L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection
Le froid perfide de la neige. Sous…
Le froid perfide de la neige. Sous l’humidité molle, la dureté de la glace. Ils m’ont jeté là… Sous la masse sombre de la forêt d’Obukhiv. Les troncs élancés des épineux audessus de mon corps recroquevillé. Je ne suis plus qu’un paquet de chair sanguinolente autour de mes os, sur la blancheur qui scintille... Comment le soleil peutil encore briller après ça ? Cette douleur dans les côtes, où leurs pieds ont martelé, cet appel lancinant de leur haine dans tous mes muscles. Ils m’ont sûrement cassé le nez aussi. Je souris vaguement, enfin j’essaie, à l’idée de mon pauvre visage défiguré. Le cadet de mes soucis ? Sur l’esplanade, il y a une éternité, le monde était à moi comme j’étais au monde : un front uni dans l’espoir...
Notre front était fait d’une neige entachée de crasse cendrée, de cette neige raclée sur le sol gelé, puis lancée à grandes pelletées dans des sacs en toile de jute. Notre joie malgré le froid et le danger. Je me souviens d’eux : mes frères, mes sœurs de malheur… Ils s’activaient avec un tel élan pour amasser débris de bois, pavés, grillages, pics de ferraille et ce qui pouvait encore traîner ; tout était bon pour notre insurrection ! Le froid gèlerait nos constructions en des murs insolites. Tels des enfants bâtissant des châteaux de sable, nous étions si heureux sur la place Maïdan…
La nuit venue, ce serait l’embrasement, comme un rituel païen pour chasser la trouille. Les pneus brûleraient et leurs émanations toxiques empuantiraient l’atmosphère. Les berkutivets (1) chargeraient dans la fumée et les cris. Ces rapaces qui n’avaient rien de royal ! Ils fonceraient casqués et armés vers nos piètres barricades. Les slogans fuseraient de l’obscurité étoilée pour nous donner du courage… « Slava Ukraini (2) ! » « Heroyam Slava (3) ! »
Avant, il y avait ce silence glacial de veillée d’armes qui préparait les esprits au pire. Nous évitions de nous regarder ; certains acceptaient un bol de bortsch des mains d’une babouchka pendant que d’autres préparaient leurs armes faites de bric et de broc… Parfois l’un d’entre nous entamait un chant traditionnel et nos voix réunies rendaient l’air moins vif. Les drapeaux sur les barrières métalliques et les monticules glacés claquaient au vent leurs couleurs : bleu et jaune pour l’Ukraine, bleu pour l’Europe, rouge et noir de l’armée de l’insurrection ukrainienne, rouge et blanc de l’Oudar (4), bleu encore des Tatars de Crimée…
1 Membre de l’unité spéciale du Berkut (« Aigle d’or »), qui appartient au service de sécurité ukrainien.
2 « Gloire à l’Ukraine ! »
3 « Gloire à ses héros ! »
4 Parti libéral et proeuropéen de Vitali Klitschko.
Les étendards s’éloignent de moi… Je n’entends ni leur tissu se tendre dans les bourrasques ni les chants de la révolte. Restent la cime bleutée, les congères, et tout près la route que le quatrequatre a empruntée pour balancer ma pauvre carcasse pardessus bord. Le froid m’engourdit, atténue mes douleurs. Me souvenir, ne pas m’endormir…
Un prénom m’obsédait alors. De nouveaux venus nous rejoignaient chaque jour : Vasyl, Ivan, Iouri, Dmytry ou Mykhaïlo… Pourquoi lui plus qu’un autre ? Sa carrure en imposait et je l’avais trouvé beau, de cette beauté rude et sans pudeur qui m’attirait : une gueule de gosse perdu sur un torse noyé dans son bomber.
