L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme

Chapitre I

Après une longue hésitation, le Rouge se saisit de son Fou et le plaça entre deux de ses Pions. Le mouvement était inutile, il le savait, mais il fallait bien jouer. Le Noir fronça les sourcils en se saisissant de son Cavalier.

— Pourquoi ne pas avoir pris au moins une de mes pièces pour réduire le score ?

— Il n’y a pas à chercher la destruction en permanence.

— C’est pourtant ce que nous faisons depuis des éons. Nous ne savons rien faire d’autre.

Et le Noir, d’un geste sec, percuta la dernière Tour rouge, l’envoyant rouler hors du plateau de jeu, et annonça :

— Échec et mat.

Avec la même nervosité qu’il témoignait chaque jour, il renversa le Roi ennemi pour signifier sa victoire et se leva, renversant sa chaise, quittant la pièce sans un regard en arrière. Le Rouge resta impassible. Il redressa son Roi, récupéra les pièces écartées du jeu par les assauts précédents et les disposa sur le plateau.

Non pas en deux armées, mais en une seule nation, un seul peuple à vivre sur ces soixantequatre cases.

II

La bataille était engagée depuis des millénaires entre la Plante et l’Insecte sombre, sans que l’un ne prenne jamais totalement le dessus sur l’autre. Lorsque la Plante bardait son corps d’épines, l’Insecte se dotait d’une carapace. Durcissaitelle son tronc ou ses feuilles d’une écorce ou de fibres que son prédateur se munissait de mandibules acérées. Les insecti cides qu’elle avait imaginés furent très vite inefficaces à leur tour. Elle avait songé un temps à délaisser l’eau et le soleil pour sa croissance et se muer en une plante carnivore, mais elle pressentait que l’Insecte saurait à nouveau réagir et s’adapter en conséquence.

Ainsi, lorsque l’Insecte vint prélever sur le tronc, la tige, les fruits de la Plante de quoi subsister, il découvrit avec surprise, au détour d’une branche, un amas rouge à l’aspect soyeux duquel émergeaient trois longs cils se balançant dans le vent. Une fragrance sucrée s’en échappait.

L’Insecte s’arrêta devant cette nouveauté. Qu’avait inventé la Plante pour tenter de le tuer ? Ces membranes rouges se refermeraientelles sur lui pour l’emprisonner ? Resteraitil collé aux filaments s’il s’aventurait pour quérir la nourriture qu’il percevait ? L’animal fit un pas circonspect supplémentaire. Peutêtre le végétal avaitil abandonné la lutte en fin de compte et lui livraitelle un tribut. L’Insecte s’avança un peu plus. Engoncé dans sa carapace, doté de mandibules surpuissantes, résistant à une infinité de poisons, il ne craignait rien, estimaitil, aussi continuatil sa progression. Il parvint jusqu’au nectar sans dommage, ressortit intact, fier et jubilant sans se rendre compte qu’il transportait à présent des centaines de grains de pollen, collés sur son dos, qu’il disséminait de fleur en fleur.

III

Elles étaient deux montagnes aux pics acérés et aux flancs raides qui se faisaient face et s’affrontaient depuis aussi longtemps que le monde était monde. Toutes deux possédaient un cours d’eau qui dévalait la pente depuis leur sommet enneigé, grossissait au fur et à mesure de la fonte des glaces pour finir par se jeter en une cascade imposante dans la vallée. Là, deux fleuves naissaient et se pourchassaient dans la plaine, accéléraient dans les mêmes pentes, méandraient dans les mêmes roches meubles, mais sans jamais se croiser. Les fleuves, de la même façon que les mères minérales qui leur avaient donné naissance, se toisaient à travers les nuages, se détestaient. Aucun d’entre eux, que ce soit le Noir chargé de boue et d’arsenic, ou le Rouge, chargé d’acide et de fer, ne se souvenait plus où ils puisaient une telle animosité ; peutêtre s’en chargeaientils en dévalant les flancs des montagnes ? Les collines, qui assistaient à leur fuite permanente, parlaient d’une course vers l’océan que les fleuves auraient entreprise à leur naissance, d’un arbitrage que nul n’avait jamais pu donner.

