L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection

J’ai crié « Coupez ! » mais…

J’ai crié « Coupez ! » mais le président a continué à avancer sur le perron de l’Élysée en levant les bras, distancié et maître du monde.

Jeu, set et match. Cinq ans de plus.

Je me suis levé et j’ai pris la direction de ma cellule. Dans la salle télé, pas un taulard n’est sorti de son rôle de poisson mort prisonnier d’une soirée en Centrale. Pas un seul n’ignorait que « Coupez ! », c’était moi. Même le gardien a baissé les yeux quand je l’ai croisé. J’en ai profité pour m’essuyer le visage.

Pourquoi je raconte ça, mes quelques lignes iront au fond d’un bureau de maton... Je n’ai rien de prévu entre le lever et l’extinction des feux. Sur les quinze années qui viennent.

Benoît, trente ans. C’est moi. Je pourrais dire le double, ça ne changerait rien. J’ai coupé un président et je finirai mes jours sous la lumière artificielle. Personne n’est mort ni même blessé, mais j’ai « atteint la fonction », comme disent les hauts fonctionnaires. Accessoirement, j’ai ébranlé le président. Mais ça, c’est la fin de l’histoire.

Rien à voir avec un parti, un groupe politique ou citoyen. Si « Coupez ! » a changé un peu notre vie, alors je ne peux pas dire qu’il n’y a pas dans cette histoire quelque chose de politique. Mais au départ, c’est finalement un truc tout bête qui nous a fait démarrer.

Personne n’a oublié ce petit objet qui traînait dans les poches furtives et insolentes de certains, dans les cafés et autres lieux où on trouve des télévisions collectives. On appelait ça « interrupteur universel ».

Un labo de Sony quelconque ; banlieue parisienne. J’étudiais l’effet des ondes sonores sur des souris, des chats et des chiens, pour améliorer le spectre des fréquences de nos enceintes destinées aux clients capables de lâcher quelques milliers d’euros sur une chaîne. J’avais un BTS et la conviction que j’étais définitivement de passage chez Sony, avant de révéler au monde le talent horsnorme, totalement injuste, qui était le mien. Je restais zen et prenait des forces dans la multinationale en attendant que le monde se lasse un peu de Daft Punk.

Parmi les milliers de sonorités et d’intensités que nous dirigions sur les oreilles de ces bêtes qui n’avaient jamais demandé à devenir sourdes, je remarquais un jour qu’un certain son les rendait aussi muettes, instan tanément. Le phénomène me sauta aux yeux avec les plus « sonores », les chats et les chiens, chez qui les expériences provoquaient maints pleurs et grincements de dents. Ce fameux son leur coupait la voix sans bavure. Il ne pouvait s’appeler autrement que « Coupez ! ».

Je ne sais quelle prémonition m’incita à ne pas divulguer la chose, sauf à mon collègue Youssef, également BTS. Un bolide court sur jantes et persuadé qu’il toucherait du doigt l’amour universel s’il arrivait à chanter cinq heures d’affilées « Hare Krishna, Hare Rama ». Une défaillance indéniable dans le système de lucidité minimale incorporé dans chaque être humain, qui le rendait tout à fait étranger aux idées de carrière et de rivalité.

« Coupez ! », très vite notre jeu, notre chemin des écoliers. A priori, Sony n’avait rien à faire des chats et des chiens muets, nous pouvions tranquillement nous y intéresser, du moment que le travail était fait.

Le truc marchait systématiquement et on ne savait pas pourquoi. Quel que fût l’animal, il se taisait et se figeait tant que durait l’émission sonore. Les ultrasons provoquaient un peu la même chose, en moins net et moins percutant. Quand nous coupions le son, les bêtes semblaient sortir d’une sorte de sommeil et leurs miaulements ou aboiements n’étaient jamais de même hauteur ou intensité qu’avant l’écoute. Tout se passait comme si une partie de leur « propos » et leur humeur se voyait altérée ou évacuée par cette sonorité particulière.

Je ne saurais jamais si c’est la technologie qui a soulevé le tapis social ou le fait de cibler un président. Malgré les difficultés, chacun suit des chemins obscurs, même pour luimême. Qui peut prévoir, qui peut boucher toutes les issues quand l’eau a décidé de couler ? Qui pourra retenir d’infimes gouttes, si elles s’aperçoivent qu’elles ne sont pas toutes seules ? La lumière baisse. Elle est réglée pour baisser dans toutes les cellules et s’éteindre à heures fixes. Je finirai par m’y habituer.

