Le fouilleur d'âmes

Michel Honaker · Chapitre 4 sur 19

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Le fouilleur d'âmes

Chapitre II

 

Marion l’attendait, recroquevillée dans un angle du canapé défraîchi. Elle s’était enroulée dans son habituel peignoir gris, râpé par l’usage, les bras frileusement croisés sur la poitrine. Cette attitude lui était habituelle. Elle avait froid, même en plein été. Devant elle trônaient une bouteille de gin sérieusement entamée et un paquet de pop-corn.

Brian grimaça intérieurement en s’approchant d’elle. Elle empestait un étrange mélange de naphtaline, d’alcool et de transpiration. Ses longs cheveux châtains n’avaient pas eu l’honneur du démêlage et l’absence de maquillage soulignait davantage encore l’aspect négligé de sa personne. Lorsqu’elle ne travaillait pas, Marion ne se mettait pas en frais pour lui. Elle se complaisait même dans ce rôle de souillon vindicative et frigorifiée.

Brian sentit que tout effort de réconciliation était par avance voué à l’échec. Il connaissait bien cet air farouche, ce regard accusateur posé sur lui. Marion était d’une humeur de chien. Elle avait dû ruminer ses reproches toute la journée, anticipant en maître tacticien toutes les protestations qu’il pourrait lui opposer. C’était décidément sans issue. Encore un mauvais soir, comme beaucoup d’autres soirs.

Il essaya de cacher les fleurs, mais c’était trop tard. Marion les avait vues.

— Ce que tu peux avoir l’air con avec ton bouquet, marmonna-t-elle en hochant la tête de droite à gauche. Si tu penses m’avoir… Mets-les-toi où je pense, tes fleurs ! Surtout des fleurs achetées dans le métro.

— C’est l’intention qui compte, repartit Brian, blessé.

— Fleurs en soldes, intentions en soldes.

Il haussa les épaules et partit dans la cuisine, espérant esquiver l’attaque. Là, il jeta les fleurs sur la table, au milieu des assiettes sales et des reliefs du déjeuner. La pièce empestait. Deux ou trois mouches bourdonnaient dans la clarté glacée du néon. Brian suivit un instant leurs ébats aériens au-dessus de la carcasse d’un poulet à demi rongé. L’évier débordait de vaisselle graisseuse. Il ne trouva pas le courage d’en venir à bout. En désespoir de cause, il éteignit et revint dans le salon. Marion attendait son retour comme un chat guette sa proie devant un trou de souris. Brian leva la main.

— Pas ce soir, Marion, prévint-il. Je ne suis pas d’humeur à entendre tes jérémiades.

— Des jérémiades ! Ben merde, alors ! Pendant que monsieur se pavanait sur le yacht de son éditeur, qu’est-ce que je faisais, moi ? Qu’est-ce que je faisais, toute seule, ici ? Tu peux me le dire ? À m’emmerder comme un rat mort… T’en as aucune idée ?

— Marion, je n’ai pas envie de parler de ça.

— On n’a même pas la télé ! Même pas la télé dans ce foutu taudis ! Pourquoi tu ne m’as pas emmenée avec toi aujourd’hui ? Je te fais honte ?

Brian faillit bien répondre que oui, mais au dernier moment, il préféra s’abstenir. Ç’aurait été le meilleur moyen d’envenimer une situation qui ne demandait qu’à l’être.

— Marion, Lester n’avait invité que moi… On devait parler boulot.

— Bien sûr. Et tu n’aurais surtout pas voulu m’imposer, hein ?

— C’est le travail, ça, Marion, mon travail…

— Ton travail ! Parlons-en de ton travail ! Presque un an que tu ne rapportes rien. J’attends toujours les chèques mirobolants que tu promettais. Je me souviens bien de ce que tu disais : « Attends, Marion, je suis sur un gros coup, tu verras ! On va pouvoir s’acheter des tas de trucs, peut-être même pouvoir déménager… » Si je me souviens ! Tu t’es encore fait entuber. La vérité, c’est que tu es un auteur de merde, tes bouquins sont de la merde et…

— Marion, ça suffit !

— Quant à ton Lester, il sait très bien te faire ramper, oh, pour ça oui ! Il te pisserait dessus, je suis certaine que tu en redemanderais. Je suis sûre qu’il n’a même pas lu ton dernier manuscrit. Tu lui as demandé, au moins ?

— Il l’a lu.

