L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
L’envie de gerber la reprend… Encore une…
L’envie de gerber la reprend… Encore une journée dégueulasse à tout point de vue, se dit Jocelyne Fertis en empruntant le couloir glauque. Sa silhouette décharnée longe sans conviction le mur. Le staff se réunit aujourd’hui… Elle ne perçoit pas d’autre écho que celui de ses pas. Si elle pouvait tendre l’oreille à l’infini, voici ce qu’elle entendrait…
*
« Les surfaces lisses luisaient dans l’obscurité. Gonflés à bloc, nous avions affûté nos harpons. Prêts à s’amarrer à la moindre aspérité ! Le premier tunnel nous attendait. Peu d’entre nous y survivraient... »
Quel honneur d’y parvenir ! Et comme j’aurais aimé être là ! J’imaginais mes ancêtres se débattre. Leurs efforts pour s’accrocher aux moindres reliefs... La spirale de la peur dans ce milieu hostile. Des pertes lourdes, inévitables... L’acharnement à avancer quoiqu’il arrive !
« Notre progression se faisait par àcoups dans cette exploration souterraine. Le temps était notre allié fidèle. Il pouvait s’écouler des années entre deux expéditions… »
Mes aïeux étaient si valeureux ! Comme tous leurs descendants, j’attends, je me prépare. Le rendezvous avec mon destin me paraît tellement flou… Seraije à la hauteur ? Le moment propice viendra sans doute. Au signal, l’Histoire se mettra en route... Ma vie prendra alors sens.
« Nos zones de repli, soigneusement choisies, devenaient à leur tour des havres de régénération. Nous savions nous faire discrets et nous fondre dans la masse… »
C’est ce que raconte la légende lorsqu’elle imprègne notre sommeil, c’estàdire les trois quarts de notre temps. Nous dormons, nous vivons dans la nef. Ensemble, nous nous éveillons un moment pour nous gorger d’énergie. Ensemble, nous sombrons dans une léthargie chargée de promesses. Toutes nos actions se coordonnent instantanément. Toutes nos réactions fusionnent dans une même mécanique. Nous agissons comme un seul corps avec un raisonnement commun.
« Notre développement devenait inéluctable. D’aucuns se mobilisaient contre nous dans un sursaut guerrier. Nous accusions les pertes avant de regrouper nos forces avec une vitalité décuplée... D’autres, gagnés à notre cause, passaient leur chemin. »
La nef nous protège, nous prépare aux assauts futurs. Nous n’imagi nons pas d’autre lieu, ne désirons pas d’autre terre d’asile pour l’instant. Notre unité fait preuve d’un tropisme qui se meut dans une direction immuable, atavique... Point de gaspillage pour cet élan unique et démultiplié : notre vigueur est à la hauteur de cette cohésion !
Aucune initiative individuelle, aucune pensée séparée... Enfin, il devrait en être ainsi... Depuis quelque temps, les anomalies se multiplient. Par exemple je sens mes voisins s’agiter, je les entends marmonner durant les phases de torpeur : « Au secours ! », « Vite ! ». À mes côtés, Messager 210 n’est pas en reste avec ses soubresauts imprévisibles. Comme il se contorsionne ! Les coups qu’il me porte me dérangent moins que l’idée de les ressentir ; pourquoi mon sommeil estil si léger ?
« La léthargie qui frappait nos unités était une étape indispensable avant la prospection. À nous ensuite d’ouvrir les brèches vers des terres insoupçonnées ! »
Notre hibernation vise un but précis, inscrit dans la légende qui nous berce. Pourtant je suis éveillé alors que les autres dorment ! Comment cela estil possible ? Depuis la réplication princeps, j’écoute, j’observe. On dirait que je possède ma propre réflexion, ce qui serait une anomalie de la Nature ! Plus les périodes de torpeur passent, plus je suis inquiet. Pourquoi sommesnous là ? La finalité de notre présence me semble inaccessible… Existetil seulement un cosmos ? Quand pourronsnous découvrir ses myriades de constellations ?
