L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
Mis au point par l’ingénieur allemand Konrad…
Mis au point par l’ingénieur allemand Konrad Zuse en 1941, le calculateur Z3 comptait deux mille deux cents relais électromécaniques et pesait près d’une tonne. En 1944, les Colossus, premiers ordinateurs électroniques conçus au RoyaumeUni, mesuraient cinq mètres de long pour trois de large et deux et demi de haut. Aprèsguerre, l’ENIAC américain, supermachine censée résoudre tous les problèmes calculatoires, occupait une surface de 160 m² pour un poids estimé à trente tonnes. En 1948, le système britannique SmallScale Experimental Machine, surnommé « Baby », dépassait l’éléphant d’Asie en taille. N’utilisant plus le tube électronique jugé trop encombrant, l’IBM 650 pesait encore neuf cents kilos en 1954. Lancé dix ans plus tard, le plus petit modèle de la série 360 de chez IBM avait les dimensions d’une grande cuisinière. Tout cela, Nigel Wallace le savait sans doute, de même qu’Alexander Carsson avant lui, et tous deux seraient encore en vie s’ils ne s’étaient mis en quête de quelque chose de plus grand encore.
L’histoire des premiers ordinateurs avait passionné Nigel aussi loin qu’il s’en souvienne. Elle était à l’origine de sa profession : gérant d’un magasin d’informatique au 16, Hoyle Street, Warrington, Cheshire (GrandeBretagne). Au fil des ans, il s’était spécialisé dans le rachat de matériel ancien et la revente à des collectionneurs avertis. Il acquérait aux enchères des héritages sans successeurs découpés en lots, récupérant pour des sommes dérisoires des raretés que les néophytes auraient jetées au rebut. Nigel, qui allait sur ses trentesept ans, envisageait de s’agrandir en louant le local vide qui jouxtait son commerce. Dans l’arrièreboutique, il peaufinait les devis quand son portable sonna, le vendredi 11 mars 2010 à quinze heures précises.
Il s’agissait de son beaufrère, qu’il appréciait peu : il allait écourter la conversation quand celuici évoqua une « affaire » à saisir. À michemin entre le vigile et le concierge, il travaillait dans une société de location de gardemeubles à la sortie de la ville. Son emploi consistait en grande partie à ne rien faire, si ce n’est vérifier que les clients payaient le loyer à temps. C’était précisément parce qu’une location annuelle arrivée à échéance n’avait pas été renouvelée qu’il avait appelé un client la semaine précédente — et appris qu’il était mort. Dans un incendie accidentel, lui avait dit sa sœur au bout du fil. À la vue du contenu du gardemeuble, un invraisemblable bricàbrac de matériel informatique en pièces détachées, elle lui avait demandé comme une faveur de s’en débarrasser, n’ayant pas les moyens de louer une camionnette pour le faire ellemême. Le lendemain, Nigel se rendit sur place et, contre une somme que son beau frère jugea coquette, acheta l’ensemble des engins obsolètes et poussiéreux. Il lui prêta sa fourgonnette pour déplacer le tout ; au volant du van lors du troisième et dernier voyage nécessaire jusqu’à sa boutique, Nigel ne pouvait s’empêcher de sourire tant l’« affaire » qu’il venait de réaliser s’avérait rentable.
