L’Ampoule n°12 - Miniature & Gigantisme
Je ne suis pas responsable de la…
Je ne suis pas responsable de la disparition de madame Fuchs, ma propriétaire. Ou alors indirectement. Je ne l’aimais pas, c’est vrai. Elle était cruelle, sournoise et n’arrêtait pas de m’épier derrière les fenêtres de sa maison. À aucun moment, cependant, je n’ai souhaité sa mort. Ou si je l’ai fait, c’est fugitivement. Un souhait comme une flèche. Entre deux battements de cœur. Croyezmoi quand j’affirme avoir ignoré la puissance de ce trait. L’instant avait marié en moi haine et désespoir. Expérience inédite. Comment auraisje pu savoir que cette noce me conduirait à ouvrir une certaine porte ? J’étais épuisé, après avoir cherché Albert pendant des heures. J’avais peu dormi, et si mal que lorsque ce souhait a jailli, à l’instant où j’ai eu la preuve irréfutable de la culpabilité de madame Fuchs, je vous conjure de me croire, j’étais humainement incapable d’éprouver d’autres sentiments que cette haine et ce désespoir.
Madame Fuchs était jalouse d’Albert, aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Sauf à prétendre qu’Albert aurait dû s’appeler... Albertine. Ne vous méprenez pas. Mon ami n’était pas transsexuel. Il n’avait pas non plus pour habitude de se déguiser en femme. Il était peutêtre simplement et réellement de sexe féminin. J’écris « peutêtre » car je n’ai jamais osé lui poser directement la question. Madame Fuchs avait dû renifler instincti vement cette féminité. Elle vivait seule. Veuve plongée dans le vitriol d’une vertu irréprochable. Passant régulièrement ses nerfs sur un vieux chien qu’elle adorait entendre geindre, depuis le chenil où elle l’enfermait. Elle ne supportait pas notre amitié. Son caractère indéfectible, scellé dès notre première rencontre.
Ce jourlà, je m’en souviens, il avait plu. L’herbe, devant la maison, luisait encore après l’averse. J’étais sorti pour observer le spectacle. Albert aussi. Fasciné par la vivacité des couleurs, la grâce de chacun de ces brins d’herbe laqués d’eau, j’ai failli écraser Albert. En général, je m’arrangeais pour éviter ce genre de maladresse, n’ayant ni affinité ni répulsion particulière pour les escargots. Je pris donc celuici machinalement entre mon pouce et mon index, pour le déplacer. La bestiole se rétracta aussitôt, produisant un chapelet de bulles. Sur la terrasse, plusieurs de ses congénères rampaient vers le pré voisin. J’ignore combien de temps il m’a fallu pour remarquer ce qui différenciait Albert des autres escargots. Ce dont je me souviens, en revanche, c’est qu’aussitôt après j’ai arpenté talus et fossés pour tenter de trouver d’autres spécimens semblables. En vain. Seul Albert présentait une coquille dont la spirale se déroulait non pas dans le sens des aiguilles d’une montre, comme chez n’importe quel autre gastéropode normalement constitué, mais dans le sens inverse.
Tandis que je revenais vers la maison, cette découverte déclencha en moi une série d’interrogations : et si, grâce à cette spirale inversée sur sa coquille, cet escargot pouvait remonter le temps ? et s’il n’était qu’un reflet d’escargot tendu par un miroir invisible ? et si ce miroir était une porte vers un autre monde ? et si je pouvais m’y faufiler à mon tour ? et si j’avais seulement affaire à un escargot dont la coquille s’enroulait senestrorsum ? Oh, ne soyez pas impressionné, j’ignorais moimême l’existence de cet adverbe avant d’effectuer une recherche sur Internet. D’ailleurs la proba bilité annoncée pour qu’une telle anomalie morphologique affecte un gastéropode était de l’ordre de 1 pour 20000. C’était donc suffisant pour que cet escargot hérite d’un prénom et de mon amitié.
De ce jour, j’emmenais Albert partout. Et partout, heureusement, personne ne le remarqua. Ce qui m’arrangea, je peux bien vous l’avouer. Allez trouver les mots, vous, pour expliquer une amitié pareille sans risquer ensuite d’avoir à vous inscrire aux H.A., les Héliciphiles Anonymes, histoire de vaincre une inclination douteuse et vous faire enfin des amis, conformes aux exigences sociales de votre espèce. C’est certainement ce que devait penser madame Fuchs. Car comme elle, je vis seul. À l’heure où j’écris ces lignes, je me demande encore pourquoi Albert est parti. Qu’est ce qui a bien pu lui passer par la tête ? Nous ne nous étions pourtant pas disputés, le dernier soir. Je me revois encore, affalé sur le canapé, une bière dans une main, un bouquin dans l’autre, lui faisant la lecture. Il adorait ça. Et moi aussi. Ce soirlà, je lui lisais un manuel de maçonnerie. J’avais décidé d’agrandir la chambre bleue, au bout du couloir. Un projet que je traînais depuis l’été précédent. Vers minuit, j’ai éteint et je suis allé me coucher, après avoir déposé une feuille de laitue bien fraîche à proximité d’Albert.
