L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection

Je cultivais et vendais des pastèques dans…

Je cultivais et vendais des pastèques dans un petit village italien de la banlieue de Padoue. Avant, j’avais été mercenaire, et durant mon engagement mon frère Alberto avait fait tourner la boutique. Jusqu’à ce qu’il croisât cette femme qui l’avait désespéré. Alberto s’était pendu. Aujourd’hui je le crie, un suicide cache souvent un crime parfait. Je m’étais occupé de cette tueuse, avec tout l’art qui m’avait été enseigné. J’avais tué des hommes, j’avais blessé des hommes, j’avais torturé des hommes, des femmes, même des enfants. Jamais par plaisir. Je le précise parce qu’il y a des soldats que cela divertit. Des salauds, il s’en trouve dans tous les milieux.

Longtemps j’avais suivi la femme qui avait assassiné mon frère et j’avais fini par cerner ses habitudes, ses relations, son mode de vie. Elle fréquentait des clubs échangistes, des bordels sordides, des bouges infects, elle couchait, baisait le toutvenant, ne manquait jamais une occasion de s’envoyer en l’air. J’avais vite saisi que le sexe était son arme favorite ou, pour l’exprimer plus directement, son unique entrée d’argent, sa tirelire. Le jour où elle était tombée entre mes mains, elle s’était brisée sec. Je l’avais massacrée, hachée menu, et balancé les reliefs dans l’auge des porcs que mes parents élevaient pour leurs besoins — et ce porc aux olives, accompagné de spaghettis al pesto que j’avais eu l’occasion d’avaler juste après ma boucherie, m’avait vraiment régalé. Mais la vengeance me tenait tellement à cœur que le bonheur de l’ingestion n’avait pas égalé la félicité ressentie lorsque j’avais conchié cette carne. Ce plat, je l’avais digéré, mais la mort de mon frère me restait toujours sur l’estomac et l’idée m’était venue d’en découdre aussi avec toute la clique qui avait entouré la tueuse.

Cette troupe de lopettes se donnait régulièrement en spectacle, des numéros qui ne ragaillardissaient pas la considération de la race humaine déjà bien affaiblie qui vacillait dans mes âtres. Ces vertueux se ruaient à poil sur des filets suspendus, s’enfonçaient dans le trou de balle toutes sortes d’objets, des lampes de poche oblongues, des bouteilles, des pieds de chaise, etc. Pour mieux situer ces gaillards, je narre quelques détails scabreux comme celui de la poignée courbée d’un parapluie qu’ils laissaient dépasser de leur fondement et que des admiratrices, au comble de l’excitation, saisissaient pour envoyer valdinguer les tirebouchonnés au milieu de la piste à la manière d’un palet de curling ! Voyez où ça glissait ! Et je tais les attractions les plus ordurières, à l’exception de celle qui avait fait éclater l’eurêka dans mon cerveau à bulles : il arrivait également que ces dépravés s’enfilassent dans l’oignon un concombre — et oui, une sacrée salade ce microcosme ! Mais c’est sous mon crâne que la cucurbitacée avait provoqué le déclic.

J’avais d’abord songé à ces étalons en étain que tous les bars français se devaient d’exposer audessus du comptoir autrefois afin de pouvoir vérifier l’exactitude des doses servies. Allez savoir pourquoi, l’agencement de ces récipients m’avait inspiré l’étalonnage de mes pastèques que j’avais alors disposées dans des coffrets luxueux, en ordre de taille croissante ! Je venais d’inventer une nouvelle épreuve éroticozigoto sportive qui allait m’assurer une notoriété chez les zinzins, et aussi de bonnes entrées d’argent, mais ce n’était pas ma préoccupation première. Ce qui m’importait avant tout était de mettre en place un jeu qui pousserait ces décadents dans les retranchements ultimes de l’avilissement, je voulais parvenir à les vomir par tous les pores de ma peau ! Un premier pas avant l’anéantissement ! Je voyais loin dans la destruction.

