L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
Cette nouvelle, sur le thème général du…
Cette nouvelle, sur le thème général du numéro, a été écrite sur le principe du roundrobin, plusieurs auteurs en rédigeant une partie chacun à leur tour (le titre est le résultat d’un tirage au sort entre les mots proposés par les auteurs).
1 (par Cécile Benoist)
— Ma pauvre Mika, tu es complètement cinglée…
— Ne prends pas tes grands airs. C’est largement suffisant pour un couple urbain comme nous !
Le seuil de tolérance d’Hugo venait d’être atteint. Il avait supporté les verrines à tous les repas, les duos de sushis en guise de festin, les fringues minimalistes, le port des tongs obligatoire, les savons miniatures et les crèmeséchantillons, les meubles de poupée, la voiture pot de yaourt, la multiplication volontaire des minijobs et autres joyeusetés du même ordre. Mais la vente du duplex pour récupérer un studio de 15 m2 avait eu raison de sa patience et de ses capacités d’empathie.
La lubie de Mika s’était manifestée progressivement. Dans un comportement globalement ordinaire, une fantaisie épisodique passe inaperçue. Mais sa compagne avait entassé les excentricités. Elle justifiait son obsession du riquiqui par une théorie savante de la frugalité, sans percevoir les incohérences inhérentes à son raisonnement au regard de son comportement.
Hugo était plutôt large d’esprit. Seulement, à force de s’ouvrir, on s’oublie et on rencontre le vide sidéral. Le jeune homme s’était enamouré de Mika plusieurs mois auparavant. L’amourette avait pris de l’ampleur peu à peu et s’était transformée en histoire conventionnelle mais agréable.
Pour fêter leurs fiançailles, ils étaient partis en voyage aux États Unis. Mika avait été profondément bouleversée par la démesure de l’univers quotidien des Américains. Voitures monstrueuses, immeubles à la cime invisible, portions gargantuesques de la nourriture ingurgitée, état d’esprit déraisonnablement fantasque : tout lui paraissait surdimensionné. Maintenant que Hugo y repense, c’est à partir de leur retour que Mika a commencé à dérailler.
Et puis, il y a eu aussi la rencontre avec cette femme gigantesque. Mika est toujours restée très évasive à ce sujet. Pour ne pas dire mys térieuse.
2 (par Marc Laumonier)
Hugo était broyé. Quinze jours qu’ils venaient de quitter le duplex pour ce studio exigu, Mika avait exigé de vendre maints objets, bibelots, meubles et livres. Hugo avait cependant pu sauver plusieurs centaines d’ouvrages, mais ils étaient reclus au garage, dans des malles. Terminées les flâneries littéraires et les hésitations devant les bibliothèques. Cette « étrange expérience de la lecture », comme disait le poète, il avait cherché en vain à la faire partager à sa compagne ; mais elle s’énervait : « Le livre, c’est assis ou couché, alors que c’est debout qu’il faut être. La lecture ! Une activité inutile !» « On s’y perd, alors qu’il faut se retrouver », rajoutaitelle encore. « Du temps perdu, de la créativité en moins ! »
Hugo était tombé dans une sorte de torpeur béate, il n’attendait plus rien et réfléchissait soit à sa propre mort, soit aux façons qu’il pouvait avoir de faire disparaître Mika sans éveiller les soupçons policiers. Ce qui était sûr, c’est que la situation était en train de devenir intenable.
Ce dimanche matin, l’attitude de sa compagne avait changé : très enjouée, elle sifflotait, souriait et semblait survoltée. Ils n’avaient pas fait l’amour une seule fois depuis leur déménagement, mais là Hugo sentait quelque chose de différent : elle avait pris une douche plus longue qu’habituellement, s’était parfumée davantage — des relents de lilas : « En passant », une fragrance démesurément chère qu’il lui avait achetée au début de leur liaison pour tenter de l’impressionner.
