L’Ampoule n°11 - Révolte & Insurrection
Cette rubrique fonctionne sur le principe du…
Cette rubrique fonctionne sur le principe du roundrobin : deux auteurs écrivent une nouvelle à tour de rôle en cinq parties chacun (1), au cours de laquelle s'affrontent deux personnages.
La scène était tout en métal léger et en matériaux transparents, peutêtre aussi du plastique. Il n’y avait pas de lumière. La lumière était derrière. Elle filtrait à travers le matériau dont la scène était faite, prenant des couleurs différentes en fonction des teintes de ce matériau. La scène était par conséquent lumineuse, d’une luminosité régulière, diffuse, sans ombre, ni pénombre, mais plutôt avec des nuances, dues à l’intensité plus grande ou plus petite de la teinte des matériaux à travers lesquels elle filtrait. Elle était naturellement polychrome.
À l’intérieur, il y avait dans l’air quelque chose de mou et d’humide. On voyait des personnes immobiles comme des statues de cire. Simples présences aux yeux sans lumière, ou pleins d’une lumière exaltée, ou bien d’une lumière purement physique, comme celle de certains animaux affolés qui tournaient et retournaient sur euxmêmes.
Ces personnages étaient des femmes. Ces femmes portaient toutes la même blouse. Lentement et en silence, elles faisaient sans cesse le même geste. Le geste mécanique des ouvrières. Soudain, une porte s’ouvrit.
Un homme entra. Puis un deuxième. Puis un troisième encore.
Le premier était de taille moyenne. Blouse bleue.
Le second légèrement plus grand. Veste en serge grise.
Le dernier les dépassait d’une bonne tête. Costume noir ajusté.
Les femmes ne modifièrent en rien leur besogne : elles étaient comme un temps immuable qui battrait sa propre mesure, tandis que les trois nouveaux arrivés marchaient à grands pas à travers les rangs.
Par moments ils s’arrêtaient — toujours alignés par ordre croissant — et entamaient une discussion. Les deux premiers s’exprimaient chacun dans une langue étrangère, incompréhensible de l’autre. Le ton semblait monter entre eux tandis que le troisième restait muet.
N+1 tenait un chronomètre rouge dans sa main droite, N+2 prenait des notes dans un carnet, N+3 caressait son menton rêveusement.
N+1 actionna le bouton poussoir : un bip scanda les secondes qui défilèrent, la déambulation reprit jusqu’au prochain arrêt.
Une musique dont le rythme s’accélérait au fur et à mesure accom pagna leur déplacement.
1 Antonella Fiori a écrit les paragraphes sur fond blanc, Xavier Bonnin ceux sur fond noir.
N+3 faisait parfois un tour sur luimême.
Leurs mouvements étaient de plus en plus désordonnés jusqu’à ce qu’une sonnerie retentisse. Les trois hommes s’immobilisèrent tandis que les femmes se levèrent simultanément, formèrent une file puis, sans un mot, sortirent de la scène.
Une docilité de bête comme résignée. Ne pas soulever les reproches à venir. Ne pas laisser d’espace entre le chef et nous, avec l’opportunité pour lui de comprimer cet espace encore un peu plus, au hasard des heures, en nous changeant de poste, d’ateliers, livrées au tri absurde des pièces défectueuses, ou pire, au ramassage des déchets à trimballer jusque dans la benne au fond du terrain, avec l’usine à traverser. La plupart du temps, c’était à cet endroit que les gens du syndicat faisaient la distribution des tracts. C’étaient des papiers de couleurs de mauvaise qualité qui faisaient baver l’encre. Quand la pluie se mettait à tomber, ils se trouaient.
L’usine, certaines d’entre nous l’appelaient « la taule ». Le désir y était suspendu, sans objet. La révolte ? Congelée dans un tiroir dont nous avions perdu la clef parce que notre chair et notre pensée s’étaient rétractées.
Auparavant, les ouvrières s’arrêtaient quand le rendement était atteint. Ce n’était plus le cas depuis l’arrivée du nouveau supérieur hiérarchique. Dès le premier jour, il nous avait laissé entendre que les temps avaient changé, que le travail à vie ne pouvait plus durer, qu’il fallait fabriquer plus vite et moins cher.