Le lendemain matin, il avait disparu. Une trace brillante, patiente, obstinée, sinuait sur le carrelage en direction de la portefenêtre. Pourquoi avaisje oublié de la fermer ? Je suis sorti sur la terrasse. La trace d’Albert disparaissait dans les herbes du pré. Au début, je n’ai pas été trop inquiet. Albert, comme n’importe quel autre escargot, se déplaçait lentement. Il n’avait pas dû aller loin. Et puis, il avait plu peu avant l’aube. L’herbe était encore mouillée, ce qui limitait le risque d’une rencontre avec une vipère. Les vipères adorent les escargots, comme les hérissons, les renards et cette saleté de madame Fuchs. Elle aussi était de sortie. Je l’ai aperçue près de l’étang, vêtue de son ciré jaune. Quand je l’eus rejointe, elle me jura sur la tête de feu son mari que, non, elle n’avait pas vu Albert, que non encore, elle n’aurait pas osé le mettre dans son panier avec les autres, connaissant la nature de notre relation et que, oui, c’était promis, elle me le ramènerait si par chance elle tombait sur lui. Pourquoi aije cru cette femme ? À la nuit tombée, alors que je passai, désespéré, devant sa fenêtre, je la vis, attablée, de dos, devant une douzaine d’escargots. Que pouvaisje faire sinon rentrer et me saouler !
C’est le froid qui m’a réveillé ce matin, à l’aube. D’abord j’ai mis du temps à comprendre où j’étais. Dans ma voiture en fait, la portière côté conducteur ouverte. Et il avait encore plu pendant la nuit. Gelé, courbatu, démoralisé, je me suis souvenu que vers deux heures du matin, un irrépressible besoin de justice m’avait poussé dehors. J’avais décidé que la meilleure chose à faire était d’aller porter plainte à la gendarmerie la plus proche. Trop saoul pour réussir à introduire la clef de contact dans l’orifice du démarreur, je m’étais écroulé sur le volant, m’épargnant ainsi un procèsverbal pour conduite en état d’ivresse, et pour outrage à représen tant de l’ordre public lorsque ce dernier aurait compris la nature des crimes dont je tenais à témoigner : « Enlèvement, séquestration et assassinat d’escargot ». Le tout, j’en étais convaincu, mijoté, prémédité, orchestré depuis des semaines par le monstre en ciré jaune. Cela allait faire la une de tous les journaux. La garce en prendrait pour vingt ans ! Albert serait vengé et je n’aurais plus qu’à picorer mon chagrin pendant des mois, miette après miette, gorge sèche et serrée, comme il se doit pour un deuil. Heureu sement, je n’avais pas réussi à démarrer. Heureusement car c’est moi qui ai retrouvé madame Fuchs, près de l’étang, ou tout au moins ce qu’il en restait. Mais ça, c’est arrivé après la poubelle et les cris, plus tard.
La poubelle d’abord. L’idée m’est venue en sortant de la voiture, expulsé par une nausée brutale. J’ai vomi. Je suis rentré prendre une douche. Un thé. J’ai pris les jumelles et j’ai regardé du côté de chez madame Fuchs. Ses volets étaient encore fermés. Normal, il était à peine sept heures. Puis j’ai cherché la poubelle. Elle était contre le pignon de la maison. À force de vivre en voisins, j’avais noté que madame Fuchs avait l’habitude de jeter un petit sac plastique contenant ses restes après chaque repas, midi et soir. Enfin, j’ai braqué les jumelles vers le chenil. Le vieux chien n’y était pas. Tant mieux, car s’il était sourd, il avait encore de bons yeux. Récupérer le sac fut d’une facilité déconcertante. Sur le chemin, en rentrant chez moi, j’ai d’abord exulté, ravi du tour que je venais de jouer à ma propriétaire. Puis le souvenir d’Albert m’a rattrapé, j’ai accéléré le pas et, sans refermer la porte d’entrée, j’ai filé vers la cuisine où j’ai vidé dans l’évier le contenu du sac. Parmi la vingtaine de coquilles vides empestant l’ail, il y avait celle d’Albert. C’est à ce momentlà que la flèche est partie. À ce momentlà seulement, je vous le jure, que j’ai souhaité la mort de madame Fuchs. Dans cet intervalle minuscule, entre deux des battements de mon cœur. Après, j’ai nettoyé délicatement la coquille d’Albert. Et je suis allé dans le salon où, mon poing toujours refermé sur ce qu’il me restait de lui, je me suis endormi.