« Eh Viktor, viens par là avec les sacs ! »
Viktor, c’était son prénom… Il était si différent de mes copains de la fac TarasChevtchenko ; une force martiale, déterminée, se dégageait de ce colosse. Chacun de ses gestes traduisait une efficacité inhabituelle. Viktor n’avait pas des rêves plein la tête comme nous…
Je me souviens, il portait des boots avec trois traits blancs de chaque côté. Je le détaillais quand il ne me prêtait pas attention. C’était le genre de gars qui n’aurait pas compris la flamme dans mes yeux, le genre à dire « Pishov na khuj (5) ! » à tout bout de champ…
Viktor aurait rejeté mon désir, et moi avec, comme des anomalies répugnantes ! Je le voyais bien à sa façon de regarder ma sœur.
Ma famille habitait près de l’avenue Hrouchtchevsky. Liouda emmenait son panier garni de petits pains jusqu’au Maïdan : « Tiens, ça va te réchauffer, frérot… », me murmuraitelle avec discrétion. J’étais devenu un homme à ses yeux, un soldat… L’étudiant gringalet et timide avait cédé la place à un combattant prêt à souffrir, si ce n’est à mourir !
Pour libérer le pays de l’oppression et de la corruption, ils étaient des milliers à avoir suivi la même voie que moi. Parce que nous n’avions pas d’autre terre, ni d’autre devenir que celuilà, la lutte de la troisième chance, l’ultime spasme, après la déclaration d’indépendance de 1991 et la révolution orange de 2004, s’imposait à tous. C’est ce que j’avais écrit dans la gazette de l’université et mes mots avaient porté…
« L’Ukraine n’aura pas d’autre chance avant longtemps : saisissonsla afin que les richesses de notre pays, notre seule nation, contribuent au bienêtre de ses habitants, et non à celui de la « famille » de son dirigeant et des oligarques.
Plus que le népotisme du pouvoir en place, c’est son arrogance sans bornes et l’assurance de son invulnérabilité qui rendent la situation inacceptable ; la résignation à cet état de fait donnerait raison à ce clan, obérant ainsi l’avenir de notre peuple ainsi que l’éclosion de sa jeunesse.
5 « Va te faire voir ! »
Peu importerait la valeur des résidences secondaires de nos plus hauts fonctionnaires, si cette manière de procéder à leur enrichissement personnel n’était répercutée à chaque échelon de l’Etat dans notre vie quotidienne.
Peu importeraient les 500 milliards de hryvnia (6) de marchés publics remportés chaque année par des entreprises bien spécifiques, si les Ukrainiens mangeaient à leur faim !
Peu importerait que le fils de notre président ait gagné 400 millions d’euros en moins de trois ans, si les entreprises ayant remporté les appels d’offres n’appartenaient à ce même fils !
La gangrène de la corruption pourrit notre pays de l’intérieur. L’incurie complice d’une minorité saigne à blanc notre nation tout entière.
Notre révolte est légitime !
Notre lutte n’est pas politique, elle est vitale ! »
Le soleil me semble si froid. Je ne peux pas me relever. La douleur cède peu à peu à la torpeur, cette invitation au sommeil éternel. Je vais crever ici... « Liouda, appelle Maman, appelle Papa, venez me secourir ! » Ils tirent peutêtre le liquide noir et fumant du samovar d’argent… Comme j’aimerais sentir ce thé traverser ma gorge !
La distribution du petit déjeuner sur le Maïdan… Les tentes remuaient puis crachaient leurs occupants pour un nouveau jour. Le thé fumait comme les haleines. Un breuvage magique ! Les groupuscules se reformaient en attendant leur dose de réconfort. Ma sœur passait avec les autres femmes pour nous servir. J’apprenais à préparer des cocktails Molotov tandis qu’un pope nous bénissait comme si nous étions condamnés…
Viktor avait fait du gringue à Liouda, aussi subtilement qu’une moissonneusebatteuse en plein champ, mais elle n’était pas indifférente.
— Alors mademoiselle, vous au moins, vous savez nous réchauffer…
— Vous en avez bien besoin avant ce soir !
— Moi, c’est de vous dont j’aurais besoin, lui avaitil dit d’une voix enjouée.
Quand il draguait, son accent devenait plus russe et son visage plus doux. Ses mains, crevassées, puissantes, me faisaient rêver d’étreintes volées à la nuit. Sous un porche ou dans un parc, un baiser, rien qu’un, de Viktor…
— Vous croyez qu’ils vont charger ? avait demandé ma sœur.
