Le fouilleur d'âmes

Michel Honaker · Chapitre 10 sur 19

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Le fouilleur d'âmes

Chapitre VIII

 

À son réveil, Brian ne tremblait plus. Il nageait encore entre deux eaux, mais il ne tremblait plus. Il avait la gorge sèche comme un papyrus, et la migraine cognait contre ses tempes. Les événements de la nuit continuaient à défiler devant ses yeux. Le même film en boucle qui inlassablement creusait son angoisse…

La sonnerie du téléphone lui fit presque du bien. Il se souleva péniblement et tendit la main pour décrocher le combiné. La voix de Marion :

— C’est toi, Brian ? J’ai essayé de te joindre hier, toute la journée… Écoute, il faut qu’on se parle, je…

Brian lâcha un soupir. Marion, déjà.

— C’est trop tard, Marion… Tu es partie.

— Je sais, je sais… J’ai eu tort, mais c’était le choc. Le choc, tu comprends ? On peut peut-être… On peut encore discuter, tous les deux, non ?

— Tu as tout dit la dernière fois. À quoi bon ? répondit-il d’une voix pâteuse.

— Brian, il m’en coûte de t’appeler, tu sais… Tu dois comprendre que… que je me rabaisse à…

— À relancer un écrivain de merde qui a transformé ta vie en cauchemar, oui, je sais ça.

— Non, non, ce n’est pas…

Tout ce que pouvait raconter Marion lui indifférait. Quelque chose s’était brisé en lui. Il y avait laissé trop de plumes. Imaginer sa femme dans les mêmes draps qu’Alec Rodgers lui donnait la nausée. La mort de ce type ne lui était d’aucune consolation. C’était Marion qu’il haïssait. C’était elle qui avait voulu ce qui s’était passé. Les justifications, les pleurs, les repentirs qui venaient de l’autre bout du fil se transformèrent en un brouet de sons inutiles.

Il raccrocha.

Qui avait bien pu déposer ce paquet enveloppé de vieux journaux en évidence sur la table ? Une boule se forma dans sa gorge. Mash. Ce ne pouvait être que cette chose. Mash. Qui d’autre ? Il ne sut que faire. Désemparé, il passa une main dans sa chevelure hirsute.

— Tu es là ? demanda-t-il d’une voix ténue, tremblante. Tu es là, quelque part ?

Loup, y es-tu ? chantonnent les enfants.

Le souffle court, il attendit avec appréhension que la créature se manifeste ou qu’une pensée étrangère vienne interférer avec les siennes, comme les jours précédents. Tout en se demandant si sa raison résisterait à une nouvelle expérience de ce genre. Il attendit de longues minutes et finit par conclure que l’entité avait rompu le contact. Cela le soulagea et lui donna le courage de s’approcher du paquet.

Il déchira presque cérémonieusement l’emballage de vieux papier malodorant. Déjà, il savait. Pourtant, il hoqueta quand les liasses de billets froissés se déversèrent sur la table et dut s’adosser au mur pour conserver son équilibre. Mais, décidément, ses jambes n’avaient plus la force de le porter. Il glissa doucement sur le plancher, n’osant croire ce qu’il voyait, ce qu’il touchait. Pas possible, pas possible… Ses doigts se refermaient dans la masse d’argent comme pour l’arrimer bien solidement à la réalité. Il s’enivrait du parfum âcre de moisi qui flottait jusqu’à ses narines. Il devait y en avoir pour des dizaines de milliers de dollars ! Des dizaines de milliers ! Peut-être des centaines ! De toute façon, plus qu’il n’en avait jamais tenu dans toute sa vie. Il gémissait de bonheur, se griffant le visage comme un possédé…

Oncle Félix ! Oncle Félix…

Papa.

Papa ? Mais comment diable avait-il pu amasser tant de fric ? À moins que… que la créature ne l’y ait aidé ? La créature qui servait, la chose des ténèbres qui veillait…

— Nom de Dieu ! s’écria-t-il. Tu es riche ! Diaboliquement riche ! Et puissant ! (Il contrefit la voix de Mash :) Oh, très puissant, oui…

Il s’interrompit juste à temps pour n’avoir pas la crainte de mécontenter l’être qui, après tout, pouvait se trouver tapi dans l’appartement, tout près. Il n’avait plus peur, à présent. Cette fortune l’avait vraiment halluciné. Pour la première fois depuis longtemps, il concevait dans son imagination surexcitée une perspective de lendemains roses et chantants. Il commençait à entrevoir tout le parti qu’il pouvait tirer de l’étrange serviteur. Ce… ce démon ne lui voulait aucun mal, bien au contraire. Il avait tué Garth, le voisin gênant et trop avide, oui… mais pour le défendre, lui. Peut-être avait-il aussi… Le chien ? Alec Rodgers ? Brian préféra écarter cette hypothèse.