Les semaines suivantes furent marquées par l’établissement d’un inventaire long et fastidieux : les éléments étaient si disparates qu’il était difficile de s’y retrouver. Outre le vieux matériel d’état et d’intérêt variables, où figuraient quelques pépites qui rembourseraient aisément la somme dépensée, il y avait un ordinateur portable récent ainsi qu’un carton d’une vingtaine de livres de sciencefiction (Philip K. Dick, Richard Matheson et Ray Bradbury, entre autres). Il les parcourut un soir et remarqua, tout au fond du carton, un ouvrage plus petit que les autres, dix centimètres sur quinze environ. Il était couvert d’une belle reliure en cuir, sans titre. L’intérieur l’intrigua : deux cents feuillets en gros caractères d’imprimerie, dans une langue pour lui inconnue. Sa curiosité aiguisée l’amena à allumer l’ordinateur portable. Il ne contenait rien en dehors des programmes d’installation habituels ; au cas où, il téléchargea un logiciel de récupération des données et lança une recherche, pendant qu’il montait à l’étage se préparer un thé (son appartement était situé audessus du magasin). En redescendant quelques minutes plus tard sa tasse chaude à la main, il vit que la recherche d’éléments supprimés était terminée : deux résultats. Un fichier texte et un fichier image. Il ouvrit l’image en premier : c’était un document scanné, qui semblait fait de petits bouts de papier déchirés, soigneusement recomposé comme un puzzle. Une lettre dactylographiée en allemand, ou plus sûrement un document confidentiel, puisque bien des passages n’étaient qu’une énigmatique succession de « xxxxxx », comme si des informations avaient été oblitérées lors de leur retranscription. Perplexe, il remarqua en haut à droite le nombre « 1954 » et se demanda s’il s’agissait de l’année de rédaction. Il cliqua ensuite sur le fichier texte et lut d’une traite les cinq pages en langue anglaise qui le composaient.
« Si quelqu’un trouve ce fichier, qu’il réfléchisse bien avant de le lire, car il prendra connaissance d’évènements réels qui dépasseront de loin son imagination. Je m’appelle Alexander Carsson, né le 08/08/1983 à Bradford, Angleterre. J’écris ce texte le 17 décembre 2009 depuis chez moi, en pleine possession de mes moyens tant physiques que mentaux et sans subir aucune contrainte. Les propos qui vont suivre n’engagent que moi et ne peuvent être étayés que par le fichier image téléchargé sur cet ordinateur (il s’agit d’un document officiel authentique n’ayant subi aucune retouche). En l’état actuel des choses, je pense vain de révéler publiquement les informations que je détiens, cellesci comportant trop de zones d’ombre, et étant susceptibles d’éclabousser trop de monde, pour qu’aucun média de ce pays, soumis aux intérêts d’une oligarchie toute puissante, ne cherche à en évaluer objectivement la portée. Pour plus de clarté, je raconterai les choses dans l’ordre chronologique. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai éprouvé une fascination véritable pour les entités gigantesques. Ce furent d’abord les grands fauves, les monstres marins puis les dinosaures ; ensuite les constructions humaines, anciennes et récentes ; enfin les ordinateurs. Ceux des années 1940 et 1950 principalement, de première et de deuxième générations, quand des précurseurs rivalisaient d’intelligence pour créer des machines déme surées dont les capacités combinatoires inédites devaient rapprocher l’homme de Dieu. Adolescent, j’ai exercé nombre de petits boulots pour assouvir cette passion, me procurant maints ouvrages consacrés à ces colosses ; par la suite le plus gros de ma bourse d’étude a été consacré à l’achat de matériel informatique hors d’âge, des raretés que de pauvres abrutis me vendirent une bouchée de pain par pure ignorance, au point que très vite je ne sus plus où les stocker (si vous avez trouvé l’ordinateur dans mon gardemeuble, vous avez pu le constater par vousmême). C’est ce qui m’a amené, il y a cinq ans de ça, à fréquenter régulièrement un forum de passionnés des premiers temps de l’informatique hébergé sur un site allemand (j’ai la chance de parler assez bien cette langue, étant celle de ma mère). Je me suis rapidement rendu compte que la plupart de ces « spécialistes » n’étaient que de petits ânes qui voyaient ces trésors comme de simples curiosités. Je me prenais souvent le bec avec ces ignares et ne me rendais