Sur les berges, il n’y avait vraiment que ces collines et leurs enfants, rocs et pierres de toute taille, pour assister à l’avancée des flots et à leur déversement furieux dans l’océan. Il n’y avait ni plantes, ni arbres, ni animaux pour en être témoin, les fleuves n’avaient pas le temps d’irriguer les terres qu’ils traversaient. Aucune ombre de saule ne venait tempérer leur surface, aucun peuplier ne plongeait ses racines dans un fleuve et, auraientils existé, l’arsenic ou le fer les aurait empoisonnés aussitôt. Aucune loutre ne plongeait, et auraientelles vécu que l’acide aurait rongé leur fourrure ; aucun poisson ne nageait, et se seraientils incarnés que la boue ou le sable les auraient étouffés. Et tout comme leur haine mutuelle les empêchait d’abreuver le continent stérile, ce sentiment partageait l’océan en deux hémisphères parfaits — l’un rouge, l’autre noir.

En d’autres lieux, cela aurait pu être une curieuse chose de voir une telle masse découpée en deux couleurs, deux températures, deux acidités, deux compositions. On aurait pu penser qu’à la sortie de leurs deltas, à peine écartés de quelques mètres, les fleuves se seraient épanchés et, heureux d’avoir atteint leur but, auraient oublié leurs rancunes, mais il n’en était rien, et plutôt que de parler d’un océan, les fonds marins évoquaient deux lacs séparés par un mur intangible. Et de la même manière que les fleuves n’avaient pas de temps à perdre ou à accorder à la création de saules, de peupliers, de loutres ou de poissons, aucune partie de l’océan n’hébergeait de vie. Ni algues, ni mollusques, ni coquillages, ni oiseaux marins. Tout comme les collines sur le continent, les montagnes sous marines pensaient se souvenir d’un balbutiement autrefois, d’une vie primitive fragile, mais lorsqu’un des hémisphères aquatiques était devenu rouge, l’acide et le fer avaient détruit ses représentants ; lorsque l’autre moitié avait viré au noir, la boue et l’arsenic n’étaient pas restés sans action non plus.

Toutefois, un méandre du fleuve noir souffrait de cette situation. Bras mort depuis que le fleuve avait déplacé son lit, l’eau s’était muée en lac et avait acquis sa propre conscience, sa propre envie. Il prit conseil auprès des collines millénaires qui lui confirmèrent qu’une autre vie était possible pour eux tous, mais qu’il ne pouvait y arriver seul. Il allait avoir besoin de son frère honni. À plusieurs reprises, le lac quitta le creux qu’il s’était aménagé dans la terre, s’approchant du fleuve rouge pour initier un contact. Quel que soit l’endroit, quelle que soit la zone, les eaux rapides et ferriques charriaient leur haine visàvis de cette flaque qui osait les approcher et, à grands renforts d’insultes, la dissuadait de leur parler sous peine de se faire diluer. Le lac continua alors sa progression lente et sinueuse, ruisseau parallèle à son géniteur qui s’écoulait lentement vers la mer, entre les deux cours d’eau qu’il voulait unir. Il parcourut une longue distance, en retenant ses larmes devant la stérilité qui l’entourait. Les collines et les plaines, les déserts de sable et les étendues basaltiques ne manquaient pas de beauté, mais elle était monotone et inerte. L’eau pouvait changer cela, devait changer cela.

Quand le lac arriva enfin au bord de l’océan, le spectacle de cette infinité coupée en deux l’écœura et l’accabla quelques instants. Pouvaitil réellement, à lui seul, unir deux volumes si formidables ? Il fit alors la seule chose qui lui paraissait suffisamment folle pour produire un effet. Il se jeta dans le delta rouge et s’y désagrégea pour s’étendre le plus possible. Aussitôt, la douleur s’empara de son être, bien plus ardente que la caresse du soleil et de l’évaporation sur son être. Il sentit ses constituants lui échapper, l’eau rouge s’emparer de lui. Le fer qu’il charriait s’unissait à l’arsenic, l’acidité se neutralisait, les boues coulaient. L’eau devint limpide. En voyant cela, le fleuve noir incurva sa course pour se porter au secours de cette partie de luimême qui avait sombré dans la folie et amplifia le phénomène. Pour la première fois, les deux masses gigantesques se mélangeaient et les réactions chimiques se décuplaient à travers tout l’océan. Il ne resta bientôt plus que des traces infimes d’arsenic et de fer dans cette étendue bleue que quelques vagues agitaient. L’Algue primordiale poussait en son sein.