Mika se pomponnait pour lui ! Quelle surprise avaitelle préparée ? Et quelle joie (toute masculine !) lorsque par hasard il la vit s’habiller dans l’entrebâillement de la porte de leur chambre… Elle était en train d’enfiler des bas noirs, avait mis un portejarretelles et choisissait la couleur de ses sousvêtements. Hugo fut en instance d’érection immédiate. Elle sortit vivement, à ses hanches une petite jupe verte assez courte, se chaussa de ballerines bicolores rouges et noires et disparut vers la cuisine en chantonnant et boutonnant un corsage liedevin.
On sonna. Mika se précipita pour ouvrir. Alors Hugo la vit entrer : une silhouette arachnoïde de deux mètres vingt de hauteur, des épaules de basketteuse (ce qu’elle était), deux énormes valises qu’elle traînait et une tête comme si elle venait d’enterrer père et mère.
« Enfin ! Olga, tu es là » dit Mika.
La Géante entra avec difficulté.
3 (par Wladimir Lentzy)
Hugo se sentit étrangement serein sous cette Géante, qui était obligée de se plier pour tenir dans l’entrée. Elle n’avait rien d’arachnoïde, c’était la lumière crue du couloir qui l’avait grossièrement découpée ainsi. Elle le surplombait sans rien dire, tel un immense parapluie de chair qui semblait capable de le protéger de tous les déluges que ce monde pouvait produire. Il recula lentement, presque à regret de quitter cet abri, pour la laisser entrer dans leur salonchambre à couchersalle à manger. Mika le dépassa en le frôlant, dégageant cette fragrance qui lui faisait penser au vert des feuilles au début du printemps, et alla se blottir affectueusement contre le large torse de la Géante.
Hugo se sentit seul. Il aurait voulu lui aussi la serrer dans ses bras, écraser son visage contre sa cage thoracique, sentir le poids des énormes seins sur la haut de son crâne, mais un accès de timidité l’en empêcha ; et il avait peur de rompre l’incroyable tableau qui se dessinait sous ses yeux.
La main de la Géante, un battoir qu’il aurait eu du mal à soulever, s’était posée sur la tête de Mika et caressait ses longs cheveux châtains. La silhouette de Mika, comme une petite ombre, se découpait en formant une immense serrure dans le poitrail de la Géante. Son regard, lointain et sage, perché sur son visage monolithique, lui rappelait les statues de l’île de Pâques. Sa carrure, ses épaules, ses cuisses n’étaient pas disgracieuses et paraissaient pouvoir se mouvoir avec légèreté. Elle arrivait même à agrandir la pièce dans laquelle ils se trouvaient, comme si l’appartement avait décidé de lui faire de la place, comme si les meubles qu’il leur restait perdaient consistance face à elle.
La Géante dégagea délicatement Mika de sa poitrine et lui montra une des deux valises posées sur le sol. Mika se mit à sourire comme il ne l’avait jamais vu. Un sourire sans limite, plein de confiance et de gratitude. Mika se baissa pour ouvrir la valise désignée, et il découvrit en même temps qu’elle ce qu’elle abritait.
La première pensée d’Hugo fut : « l’intérieur d’une cage thora cique ». Voilà à quoi cela ressemblait : des fils, bleus, rouges, translucides, par myriades, tels des veines ; des poches remplies de liquides ; il ne manquait que le cœur. Mika tourna son visage illuminé vers la Géante, lui dit « merci » puis s’installa en position fœtale dans la valise que la Géante referma avec douceur.
Elle regarda Hugo pour la première fois et lui désigna la deuxième valise.
4 (par Xavier Bonnin)
Hugo pencha sa tête audessus de la seconde valise et releva les sourcils. L’intérieur était vide et ne présentait à première vue rien de remarquable : une doublure en tissu moiré, deux sangles, quatre fermetures Éclair dont l’une bordait le contour du pan interne.
Avant même qu’il eût pris le temps de réagir, la Géante avait refermé le couvercle audessus de sa tête.
Malgré son manque de souplesse, Hugo s’était plié avec aisance. Naturellement, ses jambes et ses bras avaient épousé les espaces vides : paumes et poignets relevés autour du crâne, nuque relâchée, haut du front posé contre ses genoux, il ressemblait à un plongeur, corps en révolution autour d’un axe imaginaire, sur le point d’étendre ses membres et de se déployer à travers l’espace.