En quoi consistait ma trouvaille ? Qu’une obscénité, et du plus mauvais goût : chaque pastèque était trouée, et le phénomène de foire, nu comme un ver au milieu de la scène, devait l’enfiler et la relever à la force de son sexe, le plus haut possible. La plante charnue et juteuse dégorgeait de plus belle sous les charges du pal. Tenir ainsi, à la verticale, durer ad vitam aeternam — jambes écartées audessus d’une flaque embarbouillée d’un rouge bien pisseux tout de même qui s’élargissait à mesure des coups de reins. Je revois ces citrouilles cabossées changées en clowns ithyphal liques avec cette boule qui les pointait comme un faux nez, tout verdi celui là, tout distendu de l’élastique, tout descendu, qui leur couvrait le bas ventre ! Au gré des éliminations, j’augmentais le gabarit du boulet à soulever. Je rapporte, c’est de l’anecdotique bien entendu, qu’aucun sagouin n’avait jamais pu lever le diamètre supérieur. Des minables, je vous le confirme.

Mêlé aux spectateurs, je savourais les moqueries, je les prolongeais le plus longtemps possible dans mon esprit tout spitant. J’encourageais les jets de tomates. J’applaudissais comme j’aurais lancé un assaut, décidé à forcer la main d’un public déjà bien relâché : allez ! allez ! Forza Italia ! n’importe quoi ! J’avais inventé un cri de guerre pour redoubler la saucée : tomat’ hawak ! À ce cri, des pluies de tomates de tous les diables s’abattaient sur les baiseurs de courges, des cordes aussi épaisses que des queues de vache ! Splash et splash ! Les pastèques explosaient les unes après les autres, abandonnant sur la scène les glands tout déballonnés, passés direct du vert au rouge ! Des orphelins dans un culdebassefosse. Quel spectacle ! Et le succès avait était constant ; je jure que souvent, j’avais dû refuser du monde.

Ma réputation était faite, j’étais le créateur du spectacle, bénéficiais d’une aura égale à celle des parfumeurs de vieilles biques ou de leurs couturiers de la haute, d’une aura égale à celle des artistes de mes deux, de tous les bidonneux de la grande place du commerce, puisque aujourd’hui le talent se mesure au poil près à la quantité d’argent qu’il rapporte.

Les femmes à courges me vénéraient mais je ne risquais pas de me prendre dans les mailles de leurs filets, même garnis de leurs cuisses guipurées ! Je ne perdais jamais de vue que la plastique affriolante et l’armada de la cosmétique ne servaient qu’à couvrir la monstruosité naturelle de ces femmes délurées. J’avais mis un tel zèle, une telle assiduité à les observer que j’avais pu capter enfin cette expression de l’atrocité que je soupçonnais enfouie en elles. Sous la forme d’une vision étrange happée au vol quasiment, une tête de momie brutalement redressée et retombée aussi brièvement dans un gouffre sans fond qu’avait dévoilé, sans durée, le trou de leurs bouches. Un cri muet qui fait voler en éclats les illusions du voyeur comme certaines voix brisent le cristal. Celui qui a intercepté un jour cette horrible grimace détient l’accès du bouton marche/arrêt de toute la mécanique. La femme est l’avenir de l’homme… Bien une rumeur des goulags ce truc ! Faire prendre la poignée de neurones qui se battent en duel entre deux trous pour une nitescence !

Celles qui m’avaient approché étaient des tombeuses, des Don

Jupon. Mais aussitôt qu’elles m’avaient cerné — trop rugueux, trop kaki, mal dégrossi, d’une banale perversion martiale, et cette étiquette qu’elles me collaient je la revendiquais —, ces vampires s’envolaient vers leurs écuries favorites, là où couinaient les mâles à leur pointure. Je les aurais bien décapitées et traversées d’un braquemart pour fixer une à une leurs têtes de méduse sur la porte des granges — quelle délectation en perspective, je le concède, mais il était absolument hors de question que je leur fusse redevable d’un plaisir, fûtil obtenu à leur corps défendant, niet !