IV

Le choc résonna comme un coup de tonnerre audessus de la lande. Les deux faucons s’étaient percutés à pleine vitesse et en étaient morts. Deux éclairs de plumes lancés l’un contre l’autre. Les bréchets s’étaient brisés, perçant cœurs et organes, les serres s’étaient emmêlées et dilacérées, les becs avaient trouvé les chairs ennemies mais avaient été pulvérisés à leur tour.

Côte à côte, le Phœnix et l’Alcyon tombaient, corps disloqués, ailes molles. Ce n’était plus un oiseau de feu rougeoyant et un d’eau ténébreuse, mais deux pierres inanimées qui chutaient sans grâce, sans gloire, et qui s’écrasèrent au sol dans un même élan et un même fracas. Dans le cratère que chaque créature avait creusé, les oiseaux finissaient de succomber. De minces flammes rouges rongeaient le Phœnix. Les extrémités de ses rémiges étaient déjà en cendres, la pulpe sanglante de ses chairs se consumait à son tour. Tout près de là, l’Alcyon se dissolvait. Son corps sombre virait à un bleu marin puis nacré, tandis que l’écume de son être le désagrégeait entièrement, ne laissant de lui qu’un tas de cendres noires et une flaque spumeuse.

Les deux amas informes furent pourtant bientôt pris de légers soubresauts. Il s’agissait de tremblements discrets qui se répétaient à intervalles réguliers. Les cendres ne tardèrent pas à s’agglomérer et à virer du noir au rouge, tandis que les bulles d’écume fusionnaient et bleuis saient. Le phénomène gagna en force et des structures organiques émergèrent des amas infâmes. Une aile, un œil, une plume caudale, qui s’assemblèrent jusqu’à ce que les deux faucons soient nés de nouveau, dressés sur leurs pattes, comme si la mort ne s’était pas saisie d’eux. Du fond de leurs cratères respectifs, ils prirent leur envol et gagnèrent leur champ de bataille favori audessus des nuages. Ils n’avaient qu’une idée en tête, annihiler leur adversaire et survivre à la confrontation, pour empêcher la renaissance du vaincu en dispersant ses cendres ou son écume.

Les deux oiseaux louvoyèrent entre les masses cotonneuses de l’atmosphère, esquivèrent les assauts, lancèrent des contreattaques, se poursuivirent, et cet affrontement ne différait pas des milliers que s’étaient déjà livrés l’Alcyon et le Phœnix. Les deux créatures finirent par se percuter férocement, mais durant leur chute, alors que leurs ailes étaient désin tégrées, que leurs organes avaient éclaté, ils continuèrent la lutte à coups de serres et de becs. Ils ne résistèrent cependant pas au choc avec le sol et le feu du Phœnix s’empara du corps de son ennemi, tandis que l’écume de l’Alcyon corrompait la carcasse de son adversaire. Une pâte noire et visqueuse naquit au fond de leur cavité commune, et lorsque celleci se métamorphosa afin de s’en extirper avec force battements d’ailes maladroites, le Cygne noir chanta pour saluer le sacrifice de ses géniteurs.

V

Elle était la dernière étoile, une géante rouge à l’agonie dans un écrin de matière noire absolue. Elle vibrait doucement, repoussant cette entité qui l’entourait et l’oppressait de toutes parts.

— Tu vas t’éteindre, lui dit la matière, et bientôt, il ne restera que moi. Tes sœurs, je les ai dévorées, tes planètes, je les ai absorbées. Que vaisje devenir une fois que tu ne seras plus ?

— Il ne tient qu’à toi de t’arrêter dans ta sombre entreprise, répondit l’étoile.