Dès qu’il fut installé, il se sentit soulevé de part et d’autre par des transporteurs invisibles et silencieux. Leurs gestes étaient précis, comme inéluctables : aucune secousse ne vint heurter les parois de la valise, ni en traversant le couloir, ni même en franchissant le seuil de l’immeuble.
Il entendit un coffre s’ouvrir puis se refermer. Enfin, après quelques minutes d’attente, la voiture démarra.
La trajectoire qu’il tâchait de visualiser dans son esprit semblait l’éloigner de son existence passée. Étrangement, ses souvenirs semblaient disparaître au fur et à mesure dans une masse d’images diffuses. Le fil de sa mémoire devenait de plus en plus ténu. Hugo en était à ses réflexions lorsqu’un terrible choc heurta le véhicule : ce dernier effectua quelques tonneaux, puis le coffre s’ouvrit et le bagage glissa, projeté dans le vide.
Après une durée qui sembla se prolonger audelà de celle prévue par les lois de la pesanteur, elle percuta le sol avec fracas.
Un terrible silence s’ensuivit.
La valise était restée miraculeusement intacte : seul le système de fermeture avait cédé sous le choc.
Hugo, recroquevillé sur luimême, sentit passer sur son visage un rayon de lumière, filtrant à travers la serrure brisée. Il poussa le couvercle, déroulant chacune de ses vertèbres afin de se redresser.
Le soleil à son zénith l’éblouissait.
L’astre lui paraissait étonnamment plus proche, à moins que ce ne fût une impression produite par la violence du choc.
Ses membres engourdis se réchauffèrent lentement.
Quand peu à peu il recouvrit sa vision, altérée par ce long passage dans l’obscurité, il balaya l’espace du regard et baissa la tête vers le sol. Ce qu’il vit manqua de le faire chuter à nouveau.
5 (par Céline Mayeur)
Ce fut comme un vertige, puis vinrent la nausée et les douleurs osseuses. C’était infernal. Il se figurait que la Géante lui avait broyé les tibias, les fémurs, les humérus, les radius, les cubitus, le rachis, les vertèbres et le crâne.
Olga et Mika ne s’inséraient point dans le décor qui se déroulait à ses pieds. Des girafes se faisaient caresser le haut de la tête par des personnes aussi titanesques que lui.
Pas de doute, il avait mystérieusement grandi dans ce monde démesurément vaste, comme un poisson rouge triple de volume quand on le transvase du bocal au bassin.
Il eut un geste de recul. Non, il ne rêvait pas. Il avait basculé dans une autre dimension. Cette Olga devait être magicienne. Il avait eu tort de ne pas croire au paranormal et voilà que cette réalité détonante venait éclater sous ses yeux.
Il était pétrifié, aveuglé par tant de lumière, brûlé par un soleil qui s’était dangereusement rapproché de lui.
Il se frottait les yeux pour chasser ses larmes. Il était tellement grand qu’il percevait la mer, la forêt, les collines et les plaines à perte de vue. Bizarrement, animaux et plantes n’avaient pas tous grandi avec lui. Des chats étaient de même gabarit que des panthères. Des mûriers géants s’enchevêtraient aux bambous. Les fruits poussaient sans se conformer aux saisons. La neige jonchait çà et là le sol constellé de boutons d’or dans une chaleur étouffante.
Il s’assit sur le dos d’un éléphant pour réfléchir à son sort. Une partie de luimême se réjouissait d’être restée cartésienne durant toutes ces années, ce qui lui valut du réconfort et de superficielles satisfactions, mais une autre, bien plus profonde, lui susurrait d’angoissantes prédilections.
En se baissant, il découvrit qu’il était devenu femme. Une opulente poitrine dardait sur son torse, et sur ses épaules tombaient en cascade de longues boucles blondes. Plus bas, entre ses cuisses, c’était lisse et plat…
Il traîna ses longues jambes jusqu’à la mer et contempla le reflet d’Olga sur la surface froissée par les vagues. Il reconnaissait ses yeux d’émeraude fardés de mauve, ses cils étoffés par du mascara noir, ses sourcils clairs et sa bouche pulpeuse rose bonbon.