— Refusé, hein ? Pas la peine de me raconter des salades, va ! J’ai qu’à voir ta tronche de cake. Brian, où tu vas ? Non, reste ici. Trop simple de se tirer dès que ça ne tourne pas à ton avantage.

— Marion, on s’est déjà battus cent fois à cause de ça. À quoi bon recommencer ?

— Rien à foutre ! Tu vas m’écouter, Brian ! J’en ai marre de te donner à bouffer, marre de m’échiner toute la journée à vendre des godasses. Tu crois que ça m’amuse de me mettre à genoux devant des mecs comme si j’allais leur sucer la queue ? J’ai envie d’une autre vie, merde. Dès demain, tu entends, Brian, dès demain, tu vas aller au bureau d’emploi. Je me fous de ce que tu trouveras comme job ! Tu peux bien ramasser les poubelles si ça te chante. Seulement tu devras ramener ta pitance à la maison si tu veux bouffer. Ta vie de mac, c’est fini. Brian, reviens !

Brian avait attrapé d’un geste rageur un pantalon sale dans un placard et l’avait enfilé par-dessus son bermuda. Il retournait déjà à la porte quand Marion vint lui barrer le passage avec une rapidité proprement stupéfiante.

— Laisse-moi passer, Marion, ça ne sert à rien de se déchirer. Tu as dit ce que tu voulais dire. Stop.

— Regarde-toi, pauvre connard !

— Je m’en vais, fous-moi la paix !

— Trop facile, trop facile ! Tu vas rester…

— Va te faire foutre, Marion !

— C’est déjà fait, si tu veux savoir !

Il resta un instant sans réaction, la dévisageant avec stupeur, cherchant à lire la vérité sur sa figure blafarde, enlaidie par la colère. Puis il sentit confusément qu’elle ne bluffait pas, et ce fut comme une douloureuse brûlure qui lui embrasa le corps. Par-delà la créature haineuse qui lui faisait face, il ne put s’empêcher de revoir la jeune étudiante dont il s’était épris dix ans plus tôt, sa silhouette gracile et ses traits innocents, son enthousiasme et sa joie de vivre. Le film de leur première rencontre repassa en accéléré devant ses yeux. Le campus au printemps, peu avant les examens, leurs conversations passionnées à propos de Sherlock Holmes. Puis, plus tard, leurs étreintes torrides, délicieusement perverses… Que de temps avait passé.

Brian avait maintenant du mal à croire que tout ceci avait été un jour bien réel. Marion le dévorait des yeux tel un animal sauvage, comme pour se repaître du mal qu’elle venait de lui infliger. La curiosité d’en savoir davantage le dévorait ; des questions abjectes se formaient dans son esprit. Pourtant, il écarta doucement sa femme de son passage et sortit, poursuivi par ses vociférations obscènes. La porte claqua. Il ne se retourna pas.

Il se retrouva dans la rue avec soulagement. L’air vif lui fouetta le visage. Une grosse voiture passa près de lui avec un chuintement, éclaboussant le bas de son pantalon. Il n’y prêta pas la moindre attention. Il enfouit les mains dans ses poches et remonta la rue quasiment déserte, frôlant les murs lépreux et suintants. Il avait un mauvais goût dans la bouche. Une rasade d’alcool aiderait à le dissiper. Il tourna donc au coin de la 4 e Rue Est, en quête d’un bar quelconque. Il y en avait quelques-uns qui s’échelonnaient jusqu’à Tompkins Square, du plutôt pas recommandable au parfaitement malfamé. Brian prit le parti de dépenser ses derniers dollars dans celui qui arborait la plus grosse enseigne clignotante.

Il poussa la porte d’un geste las et dut se frayer un passage parmi la faune patibulaire, à dominante black. Une clarté blanche et brumeuse inondait comptoir et billards. Il faisait chaud, moite, dégueulasse. Personne ne lui prêta attention.

Il commanda autant qu’il put de whisky pour la misérable somme qui végétait au fond de son portefeuille râpé. Et comme il n’avait pas la faculté de Marion de faire un sort aux bouteilles sans même cligner des yeux, il se retrouva très vite dans un état d’ébriété plutôt avancé.