Au début, j’essayais de réprimer mes doutes mais ils revenaient encore plus forts, plus arborescents. D’une profusion qui me mettait mal à l’aise... Curieusement, lorsqu’il sortait de son sommeil, Messager210 entendait mes interrogations. Il tentait alors de me rassurer :
« Tu te poses des questions inutiles et contreproductives. Laissetoi porter...
— Tu as raison. Comme tout paraît simple avec toi !
— Notre mission est la plus noble qui soit, la plus périlleuse aussi. Notre courage et notre solidarité vaincront ! »
Mon camarade est un modèle de soldat de l’ombre ! À l’image de tous les messagers dans les entrailles de la nef. Je calque mes mouvements sur ceux de mon voisin, je mime ses comportements dans les détails les plus insignifiants. Ne pas penser, se nourrir de l’énergie collective. L’oubli et la résignation me semblent plus doux que mon sentiment d’altérité. Mais mes efforts m’épuisent, me vident de ma propre existence.
« Nous portions le même message depuis la création des temps. Sa toutepuissance s’imposait par vagues successives mais ne faiblissait pas. En tant que détenteurs de sa vérité, nous avions l’insigne honneur de le diffuser ! »
Cette fois, les mots de la légende résonnent en moi avec une acuité singulière. Ce qu’ils ne disent pas m’attire plus encore ! Au lieu de me bercer, le récit épique aiguise mon impression de malaise. S’il y a une vérité dont je suis porteur, je veux la saisir... À mon tour d’en entrevoir la lumière et le sens ! À moi de m’approprier sa force et d’évacuer le doute qui me taraude !
« Qu’estce qui t’arrive encore ? Pourquoi questionnestu le mes sage ? Nous le transmettons depuis toujours...
— Je ne comprends pas moimême...
— Écoute, Messager211, on dirait que tu es à cran. Tu devrais te détendre... »
Bien sûr, Messager210 a raison, me disje, jaloux de la conviction sereine de mon compagnon. Rentrer dans le rang pour retrouver le calme des certitudes... J’essaie de faire comme si... comme si j’étais sûr d’une seule vérité. À peine mes résolutions toute fraîches sontelles acquises que la légende me bouleverse à nouveau, et le fragment suivant, loin de m’apaiser, me pousse à agir...
« Par flots continus, nous atteignions des territoires vierges, nous convertissions leurs habitants analphabètes ! »
Ma résignation n’aura pas duré ; elle cède la place à une curiosité que je ne peux refréner. L’envie de comprendre surpasse mes craintes... Cela va me prendre un temps insensé. Qu’à cela ne tienne ! Le sommeil de mes compagnons offre l’occasion idéale pour mes recherches...
Tant pis si le cordon du message se pelotonne, masquant ses lettres dans des nœuds inextricables… J’analyse les parties manquantes, je les reconstitue à l’aide des segments d’autres camarades... Mémoriser le tout représente un travail titanesque ! Plus la séquence me résiste, plus mon ardeur à la déchiffrer se renforce. Ce labeur fait de moi un forcené, un bagnard du secret. Le message, qui constitue l’identité commune, se trans forme en obsession : la combinaison unique reproduite en chacun d’entre nous devient mon Graal ! Les possibilités se bousculent, défiant ma volonté... Combien de phases de sommeil passées à la trappe ? Ma quête me feraitelle oublier la légende ?
« Le message se proclamait à travers les zones conquises... Les poches de résistance se résorbaient les unes après les autres avant d’arborer l’étendard victorieux. »
J’entends le couplet familier mais n’y accorde plus d’importance. Depuis que je ne dors plus, chaque seconde du sommeil de mes camarades me sert à examiner, contrôler, mémoriser puis comparer la séquence identitaire. Seule compte la découverte à venir... La portion restante se trouve en plein milieu du cordon comme pour me narguer : le cœur du mystère m’échappe...
Mon obstination vient à bout de l’intégralité du message... L’énigme est enfin décryptée et le choc est terrible ! Une lettre, une seule ! Après avoir vérifié à maintes reprises, je dois accepter l’évidence... La séquence dont je suis porteur n’est pas identique en tous points à celle de mes camarades. Cela suffit pour faire de moi une exception, une perversion incompréhensible de la légende. Aussi discrète qu’incongrue, cette différence me rend monstrueux...