Une sortait du lot, comme ces Vénus un peu gauches de la Renaissance qu’on dirait tirées d’un plateau de fruits de mer d’une brasserie parisienne : les valves s’amassent sur un tas de glace pilée alors qu’il faut du sel, bref… L’idéaliste écumait les boîtes de nuit pour remettre au goût du jour la dignité humaine — sans rire ! Un suiveur l’accompagnait dans cette mission. Ils s’ingéniaient à interrompre les spectacles, crachaient leurs hurlements d’indignation, distribuaient des tracts qui dénonçaient l’exploitation du sexe, tentaient ensuite d’établir un dialogue avec les spectateurs, essayaient de recueillir des signatures au bas de leurs pétitions. Ils avaient d’ailleurs obtenu la mienne sans problème, je n’étais pas loin de partager leur doctrine sur la dignité, la grandeur perdue des hommes. C’était le niveau de l’illusion qui nous séparait définitivement. Je n’avais plus aucun espoir en la nature humaine, rien, nul, zéro pointé, des clous rouillés, et moins que ça !

Je revois cette militante, avec sa coupe à la garçonne, ses pataugas mauves, la panoplie de la parfaite petite lesbienne — je n’ai d’ailleurs jamais cherché à approfondir ce sujet, car comme avec le jeu du petit chimiste, tout peut vous exploser à la figure… Elle m’avait reproché de gagner mon argent contre mes idées. Elle condamnait ce comportement répugnant, affirmait que j’avais beau dénoncer la bassesse, qu’elle n’était pas aveugle et qu’elle avait pu constater que j’exploitais sans état d’âme ce terrain fangeux, que mon activité contribuait fortement à tirer les hommes encore plus bas dans le vice. Et gna gna gna et gna gna gna !

La vue du jus des pastèques l’avait probablement traumatisée, elle n’allait pas tarder à créer une association de protection des pastèques. L’image fait foi, le verbe n’a plus trop son mot à dire. Avec cette génération là, rien de profond, juste de la grande surface ! C’est un courant électrique qui les secoue, puis ils se replient comme des pantins autour de leurs fils, s’allongent dans leurs boîtes et s’endorment paisiblement.

Ça fait un bail que j’ai mon idée sur la décadence des mœurs, moi, pas la peine que j’entame une tournée des bordels! Les parades de la dépravation de la société conduisent toutes à Rome, pas vrai ! Et à ses empereurs tarés. On est sur la voie, bientôt la sodomie des mômes sera officialisée, on foulera le Colisée ! Après, si le plancher des vaches n’est pas tout défoncé, on repartira pour un tour, une blancheur virginale et, petit à petit, l’intestin se relâchera et on vasouillera une fois de plus dans la merde ! Parce qu’il a beau monter s’essuyer les pompes sur la Lune, grimper dans l’espace, l’homme, son milieu de prédilection, c’est le ras des pâquerettes, le toutàl’égout ! À cause de l’attraction universelle, mais aussi rapport à son manque de légèreté chronique.

Ces areureubelles m’avaient replongé dans mon passé de tortionnaire et j’avais pensé aux vrais insurgés soumis à la torture… À l’œil sorti comme ceux des lapins dépiautés, aux plaies à vif, au bruit du couteau électrique qu’invariablement je mettais en branle à la fin de chacune de mes questions — des gémissements qui ne s’oublient pas. Après, je temporisais, glissais une main sur ma poitrine à travers le col ouvert du battledress — ce geste, je l’ai mémorisé, par l’empreinte indélébile de mes doigts glacés sur le torse. Il faut couvrir les hurlements pas les aveux ! Puis je tirais sur ma cigarette sans la détacher des lèvres. Mais tout ça laissait des traces, bien sûr ! C’était signé, comme la clope avec mon ADN dessus que j’écrasais sous les dentelures de mes rangers en plein dans les flaques de sang des victimes. Et des hommes en réchappaient, qui pouvaient témoigner, des photographes immortalisaient le calvaire, des journalistes de guerre écrivaient leurs articles et il arrivait que des bourreaux, les petites mains, le payassent cher. Les ordres venaient de plus haut, d’un point inatteignable évidemment. Audessus des employeurs. Euxmêmes à la solde de politiciens affairistes, soumis à des obligations de résultat et de maîtrise des dépenses — la torture, un gain de temps et donc d’argent, elle brûle les étapes —, et que pèsent les droits de l’homme dans les critères économiques ? Ils pèsent surtout le poids des discours politiques, de l’illusion. Malgré tout, et même si ce ne sont pas les hauts responsables qui trinquent, des gens doivent rendre des comptes et la torture est de plus en plus encadrée dans les opérations militaires, je peux en témoigner, j’ai donné.