Il nous avait dit :
« Ailleurs, le monde bouge rapidement. Il faut suivre le mouvement et ne pas traîner les pieds. Sinon, il y aura de la casse, quelques licenciements secs. »
Au sortir du vestiaire, une phrase me revenait sans cesse ces derniers temps : « Que vaisje faire ? »
La sonnerie retentit à nouveau.
Les huit minutes imparties à la pause de dix heures et demie venaient de s’écouler.
Sept minutes, cinquanteneuf secondes et quatrevingt quatorze centièmes, plus précisément. Les ordres venaient d’en haut : diminuer de façon infinitésimale chaque intervalle de temps libre octroyé.
La grande horloge électronique utilisée comme référent modifiait les durées de façon imperceptible. Ainsi, chacune partait un peu plus tard, arrivait un peu plus tôt, mangeait son déjeuner un peu plus vite. Certaines heures semblaient interminables, d’autres s’écoulaient avec une rapidité déconcertante.
Une fois rentré chez soi, le temps reprenait son cours : il restait seulement au fond du ventre une tension permanente, une inquiétude maintenue sans arrêt en sourdine, à cause de ce resserrement des durées et de l’espace.
D’ailleurs, depuis combien de temps personne n’avait pris de vacances ?
L’usine travaillait à flux tendu, une absence prolongée obligeait l’ensemble de l’équipe à compenser la « défection d’un élément » — c’est ainsi que l’on qualifiait chaque départ en congé — en accélérant la cadence.
Le N+1 passait de long en large, avec ses feuilles de statistiques imprimées qu’il tenait roulées dans sa main droite. Il ponctuait ses allées et venues en tapotant alternativement le cylindre de papier sur l’une de ses cuisses.
Chacune en était rendue à épier le moindre de ses gestes, objets de longues interprétations hasardeuses et inquiètes. Le message des dieux viendrait peutêtre s’inscrire à travers une modification infime dans l’ordre de ses habitudes.
Le réseau de N, maille inextricable du manteau hiérarchique, impossible à soulever, semblait se décupler à l’infini jusqu’aux limites d’un horizon sans cesse rétréci.
La première réaction, c’est qu’on n’y avait pas cru. L’usine pour nous, c’était comme un empire indestructible. Ça ne paraissait pas possible une chose comme ça.
On savait bien que ce serait dur puisqu’ils avaient annoncé un plan de restructuration, avec des départs à la retraite, mais on ne s’attendait pas à ce que tout s’arrête. On n’y croyait pas. Un plan social, ce n’est pas la fin d’une usine. C’est même censé lui permettre de pouvoir continuer.
À cette époque, la plupart des ouvrières avaient pris les tracts de la section syndicale, avec une satisfaction visible, la satisfaction que procure toujours à des esclaves une bravade sans risque. Après, il n’y avait rien eu d’autre. On n’en avait plus parlé. La solidarité faisait défaut dans une large mesure et l’idée de résister un tant soit peu ne venait à personne.
En fait, ils ont endormi notre méfiance pour nous tuer d’un coup de couteau dans le dos. Leur plan social, c’était une magouille pour les requins de la finance qui jouaient sur les mots avec la vie des autres : une négligence criminelle qui équivalait à un assassinat.
Alors, qu’ils ne s’étonnent pas aujourd’hui de soulever la colère chez celles qu’ils exploitent avec un tel mépris.
La pyramide atteignait des hauteurs vertigineuses. Chacune avait bien essayé d’en remonter la pente, mais personne n’était jamais arrivé à en distinguer le sommet.
Plus le chiffre à côté du N augmentait, plus les visages et les fonctions se démultipliaient : suivre le mouvement ascendant de l’organi gramme équivalait à progresser à travers les couloirs d’un labyrinthe pour finalement revenir au point de départ.
C’estàdire à toutes celles qui formaient la base de la pyramide.
Autrement dit ellesmêmes.
D’où et de qui provenaient les décisions ?