— Bien sûr, mais nous saurons les recevoir ! Regardez les provisions de pavés et de cocktails. Nous allons leur montrer à ces sooka suna (7). Pardon mademoiselle, et merci pour le thé !
6 Environ 37 milliards d’euros.
7 « Fils de pute ».
Ma sœur s’éloignait vers d’autres insurgés. L’expression du visage de Viktor s’était durcie (ses pommettes devenaient plus saillantes), présageant la future guérilla.
— Qu’estce que tu regardes comme ça, toi ?
— Qui ça, moi ? balbutiaije, surpris d’avoir été repéré. Rien, rien du tout, je rêvais un peu, c’est tout.
— Parce que tu crois que c’est le moment ? Aux armes ! Le combat, il n’y a que ça de vrai.
— Nous cherchons seulement à nous défendre, je te rappelle…, lui répondisje.
Il haussa les épaules avant de me tourner le dos.
L’expédition près de la rue Andreï… Quand Viktor était parti pour une collecte de pneus la première fois, je l’avais suivi avec quelques autres. Une fois sur les barricades, il ne pensait qu’à se battre, exhortant notre groupe à casser du berkutivet. Sur le retour vers le Maïdan, je marchais à ses côtés…
— Tu me regardes comme l’autre jour ! avaitil lancé, énervé.
— Comment ça ? me défendisje, feignant d’ignorer mon propre désir.
— Fais semblant de ne pas comprendre ! ditil avant de se murer dans un silence réprobateur.
Mon enlèvement eut lieu lors de la seconde expédition. On me mit un sac sur la tête en me poussant dans un véhicule. Mes agresseurs m’emmenèrent ensuite dans une cave, m’obligèrent à me déshabiller, avant de me lacérer de leurs coutelas.
— Ce sukin sin (8) n’est qu’une petite mauviette ! avait lancé l’un d’entre eux pendant que je roulais de douleur sous l’avalanche de coups et d’insultes.
— Allez, espèce d’upizdysh (9), relèvetoi si tu peux, qu’on s’amuse, disait un autre en faisant tourner une batte sur ma joue.
Qui étaientils ? Leur parler et leur violence évoquaient les maudits titouchkis (10). Ils m’avaient laissé baigner dans mon sang le temps d’une pause… Mourraije pour l’Ukraine ? L’insurrection, mon édito dans la gazette, les dernières échauffourées, tout se mêlait dans une pénible hébétude. Mes tortionnaires ne m’avaient pas enlevé par hasard, j’en avais la conviction.
Ils revinrent en se passant une bouteille d’horilka (11). Je remarquai les boots de l’un d’entre eux ; trois bandes blanches marquaient chacun de leurs côtés. La stature de leur propriétaire ne m’était que trop familière. Les coups en devinrent plus douloureux, les insultes plus infâmes...
8 « Fils de pute ».
9 Idem.
10 Miliciens, parfois des hooligans, défendant le pouvoir en place. 11 Alcool proche de la vodka, à base de blé.
— Sale avra’am (12), on va te défoncer ta gueule de minet, cria Viktor en me giflant.
Plus que la trahison et la violence, l’impression d’être mis à nu me secoua de frissons… Ce n’était donc pas à cause de mon édito qu’ils m’avaient enlevé…
Shatrov (13) ! Des tréfonds de mon âme, un sentiment puissant de révolte se fit jour. Il impulsa dans mes tripes une force que je n’aurais pu imaginer. Aussi virulente que leur envie de me détruire, l’énergie de subir me submergea. Parce qu’aucun être humain n’avait le droit d’agir ainsi, je me sentais plus homme entre les mains de ces brutes…
La bise se lève, soulevant des poussières blanches des congères. Au loin j’entends un bruit de moteur. Un camion bringuebalant au travers de la forêt d’épineux ? Garder mon esprit en éveil… Ne pas renoncer à l’espoir, ne pas glisser vers la mort… Revoir les miens ! « Liouda, je sais que tu me cherches. Avec mes compagnons de barricade, tu remues ciel et terre pour me retrouver, mais cela suffiratil ? »
La neige scintille autour de mon sang séché. Je reste là, rescapé du pire : mes bourreaux ont cherché à nier mon existence, faisant de ma vie une exigence. Mon exigence ? Le droit à la différence. Dans un bruit infernal, une fourgonnette approche puis s’arrête. J’entends son chauffeur qui appelle les secours...
