L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
Au début de juin 1914 notre école…
Au début de juin 1914 notre école avait célébré l’inévitable fête des étudiants et depuis je traînais Gavrilo dans mes pas. Je ne sais pas votre époque, Monsieur, et les mœurs ont peutêtre changé, mais les filles de mon temps préféraient se donner aux jeunes types convenablement bâtis qu’aux poussins trop hâtivement couvés. Si bien que ce garçon, ce pauvre garçon aux dixneuf ans si peu croyables tant le sommet de ses cheveux pâles peinait à atteindre la hauteur de mes joues, j’eusse été très capable de le cajoler avec la tendresse que je réservais au dernierné de mes frères, mais quant à lui accorder la nuit qu’il me mendiait depuis le samedi précédent, même la miséricorde n’aurait pu m’y contraindre.
Chez nous les crépuscules d’été sont poissonneux et ce soir funeste tous ceux de notre petite bande étaient partis pêcher sur la grande île, tous sauf Gavrilo qui, par plaisir et dévotion, avait voulu me suivre jusqu’à la maison de mes parents. Il marchait un peu à distance de moi et la manche de sa veste sombre que la crasse et l’usure rendaient plus funèbre encore frôlait les façades poussiéreuses. Sous le canotier qu’il portait comique ment très à l’arrière du crâne, sa petite figure osseuse et blanche lui donnait la mine d’un ange maussade. À le voir ainsi je m’attendrissais comme une vieille gâteuse, et pour prolonger un peu sa joie pauvrette d’être seul avec moi je lui fis traverser le jardin botanique. Il se taisait encore. Nous longions la serre tropicale. L’air putride et chaud qui sortait de ses portes entrebâillées pour la nuit nous retournait la tête et l’estomac. Sous les grands cèdres, plantes, allées, oiseaux, sourires et larmes, tout semblait passé au néant. Dans la rue du Prince Michel, il me supplia d’entrer chez le meilleur glacier de la ville mais il n’avait plus grandchose en poche et pour luimême il ne prit rien. Nous descendions vers le fleuve, il recommença de discourir.
Figurezvous, Monsieur, ce garçon était étonnant. Bakounine, ma parole, de chic et sans trébucher, il était capable d’en réciter des chapitres complets. Oh ! si j’avais su... je serais allée avec lui jusqu’à sa chambre sise au fin fond de Beograd, dans ce minable quartier de Savamala, et sans doute jusqu’en Bosnie autrichienne, bien après la Drina, chez sa petite mère qui, selon ses dires et malgré les enfants que son Dieu lui avait enlevés leurs premières dents tout juste sorties, demeurait enjouée et même assez blagueuse, alors si j’avais pu songer... je l’aurais suivi dans sa montagne stérile et plus loin encore, jusqu’en Amérique, dans une de ces grandes villes où, à ce qu’on raconte, avec une langue bien pendue comme était la sienne la chance vous tombait dessus en un rien de temps, et lorsque je l’ai vu ramasser ce bout de roche bleue filetée de blanc qu’une interminable odyssée avait curieusement poli à la ressemblance d’un cœur, ditesmoi donc, Monsieur, comment auraisje pu deviner, sentir, quand sur sa paume ouverte j’ai vu ce caillou de dix grammes à peine, cette insigni fiante et provisoire réunion de quelques atomes, et il était tard, et je me sentais lasse, et comme d’un air de triomphe imbécile il me tendait son trophée afin que toute ma vie je le traîne dans ma poche comme un remords d’infanticide, de déicide ou je ne sais quoi d’autre, comment vous le diraisje puisque le terme d’amouricide n’existe pas dans votre langue, et cet air de prince qu’il eut soudain... alors j’ai raillé son geste à ma façon de fille : « Mon petit Gavrilo, tu es bien étrange ce soir, allons ! Reprendstoi et imagine un peu ce que penserait Bakounine à te voir enflé d’orgueil devant ton trésor, rappelletoi donc, à l’instant tu proclamais que la possession n’est rien sans la liberté, allons ! Gavrilo, libèretoi et rends vite ce caillou aux eaux du Danube ! »
Le mardi d’après quelqu’un de notre bande l’aperçut aux abords de la nouvelle gare. En entendant notre ami le héler il fila comme un lièvre. Vers Sarajevo, sans doute. Les jours et les années qui vinrent après, vous les connaissez comme moi, Monsieur, et comme le monde entier, puisque guerre mondiale il y eut. Vous me dites que je n’y suis pour rien. Que depuis 1908, làbas, tout allait déjà de mal en pis. Que ce garçon n’était qu’un parmi cette centaine de jeunes terroristes aussi exaltés qu’habilement manipulés. Que le drame qui suivit était inévitable. Vous êtes très aimable, Monsieur, mais je pense que vous ne m’avez pas bien écoutée.