Quelqu’un ou quelquesuns avaient décidé d’un accord commun que c’en était fini d’elles. D’elles et de leurs gestes sans vie, chaque jour renouvelés, comme si, au fur et à mesure des années, le sang qui s’écoulait à travers leurs mains pâles s’était lentement décoloré.
Qui était à l’origine de ce que les journalistes nommaient « le nouvel ordre mondial » ?
On citait sans cesse les actionnaires, on parlait du libéralisme, d’une inflation galopante des valeurs collectives au profit d’un individualisme de plus en plus radical. Mais il y avait bien une origine à tout cela : la vision puissante d’un futur dont elles étaient exclues.
Une seule chose était sûre : l’usine et peutêtre même le monde pouvaient à présent se passer d’elles.
Plus personne ne pouvait franchir le seuil de l’usine. Nous avions bâti un mur de flammes avec des palettes, des cartons et des pneus. Une épaisse fumée noire obscurcissait l’allée principale. Elle s’engouffrait sur le périphérique de la zone industrielle en bloquant la circulation dans les deux sens. Petit à petit, l’air saturé de gaz d’échappement et d’odeurs putrides à cause des pneus calcinés prenait les automobilistes en otage. Nous avions prévu d’assaillir le centreville et ses quartiers protégés en tapissant les murs de nos tracts et de nos autocollants. Seul le présent de la lutte comptait. En retrait, un cordon statique de CRS avec leurs visages de cire, leur attitude hiératique, matraque au poing et bouclier à la ceinture.
À ce stade, on ne jouait plus les figurantes d’un film de seconde zone, on avait allumé la mèche, carbonisé un entrepôt de stockage en guise de première sommation. Les journaux et les chaînes de télévision couvraient l’évènement dans sa totalité. Cette fois, c’était de l’artillerie lourde. La colère, à son comble, avait des accents de crime et de suicide collectif. « Ouais ! Ouais ! On se fera pas foutre en l’air ! Ouais ! Ouais ! Pour plaire aux actionnaires ! Ouais ! Ouais ! On se fera pas foutre en l’air… » Trois mille deux cent cinquante emplois supprimés, laissés pour solde de tout compte, et ce en un seul jour.
Monter à l’assaut de cette pyramide avec nos mains nues. Démanteler chaque pierre, défaire le maillage, effacer tout souvenir, toute trace de verticalité : c’était devenu enfin une réalité tangible, immédiate, sauf qu’à présent plus personne ne se concertait au sujet de rien.
L’anarchie régnait au sein du groupe et se répandait comme une traînée de poudre : la violence se déchaînait, mais n’étaitce pas la suite logique, après tant d’années de silence forcé ?
Trois camarades avaient attendu notre N+1 à son domicile pour lui demander de rejoindre le mouvement. Il avait refusé en les renvoyant chez elles, avec sa morgue habituelle. La plus fragile, la petite Camille, contre laquelle il venait souvent s’appuyer quand elle était courbée sur son ouvrage, respirant bruyamment audessus d’elle, sa braguette juste à la hauteur de sa nuque, plongea sa main droite dans son entrejambe et lui attrapa les testicules. Cette foisci, le gros porc aurait une vraie raison de gueuler ! Il essaya bien de se défendre. Vainement. Toutes les heures passées à supporter son souffle rauque, à respirer ce mélange d’odeur d’urine et de sécrétions séminales, filtrant à travers la toile de sa combinaison, s’étaient métamorphosées en une force incommensurable, rassemblée dans le poignet de celle que l’on disait être la plus douce, la plus discrète, la plus docile des ouvrières.
Il frappa dans toutes les directions. Le sang commençait à mouiller son entrejambe. Camille sentit un craquement à l’intérieur de sa paume. Puis elle recula et faillit heurter le trottoir. L’homme s’était évanoui : elle tenait à présent ses testicules rougis entre deux lambeaux de tissu arraché. Elle reprit son équilibre et vacilla, réalisant que son ancien supérieur hiérarchique se trouvait à terre, au pied d’elle, roulé dans la poussière. Elle tournoya sur ellemême, riant et pleurant, son visage sillonné de larmes.
Puis, avec toute la force qui lui restait, traversée par un cri de révolte, elle lança vers le ciel le morceau de chair sanguinolente.