Il était elle ! Qu’estce que cette ogresse lui avait fait ? Qu’étaitil advenu de son propre corps ?
6 (par Philippe Choffat)
Hugo se pencha en avant, s’inclina, comme pour vérifier l’impossible, l’inadmissible image que lui renvoyait le miroir des vagues. Il sentit une présence derrière lui, se tourna instinctivement, déjà déséquilibré. Il se vit, lui, Hugo, approcher les mains en avant pour le pousser. Il cria : « Pauvre fou, je suis toi ! » en même temps qu’il chutait. L’eau froide se referma sur lui et son cri devint mat.
L’endroit était profond, abyssal.
Malgré tous ses efforts, il se mit à descendre irrémédiablement. Il ne put retenir son souffle bien longtemps. Il ferma les yeux et s’apprêta à laisser l’eau envahir ses poumons.
À sa grande surprise, elle lui permit de respirer !
Il pensa : « Olga a des branchies, je n’ai pas tout perdu dans l’affaire. » Il rouvrit les yeux, regarda autour de lui et vit, flottant dans l’obscurité, une maison de poupées dégageant une étrange lueur. Il parvint à l’attraper, l’approcha de ses yeux. Un minuscule hippocampe entra par une fenêtre. Il sentit son esprit se détacher et le suivre, passer par la fenêtre puis descendre comme lentement précipité depuis les cintres d’un vaste théâtre lumineux. La salle était comble, tous les regards rivés vers lui. Le public était absolument silencieux. Il atterrit sur la scène, les jupons et les robes d’Olga flottant comme les voiles d’une immense méduse. Soudain, au balcon, une spectatrice se leva, tendit l’index en sa direction. Il reconnut sa silhouette, voulut crier « Mika, c’est moi ! » — mais son cri se mua en chant malsain de corne de brume naufrageuse.
L’index toujours pointé, Mika, prenant le public à témoin, s’écria d’une voix stridente :
— C’est un imposteur !
Le public reprit en chœur, d’une voix profonde dont l’intensité s’accrut à chaque reprise :
— Imposteur... Imposteur... Imposteur ! IMPOSTEUR ! IMPOS TEUR !
Il sentit la scène vibrer sous ses pieds, tanguer, rouler comme le pont d’un navire entrant dans la tempête.
Mika leva la main pour obtenir le silence. Elle dit d’une voix forte :
— Pour l’imposteur : le requin !
Le public reprit :
— Le requin... le requin... le requin ! LE REQUIN ! LE REQUIN !
La lumière dans laquelle baignait le théâtre s’éteignit, en même temps que la litanie du public.
La rampe s’alluma dans un flash aveuglant, illuminant la scène.
Scène sur laquelle il n’était plus seul.
7 (par Audrey Tison)
Elle s’était transformée en une arène subaquatique, et il portait maintenant une tenue de gladiateur qui semblait faite de la même matière que la carapace des écrevisses — elle en avait d’ailleurs la couleur (avant cuisson). À sa droite, Hugo entendit des grincements d’engrenages et de poulies : il tourna la tête et vit une lourde grille de métal sombre se soulever lentement.
Un requintaureau d’au moins deux mètres cinquante de long entra dans l’arène ; les hurlements de la foule laissèrent place à un silence de mort. Dans la barrera se tenait, telle une reine, Mika : mifemme, mipoisson, elle était splendide, portant un diadème de corail et de perles fines, les mains semblables à des araignées de mer. Il émanait d’elle une aura indéfinissable, étrangement malfaisante.
Le requintaureau tournait de manière inquiétante autour d’Hugo. Il paraissait attendre les directives de son « coach » : une vieille tortue de mer malingre coiffée d’un bonnet rouge avec un chronomètre autour du cou. Une pieuvre jaune s’approcha avec dignité d’Hugo : elle lui tendit un coussin sur lequel reposaient l’épée et le bouclier qu’elle avait forgés de ses propres tentacules. Hugo se décomposait intérieurement : comment allait il vaincre un requin avec des armes fabriquées à partir de coquilles de bernardl’hermite ? Il s’était déjà fait casser la figure plusieurs fois à l’école quand il était petit et restait toujours paralysé dans ce type de situation. Toute son âme lui disait de fuir mais il restait planté devant la pieuvre, le regard vide, comme hébété.