plus sur le site que pour guetter les rares interventions d’un dénommé « Jörmungand », véritable puits de science que tous haïssaient et respectaient à la fois. Il se mêlait toujours des conversations pour les conclure de manière définitive d’un ou deux messages laconiques, où il faisait étalage de connaissances ahurissantes. Une expression consacrée sur le forum fut bientôt « Demande à Jörmungand ! » quand quelqu’un posait une question d’apparence insoluble, l’ironie était que celuici ne répondait jamais aux demandes. Il intervenait quand bon lui semblait et pouvait ne rien publier pendant des semaines. Une nuit que je m’échinais à contrecarrer une brassée de crétins qui s’obstinaient à qualifier le grand Konrad Zuse de « sot », quelle ne fut pas ma surprise de recevoir un message privé de sa part ! Il me complimenta pour ma culture et me demanda ce que je savais à propos de Zuse. Par orgueil, je déversai mon savoir livresque : « Konrad Zuse, ingénieur allemand né en 1910 et mort en 1995, pionnier de l’informatique par ses travaux sur le calcul programmable, inventeur du premier langage de haut niveau baptisé Plankalkül, concepteur du Z3 pendant la guerre, premier calculateur électromécanique programmable binaire à virgule flottante, un des esprits les plus brillants du XXe siècle ». Il m’interrompit en me demandant si j’avais une adresse mail cryptée, ce qui était le cas : je la lui donnai et nous abandonnâmes le forum pour ne plus communiquer que par ce biais. Je vous passe la teneur de nos premiers échanges, sa méfiance et ses précautions infinies, la manière dont il testa mon sérieux et mes connaissances, dans la mesure où tout cela n’a pas d’intérêt ici : il me fallut plusieurs semaines pour que je gagne sa confiance, et qu’il consente à me dévoiler petit à petit les informations capitales que je vais résumer à présent. Il refusa de me donner son vrai nom ainsi que toute information biographique, se présentant sous le pseudonyme de « Gabriel ». Il m’indiqua avoir très bien connu Zuse : jeune diplômé en mathématiques, il avait été recruté aprèsguerre pour faire partie de son équipe de recherche. C’était en octobre 1950 : Zuse avait achevé son dernier calculateur, le Z4, et travaillait sur un prototype confidentiel, le Z5. Il bénéficiait de fonds confortables et d’un petit groupe d’ingénieurs et d’assistants motivés comme Gabriel. L’idée était de mettre au point le plus perfectionné des super calculateurs, capable de venir à bout de n’importe quel cryptage. Ce programme, qui devait rester secret, fut baptisé « Jörmungand » par Zuse, du nom du serpent des légendes scandinaves, si grand qu’il pouvait entourer le monde. Quatre années furent nécessaires pour mener à bien la première étape du projet. En 1954, le Z5 était au point : immense, bruyant, composé de multiples unités nécessitant chacune la force de plusieurs hommes pour être déplacées, il surpassait allégrement les technologies américaines et britanniques réunies. Gabriel et les autres apprirent par Zuse que la machine allait servir à un but précis : déchiffrer un code extrêmement long et retors. Gabriel décrivait l’endroit où étaient menés ces travaux comme un vaste hangar isolé et tranquille, dans un lieu tenu secret, à l’intérieur duquel un complexe système électronique avait été bâti autour du prototype Z5. Zuse était le seul maître à bord et les autres ingénieurs ne paraissaient pas eux mêmes savoir sur quoi ils travaillaient. Les recherches continuèrent de la sorte pendant des mois. Au milieu de l’année 1957, le programme Jörmungand fut enfin complété : la machine tout comme la clé de décryptage partielle étaient prêtes. Zuse introduisait des données dans la machine sous forme de rubans perforés en celluloïd, celleci produisant en retour, après des jours de calcul, d’autres données sous un aspect identique, des suites de chiffres qui paraissaient des dates. Les premières étaient lointaines, mais elles avançaient vite dans le temps, et il y eut bientôt des dates postérieures à l’année 1957. Dans les baraquements où logeaient les membres de l’équipe, les assistants plaisantaient en disant que le programme servait à prédire l’avenir. Et une expression naquit alors — qu’étrangement je connaissais déjà mais avec un sens bien différent —, lorsque l’un d’entre eux voulait savoir de quoi demain serait fait : « Demande à Jörmungand ! » D’après