L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme

Son univers était l’infiniment petit. Ses dimensions…

Son univers était l’infiniment petit. Ses dimensions étaient celles d’un microorganisme. À y regarder de plus près, elle se présentait même comme quelque chose d’unicellulaire. Une bactérie. Pourtant, elle tenait en même temps de l’être humain. De la chair et du sang, des pensées, des émotions. Avec, aussi incroyable que cela puisse paraître, le sentiment d’exister. Bien sûr cela venait en partie de sa fonction : elle avait un rôle à jouer dans la chaîne et c’était important. Elle côtoyait au quotidien des organismes prodigieusement plus gros, des êtres de souche extraordinaire, considérable, à la vision cosmique et démesurée, et à l’aspect macro céphale. Inutile de dire qu’à côté, ses proportions étaient proprement négligeables. Elle était une femme, simplement une femme invisible à l’œil nu. Elle évoluait parmi les microbes. Elle était dame pipi au ministère.

Ce n’était pas une tâche facile, croyezmoi. Et elle avait déjà une belle carrière derrière elle. Trente ans de service au même étage. Le troisième. En trente ans, elle en avait vu passer, des ministres. Et elle répétait à Isa et MarieJo, ses collègues de bureau (elles ne faisaient que les bureaux), que s’ils laissaient en repartant les affaires publiques dans le même état que les toilettes, il y avait de quoi se faire du souci pour l’avenir du pays.

Et des gens importants pour l’avenir du pays, elle en avait accueilli, depuis trente ans : des hauts fonctionnaires, qui évoluaient dans les sphères correspondantes, des fonctionnaires intermédiaires, qui prenaient de la place aussi, au prorata de la fonction, et puis d’autres plus ordinaires, mais occupant l’espace quand même en redoublant de gestes et en parlant plus fort. Il y avait des conseillers, des conseillers de conseillers, sans oublier leurs assistants, aussi nombreux que nécessaires et qui devaient être disponibles à tout moment, pour le cas où une décision importante aurait eu subitement une chance non nulle d’être prise dans les mois à venir. Elle orientait parfois des agents de coordination interministérielle en transit.

Ici donc régnait l’art d’être moins important qu’on en a l’air. L’ambiance était incommensurable. Sa meilleure copine, MarieJo, qui pouvait être très vulgaire — ce qu’elle n’aimait pas beaucoup, ni nous non plus —, disait que ces grands hommes pétaient directement dans le trou de la couche d’ozone, vu que c’était là qu’ils avaient le cul.

Pas chez elle, en tout cas. L’aprèsmidi, après un repas d’affaires important, ou a fortiori excessif (c’était à peu près tous les midis, au ministère), la situation pouvait être explosive. Ils arrivaient en grappes, en chemise et en cravate, et prenaient possession des lieux, la plaisanterie unanime et le rire mesuré, tous experts à se donner une contenance. Mais contenance n’est pas continence. Heureusement qu’elle se sentait tenue à un devoir de confidentialité. Et quand ils levaient le siège (sans toujours rabaisser la lunette), les responsabilités de chacun semblaient moins pesantes, et la conversation reprenait comme si de rien n’était : ils se sentaient fin prêts alors à affronter leurs difficultés et soucis profes sionnels, leurs « emmerdements », comme ils disaient. Ils se plaignaient parfois de la pression, de ne pas pouvoir boucler tel ou tel dossier dans les délais ? Toujours estil qu’ici les livraisons s’effectuaient sans retard, que les ceinturons se desserraient d’un cran. De leur journée, en sortant, ils avaient fait le plus gros.

Non, ce n’était pas rose tous les jours. Pourtant, ce matinlà, coincée entre les parois de faïence, elle avait le cœur léger. Simple particule, elle ne pesait rien, ondoyait en suspension dans l’air, flottait dans sa bulle en remettant du savon aux robinets, et cette bulle irisée par décret émanant d’astres bureaucratiques slalomait sous les spots. Cela durait ainsi depuis une semaine. C’est qu’Isa, sa meilleure copine (avec MarieJo), l’avait informée jeudi dernier qu’elle allait recevoir une distinction très prochaine ment. Très prochainement, ce n’était pas trop tôt, au bout de trente ans, mais elle savourait son plaisir. Isa avait un indicateur dans certain bureau important dont elle était responsable. Elle n’avait jamais révélé son identité. « Discrétion oblige », déclaraitelle. En retour le bureau devait certainement être impeccable, car elle y mettait le temps. En clair : plus il y avait de fuites, plus c’était propre.