Au quatrième verre, il était suffisamment soûl pour ne plus penser à toutes ses infortunes. Mais il n’avait plus un kopeck, aussi décida-t-il qu’il était temps de rentrer. Il s’écarta du comptoir avec un vague salut destiné à l’assistance et tituba vers la sortie en souriant d’un air idiot. Alors qu’il franchissait la porte, une main s’abattit sur son épaule. D’abord, il ne réalisa pas bien ce qui se passait. Il crut qu’on voulait l’aider à partir dignement. Puis les silhouettes se précisèrent. Des Noirs mal fringués, un méchant sourire aux lèvres. Ils étaient trois. De la racaille, des casseurs de culs-blancs. Avant de pouvoir protester, il fut poussé dans un passage jouxtant le bar. Il chercha à se débattre, mais ils le tenaient solidement.

— Allons, mon gars, t’énerve pas. On veut juste t’aider à rentrer chez toi…

— Foutez-moi la paix, je vous ai rien fait ! Lâchez-moi, nom mais merde !

— Fais pas chier, reste tranquille. Si tu es bien sage, il t’arrivera rien…

Brian voulut crier. Un poing le percuta au creux de l’estomac. Il s’affaissa. Ensuite, il eut seulement le sentiment d’être trituré en tous sens, fouillé, exploré. Il entendit ses vêtements se déchirer en plusieurs endroits. Quand il revint à peu près à lui, ce fut pour découvrir deux lumières blanches qui dansaient à quelques centimètres de sa figure. Ébloui, il émit un grognement douloureux.

— Allez, debout, mon vieux, on va te trouver un coin plus confortable pour piquer un roupillon !

— Non de Dieu, j’ai beau avoir l’habitude, j’arrive pas à comprendre comment ces pouilleux peuvent s’endormir dans toute cette merde. Hé ! lève-toi, allez ! Plus vite que ça ! Ah, ce qu’il pue !

Brian voulut protester, s’expliquer. Mais sa langue nouée par la peur et l’alcool resta soudée à son palais. Les flics le saisirent par le paletot et le guidèrent jusqu’au panier à salade garé un peu plus loin, à l’intérieur duquel ils le poussèrent sans ménagement. L’écrivain se retrouva coincé entre un clochard somnolent et un travesti outrageusement fardé avant d’avoir eu le temps de remettre ses idées en place. D’autres ombres lamentables étaient tapies sur le banc d’en face. Les portes métalliques claquèrent. Brian, écœuré, renversa la tête en arrière. Il se sentait complètement déboussolé. Il avait envie de rire et de hurler.

Le fourgon se remit en route. Un peu d’air frais vint diluer l’atmosphère viciée, presque étouffante, qui régnait à l’arrière. Brian essayait de respirer le moins possible. La nausée lui contractait l’estomac. Il avait peur de vomir. Il s’occupa donc à compter les réverbères le long de l’avenue. Au bout d’un moment, il redevint plus calme.

Pour la première fois depuis son réveil, il songea à se regarder. Il n’était pas mieux en point que les autres. Ses vêtements étaient en loques. Il passa la main dans sa poche intérieure. Portefeuille et chéquier n’y étaient plus, comme il fallait s’y attendre. Même sa montre et sa chaîne lui avaient été arrachées. Pour un peu, il se serait mis à pleurer tel un gamin. Seul l’air moqueur de la pute en face de lui l’en empêcha.

— Tu fumes ?

Quelqu’un venait de lui tendre un paquet de cigarettes, dans le noir. Il accepta machinalement. Il avait arrêté de fumer depuis l’université, mais c’était égal. Vu l’état de ses nerfs, il savait que ça ne pourrait pas l’endommager davantage. Une main finement manucurée, aux ongles très longs et vernis avec art, lui présenta un briquet de poche allumé. Brian coinça la cigarette entre ses lèvres et en passa l’extrémité à la flamme. Il aspira un grand coup. La saveur âcre du tabac faillit le faire tousser. Ses yeux remontèrent le bras chargé de bracelets en toc jusqu’à une figure efféminée. Le travesti lui sourit. Brian répondit par un signe maladroit.

— Moi, c’est Priscilla.

Priscilla, songea Brian. Drôle de nom pour un mec.

— Brian, Brian Shadley.

— Salut. Pas de bol, hein ?

— Tu l’as dit. Merde, comment on peut sortir d’ici ?

— On attend. Ils te relâchent à l’aube. Te bile pas.

Un peu plus tard, le fourgon fit halte et les portes s’ouvrirent à nouveau. Des flics braquèrent leurs lampes sur les prisonniers et leur ordonnèrent de descendre. Pour un court instant, Brian retrouva le monde extérieur. Son monde. Puis il fut de nouveau poussé, à l’intérieur d’un bâtiment gris. Le commissariat. La puanteur y était à peine plus tolérable que dans le panier à salade. Il y faisait froid. Des conversations assourdissantes fusaient des bureaux, ponctuées par le crépitement des machines à écrire.