Ce sont les cris qui m’ont réveillé. Le premier, j’ai eu l’impression qu’il avait jailli du rêve que j’étais en train d’arpenter. J’ai ouvert les yeux en ne me souvenant déjà plus de quoi parlait ce rêve. Je me suis assis, dans la conscience de la mort d’Albert, et j’ai décidé que j’allais déménager. Le second, un peu plus tard, mériterait d’être qualifié de hurlement. Il venait de l’étang et, si je n’avais pas aperçu entre les arbres la tache parfaitement identifiable d’un ciré jaune, j’aurais douté qu’un tel son puisse sortir de la gorge de madame Fuchs. Sans réfléchir, je me suis précipité. Les arbres m’empêchaient de distinguer la scène qui se jouait audelà, près de la rive. Le troisième, je l’ai entendu à l’entrée de la clairière. C’était d’ailleurs plus un râle qu’un cri. Quand je suis arrivé sur place, quelques secondes plus tard, le ciré jaune de madame Fuchs reposait dans l’herbe. Un ciré fermé d’où dépassait une jupe sombre, et une paire de bottes. Entre la jupe et les bottes, des bas gris dessinaient une manière de serpents qui me firent frissonner. L’ensemble était disposé d’une façon si ordonnée qu’on aurait pu croire que ces différentes pièces avaient été vidées instantanément de leur occupante. Le corps de ma propriétaire, lui, avait bel et bien disparu. À l’extrémité de la manche droite du ciré, je reconnus son panier. Il gisait, renversé, et déjà quelques escargots s’en échappaient. C’est à cet instant que quelque chose a bougé dans les fourrés tout proches. Et je vous jure que cette chose était énorme. Lorsque de longues minutes plus tard, j’ai trouvé le courage d’entrer dans la forêt, j’ai constaté que cette chose avait laissé dans son sillon une substance qui ressemblait à s’y méprendre à de la bave d’escargot.
Mais peutêtre que rien de ceci n’est vrai. Peutêtre que j’ai inventé cette histoire à cause d’une chanson. Une comptine. Mon garçon la fredonnait tout le temps. Il la fredonnait encore juste avant que la voiture ne verse dans ce putain de ravin. Comment c’était déjà… petit escargot… Oui, c’est ça... petit escargot porte sur son dos... sa maisonnette…
Pourquoi je suis encore vivant, moi !
« Les ténèbres s’étaient sensiblement épaissies et n’étaient plus tempérées que par la clarté des eaux, réfléchissant le rideau blanc tendu devant nous. Une foule d’oiseaux gigantesques, d’un blanc livide, s’envolaient incessamment de derrière le singulier voile, et leur cri était le sempiternel Tekelili ! qu’ils poussaient en s’enfuyant devant nous. Sur ces entrefaites, NuNu remua un peu dans le fond du bateau ; mais, comme nous le touchions, nous nous aperçûmes que son âme s’était envolée. Et alors nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entrouvrit, comme pour nous recevoir. Mais voilà qu’en travers de notre route se dressa une figure humaine voilée, de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun habitant de la terre. Et la couleur de la peau de l’homme était la blancheur parfaite de la neige. »
C’est ainsi que se termine l’unique roman écrit par Edgar Allan Poe, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, dans sa traduction par Charles Baudelaire : fin étrange et presque incompréhensible, qui semble contenir une incohérence majeure de même qu’une inextricable énigme — comment s’achève l’aventure de Pym, voué à une mort certaine, alors qu’il est censé avoir remis son manuscrit à Poe ? et surtout, quelle est cette immense créature blanche qui a suscité tant d’interrogations ?
Naissance du « géant blanc »
En 1836, échouant à faire publier ses nouvelles chez l’éditeur new yorkais Harper, Poe décide d’écrire un texte plus long correspondant aux goûts de l’époque. Il opte pour le roman d’aventures en mer, dans la lignée des livres à succès de Fenimore Cooper (Le Pilote, Le Corsaire rouge, L’Ecumeur de mer, Le Bravo). L’année suivante, il remet le manuscrit d’Arthur Gordon Pym chez Harper qui le publie en août 1838 aux États Unis ; le nom de Poe n’apparaît pas en couverture et le texte est présenté comme un authentique récit d’exploration du pôle Sud. Ce thème est susceptible d’intéresser le public : plusieurs expéditions sont sur le point d’être menées en Antarctique, et le premier accostage sera réalisé par l’explorateur français Jules Dumont d’Urville début 1840.
Les éditeurs anglais décident quant à eux de supprimer le dernier paragraphe cité précédemment, jugé trop invraisemblable. Ils conservent néanmoins la postface explicative de Poe (qui en attribue faussement l’écriture à l’éditeur) : Pym a pu rentrer aux ÉtatsUnis où il a remis son récit à Poe, mais il est mort avant de lui faire parvenir les deux ou trois derniers chapitres narrant l’exploration du pôle et le voyage du retour. Par cette pirouette, il trouve là le moyen de rattraper tant bien que mal ce qui apparaît comme un défaut de construction (1) : le texte est écrit par Pym à la première personne alors que tout porte à croire qu’il a trouvé la mort sans moyen de faire connaître ses aventures. Le roman s’ouvre en effet sur une préface « de la main » d’Arthur Gordon Pym, qui relate comment il a transmis ses notes à Edgar Allan Poe afin qu’il les fasse publier. Entre ces deux chapitres qui servent à mettre en place la mystification autour d’un récit véridique, le roman se divise en deux parties très différentes : la première, la plus longue, de facture classique, poussives par endroits, reprend les codes du récit de voyage en mer, alors que la seconde verse dans le genre fantastique à l’instar de ses meilleures nouvelles.