— Tu sais bien que je ne peux pas. Je m’étends, je convertis, je deviens omniprésente. C’est plus fort que moi.

— Alors transformetoi. Tu es une chrysalide de ténèbres qui ne demande qu’à s’ouvrir. En toi ont convergé des infinités de vies, et de ces luttes qui t’ont opposée au feu rouge et blanc des étoiles, il doit naître quelque chose de nouveau. Recommençons cet univers.

Dans un dernier jaillissement d’énergie, l’étoile consuma ses ultimes forces et s’effondra sur ellemême. Elle se mua en un monstrueux trou noir, au sein duquel confluait l’ensemble de la matière existant dans l’espace.

Alors…

Alors le Peuple de l’Échiquier construisit de nouvelles cases pour étendre son royaume.

Alors la Plante se prit à rêver d’un corps d’Insecte pour voir le monde, pendant que l’Insecte songeait à prendre racine pour se reposer.

Alors la vie se répandit hors d’un Océan que deux fleuves nourrissaient.

Alors les Oiseaux élémentaires donnèrent naissance aux serpentaires et aux goélands, aux moineaux et aux hiboux, aux buses et aux condors.

Alors les Étoiles minuscules brillèrent d’un éclat unique souligné par la matière noire infinie.

Elle était là, portant son fardeau sur le dos devant lui, minuscule comme tous les êtres de son espèce, avançant d’un pas sûr et rapide, bille en tête vers son lieu de livraison, sans se douter une seule seconde que s’abattrait peutêtre sur l’invisible tracé qu’elle suivait, si résolument et si instinctivement, la semelle d’une chaussure pointure 43, écrabouillant ce faisant son corps carapacé et menu. Elle avançait cependant.

Et lui ? Il l’observait d’un œil tout à fait scrutateur. Et les fesses posées sur la cuvette des toilettes, le corps plié au niveau de l’abdomen, le buste et le regard tendus vers le sol, Pierre la regardait se mouvoir. Et probablement trouvaitil que cette fourmi se donnait bien de la peine pour parvenir à ses fins. Et qu’il n’aurait sûrement pas été capable d’en faire autant s’il avait été à sa place — je veux dire de son espèce —, voilà ce qu’il se disait.

Discrètement d’ailleurs, en se baissant davantage, il parvint à distinguer la nature de sa charge : c’était un ver luisant, un porteur de lanterne, un lampyre que le jour aveuglait, et dont les pattes, fort nombreuses, brassaient l’air frénétiquement. Dans sa position en effet, le coléoptère, dix fois plus gros que la fourmi, soulevé du sol puis bringuebalé à la vitesse de la lumière, semblait tout à fait embarrassé, et devait se remémorer tête en l’air — et avec une certaine nostalgie — les premières minutes d’engourdissement qui avaient précédé sa sieste soudain interrompue.

Ô douce sieste parmi les herbes hautes !

Ô sommeil éthéré parmi les herbes folles, caressé par une bise légère, salutaire au doux air de printemps !

Ainsi donc s’en venait l’hétéroclite attelage, inconscient de l’ampleur du danger, lorsque, polisson, Pierre tendit légèrement la jambe de sorte que son pied gauche oscillât et que l’ombre de sa chaussure, sur laquelle était affalé languide son pantalon, couvrît la fourmi besogneuse et son ver luisant, ombrageant d’un nuage oblong leur ciel.

Alors, comme si au plus profond de son être un signal avait soudain retenti, guidée par une urgence brutale, la fourmi opta pour un pas divagant ; se dirigeant d’abord vers la pile de magazines posée au sol, se précipitant ensuite vers les rouleaux de papier toilette, puis vers le vase imprimé de marguerites dans lequel se tenait debout un petit balai aspergé de macules pisseuses, et enfin, ne sachant plus que faire, prise d’un raptus anxieux, toujours avec son ver luisant sur le dos — qui commençait d’ailleurs à lui peser, et qui aurait pu éviter de bouger comme ça ! —, s’approcha plus avant au centre de l’ombre portée qui bientôt s’élargirait, s’épaissirait, et s’ effondrerait implacable sur eux, la semelle de Pierre émettant un petit bruit de gâteau sec ou de pain rassis écrasé, broyé, aussi instantanément poussiérisé qu’un popcorn sous la dent d’un mauvais cinéphile.

