d’interjec tions sauvages, une suite scandée d’exclamations musicales et percutantes comme si toute l’énergie du printemps s’exprimait à travers la flûte du volatile. Même ces cris, les gens ne les perçoivent pas. Ils entendent bien un vague déferlement de notes sauvages, une sorte de hululement viril et flûté, une vocalise en harmonie avec la violente viridité du printemps, mais ce chant est si étranger à leur vie morne qu’ils ne s’y arrêtent pas, restant absorbés et anéantis dans leur routine, sans saisir la chance offerte par l’oiseau féerique de fuir audelà de l’asphyxie. Tout cet art, toute cette harmonie de la nature, de la nature qui a créé ce volatile habile au travail du bois, éclatant en sons et en couleurs, restent donc ignorés des hommes, alors qu’ils se déploient juste audessus de leur tête.
Hélas, non seulement l’homme ne voit rien de ces splendeurs, mais il veut les détruire, comme s’apprête à le faire le triste chef de famille de cette histoire.
Le voilà qui sort de son garage, sous les yeux de son fils dans sa chambre, et du pivert, posé à l’entrée de son trou. Il se plante devant le tronc antique et brandit son gros engin qui se met à hurler effroyablement. On dirait que la tronçonneuse rugit pour meubler le silence imposant du peuplier qu’on va exécuter, qu’elle gueule de toutes ses forces la discordance de l’humain, la nocivité de son intelligence, la monstruosité de son crime.
L’enfant se prend à rêver que la tronçonneuse se révolte, qu’elle se retourne contre son inventeur, comme une créature de sciencefiction, l’ampute et le déchire horriblement pour n’en faire qu’un tronc inoffensif, à l’égal de celui du peuplier.
Le père a l’air de jouir énormément avec ce gros engin dans ses mains, on sent bien qu’il lui procure une puissance que la nature n’a jamais voulu lui donner ; il va donc se venger d’elle aujourd’hui, assouvir des ressentiments, régler des comptes. Pourquoi ce vieux végétal aurait droit à une telle érection immense quand lui n’aurait que treize centimètres, dans ses bons jours ? Quelle injustice ! Salope de nature ! Tu vas payer !
Au temps où l’on abattait les arbres à la hache, du moins, y avaitil encore de la virilité dans cet acte, où la force et l’endurance physiques jouaient un rôle, mais aujourd’hui, n’importe quel raté peut jeter à bas, à cause du progrès technique, n’importe quel titan végétal !
L’adolescent imagine déjà la souche plate et basse, le piédestal sans statue, le tabouret pour le gros cul de son père qui va rester à la place du géant ligneux qui offrait la vie à tout un peuple ailé, en faisant un trait d’union entre la terre et le ciel, en transmutant l’humus en éther, comme un gigantesque alambic aux tuyauteries savantes, subtiles et complexes.
Dès le début du vacarme les piverts s’étaient enfuis. Quand l’homme commença à entamer le tronc séculaire, la chouette prit son essor et se lança dans la lumière aveuglante, avec un vol paniqué et pitoyable, hasardeux et zigzagant, aussitôt prise en chasse par les pies et corneilles des environs, comprenant d’instinct, en cette heure diurne, la vulnérabilité du rapace nocturne.
L’adolescent ne pouvait laisser le crime se perpétrer sous ses yeux.
On avait fermé la porte de sa chambre à clef, mais il y avait cette fenêtre par laquelle il regardait en ce moment cet homme s’exciter, avec une arme tellement haineuse qu’elle ne pouvait résulter que du cerveau psychopathe de l’homme moderne. Il devait agir vite désormais. Il sauta sur l’auvent de la terrasse situé sous sa croisée, marcha jusqu’au rebord puis se laissa tomber sur la table à manger, juste audessous de lui. Il se retrouva dans le jardin. Le vacarme de la massacreuse avait couvert les bruits de son échappée.
Il marcha derrière son père jusque tout près de lui. Il s’arrêta à deux pas. Son père reprenait haleine, il avait levé la machine mais continuait à la faire rugir, sans doute parce que cet homme qui trouvait qu’une hulotte « gueulait » devait juger harmonieuse cette vocifération enragée.
Alors, l’adolescent bondit sur son père et frappa le bras qui tenait la tronçonneuse, celuici s’abaissa brutalement et l’engin s’abattit sur sa jambe audessus du genou, l’entama profondément, puis, continuant son chemin, avec facilité, dans un élément aussi meuble, auquel il n’était pas habitué, et sans doute jouissant de cette nouveauté, sectionna complète ment le membre.
L’homme tomba en arrière, en poussant des plaintes paroxystiques, mais sa machine haineuse, tombée par terre, pleine de soubresauts hideux, dansant sauvagement, hurlait plus fort que lui, et couvrait ses appels au secours et ses gémissements de blessé à mort.
Alors sous les yeux de son père qui se tordait et agonisait avec des cris qui diminuaient déjà à mesure que son sang s’écoulait à flots, l’adolescent vint étreindre le tronc à peine entamé, où un peu de sève suintait, et le caressa, heureux de sentir que l’arbre allait encore rester bandé, pendant longtemps, peutêtre même toujours, après qu’un accident malheureux eut arraché la vie à son sinistre adversaire…
Puis il remonta par l’auvent jusque dans sa chambre, et attendit tranquillement à sa fenêtre le retour du volatile menuisier ne travaillant que sur des arbres debout…