Les deux premiers tiers du texte (chapitres I à XVII) racontent les pérégrinations d’Arthur et de son ami Auguste sur trois navires successifs : le canot l’Ariel, le baleinier le Grampus et la goélette la Jane Guy. Sur le premier, tous deux affrontent ivres une tempête ; sur le deuxième, ils font face à une mutinerie sanglante, reprennent le bateau par la ruse, sont conduits par famine à se résoudre au cannibalisme et subissent le chavire ment du baleinier ; recueilli à bord du troisième, Arthur (accompagné de Dirk Peters, un marin du Grampus, après la mort d’Auguste) explore les îles au large du cap de BonneEspérance et convainc le capitaine de continuer vers l’Antarctique. Sur leur route se dresse une banquise sans fin, à travers laquelle ils trouvent un passage vers les terrae incognitae du pôle Sud. Commence alors le dernier tiers fantastique du livre (chapitres XVIII à XXVI) : la Jane Guy atteint l’île bizarrement luxuriante de Tsalal, dont les natifs les accueillent chaleureusement, avant de les faire tomber dans un piège. Tous les marins sont tués, la goélette détruite par une explosion : seuls Pym et Peters en réchappent, terrés dans les conduits souterrains de l’île. Ils parviennent à s’enfuir, regagnent la plage où les poursuivent les autochtones et s’emparent d’un canot ainsi que d’un otage. Dérivant vers le sud, ils s’enfoncent dans un territoire à la blancheur éclatante, où l’eau se fait de plus en plus chaude et laiteuse et où pleuvent des cendres pâles (2). Leur embarcation vogue vers un voile de vapeur donnant sur une cataracte, leur compagnon d’infortune, le sauvage NuNu, finit par mourir, et lorsqu’ils déchirent enfin le rideau vaporeux, leur canot tombe dans un gouffre devant lequel les attend la silhouette à la blancheur de neige. 1 Le livre n’est pas exempt d’erreurs grossières. On citera l’ami d’Arthur, Auguste, avec lequel il est censé avoir eu une discussion des années plus tard alors qu’il meurt peu de temps après, ou le chien du héros, Tigre, qui joue un rôle important lors de la reprise du Grampus avant de disparaître sans explication. 2 Poe a pu s’inspirer de la « théorie de la terre creuse » de John Cleves Symmes Jr (1818) : deux trous existeraient aux pôles, chauffés par le feu du noyau terrestre faisant fondre la glace (d'où l’eau chaude menant à un gouffre à la fin du roman).
Vingt ans après la première parution anglosaxonne est publiée en France la traduction du roman par Baudelaire. Pleine de style, celleci se montre fidèle au texte original, à deux exceptions près qui orientent la compréhension de la fin. Baudelaire a ajouté des titres aux chapitres, et celui du dernier (« Le géant blanc ») ne peut manquer d’en infléchir le sens. De même, sa traduction de l’ultime phrase prête à discussion : « the hue of the skin of the figure » devient « la couleur de la peau de l’homme », alors qu’il aurait semblé plus juste, pour maintenir le flou voulu par Poe, de rendre « figure » par « silhouette ». Baudelaire, qui a pu trouver cette fin par trop étrange, en résout presque l’énigme : Arthur se trouve face à un homme livide de grande taille. La version originale n’est pas aussi affirmative : Poe évoque seulement « a shrouded human figure » (« une figure humaine voilée », traduction plus proche de Baudelaire cette fois). Impénétrable, cette fin ne donne aucune information sur la nature de la créature ; quant à la raison de sa présence, et au rôle joué dans le retour de Pym chez lui, on ne peut qu’extrapoler. La logique voudrait qu’elle soit venue en aide aux deux naufragés, la postface rapportant qu’ils ont regagné les ÉtatsUnis, mais cette interprétation pragmatique semble en contra diction avec le ton fantastique des derniers chapitres. Outre sa taille, le caractère marquant de l’apparition est sa couleur : pareille à celle de la neige. Pour en percer le secret, on s’intéressera plus particulièrement au sens que revêt le blanc dans le livre.
Recension d’une noncouleur
Champ chromatique caractérisé par l’impression de luminosité, le blanc n’est pas une couleur, mais la teinte résultant de la réunion du spectre de toutes les autres. Symboliquement, le blanc partage des attributs positifs (pureté, innocence, sainteté) et négatifs (vieillesse, mort, an goisse) : cette ambiguïté correspond on ne peut mieux au roman de Poe où les apparences sont souvent trompeuses.
Dans un excellent article (3), Catherine Grall s’est penchée sur la « sublime blancheur » dans plusieurs grands textes, dont Arthur Gordon Pym. Elle constate que le blanc prend une importance grandissante au fil du récit, systématiquement rattachée à la mort : dents blanches du chien devenu enragé, craie qui sert à maquiller le visage de Pym afin de le faire passer pour un spectre aux yeux des marins révoltés, mouette aperçue sur le brick hollandais ne transportant que des cadavres, ours polaire menaçant, paysage final (eau laiteuse, oiseaux livides, lumière abyssale, cendres et vapeur claires) et apparition à la blancheur de neige. Le blanc désigne un « danger toujours plus incompréhensible » ; sa prégnance croissante coïncide avec la montée de l’étrange.