Son colis, fort marri de constater que ses gesticulations ne produisaient aucun résultat, accentuant même sa sensation de vertige, se mit à montrer au niveau de l’abdomen une lueur alternative jaunâtre — bioluminescence dont la fonction est ordinairement d’avertir la femelle de sa libidineuse disposition —, s’allumant puis s’éteignant comme un petit fanal sous la chaussure de Pierre, tandis que la fourmi traçait maintenant des formes concentriques sur le carrelage, sans doute obsédée par sa platitude ou par la rectitude des joints qui constituaient désormais pour elle autant de frontières infranchissables, semblant même buter sur chacun d’eux, avant de faire demitour, comme aveuglée par son propre instinct dans une ronde macabre, bientôt hors d’elle. Suicidaire à n’en pas douter.

Sauf que Pierre, pour l’occasion très puissant, fut ce jourlà d’une grande mansuétude. T’es géant, Pierre ! Car Pierre, en plus d’être végétarien, triait son verre, roulait à la vitesse imposée pour limiter les gaz à effet de serre, recevait la newsletter de Greenpeace, possédait deux panneaux solaires, une éolienne portative, six récupérateurs d’eau, jetait ses pelures de fruits et de légumes au compost, ne laissait jamais ses mégots par terre, prenait uniquement des douches, économisait le savon, le liquide vaisselle, le shampoing, l’aprèsshampoing, le dentifrice, la crème solaire, la mousse à raser, l’aprèsrasage, la crème antirides… bref, tout ce qui d’une manière ou d’une autre polluait la planète Terre.

Gaïa. La Terre nourricière. Pacha Mama. Le Grand Tout. Amen !

Alors écraser une fourmi, c’était hors de question !

Cependant la fourmi devait ignorer ces bonnes dispositions. Sinon comment expliquer ces furibonderies, cette valse de toupie folle, ce delirium, ce furiosus qui dans le fond n’avait aucun sens ? Hein ? Puisqu’on le sait maintenant, Pierre, en plus d’être écolo, était inoffensif.

C’est ce que Pierre se disait en tous les cas : plus inoffensif que moi, tu meurs ! Et c’est évidemment ce qu’il eût aimé que se dise cette fourmi. Toutes les fourmis d’ailleurs, toutes les lucioles aussi, enfin tous les insectes, tous les mammifères, tous les animaux. C’est ce qu’il se disait. Qu’il n’était pas un de ces dévoyeurs de biosphère, un de ces tueurs de biodiversité, un de ces massacreurs d’écosystème. Respectant plus que nul autre tous les êtres vivants. Les respectant tous infiniment. Et rejetant de façon catégorique ces paroles sacrées qu’il avait lues récemment dans la Genèse et auxquelles il attribuait naïvement l’origine du mal, enjoignant l’Homme à remplir la terre, à la soumettre, à dominer les poissons de la mer et les oiseaux de ciel, et tous les animaux, et toutes les herbes portant semences, et tous les arbres qui ont des fruits, et tout ce qui est animé de vie — énumération exhaustive, qui comprenait bien sûr les fourmis.

Certes, se diraton lucide, avec une chaussure grosse comme deux stades de foot audessus de la tête, on réfléchit différemment. On est moins spirituel. Et c’est une des raisons pour lesquelles Pierre, conscient des ordres de grandeur et des proportions qui régissent l’Univers, se garda bien d’écraser l’insecte qui, bientôt dégagé de l’étreinte que constituait l’ombre au sol, reprit son chemin vers la plinthe sous laquelle elle allait enfin pouvoir, après cette grosse frayeur, offrir en partage son ver à la four milière, nichée provisoirement dans une alvéole creusée dans le placoplâtre par une fuite d’eau sournoise perlant sous la bonde de la baignoire — cependant ne provenant pas de là mais d’un petit trou, à peine perceptible, dans le tuyau en cuivre filant derrière la vasque, et rejoignant la nourrice alimentant aussi les toilettes sur lesquelles Pierre était assis.