Gabriel, la phrase la plus juste jamais écrite par Nietzsche voulait que tout comme un régime alimentaire à base de riz conduise à la prise d’opiacées, la consommation excessive de pomme de terre poussait au schnaps : rien n’était plus vrai pour Zuse. Les journées de travail se prolongeaient jusque tard, et Gabriel et lui, les plus obstinés, se retrouvaient parfois seuls pour achever des calculs : il n’était pas rare en ce cas que Zuse pose deux gobelets sur la table de même qu’une eaudevie savamment distillée. L’ébriété l’égayait et le faisait sortir de sa réserve coutumière, si bien qu’il s’était laisser aller une fois à parler plus qu’il n’aurait dû. Il avait ri d’abord en disant que si les Américains avaient su ce dont il était capable, il aurait été le premier savant allemand exfiltré aux ÉtatsUnis, ce que Gabriel ne comprit pas (les détails de l’opération Paperclip, qui virent le Ministère de la Défense recruter des scientifiques du IIIe Reich dès la fin de la guerre pour accroître l’ascendant technologique américain, ne furent connus qu’en 1973). L’alcool aidant, il se vanta ensuite en évoquant ses commandi taires : le programme Jörmungand était piloté directement par le gouver nement, qui s’était emparé d’un livre extraordinaire, le plus ancien existant à la surface de la planète. Cet ouvrage, qu’il avait tenu entre ses mains, il l’appelait le « Livre des Morts Aléatoires » ; il cachait selon lui tous les secrets passés et futurs de ce monde, et avait été écrit par une civilisation inconnue des hommes. Le gouvernement souhaitait l’utiliser pour obtenir des prédictions économiques d’une grande précision, qui leur permettraient de contrôler les marchés mondiaux. Gabriel avait ri de ce qu’il pensait être une blague mais Zuse était très sérieux. Il avait rajouté que celui qui pourrait lire ce livre en entier deviendrait le plus puissant de tous les hommes ayant jamais vécu. Ce fut leur seule conversation sur le sujet. L’année 1958 fut marquée par la fin brutale du programme, arrêté sans explication. Zuse était abattu et Gabriel l’entendit marmonner le dernier jour : « Tout a été perdu. » On dispersa l’équipe avec l’interdiction formelle de révéler leurs activités des années précédentes ; Gabriel ne revit aucun de ses collègues. La suite est moins intéressante et ne témoigne que de son goût pour la théories du complot. Il me confia avoir la conviction que les services secrets américains leur avaient volé le livre en 1958, et que les dérives les plus notables du projet illégal MKULTRA mené par la CIA avaient pour but de le décrypter. Révélé au grand public en 1975, ce programme secret visait à la manipulation mentale de sujets nonconsentants, par l’injection massive de psychotropes, surtout de LSD. Après 1958, le projet fut axé sur les travaux du psychiatre Donald Ewen Cameron, qui en infligeant des sévices à des enfants croyait possible d’effacer puis de reprogrammer leurs cerveaux. Pour Gabriel, l’objectif de la CIA était évident ; « nettoyer » et transformer des esprits en « super calculateurs », des ordinateurs organiques dont le rôle serait de déchiffrer le livre à la manière du Z5. Le 11 décembre 1995, Gabriel reçut à son domicile une enveloppe à l’intérieur de laquelle se trouvait un petit livre à la reliure en cuir. Écrit en vieux norrois, langage des vikings, il réunissait un ensemble de textes poétiques scandinaves connu sous le nom d’Edda. Il pensa immédiatement à Zuse ; une semaine plus tard, il apprit que le vieil ingénieur venait de mourir. La coïncidence était trop énorme pour ne pas conforter son intuition : le livre appartenait à Zuse, qui le lui avait envoyé pour une bonne raison. Il se persuada que cette édition de l’Edda, au moyen d’un code ou d’une clé, pouvait être déchiffrée pour révéler tout ce que Zuse avait découvert au cours de ses recherches. Le choix d’un livre comme matériau n’était pas si incongru : c’était plus discret qu’une suite de signes sur des feuilles dactylographiées. Gabriel se souvenait aussi qu’à l’époque de leurs travaux Zuse était marié à une bibliothécaire férue de mythologie, et lui avait révélé que le choix du nom « Jörmungand » était en son honneur… Vu les moyens déployés par les services allemands et américains, Gabriel avait la certitude que le « Livre des Morts Aléatoires » renfermait les dates des grands évènements à venir, et que son décryptage