Il fut bouclé avec les autres dans un box grillagé où croupissaient déjà des types que ce nouvel arrivage mit en rogne. Il y eut échange d’insultes et de coups de pieds. Brian fut pris à partie, mais le grand travesti s’interposa avec un sourire dissuasif. Il avait l’air d’être connu ici, et respecté. On laissa Brian tranquille.

— Mets-toi près de la porte, lui souffla Priscilla. Au fond, tu risques de tomber dans les pommes. Ou de te faire étriper.

L’écrivain décida de s’installer à côté de lui, en sécurité. Ils restèrent donc collés l’un à l’autre durant plus de deux heures, piétinés, compressés par ceux qui entraient ou sortaient. Ils mélangèrent leur haleine, leur sueur, et cette promiscuité fit passer des sentiments contradictoires dans la tête de Brian. Ils ne parlèrent pas, ou très peu. Puis, au matin, on fit semblant de se souvenir de l’existence de ces captifs d’une nuit, et on les expulsa des cages. Les deux hommes se séparèrent, sur un petit signe d’amitié qui fit glousser les autres.

Brian fut conduit devant un sergent joufflu qui lui fit à peine l’aumône d’un regard tout en tapant sa déposition. Il signa des papiers et se retrouva quelques minutes plus tard sur le trottoir, dans la froideur du petit matin. La fatigue lui brûlait les yeux. Il avait le cerveau vide et un goût d’acide dans la bouche. Il eut envie d’un café, mais après sa soûlerie de la veille, il n’avait plus un cent sur lui.

Cette lamentable réalité le consterna. Il eut envie de marcher jusqu’à la rivière et de s’y noyer. Il avait honte, il avait froid, il était surtout déchiré par une détresse jusqu’alors inconnue, le sentiment que le monde s’était ligué contre lui. Certes, il était de nouveau dehors, et libre… mais rendu à sa misérable existence. En somme, Marion avait raison. Il devait l’admettre : il était un raté.

D’un pas traînant, il rentra chez lui. Sa femme était déjà partie au travail, ce qui le soulagea. Rien ne lui aurait davantage déplu que d’affronter encore son regard et ses éternels reproches. Il se dévêtit. L’appartement sentait le dépotoir. Tout était resté en l’état où il l’avait trouvé la veille. Volontairement, Marion n’avait touché à rien.

Il ouvrit une fenêtre. Le relent des poubelles entassées dans la cour remonta jusqu’à ses narines, et le martèlement d’une musique puissamment rythmée froissa ses tympans. Il mit une heure à rendre une apparence salubre au salon. Puis il plongea sous la douche. Le jet d’eau tiède lui fit du bien. Une fois propre, sec, il avait pris un peu de recul.

Il passa dans la cuisine, réchauffa un fond de café sans doute vieux de la veille. Puis se força à nettoyer les assiettes. Quand il eut terminé, il n’avait plus sommeil. Seule l’envie d’écrire le tenaillait. Il partit s’enfermer dans la pièce du fond, une sorte de débarras qu’il avait aménagé pour son usage personnel, de façon à pouvoir s’isoler un peu de la présence envahissante de Marion.

À la lumière de l’ampoule nue, il fut agréablement surpris de constater que ses papiers n’avaient pas été dérangés. Sa femme ne pouvait habituellement s’empêcher d’y fouiner malgré sa défense expresse. Il se demandait bien ce qui pouvait l’intéresser dans les livres qu’il écrivait, d’autant qu’elle ne cachait pas son mépris à leur égard. Curiosité féminine…

Curiosité féminine, mon cul. C’est une voyeuse. Elle aime les scènes cochonnes, ne va pas chercher plus loin…

Brian fut surpris par la clarté avec laquelle cette pensée s’était imposée à lui. Sans doute une conséquence de son état dépressif. Il voyait les choses en noir et avait tendance à tout enlaidir. Il s’assit devant sa machine. Elle était toute son existence. Ici, ici seulement, dans son royaume, il était un prince. Écrire. Sauver son âme. C’était le seul moyen de prendre le large, d’exister à nouveau. Il piqua les doigts sur les touches comme des banderilles. Dans la cour, le chien des voisins se mit à hurler. Maudit chien. Qui le ferait taire ?

Aucune importance.

Les mots jaillirent, sur la feuille blanche, tel du sang.

 

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