On se gardera bien à ce stade du récit — surtout parce qu’il est déjà trop tard — de signaler à Pierre qu’il aurait dû se souvenir de cette fuite qui, pareille à ces termites que l’on trouve dans les bois veineux les plus tendres, les plus appétissants, avait creusé une rigole dans les veines du mur sur une épaisseur de quelques millimètres, durablement et assez sévèrement pour fragiliser la cloison, soit verticalement six mètres de carreaux de plâtre qui, à chaque fois que l’on claque la porte ou que l’on tire trop brutalement la chasse, s’ébranlent un peu audessus de la tête de celui ou celle qui installe ses confortables fesses sur la cuvette des toilettes pour déposer son intestinal fardeau en même temps que de lire un magazine ou de regarder passer les fourmis.

T’en souvienstu, Pierre ? Non ! Sûrement pas !

Car c’est fort méthodiquement que Pierre, tout à fait soulagé, et tout à fait satisfait d’avoir épargné, aussi minuscules soientils, non pas un mais deux microscopiques êtres vivants, tira énergiquement la chasse. Si énergiquement que la cloison se mit à osciller, pire encore, dansa même à partir de sa base en même temps que se faisait entendre le bruit des cataractes au fond des sanitaires, se déhanchant d’avant en arrière ; d’abord lentement, très lentement, puis plus amplement, beaucoup plus amplement. De sorte que l’ensemble de la structure, et particulièrement le chaînage ceinturant la maison conçue en briques silicocalcaires composées de matières premières naturelles, mélange de sable, de chaux et de graviers moulés, pervibrés et séchés à deux cents degrés, commença à trembler, faisant du même coup faseyer la toiture végétalisée EDPM Firestone Rubbercover (pour une étanchéité durable au fil des ans), et que, concomitamment, la cheminée Vulcania émit depuis sa caldeira un petit rot de bioéthanol, expulsion stomacale qui ne se produisait jamais, ou qui, si elle se produisait, devait être l’occasion pour l’usager de téléphoner en urgence au fournisseur dont la fabrique se trouvait, comme la maison de Pierre, dans les Vosges, ce qui la distinguait de la concurrence faisant souder ses conduits en inox par de crédules jouvenceaux bangladeshis, tout en les étiquetant de façon éhontée « NF », publicité mensongère qui avait le don d’énerver passablement Pierre, le directeur général des ventes de chez Vulcania — pas celuilà, un autre Pierre —, provoquant chez lui des éruptions cutanées caractérisées par l’apparition à fleur de peau de papules rouges et boursouflées sous le col encravaté de sa chemise rose, dont il était très difficile de dire si elles provenaient d’un stress ou d’une hérédité, son père en ayant pour d’autres raisons souffert avant lui.

Mais reprenons.

Passée la première seconde de stupeur, Pierre — pas celui de chez Vulcania, l’autre —, toujours absorbé par son étude darwinienne, et pas tout à fait remis de ses réflexions métaphysiques, tenta d’esquisser un geste salvateur afin d’obvier à la chute du plafond qui désormais semblait former audessus de sa tête une ombre terrifiante grosse comme deux stades de foot. Geste illusoire qu’un puissant satellite occidental n’aurait eu aucun mal à immortaliser, et qui aurait à peu près donné ceci : sur le cliché, Pierre a le cul à l’air et le pantalon sur les mollets, sa face est traversée par une atroce grimace. De ses yeux torves fusent des stries qui cisaillent son cou et creusent son thorax, charriant toute la frayeur que sa bouche béante exsude en flots ininterrompus. Les chairs de son visage poupin sont tendues comme des peaux tannées, prêtes à se fendre, à se déchirer sous la pression de sa boîte crânienne. Ses petits bras velus s’agitent dans tous les sens comme pour retenir les deux tonnes de chaux, les trois de chanvre et les quatre de shingle qui lui tombent dessus. Ses pattes, figées dans la lumière réfractée du sol carrelé, tentent d’éviter la catastrophe, l’abominable catastrophe. Mais ses pieds plantés, enracinés par la peur, l’empêchent de sortir des toilettes tandis que le toit se rapproche irrémédiablement, tant et si bien qu’à un moment donné il ne reste plus qu’une centaine de nanomètres entre celuici et la tête de Pierre ciavant décrite. Ultime instant donc, que le satellite aurait été bien incapable de saisir puisque la poussière des décombres produisait alors un écran de fumée opaque duquel, depuis l’espace toujours, une fois les brouillards dissipés, on aurait pu apercevoir cette fois une petite lueur intermittente sortir. Lueur que l’on aurait pu confondre — de tout làhaut — avec une estafette du SAMU puisque émettant, à quelque chose près, le même signal lumineux. Sauf qu’au lieu de se rapprocher du lieu de la catastrophe comme l’auraient fait les secours, on l’aurait vu s’éloigner paisiblement vers l’extrémité d’un jardin — le jardin de Pierre peutêtre —, paraissant ignorer que ce dernier, fort mal récompensé, venait de se prendre sa maison sur la tête, après avoir épargné deux minuscules insectes dont la gratitude semblait désormais douteuse.