Entre révolte et insurrection, je survivrai pour devenir qui je suis.
12 Insulte homophobe.
13 Interjection (littéralement, « Puissent les éclairs vous abattre ! »)
Ça devait les aider, qu’ils disaient. À prendre le pouvoir sur nos consciences. Et puis quoi encore ? Secouer des foulards devant nos têtes peutêtre, comme dans les meetings, les rassemblements du parti, fêtes populaires, fêtes nationales, bien droits devant le chef, et sourire et rire. Ils devaient rigoler làhaut depuis la tribune, à nous regarder bouger le derrière. Que du beau linge. Et celui qu’on porte, qui c’est qui le regarde, le repasse, nos fringues dégueulasses ? Qui en veut, de nos chaussettes ? Personne. Nos chaussettes de moujiks, nos chaussettes de militants qui se bougent. On va manifester, c’est décidé. Nos outils de ralliement, des chaussettes rayées.
On peut rien y dire au chef. Il écoute pas, il écoute rien. Que son chien de ministre et encore. Faut voir la tête qu’il a celuilà. Il a pas dû voir souvent sa mère. On va aller manifester avec nos cagoules et nos chaussettes. La nonviolence, on vous dit, les pantoufles aux pieds. On verra bien s’ils rient jaune. Comment se faire entendre d’eux, quand la masse populaire est fatiguée ? Qu’estce qu’ils en savent ?
Demain, lundi, on attaque. On verra bien où ça nous mène. L’année dernière on est monté dans les arbres, on voulait pas qu’ils les bousillent, on en avait rien à foutre du CAC40. Mais eux nous ignoraient, nous calculaient même pas. On était que de la lie qui sait même pas travailler. Ils nous ont envoyé les flics et l’eau, les lacrymo aussi, et ça faisait beau tout ça quand même, toute cette fumée dans les arbres. Ils y voyaient que du feu, nous prenaient pas au sérieux, et puis il est arrivé, lui, et il nous a dit qu’on n’était pas des rigolos. Qu’il nous croyait armés avec nos paroles et notre poésie. C’était vachement bien, ce mec qui venait d’on ne sait où. Il nous a regardés avec ses yeux de malade des mots de la rue et ça fleurissait partout ses paroles. Des gens l’ont suivi comme Jésus. Il soulevait les foules, l’espoir, et nous aussi, on y croyait. On voulait pas laisser tomber. Il est venu et c’est parti. Comme François. Le saint, pas Mimi. Il parlait à tout le monde et tout le monde le suivait.
Làhaut, ils ont commencé à le regarder comme un extraterrestre. C’est qui, le zigue ? Bof, laissele, l’illuminé, avec ses paroles de Gandhi il va pas le réveiller le monde. Macache, Président, s’ils n’ont plus rien à bouffer ils vont bouger. Mais non, regardez, il y a les autres, ils les laisseront jamais faire. Ils nous défendront. Nos valeurs et le pognon, c’est du solide. Dormez tranquilles. Réveillezmoi quand vous aurez du sérieux, du qui flanche, des actions, quoi. Une OPA.
Nous, on marchait et le soleil nous réchauffait les os de la tête. On avait des rêves pleins les manches. Les télés, les journaux nous calculaient pas alors on avançait. Devant l’Élysée on allait avec nos pancartes. On voulait un boulevard de mots, faire la révolution en chaussettes, en douceur. On a marché pendant des mois. Et ça rigolait dur dans les rangs. On était ensemble, on n’était plus seuls, ça voulait dire quelque chose à nouveau tout ça, ce mouvement. On était vivants. On avait quitté notre petit confort. Et les autres, depuis leurs bagnoles, ils nous enviaient, ça se voyait dans leurs yeux qu’ils pouvaient plus bouger, qu’ils auraient aimé venir. Ils nous encourageaient, nous serraient la main. L’espoir gonflait.