Personne ne voyait de lumière, pas un brin de chaleur dans l’éternel automne qui régnait. Une grâce a volé audessus de nous, en rigolant on l’a capté.

Sur place, avec Youssef. Ça ne marche qu’à une distance de quelques dizaines de mètres. Meeting bondé. Des contingents bottés et casqués dans un rayon d’un kilomètre. Caen sous les CRS. Au près, on avait des crânes rasés en civil. Tout ce qui entrait était scanné, tout ce qui riait trop fort, scruté. En haut, en bas, on maîtrisait le présent et les futurs possibles. Et il fut là. Roulement de chuchotis, claquement dans les mains, la foule montant dans les aigus, clameur. « Président ! Président ! » criaient certains. On attendait qu’il le soit depuis qu’il avait remporté le match.

Il déroulait sur « ses terres », comme on dit chez les préposés à la communication. Youssef m’a fait signe, entre deux poncifs. Premier « Coupez ! ». Discret, fatal. Il a fermé la bouche et continué à sourire, mais sans le son. Nom de dieu ! Un pucelage d’envolé, une drôle de dureté dans l’estomac, les poils des bras hérissés. J’étais « coupé » moi aussi, j’arrivais plus à respirer. Trois secondes et j’ai renvoyé une onde. Il s’est remis à parler. Quelques phrases s’étaient perdues en route. Il a embrayé comme si l’univers n’avait pas fait un blanc. La version officielle avait éclaté. Les rails n’avaient pas sauté, il avait changé de voie. Je le savais, un copain journaliste m’avait donné une copie du discours prévu. Il parlait maintenant de la nécessité de tenir, aussi bien contre les amis. Vingt secondes avant il sinuait dans l’UE et ses problèmes structurels. « Coupez ! » déréglait, débranchait. La presse ne releva pas, les télés élaguèrent les quelques images critiques. Je savais, moi, et Youssef aussi. Je savais, comme savaient des cameramen, des experts en communication, des journalistes et d’autres qui n’avaleraient pas la fable de l’impro que sortirait la com’ présidentielle sans pouvoir la recracher.

Fin août, moment bizarre. Trois mois avaient filé à la volée, bourrés de trains et de voitures, à la traque de celui que nous avions choisi sans vraiment y réfléchir. Il était le pouvoir, il était la voix. Il marchait dans nos têtes, finalement. Alors « Coupez ! », évidemment. Voilà ce qu’on s’était dit, avec Youssef. Et tant qu’à faire, il valait mieux s’attaquer à une célébrité qu’à la concierge de Sony. Un jour on s’est regardé, ahuris, et on s’est dit : « On l’a fait ! » Mais on a fait quoi ? Interrompu la parole présidentielle ? Ça sonne comme un aérolithe mort sur une voie de garage. Ça sonne comme une caisse claire frappée avec un linge mouillé. « Coupez ! ». On a fait « Coupez ! ». On a fait la plus énorme connerie après Charles Manson, ou on a rajouté des barreaux à l’échelle de Jacob. Voire les deux. « Coupez ! », ça sonne.

Je ne sais quand, mais il est arrivé un moment où tout le monde connaissait « Coupez ! ». Les effets, en tous cas. On s’interrogeait. Président absent, absences du président. Discours décalés, étrangement décalés. La presse satirique daubait.

Un soir étouffant de printemps, on lézardait devant la télé. Meeting d’athlétisme. Montel faisait mousser la sauce façon brésilienne. Un Français troisième du 5000m, on n’avait pas vu ça depuis Clovis. Interview, Montel monte dans les tours, met le paquet. Le coureur attend que Microman lui laisse la parole. Microman est lancé et donne toute la sauce de sa voix à indisposer les craies. Le coureur met les mains sur les hanches, sourire mauvais. « Coupeeeeeez ! », il lui hurle de toute la force de ses poumons. Montel rate un virage, s’arrondit, se tait. Cinq minutes après, deux mille tweets sur le réseau. « Coupez ! » est lancé. Des milliers de portes vont claquer sur les nez qui ne reniflent rien.