Ce que n’avaient pas calculé la fourmi et son coléoptère cependant, encore estomaqués d’avoir survécu à l’effondrement de la maison et à l’anarchique dispersion de toute la fourmilière — on sait comment ça se passe dans ces caslà, c’est la débandade, on court dans tous les sens, on se pousse, on se piétine, on se ratatine, on se génocide —, c’était l’extrême proximité d’une rue passante d’avec le jardin de Pierre.

Et c’est une fois parvenu au prix d’efforts incessants au niveau du passage clouté que le lumineux équipage fut saisi d’effroi en apercevant au dessus de lui la semelle déterminée d’une chaussure pointure 43, chaussure habitée par le pied puant d’un piéton exténué au visage érubescent couvert de petites pustules rosacées qui, au lieu de prendre sagement ses RTT, se dirigeait maintenant vers l’aéroport d’Épinal pour rejoindre à Orly le présidentdirecteur général de la société Vulcania afin d’embarquer à bord du vol ML 570 à destination de Chittagong où était organisée une réunion au sommet avec les responsables de l’usine Benglinox, leader mondial du conduit de cheminée biologique, tout en tempêtant à l’oreille de son cellulaire, et à destination de son épouse qu’il venait de quitter, ces quelques glossolalies que notre omniscient satellite aurait fort bien pu capter depuis la stratosphère, lui signifiant en substance qu’ils allaient voir ce qu’ils allaient voir, les gars de la concurrence, que ce n’était pas des façons commerciales jolies jolies, mais que lui, Pierre, il leur ferait manger sa cravate parlà où je pense, et que, de toute façon, cette histoire de conduit écologique et de cheminée verte n’était que sottises, sornettes, bêtises, balivernes, billevesées, étant entendu que l’inox était une matière intrinsèquement toxique, et l’éthanol un alcool hautement volatile, hautement inflammable, ajoutant même que tout ça, chérie, tu sais, c’est du marketing ! alors bon, tu vois ! des enfants bangladeshis ou des ouvriers vosgiens ! se rassérénant ensuite pour conclure sur un « minou, minou, je t’embrasse », s’interrompant pour maugréer à nouveau « quoi, je ne t’entends plus ! » alternant avec « rhoooo ! », et beuglant « ça coupe ! » comme s’il foulait déjà les trottoirs de Chittagong, puis se ressaisissant une fois la communication rétablie pour finir d’une voix aigre et mielleuse par un « embrasse bien les enfants pour moi ! ce ne sera pas long, tu sais ! on prendra des vacances après ! oui ! aux Maldives si tu veux ! je t’aime minou, minou ! » — alors qu’il eût suffi, au même moment, depuis la salle des commandes du Pentagone, de faire une légère mise au point à distance du diaphragme de l’obturateur qui occupait le basventre du satellite pour apercevoir très nettement, sur le macadam marbré qu’empruntait Pierre, une petite forme, une toute petite forme écrasée, atone, éteinte, morte, aussi infime, aussi ridicule que l’immense planète autour de laquelle Pierre et ses amis faisaient des affaires.