Un matin, on s’est retrouvé devant les flics. Le Président dormait. Cinq heures du mat’. On allait lui amener les croissants au p’tit père. Le réveiller dans son lit doré, comme Picsou et les sept nains. On a pris nos banderoles, on a marché tout droit sans regarder les flics qui venaient vers nous. J’ai entendu des coups de feu, j’ai vu quelqu’un tomber, crier, de la fumée. J’ai pas compris. J’ai senti un coup sur la nuque et puis plus rien.
On m’a dit après qu’ils nous avaient emmenés à l’hosto avec les menottes. J’y crois pas, pas ici, des blessés avec des menottes, c’est quoi ce pays ? Le rêve, il est où ? À l’hôpital, je me suis réveillé mais je voulais pas, ça servait plus à rien. On avait échoué. On ferait la une des journaux, et puis après ? Je rêvais pas d’être Zorro. Je voulais juste qu’il nous voie pour une fois, devant lui, fermer sa gueule, son clapet, que le mépris c’est nous qu’on l’ait. On lui aurait pas fait de mal, juste un peu secoué. Lui apprendre la vie.
Qu’estce qui va nous arriver maintenant, à tous les quatre, le commando de nuit ? Notre tête à la télé. Déjà les terroristes de l’Élysée. Tu parles, on a discuté une demiheure dans le café avant. C’est parti de rien. On est des mômes. Ils nous croient pas, ils nous croient plus. Regarde, j’ai les menottes. Ils m’emmènent devant le juge. Je vais prendre perpète. Je le sais, je pèse rien. J’y dirais quoi ? Que je voulais réveiller les consciences, celle du président ? Illuminé, il dira. Quinze ans de prison et encore c’est pas cher payé.
Je l’ai même pas touché. On nous a balancés, c’est sûr, quel est le salaud ? Je le saurai jamais. C’est mieux sinon j’y ferai la peau. En attendant, la belle, je sais pas comment faire. Jamais été en taule, entre quatre murs, ça me laissera le temps de réfléchir. C’est tout vu, c’est déjà fait. J’y dirais rien. Comprendra pas. Écoute pas.
Gandhi, il aurait fait quoi ? Assis en tailleur devant sa porte, peut être. On l‘aurait assommé à coups de latte. Je voulais être Gandhi et je suis là. Les chaussettes ne m’ont pas porté bonheur. On n’était pas des voleurs, monsieur le juge. On voulait vivre libres. Elles me serviront, en taule. C’est sûr. Ça tient bien si on les attache.
Anatole se réveille à bout de souffle, comme après un sprint. Une boule d’angoisse lui pèse sur l’estomac. D’habitude, il ne se souvient pas de ses rêves. Il est persuadé qu’il appartient à cette espèce rare d’individus dont le cerveau n’a pas besoin de délirer pendant le sommeil pour mieux digérer les émotions de la journée. Sa thérapie nocturne consiste à appuyer sur le bouton off. Extinction des machines comme à l’usine. Aucune prétendue passerelle avec son inconscient. Quand il dort, son esprit devient aussi mou et inactif qu’une loche.
Sauf que ce matin, le songe lui a semblé si concret qu’il en frissonne encore. Son téléphone avait vibré. Il avait décroché immédiatement en reconnaissant le numéro de Célestine. Sa voix tremblait, elle peinait à articuler. Il dut attendre de longues minutes avant qu’elle ne parvienne à cracher le morceau. Il sentait chez elle un mélange d’excitation et de culpabilité à lui avouer son forfait. Il avait un mal fou à dissimuler sa déception. Elle l’avait trahi et elle avait en plus le toupet d’attendre une approbation de sa part.
— Ne raccroche pas, dismoi que rien n’a changé entre nous.
Il avait raccroché et l’alarme de son réveil avait retenti.
Encore secoué, Anatole s’extirpe difficilement de son lit. Comme un automate, il enfile un bas de pyjama et un teeshirt, verse le café moulu dans la cafetière italienne, s’empare du beurre salé et découpe une tranche de pain pour se faire une tartine.