3 Catherine Grall, « Sur les traces d’une sublime blancheur : La ballade du vieux Marin de S.T. Coleridge, Frankenstein de Mary Shelley, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’E.A. Poe et Moby Dick de H. Melville », in La littérature et le sublime, dir. Patrick Marot, Presses Universitaires du Mirail, 2007. tracé des souterrains, dont les schémas (donnés au cours du livre) sont identifiés comme des lettres formant deux mots : au nord, « être téné breux », au sud, « être blanc ». Les profondeurs de l’île renfermeraient elles, de façon cryptique, une mythologie primaire ? l’opposition séculaire entre un « être noir », situé sur Tsalal, et un « être blanc », localisé plus au sud, qui pourrait être la « figure voilée » ellemême ? Poe se garde d’en dire plus, sachant, comme il l’écrit luimême, qu’il ouvre par son silence « un vaste champ aux rêveries et aux conjectures les plus excitantes ».
Il marque les éléments sortant du cadre réaliste, et constitue le point commun des trois passages les plus improbables : le corps inerte d’un animal inconnu rencontré une fois la banquise franchie (à dents et griffes rouges, queue de rat, tête de chat et oreilles de chien, au corps recouvert d’un pelage blanc), l’eau si singulière de l’île (composée d'une sorte de gomme arabique divisée en « veines » de toutes les couleurs) et le fameux géant, comme si les occurrences précédentes, autant d’avertissements adressés au lecteur, préfiguraient sa venue.
Elle revient également sur le parallèle entre le roman et un poème de Coleridge de la fin du XVIIIe siècle, La ballade du vieux Marin (The Rime of the Ancient Mariner). Tous deux identifient le blanc à un danger surnaturel (bien que sa dimension chrétienne chez Coleridge ne figure nullement chez Poe). Le poème raconte l’errance d’un navire naufragé dans les glaces du pôle Sud, frappé de malédiction après qu’un marin tue un albatros. Un vaisseau fantôme se révèle alors, avec à son bord la Mort accompagnée d’une entité féminine (She life in death) au teint d’une absolue blancheur. Après avoir vu mourir ses hommes et eu recours à la prière, le capitaine, seul survivant d’un tourbillon colossal, regagne miraculeusement la terre ferme avec comme pénitence la mission de raconter son histoire au plus grand nombre. Le dernier chapitre d’Arthur Gordon Pym contient des éléments similaires : perdition dans un lieu immaculé, mort d’une créature innocente (l’autochtone NuNu), double châtiment (les « étreintes de la cataracte » et la « figure humaine voilée »), retour inespéré avec l’obligation de faire connaître le récit. Pour Grall, le blanc, assimilé à une « menace blafarde », désigne à la fois l’indéterminé ouvrant la porte au fabuleux et le chatoiement, la révélation qui amène le protagoniste à témoigner de l’expérience vécue.
Cet aspect s’inscrit dans une dichotomie noir/blanc très marquée dans le dernier tiers du livre. Pym et les hommes de la Jane Guy arrivent sur l’île de Tsalal constituée uniquement de roche noire, où les autochtones, à la peau noire également, sont terrorisés par les objets blancs (ainsi que par les miroirs) visibles sur le bateau, absents de leur lieu de vie. Leur peur en apparence irrationnelle est exprimée à plusieurs reprises par le cri récurrent Tekelili ! (4) ; l’ultime chapitre présente son origine, le hurlement coassé par de grands oiseaux livides, dernières formes de vie croisées avant d’atteindre l’abîme de clarté. Alors que les habitants de Tsalal sont présentés comme « la race la plus méchante, la plus hypocrite, la plus vindicative, la plus sanguinaire, la plus positivement diabolique qui ait jamais habité la face du globe », leur terreur du blanc laisse à penser qu’un danger bien plus grand se trouve audessus d’eux. La postface du chapitre XXVI s’attarde sur l’opposition entre la noirceur de Tsalal et la blancheur du dernier paysage traversé. Poe revient à cette occasion sur le 4 Estce le nom du « géant blanc » pour les sauvages ? Les deux premières fois où ce cri est poussé, c’est suite à l’explosion de la goélette (aux voiles blanches et qu'ils croient vivante) et à la découverte du corps de l’animal inconnu au pelage blanc. Dans les deux cas, il s’agit d’une menace caractérisée par sa blancheur. Les sauvages auraientils pu tuer les marins (tous blancs) par malentendu, les assimilant à des sbires du mystérieux géant ?