Le mollusque toussa sèchement et indiqua à Hugo d’un signe de tête qu’il était temps pour lui de s’équiper. Les mains tremblantes, il se saisit des armes et la pieuvre disparut dans un nuage d’encre noire — assurément, elle était indignée par son attitude. Le nuage noir dissipé, Hugo vit la tortue communiquer avec son poulain (le requin, donc), gesticulant d’une manière déterminée pendant que le prédateur l’écoutait attentivement en opinant du museau.
On sonna le gong sousmarin : les vibrations aquatiques se firent ressentir jusqu’aux belligérants et la tortue se tourna vers Mika. D’un ton solennel, la reine se leva et prononça cette terrible phrase : « Le combat peut commencer. Que le meilleur gagne ! »
8 (par Cyril Calvo)
« À mort ! »
Hugo se réveilla en sursaut. Un bruit strident brisait ses tympans. Les yeux complètement embués et la tête prise comme dans un étau, il se leva avec grande difficulté. Son corps était littéralement moulé au canapé en cuir du salon. Une fumée épaisse inondait la pièce et la plongeait dans une sorte d’obscurité lugubre.
Il se dirigea machinalement vers la télévision. Elle diffusait un film de gladiateurs et le son qui s’en échappait résonnait comme des coups de marteau à ses tempes. Il la renversa, en utilisant tout le poids de son corps tellement ses facultés étaient amoindries.
Comment pouvaitil être de retour dans son appartement ?
Il jeta un coup d’œil furtif autour de lui. Le salon était sens dessus dessous. Les meubles avaient été basculés, les tableaux qui ornaient les murs lacérés, des dizaines de livres jonchaient le sol et de multiples fils colorés pendaient du plafond. Un élément plus important occupait son esprit : ce bruit insoutenable qui pressait son cerveau. Il provenait de la minuscule salle de bain que Mika avait décoré quelques jours auparavant avec d’innombrables flacons de parfum miniatures et toutes sortes de savons ridicules chinés dans des brocantes. Cette nouvelle lubie l’avait mis hors de lui. Tout était confus dans sa tête — le passé, le présent, les valises, la Géante, le parfum de lilas, l’arène… il devait s’occuper en priorité de ce bruit atroce qui l’empêchait de réfléchir et d’avoir les idées claires.
Il se dirigea pareil à un zombie vers la salle d’eau, désencombra le seuil de la porte à l’aide de ses pieds puis l’entrouvrit à grandpeine. Ce simple geste lui coûta une énergie folle. Hugo était vidé par son voyage… enfin… avaitil réellement voyagé ?
Une sensation glaciale le saisit tout à coup. Ses pieds nus pataugeaient dans une eau fraîche et sombre. Elle coulait de la baignoire qui débordait. Hugo releva la tête et retint son souffle quelques secondes. Un sentiment angoissant traversa son esprit et le fit frissonner jusqu’au plus profond de son être. Le corps de Mika flottait dans l’eau rougeâtre. Les lèvres bleues et les yeux injectés de sang, elle regardait fixement Hugo saisi d’épouvante. De la main droite, elle tenait entre ses doigts maculés de sang un téléphone qui laissait échapper un son strident…
9 (par Olivier Hobé)
Hugo a une seconde d’hésitation et c’est déjà de cette seconde dont dépend la chute et l’ensevelissement de tout un peuple qui un mot ne pipe, et encore avec aise et décontraction. Toute relative seconde que le temps a laissé s’échapper. La baignoire à vider. Simple. La bonde à retirer. Plus de Mika.
Il prend le téléphone, c’est la tonalité. Puis les choses fuient dans la canalisation. C’est un peu le sentiment qui se vide avec son tonitruant glouglou final ; on n’a pas fait mieux depuis le début.
Les araignées vivent rarement en groupe, les rouges, oui. Cellesci exercent dans la communauté de vues. Celleslà ne sont pas de ce calibre, la solitude leur est imposée par leur nature. Quand l’une d’elles s’efface, c’est un silence en moins. On ne fait pas de polyphonies avec ça, mais sa toile et on planque sous la feuille.