Il a beau tout faire comme d’habitude, la journée ne s’enclenche pas, elle reste suspendue comme une plume qui attendrait un souffle de vent pour s’orienter.
Cinq minutes se sont écoulées depuis une heure.
Il n’y a qu’une manière de remédier à cette apathie temporelle. Il doit vérifier la part de réalité dans la farce cérébrale qu’il vient de vivre.
À peine atil composé le numéro qu’elle décroche d’un ton enjoué. Célestine, contrairement à Anatole, n’abhorre pas cet outil de communi cation qui lui permet de ne pas regarder les gens en face. Ainsi, ceux qui profèrent des absurdités restent aveugles à ses grimaces agacées.
Il ne s’embarrasse pas de précautions oratoires.
— Estu enceinte ?
— Ça ne va pas non ? Qu’estce que c’est que cette question saugrenue ?
Il respire un grand coup.
— Eh bien, j’ai rêvé que tu m’annonçais que tu attendais un bébé...
— Toi, tu as rêvé ?
— Oui, c’est assez perturbant et incompréhensible. Je n’ai pourtant rien mangé de bizarre. Aucun fruit de mer.
— Pas même des bulots ? demandetelle d’un ton soupçonneux.
— Pas même des bulots. Je dois y aller, j’ai une réunion urgente, prétexte Anatole.
— On se voit ce soir ? J’ai un projet dont je voudrais te parler, glisse Célestine avant qu’il ne repose le combiné.
Il y a vingt ans, Célestine l’a envoûté dès le premier regard.
Célestine est beaucoup plus que l’amour de sa vie. Elle est la raison pour laquelle il est devenu un chef d’entreprise fabuleusement riche et puissant. Pour être sûr de la garder auprès de lui, il lui déclara qu’il brûlait de la rendre à la fois épouse et mère et qu’il l’aimerait d’un amour inégalé pour le restant de ses jours. Solal et Ariane pouvaient se rhabiller. Si le temps et la routine agissaient sur les sentiments comme la lèpre sur les corps, il lui jura de trouver l’antidote. Il serait le seigneur de sa belle pour l’éternité.
Anatole s’abêtissait dans le lyrisme. Il ne vit pas surgir l’uppercut.
— Ça ne va pas non ? (dans les moments de colère, les réparties de Célestine n’avaient rien d’exceptionnel).
C’était hors de question. Pas d’enfant. Ni avec lui, ni avec personne. Elle était une femme libre. S’il était comme les autres, elle ne voyait pas pourquoi continuer. Elle tourna les talons. Il la retint. Ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire. Il pensait comme un idiot que… mais il s’était trompé. Elle devait lui laisser une chance. Ça commençait à ressembler à un mauvais feuilleton, ils assouplirent leur malentendu en allant boire un coup.
Ce soirlà, ils s’imbibèrent de nombreuses substances alcoolisées de toxicité variée. À chaque lampée, une nouvelle idée jaillissait comme par magie. Si bien qu’au bout de quelques heures, ils avaient scellé leur pacte, ébauché les grands principes de leur entreprise, les secteurs où ils pourraient avoir un impact rapide, les méthodes pour rester dans la clandestinité. Ils identifièrent le nombre de sociétés écran à créer, les paradis fiscaux, bancaires, judiciaires, sanitaires où se réfugier en cas de pépin, les magistrats, les ministres à qui il faudrait graisser la patte.
Anatole et Célestine se jurèrent de ne plus vivre que l’un pour l’autre. Ils se nommèrent respectivement directeur de projets et directrice marketing. Tenus par le secret, ils apprirent à ne compter que sur leur propre jugement et à vivre dans le mensonge, ce qui était, découvraientils, assez jouissif.
Afin d’interrompre la reproduction, leur stratégie ne comportait aucune dimension biologique, cela aurait été trop facile. Leur plan était beaucoup plus machiavélique. Il s’apparentait au sabotage, à l’insurrection, au harcèlement psychologique. Anatole était un fervent lecteur de Lawrence d’Arabie et il tenait à ce que leur association devienne « invul nérable, intangible, sans avant ni arrière, se répandant comme du gaz ».