Sochaux, 8 août, 21 heures. Meeting de campagne. Crise cardiaque du maire en poste. L’écharpe nouvelle est annoncée. La majorité présidentielle succédera à la majorité présidentielle, prétend le pouvoir. Renfort de poids pour le successeur pressenti. Test national pour l’opposition qui propulse ses pitts les plus en dents. Je ne vois rien si ce n’est des lumières mortes, si ce n’est un type sur qui je vais braquer ma micromachine et qui va rester muet. Je me sens fort, je me sens nécessaire, dans l’air quelque chose me dit qu’on m’attend.

Clic. Il pleut, sauf sur l’estrade écrasée de lumière, cernée par les caméras. La protection rapprochée s’emballe. Des cubes de chair pivotent à un train d’enfer, des reflets métalliques ciblent l’air et le sol. Youssef sourit. Il fait doux et la pluie me glisse sur le visage, caresse du temps qui retient mon doigt. Le président se tait depuis... quinze secondes. Énorme. Clic. Il émerge. La politique à destination des PME coule dans les Sargasses d’une mémoire électrocoupée, vive la communauté énergétique pour une France indépendante. Petite lumière rouge sur le museau d’une caméra. Youssef hoche la tête brusquement, désorienté je crois bien.

Youssef : « Non, pas question, c’est pas une machine ! »

Il y aurait des tabous, maintenant, dans notre jeu. On n’a jamais voté pour ce type, ni pour un autre. La politique, c’est une forme d’esquive dont l’odeur ne me revient pas. Tu m’avais dit lui, Youssef, et je t’ai dit d’accord. Pourquoi lui ? Parce que lui, tout en haut, total buzz, une immense tarte à la crème sur sa face. Comment non, pas tarte, pas face ?... C’est juste le plus grand des joueurs, le plus capé, le plus incrusté, le plus monolithique. Alors, dans sa face, j’ai dit. On a commencé. On a même plus que commencé, Youssef. « Non et non, c’est trop... Ça va plus loin que... Moi je voulais un peu lui dire qu’on est là, quoi... », qu’il a ajouté.

« Coupez !, d’accord, mais mollo. » « C’est pas ça, crétin !... Après, on sait pas ce qui peut se produire. Personne ne sait où tout ça va nous envoyer, pas même toi, Benoît... » J’ai lâché, je suis parti sur mon joint pour le pays où personne ne remet les horloges à l’heure. Youssef, mon ami, tu te demandes ce qu’en penserait ton père de ce que tu cliques de ville en ville derrière un président ? D’accord, il est mort ton père. Il est toujours mort, et toi tu es où ? Tu m’as lâché, tu t’es refermé, tu as repris ta case, ta place. Tu n’as plus voulu. Quoi, je ne sais pas. Fini les courants d’air.

On ne pouvait pas lâcher, on ne pouvait pas en rester là, derrière ces barbelés dans nos têtes, ces putains de barbelés de velours qui plantent si profond, si bien les limites. Bien sûr que j’ai continué.

Janvier. Je marche dans la rue, mon baladeur sur les oreilles. Je m’arrête au kiosque ; les titres claquent. « Crépuscule », « La République bégaie », « Le silence de l’oubli ? ». Photos sépia, tranchées, zoom sur un visage absent, hors de luimême. Bouche fermée, silencieux. Les lèvres suturent la plaie. L’auguste bouche ne crachera plus des grenouilles, elle souffrira le silence. Zoom sur ce visage alien, parti, alien, parti, alien, parti...

Roman noir. La piaule de Youssef est encombrée de masques africains. Manie pseudomémorielle. Les cendriers débordent. Voilà, sur la table devant nous s’étale notre avenir. Dans ces diagrammes et ces formules physiques je ne vois pourtant rien, pour l’heure, ni ne devine cet obscur vecteur du silence royal. C’était si loin, c’était hier. La technologie n’était pas encore conviviale.

« Coupez ! » appartient à tous aujourd’hui, mais moi je m’en souviens. « Coupez ! » est né là. Je sais, déjà, à ce moment où il n’est qu’un plan détaillé, je sais dans la brume de millions de cigarettes qu’il y aura un cobaye et puis nous délaisserons les animaux pour nous attaquer aux hommes. Une bandeson lardée de silences impromptus me traverse la tête. Affalé dans un des fauteuils Ikea, je sample la vie en « Coupez ! ». Claudicante, encombrée des silences qui lui sont tombés dessus de partout. Sautillante.