Non. C’était trop dingue.

Personne ne te fera plus de mal, Brian.

Non, personne. Personne, assurément. Tant que Mash serait à ses côtés. Et pourquoi pas ?

Il n’en était plus à se demander s’il était devenu fou ou si cette chose incroyable était bien réelle. C’était le destin qui lui envoyait un tel protecteur ! Comme ils allaient le regretter, tous ceux qui s’étaient payé sa tête et l’avaient rabaissé à plaisir durant toutes ces années… La créature voulait le servir ? Elle le suppliait de la rendre utile ? Eh bien, il allait accéder à tous ses vœux. À tous.

La revanche serait à la hauteur de ses frustrations.

Il resta un long moment à caresser une foule de fantasmes morbides et haineux, à élaborer des projets fous, à rire et pleurer en même temps, à secouer la tête…

Le bruit de la sonnette ne lui parvint vraiment que la seconde fois.

Il reprit soudain pied dans la réalité et se remit debout vivement. L’argent. Il fallait cacher l’argent. Qui pouvait venir l’importuner à une heure aussi matinale ? Marion ? Il ne se sentait pas d’humeur à subir sa litanie de gémissements et de regrets tardifs. Il jeta le précieux paquet au fond d’un placard, fourra dans ses poches les billets épars. Ces précautions prises, il se donna encore quelques secondes pour reprendre figure humaine puis alla ouvrir.

— Bonjour ! Je ne vous dérange pas ? lança Forrester. Je passais dans le quartier. J’ai pensé que…

— Non… non, bien sûr que non, bredouilla Brian. Entrez donc ! Euh, un café ? J’allais justement…

— Avec plaisir, oui. J’ai cinq minutes.

— Trouvez un coin pour poser votre derrière. C’est un peu le bordel. Ma femme m’a quitté.

— J’en suis vraiment navré.

— Moi pas tant que ça, allez, ça valait mieux. Incompatibilité d’humeur, c’est ce qu’on dit dans ces cas-là, hein ? Vous allez rire, elle n’est même pas au courant pour mon… héritage.

Neil Forrester laissa son regard se promener sur le papier peint déchiré de la pièce exiguë. Brian partit brancher la cafetière électrique dans la cuisine.

— Vous êtes retourné à Wigan ? s’enquit l’avoué.

— Wigan ? Oh, chez l’oncle Félix ? Oui… oui… J’y suis resté une partie de la nuit. Pour découvrir qu’il se pourrait fort bien que le cher oncle Félix n’ait pas été qu’un simple ami de la famille… mais mon propre père !

— Vraiment ? Vous êtes sûr ?

— Pas à cent pour cent, bien sûr, mais après recoupements, l’hypothèse semble plus que vraisemblable. Ma mère le connaissait depuis longtemps, bien avant son mariage. Il se pourrait que leurs relations n’aient pas été si innocentes qu’ils les affichaient. Au mieux, mon ascendance en sort nettement troublée. À mon avis, ils ont cessé ce petit jeu quand mon père… enfin, son mari… est tombé malade. Par obligation ou par remords. Voilà pourquoi Félix s’est éloigné de nous et n’a jamais reparu.

— Et vous avez trouvé quelque chose d’intéressant au sujet de ce… déplaisant serviteur ?

Brian revint dans le salon porteur d’un plateau sur lequel fumaient deux tasses. Il posa le tout sur la table basse, se donnant ainsi le temps nécessaire pour mûrir sa réponse.

— Non, et d’ailleurs, je crois bien que je me suis raconté des histoires. C’est certainement vous qui aviez raison, hier… Quand on traverse une période difficile, il peut arriver que l’on soit victime de certains troubles. Mais ça va beaucoup mieux, ce matin. Je pense que la mort de Félix m’a plus impressionné que je ne l’admettais. Ce suicide… Et tous les ragots qui ont tourné autour. Sans parler de cette vieille maison, aussi, et toutes ces choses…

Neil Forrester lui coula un regard en biais par-dessus la vapeur de son café.

— Justement, dit-il, j’ai beaucoup réfléchi à votre problème, et à force de me creuser les méninges, je me suis souvenu qu’une fois, Félix m’avait confié qu’il éprouvait une sensation pareille à la vôtre. Sur le coup, je n’ai pas fait le rapprochement, et puis… Oui, c’était peu de temps après son retour de Silver Creek. Il m’a raconté qu’il ne se sentait plus seul depuis son départ de Nouvelle-Angleterre. Qu’il lui semblait être surveillé, épié à chaque instant… Il a admis qu’il pouvait s’agir d’une dépression nerveuse, mais j’ai bien senti que le cœur n’y était pas, qu’il avait l’a conviction d’être la victime de quelque chose qui collait à ses pas… Je dois avouer que je n’ai pas prêté grande attention à tout ça, à l’époque, parce que moi-même je traversais une période difficile. C’est toujours comme ça. On ne fait jamais assez attention aux autres. Vous voyez, ça ne m’est revenu qu’hier, après votre départ.