Suites et interprétations
En dépit de ses longueurs, le roman a su inspirer des auteurs de renom. La filiation ne peut être plus claire avec Le Sphinx des glaces, un roman mineur de Jules Verne paru en 1897. Rarement un livre aura eu à ce point l’allure d’un palimpseste : Verne calque totalement la structure de son roman sur celui d’Arthur Gordon Pym, en racontant une succession d’aventures en mer ayant pour point de départ, canevas et finalité l’ouvrage de Poe ! Le narrateur, Jeorling, découvre que les Aventures d'Arthur Gordon Pym sont véridiques : avec le roman pour guide, il accompagne le frère du capitaine de la Jane Guy dans le sillage de la goélette disparue dans l’Atlantique sud. En route, il rencontre Dirk Peters, le compagnon de Pym : il a survécu, éjecté du canot en dernière issue, et a pu retourner aux ÉtatsUnis où il a remis le manuscrit à Poe. Ensemble, ils retrouvent l’île de Tsalal (dévastée par une explosion volcanique, prétexte pour en faire disparaître tous les éléments fantastiques) puis la silhouette derrière le rideau de vapeur : il s’agit d’une montagne de glace ayant la forme d’un sphinx, aux étonnantes propriétés magnétiques. Celleci attire irrésisti blement tous les objets métalliques, et l’on y découvre accolé le cadavre blanchi d’Arthur Gordon Pym, maintenu à elle depuis des années par la bandoulière de son fusil. Si l’on évacue l’incohérence de la chute (Arthur jette son fusil au canon endommagé dans le chapitre XXIV, et ne l’a donc pas sur lui à la fin de l’histoire), et l’hommage appuyé à l’œuvre littéraire de Poe, le roman de Verne fait l’effet d’une trituration assez indigeste du matériau original : tout y est rationalisé et affadi, bien loin des envolées de son prédécesseur. La solution même du sphinx des glaces comme « figure humaine voilée », référence au mythe antique grec, semble bien peu à sa place dans l’univers de Poe.
Lovecraft opte pour une autre démarche en 1931 dans l’une de ses nouvelles les plus célèbres, Les Montagnes hallucinées. Il conserve le cadre final du roman, l’Antarctique, et reprend en filigrane le mystère du « géant blanc », en les intégrant à un récit plus personnel ; les seules références directes sont le titre du roman (un personnage y fait allusion) et un clin d’œil au cri Tekelili !. Le texte relate une expédition scientifique menée par des membres de l’université de Miskatonic, dont un étudiant admirateur d’Edgar Allan Poe, Danforth, mission qui vire à la catastrophe après la découverte d’espèces fossiles inconnues. Par la suite, une gigantesque cité est mise à jour dans les profondeurs, à travers l’architecture de laquelle le narrateur du récit, le professeur Dyer, retrace l’histoire d’une race extraterrestre ayant en premier colonisé la Terre, les Anciens, et de leurs serviteurs les Shoggoths ; en parallèle, les membres de l’expédition sont peu à peu décimés par les espèces découvertes, qui n’étaient pas des fossiles mais des entités vivantes. Si l’horreur fantastique est portée à son paroxysme par Lovecraft, elle n’utilise pas les mêmes codes que chez Poe : au lieu du blanc, c’est le froid (totalement absent dans Arthur Gordon Pym) qui constitue ici le vecteur de l’épouvante. La nouvelle s’achève par la fuite en avion des derniers survivants de l’expédition, dont Danforth, qui en se retournant pour voir la créature démesurée qui les a pris en chasse sombre dans la folie. Dans une lettre à son ami August Derleth, Lovecraft explique qu’il voulait obtenir avec cette fin un effet identique à celui créé par Poe dans son dernier chapitre. Il n’est pas impossible d’imaginer que pour lui, si le récit de Pym s’interrompt après la rencontre avec le « géant blanc », c’est parce que le choc subi par cette vision l’a laissé dans l’incapacité d’écrire, celuici ayant perdu la raison tout comme le person nage de Danforth à la fin des Montagnes hallucinées.
Sans être une suite, et bien que l’on n’ait aucune preuve que Melville ait lu le roman de Poe, son chefd’œuvre Moby Dick publié une dizaine d’années plus tard, en 1851, paraît en contenir de nombreuses rémi niscences. La quête de la blancheur, finalité du roman, n’est pas sans rappeler l’ultime chapitre d’Arthur Gordon Pym ; on pourrait être tenté de relever la proximité entre la vision de Pym et celle d’Ishmaël dès le premier chapitre, lorsqu’il parle d’un « blanc fantôme immense, qui ressemblait à une colline dans l’espace ». Des critiques tels que Patrick Quinn n’ont pas manqué de remarquer les similitudes entre le chapitre XLII de Moby Dick et la fin d’Arthur Gordon Pym : Melville y évoque le caractère horrible et angoissant du blanc, en citant plusieurs créatures que leur pâleur ne rend que plus terrifiantes (grand requin, ours polaire). Ce rapprochement paraît trop net pour être une coïncidence : Melville aurait pu s’inspirer de l’immense figure concluant le roman de Poe, dont la monstrueuse baleine blanche traquée par Achab serait une incarnation plus réaliste.