Mais de quoi s’agissaitil ? Isa n’avait pas pu lui en dire plus, car l’arrêté garde toujours une part de son mystère. Un avancement de carrière ? Dans quelles proportions ? Une dame pipi ne pouvait pas passer chef de cabinet comme ça. Pas directement. Au bout de trente ans à observer et écouter, elle savait pertinemment qu’elle avait l’expérience requise, mais elle était aussi consciente qu’une carrière bien menée n’avait pas grandchose à voir avec le mérite ou les compétences. Non. Elle était de l’infiniment petit : dans l’infiniment petit on finissait le travail, mais les responsabilités et l’énergie dépensée ne vous permettaient pas, étant voisin de zéro, de passer un palier pour accéder à l’infiniment grand.

Alors quoi ? Elle pensait plutôt à une médaille. Bien propre et bien lustrée. Sur les deux faces. Elle ne demandait pas la Légion d’honneur, même si elle avait mené quasiment une guerre bactériologique pendant trois décennies sur plusieurs fronts, non ; mais elle se voyait assez décorée de l’ordre du mérite… ou — oui : de l’ordre, du mérite, et de la propreté. Et pourquoi pas ? L’immense hall d’entrée avait bien droit à une nouvelle décoration tous les mois, lui. Elle se la voyait épingler au cœur de la main du ministre en personne. Évidemment, il laisserait ses empreintes sur le métal pimpant, le maladroit, mais pour lui elle se promettait de ne pas toucher à la souillure grasse de toute une semaine avant d’astiquer sa récompense.

Et elle pensait que la nouvelle était pour ce matin. Elle avait regardé dans son casier vingt fois par jour, depuis une semaine, dans l’espoir d’y trouver la lettre officielle. C’était long. Cela ressemblait à l’éternité. Cela s’appelait les lenteurs administratives. Elle, elle était prête depuis vendredi. Elle avait déjà apporté quelques bouteilles d’alcool, qui prenaient de la place pour rien à la maison, afin de faire un pot entre filles et fêter ça comme il faut. Elle allait remettre du papier dans les cabines et aux lavabos, puis elle prendrait sa pause. Elle s’imaginait ne pas remettre de papier pendant toute une semaine. Un joli travail. C’est que ces gens considérables en envoyaient, par la lunette, du papier ; des quantités astronomiques. Sachant où passaient ses impôts elle usait de tous les stratagèmes pour freiner un peu ce gâchis, mais enfin, dans un endroit où il y avait tant d’idées en circulation il fallait que personne ne manque de rien, et il n’y avait guère qu’au service reprographie qu’on consommait plus de papier. Finalement, ne seraitce que pour les économies non négligeables qu’elle avait fait faire au ministère, elle avait bien droit à un peu de reconnaissance. Elle savait rester à sa place, dame de service n’était pas chef de service ; pourtant, dans une journée, elle manipulait certainement plus d’agents actifs. Elle méritait cette reconnaissance. Il était temps. Et si elle ne pouvait nier qu’on lui avait laissé régulièrement de grosses commissions, ç’avait toujours été des commissions du genre — comment dire —, du genre qu’on ne fait pas blanchir dans des paradis fiscaux. Heureusement, il y avait l’eau de Javel.

L’eau de Javel. C’était la solution à tout. L’eau de Javel éliminait 99.9 % des bactéries.

Vraiment, elle avait un rôle sanitaire ici dont elle pouvait être fière. Mais elle avait souffert du manque de considération. Elle rajouta du gel antibactérien (indispensable, eu égard au serrage de main intensif, si pathogène, qui sévissait à tous les étages) puis sortit, officiellement pour donner un coup de propre au « bureau » avant la pause. Un bureau, disons plutôt un réduit spacieux, de près de 10 m² sans fenêtre, qu’elles partageaient à six pour vivre le temps des pauses, et où elles entreposaient en outre une bonne partie des produits d’entretien, faute de place. Une petite cellule, à vrai dire, surtout au sein de cet énorme organisme qu’était le ministère, un lieu bien vivant mais sans ADN, inconnu des autres services et ne figurant pas sur les plans d’évacuation. Dans ces conditions, quel ministre aurait pu leur faire l’honneur d’une petite visite, même officieuse ? Ce n’était pas grave. Aucun ministre ne tenait dans 10 m², de toute façon.