« Tu recommences, Messager211 ! Quelle est cette succession incompréhensible de lettres que tu tournes dans tous les sens ?
— C’est le message que nous transmettons...
— Tu es vraiment bizarre. Il y a sûrement une raison à ça... »
Je laisse Messager210 à son ignorance. Ma différence s’est dévoilée comme une évidence, une déviance aussi qui me met mal à l’aise... L’anesthésie de la pensée individuelle me paraît si douce, si désirable. Si seulement j’avais la capacité de revenir en arrière ! Je me fondrais dans le bercement informe de l’assoupissement collectif...
« Nos éclaireurs bravaient l’inconnu et les obstacles de l’obscuran tisme. En fer de lance de notre cause, ils s’élançaient vers de nouvelles frontières avec l’enthousiasme des pionniers qui savent que le monde les attend... »
Depuis ma prise de conscience, plus rien ne me retient dans la nef. Je suis le mouton noir de mon unité ! Je rêve d’un ailleurs, audelà de l’enveloppe qui embrasse la matrice globuleuse... Le grand saut m’appelle, plus fort que les refrains de la légende, plus intense que les promesses de gloire.
Je franchis les membranes translucides comme des voilures qui masqueraient un soleil noir... Je brave les tourbillons en accélérant, je déjoue des pièges de filaments : rien ne m’arrête dans mon appétit de liberté. Encore une frontière, plus longue, plus élastique que les précédentes... Je m’enfonce dans sa substance visqueuse. La matière plas mique débouche dans un torrent qui m’entraîne loin de mes repères. L’exploration m’enivre au point d’en oublier Messager210 et les autres. La puissance du courant me rend frétillant de bonheur !
« Des zones inexplorées devenaient accessibles tandis que les membres les plus chevronnés formaient l’avantgarde des offensives. Ces héros, sortis de leur léthargie, s’illustraient par leur courage exemplaire ! Leurs unités suivaient dans la marche vers notre triomphe. »
À ma grande surprise, ils sont des milliers à naviguer comme moi au sein du vaste flux. Certains nous rejoignent des berges avec à leur suite des chapelets de messagers. Les innombrables nefs libèrent un immense contingent.
En arrière, la voix de Messager210 me fait sursauter :
« Nous te suivons... Je suis si fier de toi !
— Comment estce possible ?
— Il en suffit d’un ! Il suffit d’une fois ! C’est ce que nous dit la légende... »
Ce que j’ai pris pour ma différence était déjà inscrit. Ma transgression des règles de la nef, mes recherches, mes doutes, tout était programmé... Que je trace la voie à suivre pour mes compagnons ! Qu’ils empruntent mon sillage en vue de l’ultime conquête ! Ma synchronisation avec les autres éclaireurs reflète la perfection du message. Nous entraînons nos unités vers la liberté. L’exaltation que nous ressentons est indescrip tible. Notre ciel me paraît si proche ! L’Histoire et la légende ne font qu’un. Mon destin m’apparaît limpide tandis que nous nous élançons à la poursuite de notre quête…
L’écho d’un univers parallèle ne me parvient pas... Comment pourraisje concevoir d’être contenu dans une autre forme de vie ? Combien même je tendrais l’oreille à l’infini, un continent gigantesque, dix millions de fois plus grand que moi, seraitil seulement concevable ?
Les confins du cosmos ne sont ni à ma portée ni à celle de mes compagnons. Nous habitons sans le savoir l’une de ses poussières. Je ne connais ni la langue, ni les usages de ce mondelà. Ses mots qui tombent comme une guillotine vibrent à des annéeslumière…
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« Madame Fertis présente une charge virale particulièrement importante et résistante... Le taux de lymphocytes à 85 par mm³ ainsi que la survenue de multiples infections opportunistes signent l’entrée de la patiente dans le SIDA. »
Je poursuis ma course vers les étoiles...