Des études critiques d’Arthur Gordon Pym ont cherché à percer l’énigme du « géant blanc ». L’une des premières, publiée en 1933 par Marie Bonaparte (5), livre une interprétation psychanalytique tissant la métaphore autour de l’association inconsciente mer/mère. Chaque élément est présenté comme un symbole maternel en puissance (les souterrains de
5 Marie Bonaparte, Edgar Poe, sa vie, son œuvre : étude analytique, 3 vol., PUF, 1958 (1re éd. 1933).
Tsalal sont le ventre de la mère, l’eau blanche le lait, le rideau de vapeur l’accouchement, etc.) : de fait, la « figure voilée » est vue comme l'image de la mère, dont la quête éperdue est le sens réel du livre. Cette étude sera largement disqualifiée par la suite, notamment par Gaston Bachelard, qui écrit une introduction à la réédition des Aventures d’Arthur Gordon Pym en 1944 (6). Il y considère le roman dans sa dimension onirique avant tout : s’il ne se hasarde pas à conjecturer sur l’apparition finale, il la relie cependant à l’animal hybride blanc, étrange et inconnu, rencontré plus tôt dans le récit. De l’ouvrage il ne retient que la dimension fantastique, dans laquelle Poe a transmis selon lui le « germe de rêves sans fin ». Dans un recueil d’articles paru en 1967 (7), l’écrivain Jean Ricardou livre son analyse du dernier tiers du roman de Poe, envisagé en tant qu’allégorie de l’écriture. Les éléments noirs de l’île de Tsalal symbolisent l’encre, alors que ceux blancs du dernier chapitre représentent le papier ; la dérive finale de Pym et Peters est perçue comme un voyage au terme de l’écriture, le roman étant plus achevé qu’aucun autre « puisque sa fiction désigne la fin de tout texte ». Marcel Schwob partage à peu de choses près la même analyse, en voyant dans le lugubre géant « la page blanche invitant l’écrivain au travail » (8).
On pourrait être tenté de considérer cette fin à l’aune des autres textes narratifs de Poe. Maître incontesté de la nouvelle fantastique, il a écrit un grand nombre de textes courts à la fois singuliers et novateurs, réunis dans quatre recueils (les trois premiers traduits par Baudelaire) : les Histoires extraordinaires, les Nouvelles histoires extraordinaires, les Histoires grotesques et sérieuses et les Derniers contes. Sans se livrer au jeu des juxtapositions (9), on peut noter que bien des éléments du roman font référence à l’un de ses concepts les plus marquants : le « démon de la perversité » (« the imp of the perverse »). La nouvelle éponyme, publiée en juillet 1845 dans le Graham’s Magazine, détaille dans sa première partie ce penchant propre à tout être humain. Il est assimilable à une « tentation du pire », la persistance irrationnelle dans une action d’évidence mauvaise sans pouvoir en estimer sur le moment les conséquences. Cette impulsion, « tendance accablante à faire le mal pour l’amour du mal » comme la décrit Poe, semble présider aux actes d’Arthur Gordon Pym tout au long du roman. On le voit prendre la mer sur l’Ariel alors qu’il est saoul, embarquer clandestinement sur le Grampus contre l’avis des siens, aller toujours plus près du pôle Sud alors que la Jane Guy vient de le sauver, puis, une fois qu’il quitte Tsalal, s’obstiner encore alors que le retour à la civilisation ne peut se faire qu’en voguant vers le nord.
6 Gaston Bachelard (préface), Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, Stock, 1944. 7 Jean Ricardou, Problèmes du nouveau roman, Seuil, 1967. 8 Marcel Schwob d’hier et d’aujourd’hui, dir. Christian Berg et Yves Vadé, Champ Vallon, 2002, p.287.
9 La parenté la plus évidente reste avec sa nouvelle « Manuscrit trouvé dans une bouteille » parue en 1831. On y retrouve un récit d’aventure en mer écrit à la première personne, la dérive vers le pôle, un paysage uniforme inquiétant (noir et non blanc), une chute finale (dans un tourbillon) et une astuce narrative peu crédible, donnée par le titre, expliquant la manière dont le manuscrit a pu parvenir jusqu’au lecteur.
Illustration du dernier chapitre du roman par A. D. McCormick (Edgar
Allan Poe, Arthur Gordon Pym : A Romance, Downey & co., 1898).
Le « géant blanc » y est représenté enfermé à l’intérieur d’un immense
bloc de glace, élément absent du roman.
Prisonnier des souterrains de l’île, Pym se surprend devant un gouffre à être pris d’un « immense désir de tomber » : c’est la définition même du démon de la perversité donnée par le narrateur de la nouvelle lorsqu’il évoque l’exemple « d’un homme qui, frissonnant sur l’arête d’un précipice, rêve de s’y jeter ». Le dernier chapitre pourrait être lu comme un lent suicide de Pym, le « géant blanc » étant ce mauvais esprit enfin libéré quand tout s’achève. Dernier détail, qui a peutêtre son importance : le nom de « Pym » est le quasianagramme de « imp », démon en anglais.
Une dernière hypothèse peut enfin être avancée. À rebours des tentatives d’imaginer la suite de l’histoire, on peut considérer celleci comme parfaitement achevée : le but de Pym est d’aller toujours plus au sud, et le livre s’arrête quand plus aucune continuation physique n’est possible dans cette direction. Le moment où les limites du romanesque sont atteintes correspond au « rideau de vapeur » que le canot franchit en dernière instance, il est le voile de la fiction finalement traversée ; et cette figure humaine indéterminée, plus grande que tous les personnages imaginaires, n’est autre que le lecteur, tenant entre ses mains depuis le début les destinées d’Arthur Gordon Pym. La fin révèle la supercherie initiale du voyage authentique et rend inutile le récit du retour, d’où son absence : il suffit que l’histoire parvienne au lecteur, représenté par le « géant blanc », silhouette incertaine audessus du livre jusqu’à la dernière page, pour que la boucle soit bouclée.
