L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme

Alors que je regardais les corbeaux du…

Alors que je regardais les corbeaux du cimetière se poser un instant sur les corniches de l’immeuble d’en face avant de s’envoler vers les hautes branches des arbres avoisinants, je trouvais dommage que je fusse si petit, que je ne pusse sauter jusque sur l’attique au moins et ainsi me faire une idée précise des choses vues d’en haut.

Et tout à coup je me suis mis à grandir énormément !

Mes souliers crevèrent, ma chemise et mon pantalon se déchirèrent — oui, comme l’Incroyable Hulk de la télé ! Je prenais du volume et j’étais nu comme un ver. Je me sentis gêné et plaçai aussitôt mes mains en conque sur mon phallus, mais il en fallait plus puisque sa dimension avait suivi… Après tout — me suisje raisonné —, autant exhiber à la face du monde cette trompe qui devait faire l’admiration de tous et de toutes, vu qu’à côté celle de Machin Freddy avait l’air toute rikiki.

Puis j’entendis les sirènes des voitures de police, celles des pompiers également, sûrement celles des ambulances en sus… Il y avait beaucoup d’agitation autour de mes pieds et mieux valait que je n’en perdisse pas un. En bas, tout en bas, la foule se déplaçait par vagues, un roulis incessant sur l’asphalte…

Cette vision m’évoquait des oiseaux mazoutés, puis de la limaille de fer se disposant autour des pôles d’un aimant… Des cris de myosotis me parvenaient aux oreilles. Je tentais de redoubler de vigilance, de ne pas écraser trop de monde, j’évitais aussi de détruire les merveilleux ouvrages des hommes — du moins ceux que je pouvais apercevoir… Les flics armés jusqu’aux dents devaient tout de même se rendre compte que j’étais un gentil car ils vidaient nettement moins de chargeurs sur moi que sur un ennemi public numéro un ordinaire.

Cependant, ils avaient balisé certains endroits qualifiés de « stra tégiques ». Ils m’avaient fait comprendre qu’il m’était absolument interdit de m’en approcher.

J’avoue avoir songé à marcher sur Matignon, pour me soulager… Aussi, de jouer à la marelle sur l’Élysée. J’imaginais d’ailleurs tellement fort la chose qu’elle me provoqua une érection. Le lieu n’était pas propice à l’état ithyphallique… Il occasionna un énorme remous dans les rangs des services de sécurité : maintenant ils savaient comment lire mes intentions… Chaque fois que cela se produisait, illico des troupes étaient appelées en renfort aux abords des niches à sommités que j’aurais pu aplatir avec un plaisir non contenu…

Les premiers temps, je fus régulièrement invité sur les plateaux télé car ils avaient constaté que ma présence augmentait l’audience… Il fallait que je me couchasse pour être filmé et être parfaitement cadré… Je n’avais pas grandchose à exprimer, ce qui, ajouté à ma grande taille, contribuait à mon image de star potentielle ; du produit brut rentable.

Dans la foulée, on me désigna parmi les dix personnalités préférées des Français ! Pourtant, même un géant n’est pas à l’abri de la colossale connerie humaine. Du microscopique à l’énormité, rien n’endigue sa démesure !

Ils me firent réciter des balivernes en direct sur l’acceptation des différences — dans le style Elephant Man —, enfin tous ces sentiments caramélisés, mielleux, que goûtent les téléspectateurs le soir, écroulés dans leur salon après avoir passé la journée à écraser l’autre dans la jungle économique.

Je participais à des enregistrements censés rapporter des sous à ceux qui souffraient, tous les démunis à vie… Je fréquentais les stars, côtoyais les animateurs vedettes, du coup les portes de la Capitale s’ouvraient en large… Les grandes maisons rehaussaient leurs toitures rien que pour moi.

Malgré tout, je perdis le moral et par la suite l’appétit ; je fondis à vue d’œil… Un géant maigre, c’est moins télégénique, ça a tout d’une allégorie, ça réveille les peurs, les peurs en grand… Autant montrer la mort à la loupe !

L’audimat connut la chute libre — on m’invita moins puis plus du tout.

Plus tard, par inadvertance j’écrasai une ou deux maisons avec des enfants dedans. Cela me valut instantanément la haine du bon peuple, savamment attisée au passage par ceux qui voulaient rapidement en découdre avec moi. Les médias trouvaient dans cette tragédie grégo volognaise de quoi rétablir leurs recettes publicitaires.

Cris de douleur, de désespoir, les parents des victimes furent filmés en gros plan, prêts à traverser l’écran pour aller pleurer sur l’épaule des téléspectateurs à la bouche pleine mais déjà larmoyants… Et de sanglots en violons, les victimes devinrent leur véritable famille, bien davantage car il y avait des membres de leur propre famille qu’ils traitaient avec beaucoup moins de commisération… Néanmoins, inutile de s’étendre sur le linge sale qui ne passe pas à la télé…

On réclama ma tête, la peine de mort revint sur la table ! Les représentants du peuple, qui sont meilleurs que leurs électeurs, décidèrent de m’imposer une sorte d’exil : les villes me furent interdites.

Alors des voix s’élevèrent, avancèrent des noms, « thébaïde », « recez », « lazaret », les mots des poètes qui plaidèrent ma cause — pour eux aussi le malheur des autres est une terre fertile. Ils exploitèrent celuilà à la manière des ténors d’associations caritatives : des organismes qui permettent davantage aux riches de dormir tranquilles chez eux qu’aux pauvres de ne pas dormir dans la rue.

Aussi les gens de lettres se préoccupèrent avant tout de tirer de ma réclusion leur instant de gloire plutôt que de m’en sortir.

J’étais donc condamné à me cantonner aux abords des décharges, camper dans les fossés, me réfugier dans les terrains vagues, m’étaler dans les marécages… La plupart du temps je devais progresser dans une boue qui me montait jusqu’aux genoux. Cette condition rendait ma position debout intenable.

Comme je rampais de plus en plus souvent, j’en avais profité pour creuser avec ma bouche des galeries, de plus en plus profondes.

Je ne quittais ces boyaux que très sporadiquement, d’autant qu’à ma dernière sortie j’avais aperçu les corbeaux qui m’avaient donné envie de grandir…

Désormais, je n’éprouvais plus le besoin de tomber de si haut.