Un orage d’enfer, ça a été. Tout le monde se marrait finalement. Quelque chose du mime avait subverti l’image présidentielle. Mais Marceau et la grâce se sont finalement vautrés. La faute à la répétition des images, des articles. Le président coincé, le président contrit, le président inquiet, le président désolé, le président résolu, le président coincé, le président inquiet, le président coincé. Le coincé, le résolu, l’inquiet, le coincé. On devinait quelque chose comme une gestuelle en coulisses qui agitait toute l’histoire, toute notre histoire, et sapait les images, ces images qui nous collaient à la peau. L’histoire se dissolvait dans le silence, ce silence frondeur de l’enfant qui vient de faire une bêtise et se retient d’éclater d’un rire énorme.

Tout le village a fait le mort avec nous, effondré dans un 15 août

atone. Nous, devant la télé, plantés dans un demisommeil. Froe, ma Froe depuis huit mois, et moi. Canapé collant à nos corps moites après l’amour. Loin de Paris, de tout. Elle se penche pour allumer la télé, au passage j’embrasse ses seins ; son odeur me capte délicieusement.

Il est là soudain. Tables d’experts. « Il faut se poser la question… », « ...importe, c’est le simulacre... », « ...signe de rien, et surtout pas de la fin de la République, comme vous... ». Il nie, forcément, férocement. Acculé, il va partir avant la fin du match, on dirait. J’aurais fait partir un président, moi ?

« Non, ce n’est pas la durée qui compte », gronde Youssef. Chiens et chat prêts au baston. Je le calme d’un coup. « Ben si, gros malin. Tu coupes une seconde, c’est un friselis, à peine une ondulation, pour tout le monde. Lui, il sent rien et il voit rien, de toute façon. Tu coupes une minute, alors tu ouvres les portes. Pas d’humiliation, pas de torture. Le silence. Il disparaît, c’est beau, non ? » Les yeux de Youssef regardent quelque chose à travers moi. Bientôt, il ne me regardera plus.

Novembre s’incruste au bureau. Fin d’aprèsmidi, tout meurt doucement dans la fatigue. Blocs de neiges très doux sur le sol. La neige, comme un silence chaleureux. Mon chef et celui d’un autre service papotent, ronds de jambes devant la machine à café. Personne ne sait pour nous, ni pour notre petit rupteur. Chef ne s’inquiète pas. « Et alors ? Ils en mettront un autre en place. Une marionnette de plus... » Chef deux abonde. « D’ici à ce que personne ne se déplace pour l’élire... » Demain Froe vient me voir, depuis sa lande des Paysbas. Youssef me voit sourire, croit que c’est pour lui et me fait un clin d’œil en hochant la tête, comme il le fera devant ceux qui jugeront, un peu plus tard, jurant qu’il ne me connaissait pas vraiment, que personne ne pouvait me connaître vraiment.

Plateau télé. Débat sur France 2 avec le président, toujours président, un mois plus tard. Un des sélectionnés pour lui donner la réplique balance sa question qu’il tenait chaude dans son blouson motard. Lui sourit, déroule. Il parle normalement, longtemps ; il le sait, il est content. Motard se lève à moitié, tout à fait excédé. La longue réponse semble avoir fondu sa réserve et ses réserves de patience. Il met ses mains en portevoix : « Coupez ! » Silence présidentiel instantané, figé pareil qu’avec la mécanique. Voilà, « Coupez ! » est entré dans nos vies.

On se regardait Paint it Black sur le Tube. J’imaginais un « Coupez ! » dans l’impeccable morceau. Tatatatatatata, tatatata ta. Impossible, impensable. Pourquoi le faire, la musique est parfaite, l’air sent le printemps, nous ne voulons rien et les autres ne veulent rien de nous... Alors ? Justement, on va le faire. On ne sait pas trop ce qu’on veut retourner, déverser ou nettoyer, mais on va le faire. C’est peutêtre juste qu’on a envie d’avoir envie, pour une fois.

Janvier. À Grenoble, les présents épars piétinent la place de la Résistance en ignorant l’orateur ou presque. Trois jours plus tard Limoges s’endort, le président discourt toujours. Ses deux mains s’accrochent à son pupitre, la peur le nimbe, enveloppe blême qui diffuse malgré l’apparente maîtrise du maître de céans et la patience des gens rassemblés en bottes flétries que la lumière du matin ne ranime même pas.