Nous avions un cadavre sur le dos et nous ne savions pas comment nous en débarrasser.
Toutes ces années d’anesthésie laborieuse avaient affaibli en nous une certaine perception brute du réel que nous devions retrouver. La catastrophe n’était pas ce qui allait venir, mais ce qui était là, devant nous, l’instant présent.
Puisque nous étions entrées dans une logique insurrectionnelle, il fallait nous organiser en conséquence. Nous ne pouvions plus attendre. Il fallait qu’on se rende irréversibles et qu’on mette le moins de pathos possible dans nos actes.
Le pouvoir était dans le caniveau. Il suffisait de le piétiner.
Il regardait pensivement par le hublot, depuis l’avion qui survolait la ville en révolte. Un message l’avait informé de la mort d’un des souschefs du groupe, peu avant le décollage. Les circonstances l’avaient secrètement amusé et, devant ses collaborateurs stupéfaits par son sangfroid, à l’aéroport, il avait dissimulé avec peine un sourire moqueur malgré leur inquiétude : la jeune meurtrière était toujours en fuite.
Il devait rejoindre le directeur du groupe à Shanghai, pour la signature d’un contrat juteux dont les dividendes assurerait un avenir radieux à la société comme à l’ensemble de ses actionnaires. Ses futurs associés avaient bien eu vent de la révolte, relayée par la presse : les évènements lui donnaient raison et accéléraient le transfert. L’usine avait été démantelée, l’aide substantielle offerte par la ville ne serait jamais rendue, on avait grassement payé les politiques pour cela, c’était devenu monnaie courante. La vieille Europe à la dérive pourrissait lentement, tandis qu’il s’envolait vers d’autres cieux, à des milliers de kilomètres de là.
Il n’avait pas encore quarante ans. Il avait aussi facilement fait carrière qu’il entrait dans son costume cravate, chaque matin. Ses amis l’appréciaient, il aimait les rejoindre aux quatre coins du monde pour faire la fête jusqu’à l’aurore, traînant son désœuvrement au fil des heures, l’esprit chaque fois noyé dans un mélange d’alcool et de stupéfiants qui lui donnait un accès direct et une ligne de fuite à toute forme de question nement métaphysique. Il vouait une admiration sans bornes à Simone de Beauvoir, s’entourait d’artistes, achetait parfois leurs œuvres, jouant au mécène. On le trouvait sympathique, avec un semblant de profondeur et un point de vue sur les choses, suite de lieux communs étayés de références savantes qui, finalement, ne remettait pas en cause l’ordre établi : le parfait invité dont la beauté et la réussite, tout aussi éclatante, lui servaient de sésame. Sa vie était complètement vide, son agenda et son emploi du temps parfaitement bien remplis. Il était le prototype parfait de sa génération, engagé dans des combats d’arrièregarde, suspendu dans un monde d’apparences, un palais des glaces au sein duquel toute passion véritable était exclue. Son cœur était gelé, ses sphincters resserrés, son âme froide, ses instincts bassement calculateurs.
Repliée dans la grande valise, au fond de la soute à bagages, Camille attendait. C’est un grand voyage pour elle qui n’avait jamais pris l’avion. Lorsqu’elle sentit les mains de l’homme se poser sur les parois en plastique dur pour la charger dans le compartiment, elle avait bien été tentée de crier : c’était son dernier contact avec la terre et le monde des hommes, la dernière possibilité d’échange avec l’un de ses semblables. Elle se mordit les lèvres, la douleur renforça sa détermination. Et puis l’avion avait décollé. À côté d’elle, il y avait un grand chien dans une cage. Elle eut d’abord de la peine pour ce pauvre animal, qui gémissait, terrorisé par l’altitude, puis elle se dit que sa vie avait été sûrement moins pénible que la sienne et qu’il fallait bien mourir un jour, de toute façon.
Après plusieurs hésitations, elle avala le comprimé que Martha lui avait glissé avant le grand départ. Et, avant de glisser dans un sommeil bienheureux, le corps à quelques mètres seulement des nuages de brume, elle appuya sur le détonateur.