Les débuts furent timides. Anatole mit au point des billes de forme sphérique parfaite mais qui ne roulaient pas, transformant les jeux dans la cour de récréation en torture. Aucun gamin ne comprenait pourquoi ces objets ronds dont le destin était de rouler, refusaient obstinément de se plier aux lois physiques élémentaires. Ils redoutaient de sortir de la classe, ne souriaient plus. Il eut des pugilats, des dépressions, des batailles rangées, et plusieurs écoles durent fermer définitivement.
Il s’agissait de tester la fragilité nerveuse de leurs victimes et ils furent encouragés par ces premiers résultats. Ils conçurent des jeux d’éveil où les trous ne correspondaient à aucun des objets en plastique contenus dans la boîte, des dînettes qui s’autodétruisaient avant le premier usage, des poneys à bascule qui se cabraient au moindre contact, des tables d’apprentissage où l’on apprenait rien du tout. Cet acharnement contre des enfants innocents ne suscitait chez eux aucune culpabilité. La morale ne s’invitait pas dans leurs discussions. Ils se fichaient bien que la postérité les considère comme des lâches, puisque justement, ils s’attelaient à ce qu’elle disparaisse.
Cibler les êtres en bas âge n’était qu’une étape. Ils décidèrent dans un deuxième temps de s’en prendre aux parents. Anatole avait gardé quelques contacts dans le milieu industriel, datant de l’époque où il travaillait à la chaîne dans une fabrique d’emballage. Des années à faire rentrer des machins dans des paquets avait décuplé son aspiration à voler de ses propres ailes. Il put rapidement estimer le coût de la construction de l’usine, et mit un point d’honneur à la mécaniser des pieds à la tête afin d’épargner des tâches répétitives — qui l’avaient tant ennuyé — à ses semblables.
Les premiers mois, l’approvisionnement en poussettes fut irrégulier. Les débusquer dans chaque maison, appartement, village de vacances prenait un temps fou et exigeait d’entretenir un réseau d’espions considérable qu’il fallait former à toute vitesse. Une fois sur place, chaque véhicule était réduit en poussière en l’espace de deux minutes et quarante cinq secondes. Célestine trouva un moyen de réduire le temps d’anéantissement à une minute et cinquantesix secondes. Un record mondial. Même si l’absence de concurrence rendait l’appréciation de cette performance assez approximative.
Bientôt, une seule usine de destruction de poussettes ne suffit plus à détruire toutes les poussettes. Dans les rues, il n’était pas rare d’apercevoir une maman et un papa croulant sous le poids des bébés qu’ils devaient porter sur le dos, tout en tenant leurs sacs de courses. Dans le cas des familles monoparentales, les conséquences pour la colonne vertébrale se révélèrent catastrophiques et firent le beurre des ostéopathes qui doublèrent le prix de la consultation. Les magazines féminins — édictant depuis la nuit des temps les préceptes de la femme parfaite qui, après avoir accouché de mouflets, arborait toujours une taille 34 — changèrent subrepticement leur ligne éditoriale. Des interviews de femmes souriantes et sans enfants visaient à faire comprendre à quel point la progéniture était devenue un poids pour la société. Anatole et Célestine se délectaient de constater à quel point leur opération de propagande fonctionnait comme sur des roulettes (ils aimaient les jeux de mots un peu téléphonés).
Un jour, Célestine estima qu’il fallait passer à la vitesse supérieure en infiltrant les réseaux de la grande distribution. Le recours aux nouvelles technologies s’imposa de luimême. Ils firent appel aux pirates les plus réputés. Aux entretiens d’embauche se présentèrent des dizaines de copies du même individu. Tous les candidats portaient un teeshirt délavé, un jean taille basse, des lunettes de geek, des cheveux gras, des boutons sur la figure et étaient âgés d’une vingtaine d’années. Leur discours se limitait à des borborygmes abscons. Trois furent retenus pour leur capacité à ne pas poser trop de questions. Quand on a l’objectif de dépeupler la planète sans se faire remarquer, il faut pouvoir s’entourer de collaborateurs discrets.