Une poignée d’appareils étranges, pas loin de lui. Scope, micro directionnel, oscillateur. Pas le temps matériel de nous localiser quand nous couperons. Mais le terrain devient glissant. Youssef scrute le visage contracté sur l’écran géant. Président sérieux, immobile ; la voix s’échappe sur les consonnes et les fins de phrases, déjà apprêtée pour le silence, déjà consciente de son inanité. La luminosité blesse les yeux. J’imagine le monde entier en ce moment rivé sur cet écran, attendant la même chose.

Silence. La lumière s’est faite silence. Elle nous rapetisse, ridiculise l’espèce de pantomime générale. Nous nous dissolvons dans la lumière et le silence. Quelques soupirs, des bruits indistincts à la limite de ma perception. Peutêtre suisje en train de crier ou de gémir. Nous tous ensemble hurlons dans le vide de la perte annoncée. Un plumeau délicat a balayé notre groupe, notre temps, pour accorder nos esprits à ce silence, pour que la douleur vienne et s’en aille. Peutêtre étaitce cela que j’attendais, finalement. Clic. Quinze secondes, j’appuie toujours. Youssef me regarde. Trente seconde, j’appuie toujours. Il me tape sur le bras. L’interrupteur tombe et la foule s’agite. Je glisse, chute, me relève aussitôt, cherche l’interrupteur. Disparu. La foule bouge toujours, mais en silence. La lumière vibre. Le président est totalement figé. Sensation d’étouffement, puis un sourire me vient. C’était la dernière fois, sans doute.

Sur ma terrasse de 2,4 m², on regardait la tour de la Défense qui indiquait la perspective, l’horizon. Du blanc presque carré, avec un trou au milieu. Un cadrage photo, un immense cadrage planté sur la route de SaintGermainenLaye. J’ai passé la clope à Youssef. Il a tendu deux doigts, avant de me dire « Froe... tu lui as rien dit ? » Je ne réponds pas. À quoi bon ? Elle est ailleurs, Froe. Comme si j’allais parler de la règle des trois unités à un bénédictin. Ce bâtiment te dit comment il faut regarder, tout simplement. C’est idiot, tout à fait gratuit. Mais il est là, toujours là à nous cacher la vue. Tu comprends, ce que je veux dire, crétin des Alpes ? Il m’a balancé un coup dans l’épaule avant de tirer sur sa clope.

Je rêve que je glisse sans bruit dans les couloirs ternes de la prison. Nuit, lumières, nuit, lumières. Fantomatique et déterminé, je glisse vers un but, un lieu imprécis. Sortir, voilà l’idée, voilà le but.

On assiste à une espèce de « décompensation ». C’est un terme de Cyrulnik, je crois. Les surveillants sont crispés, volontiers durs. Dehors, on a vu un médecin balancer un « Coupez ! » bien net au Préfet alangui dans son laïus inaugurant un partenariat entre un hôpital et un hyper. L’officiel a bredouillé, « mais, mais je... », avant de lâcher les fauves. « Sortezmoi, ce salopard ! » Les cameramen buvaient du miel. L’autre est sorti, tout le monde riait, tous les invités triés sur le volet. Mais pas le Préfet.

Le bout de l’ennui, déjà. La taule, jusqu’à la nausée.

Je rêve de néons dans les couloirs, de lézards et d’eau qui coule, qui m’entraîne et me noie ailleurs. Parfois, je tutoie les fleurs au parc Montsouris, serre Froe sur les bancs à l’ombre et... Non, pas penser à Froe.

Des bouffées de chaleur remontent les couloirs jusqu’à nous. L’hiver se lézarde. FranceInfo dit qu’on voit des sorties « Coupez ! » sur les réseaux sociaux. On s’organise. D’après un député de la droite dure, les groupes « Coupez ! » vont « déstabiliser toute action raisonnée et respon sable, démonétiser l’autorité et la hiérarchie, structures d’une société adulte ». Mon voisin se met à ronfler sur son fauteuil crevé. Je crois bien être le seul à regarder la télé dans la salle. Je me lève et baisse le son avant de me rasseoir. Le sommeil m’emmène très vite.