Par contre, le martyre infligé à mon frère, invisible celuilà ! Ce rasoir de salope passé avec une lenteur vicieuse sur sa peau, pas une trace à la une des journaux. Du Guantanamo sous le manteau de vison jeté sous le voile silencieux du lupanar. Déchiré de l’intérieur, Alberto, en toute légalité, très lentement, par petites touches successives, d’une parfaite maîtrise. Arraché à coups d’incisives blanches comme la neige, et des ongles longs et vernis qui s’enfonçaient dans son cœur, qui malaxaient, qui trituraient, qui écrabouillaient, qui le serraient, l’essoraient. Et rien, pas un cliché, pas un mot. Ni sur la vulve en tenaille qui tourmentait son ventre. L’Origine du monde devenu l’instrument de la Fossoyeuse, flanqué sous une soie diaphane en pétales de roses. Et elle œuvrait, elle s’abattait, elle réduisait lentement mon frère. Non, rien, peau de balle, le silence absolu, tout est légal, tout s’efface, que du blanc. Fin. Elle l’a usé pourtant, raclé jusqu’aux os, jusqu’à la corde. Sans que personne ne s’indigne. Sans justice. Sans morale. Balayé, Alberto.

À cet instant, j’avais brutalement émergé de mes pensées et à nouveau essuyé les lavements ascétisés de l’adepte des cénobites. La sœur prêcheuse me baragouinait encore et encore. Résolument, elle me prenait pour son catéchumène, mais moi j’éternuais, et des suites d’éternuements, atchoum ! atchoum ! Et vingt fois atchoum ! Et quel plaisir je prenais à lui postillonner mes microbes dessus ! À croire que ce genre de nanas charrie à leurs basques un saint dévoué. Son acolyte avait voulu relancer son char en m’astiquant avec mes bottines en croco.

— Vous savez que ces animaux sont en voie d’extinction, qu’il avait claironné dans un large sourire, tout en matant dédaigneusement mes pompes et en jetant un regard vers son idole.

Il crachotait dans le sens du vent, pour surprendre, je suppose, un pet d’admiration dans l’œil de son Immaculée Conception. Mais j’avais appris mes gammes dans les thrillers américains, et j’avais des réponses toutes prêtes pour les tordus gavés bio du berceau.

— Tu trouverais plus moral qu’elles fussent en peau de con ? Une race pas vraiment en voie d’extinction cellelà.

Et c’est à cet imbécile que je dois l’idée lumineuse de ma totale reconversion ! Un changement d’horizon radical qui me permet de conforter ma fortune, mais également de concilier mes profits avec le respect de l’environnement : depuis que je me suis lancé dans la fabrication de chaussures de luxe, je débarrasse la planète d’un tas d’ordures, je donne une seconde vie aux exuvies, je reconditionne, je ressuscite — lèvetoi et marche !

J’ai donc créé mon entreprise. Rares sont les pays qui n’aiment pas ce genre d’initiative. Ah ! Le sponte sua ! Cette petite goutte de sueur personnelle que chacun verse dans le grand crachoir de l’économie mondiale ! Même dans les pays totalitaires, on peut donner son coup de pouce au camarade qui s’individualise, se coupe en deux disons, pour le parti — oui, toute liberté prise qui nourrit un pouvoir en place, quel qu’il soit, fournit le petit lait de l’asservisseur et mérite une carotte !

Je me suis installé dans un pays émergeant pas trop regardant sur les droits de l’homme, en tout cas qui présente encore assez d’instabilité pour alimenter des guérillas parci, parlà, et ainsi me fournir la peau nécessaire à mes créations. La matière première, une fois apprêtée, remplit les caisses de mes usines et celles des politiciens qui tournent la veste au bon moment — les vrais pros, quoi !

