L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
Elle lui arrive à la taille.
Brume.
Brume blanche, tiède.
Elle lui arrive à la taille.
Elle est immobile jusqu’à l’horizon.
Le ciel. Il est blanc et immobile lui aussi. Ce n’est pas le même blanc que celui de la brume.
Il n’y a rien d’autre. Que la brume et le ciel, blancs, immobiles, illimités.
Il les regarde un moment : pas de changement. Une impatience le prend, il agite les bras, saute, court, souffle de toutes ses forces, s’arrête brusquement, observe très attentivement : la brume bouge ! C’est imper ceptible, cela ne dure pas. Avec plus d’énergie, il recommence, agite les bras et saute et court et souffle, s’arrête : elle bouge encore, elle bouge vraiment, partout elle s’éveille, ondule doucement.
Dans le ciel, malgré d’autres tentatives, aucun mouvement.
Il aperçoit le Château. Sa silhouette effilée, à peine visible d’abord, se précise, s’affermit. Il est d’un blanc éblouissant. Il est posé sur un nuage de brume.
Mû par une nouvelle impatience, il court vers lui. Des ailes de brume s’envolent sur son passage, se perdent très loin dans le ciel. Le Château et le nuage bondissent au rythme de sa course, mais pendant très longtemps ils ne se rapprochent pas. Puis ils grandissent enfin, finissent par occuper l’espace entier. Du nuage émerge un escalier aux larges méandres.
Des vagues paresseuses s’écoulent sur les nombreuses marches. Tout au bout, les murailles, énormes, et dedans, des yeux sombres, menaçants, qui le guettent. Il recule précipitamment, les pics des toits tourbillonnent et déchirent la nudité du ciel, il tourbillonne avec eux, recule, tombe.
Aussitôt le vertige dissipé, il se relève, leur jette des regards furtifs, puis de plus en plus longs, de plus en plus assurés. Il réussit bientôt à suivre le tournoiement sans perdre l’équilibre.
Les yeux paraissent moins en colère. Ils sont différents des siens : ils sont fixes, et ont la forme de doigts tendus vers le ciel. S’il monte très lentement, ils ne le remarqueront pas.
Les marches font de petits murs qu’il doit escalader. À plusieurs reprises, il s’assoit, laissant pendre ses jambes qu’il balance, ferme les poings pour retenir de la brume mais elle s’échappe en minces ruisseaux.
Il atteint l’esplanade. L’entrée voûtée donne sur une cour, dont les dalles dessinent des courbes vers la plus haute tour, au fond. Les murailles ont des yeux comme à l’extérieur, mais ils ont cessé de l’épier et de le menacer.
Il franchit l’entrée, entend ses pas sur les dalles, et immédiatement après des pas étrangers qui s’éloignent. Il tape dans ses mains et les claquements se répètent, se répètent et décroissent ; il ouvre la bouche, émet des sons qui se répètent, se répètent et décroissent. Le bruit le plus faible se multiplie et s’éteint.
Il pousse la porte de la tour ; elle cède sans un soupir, sans un effort. Audelà, il n’y a rien. La lumière, d’abord très faible, augmente en dévoilant progressivement des marches.
Il s’avance. La lumière passe par une ouverture qui a la forme d’un doigt tendu vers le ciel. C’est un de ces yeux qui l’inquiétaient tant. Ils sont placés à intervalles réguliers dans les escaliers en colimaçon, les couloirs sinueux, les enfilades de salles vides. Même en se hissant sur la pointe des pieds, en sautant, il ne parvient pas à leur hauteur.
Il se remet à courir, à crier, environné par le bruit qui se répète, n’a pas le temps de décroître.
Soudain le silence : le Château ne lui répond plus.
Le mieux est d’être silencieux aussi, de marcher avec prudence, les lèvres bien serrées. Les murs du couloir n’ont pas d’ouverture. Une lumière pareille à celle du dehors l’éclaire pourtant. Il conduit à une salle qui n’est pas vide comme les précédentes. Un nuage y repose. Des formes rondes, spiralées, brillent dans sa moitié supérieure.
Il s’apprête à plonger la main dans la blancheur mouvante quand il sent une présence près de lui.
N’aie pas peur.
C’est un bruit dans sa tête, un bruit qu’il comprend. Il se retourne. Il n’a pas peur. Gigantesque, vêtu de blanc, le Maître du Château est penché sur lui.
Que faistu ici ? Ton voyage auraitil été interrompu ? Cela arrive quelquefois… Grimpe sur ma main, je vais te montrer quelque chose… Grimpe, il n’y a pas de danger.
La main vole jusqu’à l’ouverture.
Regarde, le soleil se lève.