devait être le saint Graal de toutes les agences de rensei gnement du globe. L’édition de l’Edda qu’il possédait était d’une valeur inouïe, puisqu’elle recelait le décryptage partiel réalisé dans les années 1950. En dépit de ses efforts, Gabriel n’arriva à aucun résultat seul. Il tenta une nouvelle approche avec l’avènement d’Internet : sous le pseudonyme de « Jörmungand », il parcourut les sites spécialisés à la recherche de personnes détenant des informations sur Zuse, les cryptages complexes ou le programme éponyme. Quand je lui fis remarquer que c’était peutêtre risqué pour lui de choisir un tel nom de profil, il me répéta une phrase dite par Zuse un jour (il ne se rappelait plus du contexte) : « Les secrets les mieux cachés reposent en pleine lumière. » Gabriel voyait en moi un regard neuf et voulait que je lui apporte mon aide. En février 2005, alors que nous communiquions depuis des mois, je reçus son dernier message. Un email banal, dans lequel il promettait de m’en envoyer un plus détaillé dans la soirée, que je ne reçus pas. Je repris ensuite ma vie universitaire, avant de m’offrir une année sabbatique. Elle touchait à sa fin quand je reçus un colis à mon nom à l’adresse de mes parents : il contenait, protégé au sein d’un épais cocon de papier journal, un petit livre à la reliure en cuir. Aucune lettre ne l’accompagnait. Les journaux étaient allemands et le livre en vieux norrois : l’Edda de Gabriel. Je ne sais pas comment il a fait pour me retrouver ; je n’ai jamais eu de ses nouvelles. Cela fait trois ans que j’ai mis mes études en suspens pour m’occuper exclusivement du décodage du livre. Une édition très particulière : certains poèmes sont tronqués, d’autres apparaissent plusieurs fois, des paragraphes spécifiques se répètent comme des litanies. En début d’année, je pensais tout arrêter quand un ami hacker me recontacta. Je lui avais demandé des mois plus tôt de chercher toutes les informations possibles sur le mot « Jörmungand » associé à l’informa tique, espérant retrouver trace de Gabriel. Ce qu’il avait déniché me sidéra. Pour s’amuser, il avait piraté le serveur d’une agence fédérale allemande qui depuis 2007 travaillait à la reconstitution par ordinateur des archives perdues de la Stasi (à l’automne 1989, des documents en nombre considérable avaient été détruits manuellement par leurs hommes, déchirés en petits morceaux dans la panique, avant d’être récupérés dans des centaines de sacs après l’effondrement de la RDA). L’un d’eux, daté du 11 mars 1954, mentionnait le programme Jörmungand. Il s’agit du fichier image se trouvant sur cet ordinateur : les informations importantes ont été supprimées mais le programme figure en toutes lettres, lié à un budget pour l’entretien d’un calculateur de type Z3. La preuve de l’existence du programme m’a donné la force de continuer : Gabriel était trop intelligent pour se tromper et trop désespéré pour mentir. Ces dernières semaines, j’ai fait une avancée décisive qui va me permettre de toucher au but. En ayant recours à des algorithmes successifs, j’ai isolé du texte quatre dates : « 15.03.44 », « 24.08.1572 », « 18.04.1906 » et « 20.06.2014 », soit les ides de mars en l’an 44 avant JésusChrist (assassinat de Jules César), le 24 août 1572 (massacre de la SaintBarthélemy), le 18 avril 1906 (grand tremblement de terre de San Francisco) et le 20 juin 2014, où un autre évènement tragique fatalement se produira. Je sais que des voitures me suivent dans mes moindres déplacements, et je suis sûr que mon appartement a été mis sur écoute. J’ai jeté mon téléphone portable pour empêcher qu’on me trace. Je sors peu. Ils me guettent et je ne peux faire confiance à personne. Je vais déposer cette nuit l’ordinateur et le livre au gardemeuble, par sécurité. Les résultats de mes recherches, je préfère les garder pour moi : s’ils venaient à tomber dans de mauvaises mains, les conséquences seraient terribles. Si j’ai le temps de mener à bien mon travail, l’affaire de quelques semaines tout au plus, les retombées seront spectaculaires et je pourrais tout dévoiler l’année prochaine ; si je ne peux terminer cette tâche, plus que probablement par un empêchement radical dont la cause serait d’une nature tout autre que la fatalité, je vous prie de reprendre à votre compte l’étude du livre, en faisant abstraction des menaces et des pressions que vous pourriez subir.