J’avais annoncé mon départ à mes parents et leur avais promis qu’ils pourraient compter sur moi, que je gagnerais assez d’argent pour réduire les kilomètres qui nous éloigneraient, puisque avec de solides moyens la distance se change aisément en billets d’avion. Larme à l’œil, nous avions fêté ça autour d’un filet mignon mijoté aux petits oignons. Une recette qui me ressuscite chaque fois le macchabée et me donne la satisfaction de le renvoyer d’où il vient ! Une madeleine inattendue, le porc !

Aujourd’hui, les chaussures Alberto, tout le monde des marques se les arrache. Et grâce aux services de footballeurs de renom pour les pubs à la télé, même les ilotes se privent de ce qu’ils ne peuvent se payer pourtant, ils marchent l’estomac dans les talons, ils vendent leur âme pour s’offrir les godasses Alberto !

Ainsi, chaque paire qui sort des ateliers remet mon frère sur pied.

Ce récit est à lire sur la page Facebook Soutenons Renaud Séchan.

Je traîne dans les couloirs de la Sorbonne occupée. Je suis parti de chez moi sans prévenir personne. Mai 1968.

Une angine me cloue au lit depuis plus d’une semaine. Europe 1 me tient compagnie. Le collège ne me manque pas. Il y a longtemps que j’ai lâché. Je profite de la moiteur de mon lit pour rêver, ça ne me déplairait pas de ne plus exister. D’être ailleurs que dans ce taudis. Loin de mon père et de ma mère qui ne cessent de s’engueuler, quand ils ne se jettent pas l’un sur l’autre pour s’étriper… J’ai les idées vraiment noires. J’entrevois très mal l’avenir… Lorsque j’entends sur les ondes qu’il se passe quelque chose qu’aucun observateur n’avait imaginé : des lycéens se joignent au mouvement de protestation inspiré par Daniel CohnBendit. À la seconde, j’oublie mon mal de gorge et sans aucun argent en poche, fiévreux, de ChâtillonsousBagneux je rejoins à pied la place DenfertRochereau où le premier grand rassemblement lycéen a lieu.

En une heure je découvre Trotski, Marx, Mao et son petit livre rouge — je dois avoir une gueule sympa, une fille qui en vend m’en offre un… —, les drapeaux rouges et l’Internationale. Le soir même je dors dans une travée de l’amphi Richelieu. Je n’ai rien dans le ventre et ne mangerai pas avant deux jours. Je passe de « comité » en « comité ». Les étudiants grévistes qui ont décidé d’occuper la Sorbonne vingtquatre heures sur vingtquatre commencent à me connaître. Ils pensent que je suis le fils d’un prof en grève, ou des concierges… J’ai seize ans mais en parais treize, à peine… Un mètre soixante, les pieds propres ! Un groupe de mercenaires qui revient du Katanga s’est installé au premier étage. Ils sont prêts à se battre jusqu’à la mort. Ils possèdent des armes de guerre. Quand je passe devant la porte de la salle qu’ils occupent, ils m’interpellent : « Alors Gavroche, ça va ? » Je ne suis pas très à l’aise, la plupart ont des têtes inquiétantes. Ils finissent par m’inviter à entrer dans leur quartier général. Ils m’offrent à manger, je ne refuse pas. Il leur faut une mascotte et ils ne me laissent pas le choix. L’un d’entre eux soulève mes quarante kilos et les pose sur un bureau. Ils lèvent leur verre et gueulent tous ensemble : « À Gavroche ! » Puis ils entonnent un chant guerrier. J’en profite pour m’éclipser sans avoir oublié d’emporter les sandwichs.