Anatole repense à cette période survoltée où l’intimité partagée avec Célestine était absolue. Assez peu nostalgique en général, il se surprend à ouvrir un album photo où il se voit, jeune et beau, aux côtés de celle qui a bouleversé sa vie. Il ne parvient pas à expliquer ces fugaces moments de désillusion et de méfiance qu’il nourrit envers Célestine ces derniers temps. Ce rêve en seraitil le fruit ?
Les pirates travaillèrent avec acharnement, quasiment nuit et jour, ne s’interrompant que pour se nourrir. Dans la pièce sombre où ils s’étaient rassemblés armés de leurs ordinateurs, des sacs de chips, des emballages contenant des restes de pizzas froides, et des bouteilles de coca vides s’amoncelaient dans une odeur de sueur peu ragoûtante. Le logiciel fut testé, déclaré opérationnel, et les petits génies, épuisés, estimèrent qu’il était temps d’aller prendre une douche. Lorsqu’ils revinrent rasés et déodorés, Anatole et Célestine les attendaient avec une bouteille de champagne pour célébrer le lancement de ce programme qui envoyait des messages subliminaux dans les jeux vidéo et les dessins animés vendus dans tous les hypermarchés. Via un système de codes très complexe disséminé dans les dialogues, leurs héros préférés incitaient les enfants à refuser de grandir, afin de les empêcher d’atteindre l’âge où ils seraient à même de procréer. L’adolescence, ingrate période de transition, affirmaientils en filigrane, impliquait de cruels chagrins d’amour et des modifications corporelles répugnantes, que le passage à l’âge adulte ne faisait que renforcer. Il s’agissait d’un investissement sur le long terme et ce n’est qu’au bout de dix ans environ que le taux de natalité connut une chute sans précédent.
Les gouvernements s’affolèrent, les guerres devinrent de moins en moins longues car les recrutements tournaient court très vite. Les groupes terroristes s’arrachaient les cheveux, les universités se vidaient, et le chômage disparut.
Anatole et Célestine s’étaient fait à l’idée qu’ils ne seraient jamais sélectionnés pour le Prix Nobel, mais leur combat, estimaientils, dépassait largement leurs petites ambitions personnelles. Aujourd’hui, leur entreprise était florissante et ils étaient parvenus avec maestria à éviter d’attirer l’attention des services de renseignements, trop occupés à développer de nouvelles techniques de contreinsurrection afin de vaincre un ennemi évanescent.
Anatole reprend une tasse de café et constate avec effroi que la journée s’est écoulée sans crier gare. Il ne cesse de s’étonner de sa capacité à s’abîmer dans des réflexions pendant un temps infini. Pourtant, il lui arrive rarement de faire le bilan de sa vie. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Le malaise que lui a laissé ce fichu rêve ne l’a pas quitté. Il saisit un document, enfile son manteau et enfourche sa bicyclette pour rejoindre Célestine au rendezvous.
Elle est assise au fond de la salle, comme si elle voulait se faire oublier. Une bouteille d’eau gazeuse est posée devant elle. Elle l’a à peine touchée. Elle lui sourit avec timidité.
— Alors ?
Il adopte un ton désinvolte, mais il se rend compte que sa voix a chevroté sur la dernière syllabe.
— Oh, rien de spécial. J’ai examiné les bénéfices des trois derniers mois. Il y a pas mal d’argent à réinvestir...
— Ne me dis pas que tu m’as fait traverser toute la ville pour parler de nos finances.
Elle baisse la tête et rougit. Anatole ne se souvient pas de la dernière fois qu’il a vu Célestine piquer un fard.
— Je suis enceinte.
Anatole ne répond rien.
Il la contemple longuement, caresse du regard sa jolie chevelure blonde, semble hésiter sur la conduite à tenir. Il esquisse un sourire, lui prend la main, la retire. Puis il sort de son sac le document qu’il a préparé avant de partir de chez lui, réitérant les clauses d’exclusion d’un associé au sein de la société.
Il se lève, enfile son manteau, tourne les talons.
Elle ne le retient pas.