Un feu aveuglant monte de l’horizon, répand une vaste lumière qui glisse sur la brume et le ciel, pénètre par l’ouverture, ralentit, enveloppe la sphère la plus proche. Le liquide transparent et incolore qui l’emplit à demi bouillonne, s’enfle, effleure la bouche du serpentin gracile audessus de lui, abandonne son ascension pour un bref repos. Deux tentatives encore et enfin, irrésistiblement, il jaillit dans l’enchevêtrement de verre.
Se parant de multitudes de couleurs, brûlantes, glacées, caressantes, craintives, presque sonores dans leur éclat, toujours plus fugaces, il file, virevolte, se contorsionne, explore dans ses moindres détours, ses moindres impasses le labyrinthe qu’allume le flot lumineux, explose au cœur des sphères en myriades de bulles qui se métamorphosent en pluie de cristaux, fumerolles, lacs enflammés, étendues gelées que craquellent des geysers, tempêtes d’étincelles assaillant la paroi de leurs griffes éphémères.
La fantastique traversée s’achève à l’autre extrémité du nuage. Transparent et incolore comme avant son départ, mais nourri par l’essence de chaque transmutation, le liquide se déverse dans une sphère qu’il occupe entièrement.
Dans le cristal parfait s’épanouit un soleil qui s’allonge, se transforme en un petit être replié sur luimême. Par moments il remue légèrement la tête, ou un bras, ou une jambe.
Surtout ne fais pas de bruit : il dort. Il ne faut pas le réveiller.
Le liquide s’opacifie. L’image d’un petit être éveillé apparaît sur la rondeur du verre. Chacun tend sa main vers l’autre, les deux mains grossissent, se touchent.
Ce petit être, c’est lui ! Et dans la sphère, un autre lui !
Et comme il ressemble au Géant, dont la main s’écarte soudain, tombe, une chute vertigineuse jusqu’au dallage.
Un cri est près de fuser.
Rappelletoi, pas de bruit. Descends à présent.
La voix est une force qui le contraint à obéir.
Attendsmoi ici.
Le Géant se redresse. Il cueille la sphère avec précaution, s’éloigne dans un couloir au bout de la salle. À son retour, une forme blanche se pose sur le bord de l’ouverture.
Il est temps pour toi de repartir.
Les doigts énormes le saisissent, l’emportent vers la forme blanche, le couchent dans une profondeur chaude, blanche elle aussi, qui se balance doucement.
Quand l’oiseau entrera dans la nuit, tu t’endormiras et tu oublieras tout ce que tu as vu, tout ce que tu as entendu.
L’oiseau déploie ses ailes et s’élance. Les balancements de la nacelle, suspendue au bec puissant par de fines torsades, s’amplifient quelques instants.
Il se met debout. Le Géant ne le lui a pas interdit. Pour voir, il doit se hisser sur la pointe des pieds.
Où est le Château ? Làbas, il est làbas ! Mais il recule, rétrécit, se dissout malgré les cris.
Le soleil disparaît, aspirant la lumière dont il avait couvert la brume et le ciel, rempli la salle du nuage. Dans la blancheur infinie, sans repère, l’oiseau semble ne plus avancer. Un trait sombre se dessine, soulignant une partie de l’horizon : la nuit. Elle s’étire rapidement, s’élargit, alourdit ses paupières, les ferme, l’imprègne de son oubli.
Résister, retenir le Château, ses murailles avec leurs yeux allongés, ses tours aux toits pointus, oscillants, les échos de ses escaliers, de ses couloirs, de ses salles, la salle silencieuse avec le Géant et sa voix qui est une force, ses mains comme des oiseaux, les choses tourbillonnantes dans les sphères et les spirales, le soleil dans la sphère, puis le petit être semblable à lui, sa propre image sur la surface opaque…
Mais tout se brouille, s’obscurcit, des ombres mouvantes, effilo chées, s’échappent de ses poings serrés.
Avec effort, il repousse un peu de sommeil.
La nuit s’est éloignée. Ce qui en reste est derrière : l’oiseau a fait demitour.
Ses paupières se ferment à nouveau. Dans ses mains, il tient une sphère éblouissante comme un soleil, qu’il place avec soin sur l’horizon.
La sphère s’éteint.
Les yeux s’entrouvrent.
Brume.
Brume blanche, tiède.
Elle lui arrive à la taille.
Elle est immobile jusqu’à l’horizon.
Le ciel. Il est blanc et immobile lui aussi. Le blanc est différent de celui de la brume.
Il n’y a rien d’autre. Que la brume et le ciel, blancs, immobiles, illimités…
*
— Il n’y a pas vraiment d’explication, répète le médecin. Peutêtre un facteur biologique ou infectieux, une fatigue trop intense combinée avec du stress…
Mais Marie entend à peine. L’enfant dans son ventre est mort. C’est le deuxième enfant qu’elle perd en elle.
Aucun mot n’apaisera jamais sa douleur.