À quelques portes de là, des étudiants d’une allure différente de celle des autres — moins sérieuse, plus libre, plus souriante surtout — vont et viennent en s’interpellant de façon joyeuse. Cette attitude me convient davantage, et pour cause : ce sont tous des artistes. Étudiants et étudiantes — comédiens, peintres, danseurs, musiciens… étudiants en philosophie. Je me retrouve dans mon élément (quand ils ne se tapent pas dessus ou ne baisent pas, mes parents sont sculpteurs). Ils ont entendu qu’on m’appelait « Gavroche ». Victor Hugo, Les Misérables, ça leur parle ! À leur tour ils m’invitent à me joindre à eux. Je ne les quitterai plus. Ils ont inscrit au marker sur leur porte : « CRAC » — Comité Révolutionnaire d’Actions Culturelles. Le soir même je participe à une « descente » dans un théâtre de la rive gauche qui, malgré le mot d’ordre de ne pas jouer, présente un spectacle. La pièce a commencé depuis un petit moment. Nous pénétrons dans la salle en hurlant des slogans que nous avons répétés dans la voiture d’André (qui est flic, c’est luimême qui nous l’a avoué) et en invectivant de « traître » les comédiens qui se produisent. On m’a donné un paquet de tracts que je distribue aux spectateurs indignés. Notre détermination à interrompre tous spectacles ou expositions durant la grève générale est persuasive et les orateurs talentueux, peu à peu ceuxlà même qui nous conspuaient quelques minutes plus tôt, se rallient enthousiastes à notre cause. Bien que très jeune, je devine autre chose : la crainte. Oui, je suis sûr que beaucoup d’entre eux ont peur. Je n’ai plus jamais participé à ce genre d’action.

Dès le lendemain, tout en restant au sein du CRAC, je prends mes distances avec tout ce qui peut ressembler à de « l’anticulture » imposé… qui plus est violente. Il me vient une idée, une fulgurance que j’applique encore aujourd’hui : à partir de créations spontanées, mettre en valeur nos défauts plutôt que nos qualités — nos qualités étant le plus souvent les copies plus ou moins réussies de ce qui existe déjà, alors que nos « ratages » nous sont propres. Toujours aller vers ce qui ne ressemble à rien. Et n’avoir de cesse de fouiller ces nouveaux territoires… J’inonde de mes dessins les escaliers de la fac.

Très vite le bruit court qu’un certain « Comité Gavroche », dissident du CAL (le très bureaucratique Comité d’Action Lycéen), existe. Anarchiste, notre petit groupe naît spontanément. Qu’une ou qu’un « cancre » traverse la cour de la Sorbonne pour qu’aussitôt il soit dirigé vers nous. Blaise me rejoint le premier. Il vient d’avoir quinze ans. Blaise Recoin est le fils du célèbre marionnettiste du jardin du Luxembourg. C’est un danseur hors pair. À peine faitil trois pas de danse sur le trottoir juste en dessous de la fenêtre de notre local que les passants lui jettent des pièces. Je dois avouer que c’est grâce à lui, sans qu’il n’en sache rien (j’avais trop honte de mon indigence), que le « sanslesou » qui cachait son jeu en prétextant mille largesses provenant de sa famille a pu manger tous les jours à sa faim. Je ne le remercierai jamais assez. La « caisse » servit davantage à nous payer des sandwichs au pâté de foie à un franc, qu’un charcutier « révolutionnaire » nous vendait dans le soussol du bâtiment, qu’au service de la « Cause »... Sur la durée, je crois que ces putains de sandwichs au pâté de foie ont été plus nocifs que toutes les grenades des CRS réunies. Combien d’entre nous ne sont pas sortis de cette aventure sans avoir hérité d’un ulcère à l’estomac…

Je me suis encore fait alpaguer par les « Katangais ». Ils veulent me montrer quelque chose. Quelque chose qu’ils doivent « bénir » — mais pour cela, ils ont besoin des mains virginales de leur mascotte. Le bazooka est énorme. Noir. Décidément ces types me foutent une trouille bleue. Je ne leur montre pas… mais les évite autant que je peux.