Le texte s’achevait ainsi. Nigel décolla les yeux de l’ordinateur en fronçant les sourcils ; quand il porta la tasse à ses lèvres, le thé était froid.
Après une courte nuit, son examen du petit livre relié s’étant prolongé assez tard, Nigel fit tourner son commerce sans y prêter plus attention que cela. Après tout, il ne savait rien de ce Carsson, qui pouvait tout aussi bien être un fameux mythomane. Les jours suivants néanmoins, certains passages du texte refirent surface dans son esprit, comme des corps mal lestés finissant inexorablement par s’arracher du fond. Il relut son témoignage, parcourut le livre incompréhensible, le soupesa, le détailla. Quelque chose dans cette histoire lui échappait.
Il profita du weekend, et d’un interminable barbecue chez sa sœur, pour discuter avec son beaufrère. Celuici ne savait rien du client, et n’était même pas sûr de l’avoir déjà vu. Nigel mentit en affirmant avoir écoulé à un bon prix plusieurs pièces (aucune n’était sortie de l’arrièresalle) et lui demanda son numéro de téléphone, pour voir si d’autres ne pourraient pas lui être vendues. Le mardi, un coup de fil trop long (et la promesse d’un autre barbecue) lui permit d’obtenir le numéro ; Nigel appela dans la foulée, résolu à en apprendre plus sur Carsson. Une voix féminine, jeune et lasse, décrocha. La sœur cadette d’Alexander ne comprenait pas la raison de son appel ; il dit avoir trouvé sur un ordinateur un texte écrit par son frère. Elle soupira. Le présenta comme brillant mais paranoïaque, dépressif aussi. Il ne travaillait plus et disait que des gens du gouvernement le suivaient. Il était mort seul, chez lui, fortement alcoolisé sans doute, endormi une cigarette allumée à la bouche, qui d’après les pompiers avait mis le feu à la couverture, au fauteuil puis à son corps. Elle lui recommanda de ne pas faire attention à ce qu’il avait pu lire : dans leur famille la folie était héréditaire, l’état de santé de leur mère, dont il était très proche, s’était dégradée depuis et elle avait dû revenir vivre chez elle pour s’en occuper (Carsson avait apparemment donné le numéro de téléphone de sa mère et non le sien sur le contrat de location). Nigel voulut parler à leur mère, ce qu’elle refusa. Elle lui demanda de ne plus appeler et raccrocha brutalement.
Cette nuitlà, la sonnerie de son portable réveilla Nigel en sursaut. Il décrocha hagard et ce qu’il entendit le fit frissonner : c’était une voix éraillée de femme, qui parlait anglais avec un fort accent germanique.
« Il n’est pas mort… pas mort, vous m’entendez ? Il n’est pas mort ! Pas comme ça ! Il ne fumait pas ! Jamais… Jamais… Mon fils détestait l’odeur de la cigarette… Il détestait ça ! Menteur ! Menteur ! C’est vous qui l’avez tué ! C’est vous ! C’est vous ! »
Il entendit une autre voix au loin puis la communication fut coupée.