Elle arriva devant la salle de pause, elle ouvrit la porte. Personne. Elle alla directement à son casier. C’était le plus haut des six — et aussi le plus grand —, juste audessus du meuble à chaussures. C’était normal, elle était un peu la responsable ici, puisque la plus ancienne. En commençant tout en bas de l’échelle elle avait gravi les casiers un à un, au fil des ans, patiemment. Elle ouvrit le casier et… la lettre y était ! Enfin ! Elle écarta les bouteilles, saisit l’enveloppe en tremblant, la retourna, la regarda. Elle disposa un peu mieux les bouteilles, gratta de l’ongle un résidu sur un goulot, ferma son casier. Voilà. Elle ouvrit la lettre. Et le monde autour de ses pieds s’écroula. De l’échelle elle dégringola. Une chute sans fin du microbien vers le néant.

On lui faisait « l’honneur » d’une retraite anticipée. Qu’estce qu’on voulait qu’elle fasse de ça ? C’était son travail, c’était sa vie. Une réforme visant à l’assainissement des comptes permettait cette « opportunité ». Une retraite anticipée… Elle n’avait rien anticipé du tout.

Elle ne réalisait pas. Elle avait assisté à la mise en chantier de tant de réformes, déjà. Et elle avait tant de fois pu constater que, comme pour tout, le premier jet était rarement le plus réussi. De plus, il y avait toujours au moins un retour en arrière. C’était le propre d’une constitution solide, et nous savons comme elle, pour être un peu poètes, que « carriérisme » rime avec « météorisme ». Mais la décision semblait irrévocable, cette foisci. Une date avait même été arrêtée.

Elle ne comprenait pas. Elle avait tellement fait, pour le ministère. Dégraissé, frotté, rincé, désinfecté des sols, des murs sur des milliers et des milliers d’hectares ; tué des microbes dans des proportions cataclys miques ; réhabilité des tonnes de carrelage contaminé ; bref, assuré l’exécutif à son petit niveau. Elle s’était montrée si utile à tous, ici. Et elle aurait pu accomplir encore tellement.

Elle aurait pu cent fois jeter l’éponge, en vérité. Non : elle s’était accrochée. Elle avait apporté cent fois la preuve d’une force d’âme inépuisable. Mais la volonté ministérielle embrassait toutes choses. Et puisque la volonté ministérielle était de donner un bon coup de balai, elle redevenait poussière. C’était ainsi. Amen.

Non, cela ne pouvait pas finir ainsi. Ce n’était pas possible ; il devait bien y avoir une solution… Il n’y avait pas besoin de relire cent fois la lettre, pourtant : à son ton impersonnel on sentait bien que pour le département ressources humaines tout cela ne pouvait en aucun cas prendre l’ampleur d’un phénomène cosmologique, mais resterait de l’ordre de la mesure infinitésimale, oubliée avant même son application. Et reconnaissons qu’entre drame humain et rien du tout, la frontière n’est pas toujours très nette.

Elle n’avait jamais compris pourquoi l’eau de Javel n’éliminait que 99,9 % des bactéries (elle n’avait jamais trouvé ça complètement satisfaisant, 99,9 %). Elle savait, à présent. Elle savait. Le 0,1 % qui restait, c’était elle. Elle avait résisté ainsi plus de trente ans, avec une ténacité exemplaire. Mais aujourd’hui, on était venu à bout d’elle. Exemplaire ou pas, elle allait se désincruster, lâcher prise, partir dans le siphon avec le reste. Lessivée. Éradiquée.

Les autres allaient bientôt surgir. Elle sortit l’alcool de son casier, mit ça sans soin dans son sac et redescendit les étages sans croiser personne. Ou plutôt elle croisa de hauts dignitaires, mais eux ne croisèrent personne, en arrivant ce matinlà. Le hall d’entrée, en pleins travaux, avait perdu le lustre qui à l’ouverture encore illuminait tout l’espace. Elle vint à bout des derniers degrés bombardée de sentiments confus — plus que quatre pas, trois, deux, un, zéro — et quitta le ministère. Retraite anticipée… Elle allait fêter ça chez elle. Seule. Un grand verre. Avant de monter dans sa voiture, elle jeta sac et bouteilles à la poubelle. Elle avait beaucoup plus fort à la maison.

D’aucuns voudront sans doute me faire observer que la présence au ministère de dames pipi n’est pas avérée. C’est bien ce que j’essaie de vous expliquer depuis le début : pendant trente ans, elle avait été invisible.