Il fait très chaud cet aprèsmidi. Je n’ai que mon pull. Pas de rechange. Mon pull c’est mon père qui l’a trouvé dans une poubelle. Le coup du bazooka m’a filé des sueurs. Je suis seul dans la salle et je commence à douter de mon engagement. Dehors ça pète de partout. En deux jours les CRS ont gagné du terrain. Encore cent mètres et ils sont aux portes de la Sorbonne. Je suis à deux doigts de rentrer chez moi lorsque se plante devant moi un jeune mec très déterminé à en découdre avec les flics. Il me regarde droit dans les yeux et me balance d’entrée : « …Je vais leur péter la gueule !... » Voici pour moi l’occasion de n’être plus seul, je l’invite à prendre une chaise. Il s’assoit. Je lui demande : « Tu t’appelles comment ? » Il avance sa tête comme un moineau et me répond : « Renaud. » Je ne connaissais pas ce prénom. Je dois avoir l’air étonné parce qu’il rajoute : « Oui, comme les camions, sauf que ça s’écrit pas pareil… Et toi ? » « Moi ?... » « Oui ! C’est quoi le tien ? » Je lui balance sans réfléchir une traduction de mon prénom en arménien : « S. » « Putain, c’est quoi ce nom !... » Nous rions. Je pense : avec des noms à la con comme les nôtres, on ne peut que s’entendre. Les trois semaines passées ensemble ne le démentiront pas.

Ce Renaudlà a de la suite dans les idées. Quelque chose le démange. Il s’agite sur sa chaise. Je sens qu’il attend une parole, un mot qui ne vient pas. Je voudrais bien l’aider mais ne sais pas quoi lui dire. Il ne tient plus en place et va pour se lever quand enfin je lui demande : « …Tu veux leur péter la gueule ? » C’est la question qu’il attendait. Il se détend. Prend la pose. Me fait languir. Je répète : « Tu veux leur péter la gueule… » Il fait signe que oui de la tête. Le souvenir du bazooka me revient en mémoire. Je lui demande : « Mais avec quoi ? » Bingo ! « Avec ça ! » me lancetil superbe en me mettant sous le nez une fronde à cinq balles. « Et puis avec ça ! » Des billes d’acier brillent dans sa main. J’ai très envie de le présenter aux « Katangais ». « Ça peut traverser un casque !… D’ailleurs j’y vais ! » poursuitil plein de fougue avant de disparaître. Je me dis que ce typelà a du panache. Je ne sais pas s’il m’a entendu lui crier de faire gaffe. Quelques minutes passent. Juste le temps de préparer un Viandox à un clochard qui s’est égaré dans notre comité à la recherche de quoi se nourrir — quand Renaud revient.

— Oh putain !... Oh putain !...

Il râle. Il a un pied qui pisse le sang.

— Les salauds ! T’as shooté dans une grenade ?

— Non…

— Non ?

— En descendant l’escalier j’ai marché sur le tesson d’une canette de bière. Putain, je n’ai même pas passé le porche !

Comment ne pas rire ? Dans l’armoire qui nous sert de garde manger, entre les œuvres complètes de Lamartine et de Ronsard j’ai installé une petite pharmacie. Une étudiante du CRAC lui bande le pied. Dehors le bruit des grenades bat son plein. Le bruit court que les CRS ont reçu l’ordre de faire évacuer la Sorbonne. Ils sont sous nos fenêtres. La situation est grave. Nous devons agir efficacement pour ne pas se faire jeter à la rue en se faisant matraquer. Nous nous retrouvons tous, Blaise, Cerise, Bruno et son frère Alain… et Françoise aussi…

Je ne sais plus qui a eu l’idée des machines à écrire, mais ce que je n’ai pas oublié, c’est qu’elles ont pris le chemin des fenêtres. La riposte est immédiate : une pluie de grenades assourdissantes nous est envoyée. Fort heureusement, peu d’entres elles atteindront leur but. Nous nous sommes réfugiés dans le couloir. C’est une scène de guerre, on craint l’incendie. Tout le monde hurle, court dans tous les sens. Des ordres sont donnés. Personne n’écoute personne. Nous, les « gavroches », nous nous sommes accroupis contre la cloison. On se bouche les oreilles en attendant que ça passe… Malgré la peur qui nous étreint nous nous sentons invincibles. Et puis très vite, tout se calme. Un premier cri de joie, puis deux… et c’est toute la fac qui crie victoire. On a réussi. Les CRS ont été refoulés.

Plus jamais jusqu’à l’assaut final, bien des jours plus tard, ils ne tenteront un nouveau coup de force.