La boutique resta fermée exceptionnellement pour inventaire le lendemain. Nigel profita de la matinée pour inscrire à son catalogue les pièces récemment acquises et les mettre en magasin. En début d’après midi, il reprit chaque élément évoqué dans le texte de Carsson, étudia minutieusement le petit livre relié et chercha sur Internet tous les renseignements relatifs à sa mort. Un article dans un journal local mentionnait l’incendie accidentel dans son appartement, dans la nuit du 17 au 18 décembre dernier — soit quelques heures à peine après l’écriture de son témoignage. Vers dixsept heures, assis dans l’arrièreboutique à faire compulsivement tourner les pages des romans de sciencefiction de Carsson, Nigel se prit à rire : dans le fond, il n’y avait rien à comprendre dans cette histoire. Ce n’étaient que les inventions fantasques d’un homme malade. Il effaça les deux fichiers et proposa l’ordinateur portable à la vente en vitrine, remit dans leur carton les vingtdeux livres, dont la mystérieuse édition de l’Edda, et alla en faire don à la bibliothèque de son quartier ; puis il rentra chez lui, fit un peu de rangement et passa la soirée devant un film d’espionnage.
Nigel eut toutes les peines du monde à trouver le sommeil. Il se réveilla en nage et vit en tournant la tête que son réveil indiquait en chiffres rouges 4h14. Sur le dos, il réfléchit confusément : à ses insomnies, au fait qu’il dormirait mieux s’il avait une petite amie, à ses parents mariés depuis trente ans, à l’obsolescence des ordinateurs et enfin à Konrad Zuse. C’est en se retournant pour dormir sur le côté droit que l’idée traversa son cerveau. Il comprit absolument tout, en agrégeant trois éléments anodins du texte : les petites dimensions du livre (dix centimètres sur quinze) — le métier de la femme de Zuse (bibliothécaire) — la phrase citée par Gabriel (« les secrets les mieux cachés reposent en pleine lumière »).
Il bondit hors du lit, mit son jean de la veille et ses baskets, prit ses clés et sortit de l’appartement. En descendant l’escalier, il réfléchit à la manière dont il allait s’y prendre pour récupérer le petit livre relié, certainement casser une vitre de la bibliothèque et chercher le carton quelque part dans la réserve. Le contenu du livre était un leurre, un stratagème de Zuse : c’était l’objet en luimême qui comptait. Ses dimensions particulières étaient parfaites pour dissimuler sous la reliure le plus compact des supports de stockage : la microfiche. Une simple feuille de plastique transparent de dix centimètres sur quinze, pouvant abriter plus de cent pages de texte miniaturisées, utilisée jadis en bibliothèque. Sa femme connaissait forcément ce support, et Zuse avait dû juger le procédé idéal pour camoufler ses découvertes du programme Jörmungand. S’il n’avait envoyé aucune indication à Gabriel, c’est parce qu’il n’y avait aucun code : tout était à l’intérieur du livre, littéralement.
Il sauta les dernières marches et ouvrit avec empressement la porte de l’immeuble : dès qu’il aurait récupéré le livre, il serait en mesure de connaître tous les secrets passés et futurs de ce monde.
Nigel Wallace n’arriva pas à la bibliothèque. Son corps fut découvert au petit matin, sur le trottoir devant sa boutique, le jeudi 15 avril 2010. Aucun témoin. L’autopsie conclut à un arrêt cardiaque. Huit mois plus tard, une étudiante en stage à la bibliothèque sur Hoyle Street s’acquitta du catalogage des dons faits à l’établissement par les riverains. Elle commença par s’intéresser à un carton contenant des livres de sciencefiction (Philip K. Dick, Richard Matheson, Ray Bradbury, entre autres). À l’intérieur il n’y avait que vingtetun livres, alors que la fiche hâtivement réalisée lors de leur entrée en mentionnait vingtdeux.
Le petit livre à la reliure en cuir ne fut jamais retrouvé.
La citation partielle de Nietzsche évoquée p.21 figure dans Le gai savoir (Livre troisième, 145, Danger des végétariens).
L’ouvrage mentionné sous le nom de « Livre des Morts Aléatoires » apparaît sous celui de « Livre de la Mort et du Hasard » dans le texte
intitulé L’homme de Somerton publié dans L’Ampoule n°2 (p.3646).