— C’est gentil à vous de vous occuper de ma santé, sourit Brian. Mais ne vous en faites pas, ça va… Je crois que c’est fini.

— Je l’espère, bien sûr, mais… si ça recommençait, n’hésitez pas à m’en avertir. S’il s’agissait d’un mal quelconque, contagieux, de surcroît…

— C’est d’accord, ne vous tracassez pas. Je vous assure que j’ai repris le dessus.

Forrester dessinait des ronds dans sa tasse. Songeur. Comme si la réponse ne le satisfaisait pas totalement. Il parut se souvenir d’un détail :

— Vous n’avez rencontré personne, dans la maison de Félix ou aux alentours ?

Brian se figea. Une grosse barre de plomb fondu tomba au fond de son estomac. Il haussa les épaules.

— Non… Pourquoi cette question ?

— Vous vous souvenez de ce type, là, le voisin qui tournait autour de la maison…

— Euh… oui. Le gros, là. Il s’appelait…

— Garth… Robby Garth. Méfiez-vous de lui. J’ai des amis dans la police. Je me suis renseigné à son sujet. Il a témoigné dans l’affaire des fillettes disparues. Et il a chargé votre oncle Félix. Il a prétendu avoir vu beaucoup de choses. Fort heureusement, il passe pour un ivrogne invétéré et ses racontars n’ont eu que peu de poids.

— Quel salaud.

— Garth a prétendu avoir aperçu l’une des gamines montant à la maison de Félix, la nuit de sa disparition. C’est ça qui a tout déclenché.

— Mais il n’y avait rien contre Félix, n’est-ce pas ?

— Rien qui ait été prouvé, non, ainsi que je vous l’ai dit. Seulement la rumeur populaire ne s’arrête pas à ces considérations. Les ennuis de Félix, son changement notable des derniers mois, son suicide peut-être bien, c’est Garth qui en est à l’origine. Vous êtes prévenu. Alors si vous le rencontrez, évitez de trop lui parler. C’est un nuisible… Ah, j’allais oublier. J’ai pu retirer les liquidités de son compte courant. Trois cent vingt-huit dollars. Pas le bout du monde, mais enfin, ils sont à vous.

Pour un peu, Brian se serait esclaffé.

— Merci.

— Bon, je dois me sauver… N’oubliez pas : au moindre problème, vous me passez un coup de fil, d’accord ?

Brian promit tout ce que l’autre voulut, pourvu qu’il se dépêche de partir. Ensuite, afin d’être bien sûr que son visiteur ne restait pas dans les parages, l’écrivain écarta les lames du store et le suivit des yeux qui s’éloignait dans la rue. À un moment, l’avoué s’arrêta, regarda dans sa direction, l’air indécis et perplexe. Brian sentit son cœur battre plus vite. Il eut alors le sentiment intime que Forrester se doutait de quelque chose. Puis l’homme de loi monta dans sa voiture et tourna à l’angle de la rue.

Le romancier resta planté là un moment, la gorge sèche.

— HOMME DANGEREUX POUR BRIAN. DANGEREUX JE DIS.

— Oui, répondit Brian à voix basse. Il faudra peut-être veiller sur lui aussi…

 

*

* *

 

Marion fut soulagée de trouver la porte close. Son mari s’était absenté. Elle enfonça sa propre clé dans la serrure, notant au passage qu’il n’avait pas pris la peine de la faire changer. Ce qui signifiait peut-être qu’il était ouvert à la négociation, que tout n’était pas rompu entre eux. Elle déposa son grand sac dans l’entrée et appela par acquit de conscience :

— Brian ? Brian ? Tu es là ?

Par chance, seul le bruit de la rue qui s’engouffrait par une fenêtre lui répondit. Elle n’en désirait pas plus. Elle ne s’imaginait pas tombant nez à nez avec son compagnon et contrainte à s’humilier une fois encore. Non, ce n’était pas le stratagème qu’elle avait conçu pour rentrer en grâce. Elle fut presque ravie de constater que la gabegie qui défigurait l’appartement n’avait pas été touchée. Cela lui permettrait de jouer aux bonnes fées tout en faisant amende honorable.