Tout ce qu’Hugo se dit à cet instant n’est absolument pas évoqué dans la biographie d’Olga Wilhan. Une basketteuse américaine des années 70. Elle n’est d’aucune catégorie, monstrueuse sous le panier. Dire qu'elle perdure encore sous un trottoir à Keroman, rue des FusiliersMarins, un no man’s land coincé entre la marée d’avant et la marée d’après, c’est moche. Regrettable. Mais c’est là que les casiers se font, c’est là que la vie se fait peur, peutil alors se dire, pris des tremblements dont ne sont plus ignorées les causes.
L’auteur de cette biographie ? Un certain Patrick Quemener, joueur polyvalent aux filets des rues des docks, fauxbourgeois toujours prêt à s’encanailler pour de vrai, poseur de houles et donc, biographe.
Il rencontre Olga dans un bar devant la gare de Lanester. La star de la baballe orange n’est plus que l’ombre d’un shoot à trois points. Il cherche du thé, il faut faire vite. Un jeune musulman engage une conversation sur un prophète tandis que son pote est chargé de ramener le thé de la rizière toute proche. La palabre s’éternise, ce qui est souvent le cas quand il s’agit d’échanger des suppositions.
10 (par Édouard.k.Dive)
— Nom de Dieu !
Carlos Lomès se renversa dans son fauteuil et tira une bouffée de sa clope électronique. Il venait de terminer les dix premiers feuillets. C’était écrit à la manière d’un cadavre exquis. C’était pas mal du tout. Ça sentait l’exercice de style mais il y avait une montée en puissance intéressante, assez du moins pour qu’il se sente obligé d’en lire un peu plus. Comme tous les éditeurs, il détestait qu’on lui force la main et cette femme l’avait fichu en rogne. Une femme assez jeune, plutôt bien roulée, avec de longs cheveux châtains. Elle avait d’abord fait le forcing auprès d’Olga — en évoquant le prénom de sa secrétaire, il ne put s’empêcher de sourire de la coïncidence —, laquelle avait suivi rigoureusement la procédure.
— Laissezmoi votre manuscrit. Monsieur Lomès le lira au plus tôt et vous recontactera si besoin.
Mais la femme voulait remettre le manuscrit à l’éditeur en personne. Un roman que son mari avait écrit juste avant de se suicider.
Olga avait fini par céder. Elle n’était pas insensible au charme féminin. Non plus que l’éditeur qui avait promis à la jeune femme d’y jeter un coup d’œil. À contrecœur. Mais maintenant, il voulait la suite.
— Nom de Dieu, qu’estce que ça veut dire ?
Il feuilletait la suite. Les pages étaient blanches. Toutes.
Il appela sa secrétaire.
— Olga !
— Monsieur ?
— Ditesmoi Olga, pouvezvous me donner les coordonnées de la jeune femme de ce matin.
— Je suis désolée, elle n’a laissé que son nom.
Il soupira.
— Bon, donnezlemoi quand même. Je vais essayer de la retrouver.
— Elle s’appelle Mika Péquignot.
Un signal se déclencha dans un coin du cerveau de Lomès. Comme un avertissement. Quelque chose qu’il fit taire. Il insista.
— Ditesmoi ma petite, vous n’auriez pas le nom du mari par hasard ?
— Si Monsieur.
Elle avait pris un air pincé.
— Il s’appelle Hugo Péquignot...
L’éditeur encaissa le coup.
— Merci ma petite Olga.
Il comprit trop tard son erreur quand il vit l’immense corps de la secrétaire se déplier devant lui. Ses mains comme des battoirs l’avaient saisi au col et le soulevaient de terre. Elle serra. Le visage de Lomès s’empourpra puis vira au bleu. Juste avant de perdre connaissance, une pensée lui traversa l’esprit. Un regret. Celui de n’avoir jamais écrit ce roman dont il avait toujours rêvé. Il avait maintenant le titre « Cadavre exquis », et la première phrase :
« Olga détestait quand son patron l’appelait « ma petite ». Sa taille de basketteuse lui donnait des complexes. »
Vous avez terminé L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
Juin 2014