Réception et dernier mystère
Malgré la réputation de Poe (qui ne publie néanmoins son œuvre phare, Le Corbeau, qu’en 1845), Les Aventures d’Arthur Gordon Pym sont un échec cuisant aux ÉtatsUnis, et un vague succès d’estime en Grande Bretagne. En France, il s’agit du troisième volume de Poe traduit par Baudelaire, le seul à ne susciter l’intérêt du public. Le livre est détruit par la critique américaine, qui lui reproche sa violence (la scène choquante de cannibalisme) et son invraisemblance (le dernier tiers est unanimement rejeté) ; les inimitiés nouées par Poe, critique virulent dans le Southern Literary Messenger, revue dont il était rédacteur en chef, ont pu jouer un rôle dans cette désaffection. Considéré comme mineur dans son œuvre, le roman est peu réédité jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, où il connaît un second souffle par le biais de lecteurs influents — au premier rang desquels Borges, qui y voit le texte en prose le plus abouti de Poe, et qualifie ses dernières pages d’« admirables » (10).
Arthur Gordon Pym reste le seul roman d’Edgar Allan Poe, qui se consacre par la suite exclusivement aux formes courtes où il excelle. Un an après sa publication, il mène toutefois une deuxième et dernière tentative
10 Jorge Luis Borges, Ultimes entretiens avec Osvaldo Ferrari, PressePocket, 1988, p. 191.
d’écriture de roman, en rédigeant les premiers chapitres du Journal de Julius Rodman publiés en feuilleton dans le Burton’s Gentleman’s Magazine (11). Le projet est assez similaire aux Aventures d’Arthur Gordon Pym : un récit d’exploration présenté comme authentique, relatant la première expédition au cœur des Montagnes Rocheuses, entre 1791 et 1794, par le trappeur Julius Rodman et ses quatorze compagnons.
Faute de succès auprès des lecteurs, le feuilleton est abandonné au bout de quelques mois, en 1840, sans que l’on sache ce que Poe envisageait pour la suite — le récit, très classique au départ, allaitil lui aussi basculer dans le fantastique ?
Aucun autre de ses textes ne fournit d’éclairage décisif quant à la fin des Aventures d’Arthur Gordon Pym, qui voit disparaître son narrateur au terme du chapitre XXV dans l’une des conclusions romanesques les plus déroutantes qui soit ; à ce jour, le mystère du « géant blanc » reste entier. Mais comme chez Poe rien n’est évident, n’est donné pour sûr et intangible au lecteur, une seconde lecture pouvant amener un point de vue neuf et révéler un secret que l’on n’avait pas soupçonné jusquelà, figure après cet appendice de circonstance qu’est le chapitre XXVI une dernière phrase troublante, citation à l’origine inconnue à propos de laquelle aucune explication n’est donnée, aux accents de sourde menace que seul un second roman aurait pu expliciter : « J’ai gravé cela dans la montagne, et ma vengeance est écrite dans la poussière du rocher » (12).
Pour approfondir l’interprétation du roman, on pourra lire l’article
très complet (en français) de l’encyclopédie en ligne Wikipédia.
Enfin, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, dans la traduction de Baudelaire, sont disponibles au format numérique sur le site
ebooksgratuits.
11 Voir PierreFrançois Peirano, « La fiction et le réel dans Le Journal de Julius
Rodman (183940) d’Edgar Allan Poe », Modèles linguistiques, 65, 2012. 12 Il est difficile d’établir un lien entre cette phrase et le reste du roman : la référence à la « poussière du rocher » est à ce titre totalement étrangère au cadre dans lequel se déroule le dernier chapitre. La référence semble mieux correspondre à l’univers de son second roman, inachevé, se déroulant dans les Montagnes Rocheuses… Poe songeaitil à un rapprochement entre les deux œuvres, la nature de la créature gigantesque apparaissant à la fin d’Arthur Gordon Pym expliquée dans le Journal de Julius Rodman ?
Stupeur dans le monde des lettres : le mythique écrivain Paul Lugowski, auteur
sulfureux dont les œuvres dérangeantes se vendent par palettes, a disparu.
La revue L’Ampoule, flairant le bon coup, mandate l’aventurier de l’extrême
Victor Morand pour le ramener. Aidé de son camarade Sam Frémalle, celui-ci
ne tarde pas à trouver trace de l’écrivain disparu dans les mystérieuses Collines de
Hurlefou, lieu de tous les dangers…
Endroit à part, en dehors de l'espace et du temps, celles-ci abritent des mondes
inouïs et inconnus où il est aisé de se perdre — temples aux fabuleux trésors,
vestiges de civilisations, villages autochtones, jungle luxuriante où vivent tribus
cannibales et monstres fantastiques…
Victor Morand, sauvage et indomptable comme les paysages traversés, mènera-
t-il à bien sa mission ?
Qu'est devenu Paul Lugowski, écrivain exalté en quête d'extraordinaire ?
Quels secrets cachent les Collines de Hurlefou ?
Tout cela, et plus encore, est à découvrir dans ce feuilleton collectif publié en
exclusivité dans la revue L’Ampoule !