Elle se mit immédiatement au travail, ramassa les mégots, entassa les verres sales et porta le tout dans la cuisine, où un himalaya de vaisselle l’attendait. Puis, avec un soin d’épouse attentionnée, elle rendit au salon une apparence de salubrité. Lorsque ce fut fini, elle contempla son œuvre avec fierté. La première partie du programme était menée à bien.

Elle pouvait passer aux choses sérieuses.

Elle se rendit dans la chambre, ramassa les couvertures roulées en boule, regarnit le lit et baissa les stores. Puis elle se dévêtit entièrement, à la seule lueur de la petite lampe de chevet orangée, ne conservant que ses talons hauts. Une fois nue, elle se planta devant la glace de l’armoire, et prit des poses suggestives en ornant sa bouche de mimiques sensuelles qui avaient en leur temps mis en transe ce pauvre Alec Rodgers. Elle défit ensuite ses longs cheveux platine afin de les laisser cascader sur ses frêles épaules blanches. Enfin, après s’être inondée d’un parfum racoleur, elle s’étendit sur le lit, une jambe repliée, étudiant savamment un regard langoureux propre à faire chavirer le cœur le plus endurci. Elle ne doutait pas une seconde de l’effet ainsi produit. Brian était une âme tendre, incapable d’éprouver longtemps un mauvais sentiment. Il avait même du mal à se mettre en colère…

Et puis elle s’était résolue pour l’occasion à assouvir tous ses caprices… Particulièrement ceux qu’elle avait toujours refusé de satisfaire… tandis qu’elle l’accordait généreusement à son patron. Mais avec Alec, c’était différent. Il avait été le maître dominateur dont elle avait toujours rêvé. Elle revoyait ses larges épaules, son sourire conquérant, sa musculature tendue tandis qu’il la soulevait sous ses coups de boutoir. Elle n’aurait jamais pu lui opposer la moindre résistance, même si elle l’avait souhaité. Il lui avait ouvert les chemins ignorés du plaisir. Lui disparu, c’était tout un monde qui avait fui à jamais. Ce départ, personne ne saurait jamais le combler, surtout pas Brian… ce pauvre Brian, qui avait honte de crier lorsqu’il jouissait en elle…

Cette pensée lui donna envie de se lever et de partir. À quoi bon cette mascarade ? Seulement où aller ? Marion n’était pas femme à apprécier l’insécurité. En somme, elle avait moins besoin de Brian que d’une présence rassurante à ses côtés, mais c’était aussi une forme d’amour, après tout. Il fallait qu’elle reste.

Un long moment passa. Elle s’assoupit un court instant, finalement vaincue par ses nuits sans sommeil. Ce fut la sensation qu’on venait de l’effleurer avec délicatesse qui l’éveilla. Un frisson lui remonta le long des cuisses tel un courant d’air glacé. Elle se dressa sur les coudes, interloquée. Dans la semi-pénombre, elle ne distinguait rien. La pièce était vide. Elle frissonna. La température avait baissé. Elle ramena vivement un drap sur elle et, ce faisant, aperçut une feuille de papier neuve déposée au pied du lit, barrée de quelques phrases dactylographiées : ELLE REVIENDRA, MARION, ELLE REVIENDRA PUISQUE RODGERS EST MORT CAR MARION BONNE PUTE. MARION, BONNE PUTE.

Elle n’avait pas plus tôt fini de lire qu’un grand bruit se fit entendre dans la pièce voisine. Elle se leva d’un bond, s’enroulant machinalement dans une couverture.

— Brian ? C’est toi, Brian ? Ce n’est pas drôle, écoute !

Elle était partagée entre la crainte et la colère. Bien sûr, c’était un mauvais tour de Brian. De qui d’autre ? Elle se précipita vers le salon en appelant et s’arrêta sur le seuil de la pièce, stupéfaite. Tout ce qu’elle s’était efforcée de remettre à sa place jonchait maintenant le sol. Il y en avait partout. C’était un véritable carnage…

— Oh, Brian…, gémit-elle, les larmes aux yeux.

En se retournant, elle aperçut, tracée avec un bâton de rouge à lèvres, en lettres énormes sur le mur, l’inscription suivante : BONSOIR SALE PUTE !

Dans le fond, une porte claqua à la volée, qui la fit sursauter. Elle se mit à trottiner en pleurant. Ses vêtements étaient éparpillés dans le couloir. Elle lâcha la couverture pour les enfiler puis, dès qu’elle eut repris une allure plus décente, battit en retraite, la rage au cœur.

— Tu n’es qu’un salaud, Brian, tu n’es qu’un salaud !… Tout est fini entre nous. Jamais plus…

Elle empoigna son sac au passage et prit la fuite.

La porte se referma violemment derrière elle.

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