Le fouilleur d'âmes
Prologue
Félix Neighbors n’avait plus de salive. Sa langue était soudée à son palais. Il conduisait dans la nuit, droit devant lui, incapable de penser. Serrant les dents à les briser. Son regard fou était vrillé sur la route qui sinuait telle une vilaine balafre dans la lumière crue des phares. Il enfonçait ses ongles dans le cuir du volant. Une sueur glacée lui collait la chemise à la peau. Il avait l’impression d’être enveloppé dans un suaire. Cette pensée, qui lui aurait répugné quelques mois plus tôt, ne rencontrait plus que son indifférence.
L’indifférence. Il était indifférent à tout.
Sauf à ce qui le poursuivait.
Il n’appartenait déjà plus à ce monde. Son corps n’était plus qu’une coquille vide. Sa pensée était ailleurs. Ailleurs. Il fut tenté de précipiter la voiture dans le profond ravin qui s’ouvrait devant lui. De plonger dans l’obscurité où s’enlisait le faisceau des phares. Mourir. Il accéléra. En finir.
La mort était préférable à cette horreur. Il vit le coude escarpé se rapprocher. Un tremplin idéal. Il supputa le nombre de secondes qu’il lui restait à souffrir. Mais une pensée atroce vint interférer avec ce décompte morbide. Et s’il se ratait ?
Il s’imagina geignant, le corps déchiré par la ferraille, inondé de son sang et… toujours vivant. Au dernier moment, il braqua. La vieille Buick râpa la balustrade et reprit l’ascension. Juste à temps. Non, ce n’était pas ce qu’il fallait faire. Il ne pouvait pas courir ce risque. Il n’avait qu’une misérable avance. Et quels subterfuges n’avait-il pas dû mettre en œuvre pour desserrer l’étau, pour gagner cet infime moment de solitude.
Il tenait enfin une chance d’en terminer avec tout ça et ne devait pas la gâcher. Cette fois serait la bonne. Il devait agir froidement. Rationnellement. Même s’il savait pertinemment que l’être avait déjà percé le cheminement de sa pensée. Comme toujours. Oui, en cette seconde, il devait savoir. Il galopait sur ses talons, maintenant, c’était certain.
— Vite, vite ! gémit Félix.
Il trouva dans le rétroviseur sa figure livide et effarée, ses yeux rouges gagnés par la démence. Cette vision fugitive lui donna la chair de poule. La vieille limousine peinait dans les derniers virages. La brume s’éclaircit. Des étoiles apparurent dans le ciel d’un noir profond. Le sommet de la colline était tout proche.
La maison. Le refuge, aussi.
Sous les pneus malmenés, un chemin de terre crevassé succéda à l’asphalte. Une barrière surgit brusquement devant le capot. Félix ne put l’éviter. Il rentra la tête dans les épaules et écrasa le champignon. L’obstacle explosa sous l’impact. La voiture fit une embardée, abandonna un morceau de tôle contre les grands arbres.
D’un coup de volant, Félix parvint à redresser, soulevant une nébuleuse de poussière. La silhouette de la maison se profilait là-bas tel un grand batracien abandonné par la lune. Il haletait. Son cœur cognait trop fort dans sa poitrine. Plus que cent mètres.
Et alors il sut.
Il sut que l’être était déjà là. Qu’il était juste dans son dos. C’était comme s’il pouvait sentir son souffle glacé balayer sa nuque.
Cinquante mètres.
— FELIX ABSURDE. FELIX PAS VOULOIR ME QUITTER ? NON.
Il faillit lâcher le volant pour se boucher les oreilles. Réflexe aussi instinctif que dérisoire. Il s’en souvint et s’en dissuada. L’être pouvait à volonté communiquer avec lui. S’introduire en lui. Être lui. Enfin, à sa manière.
En d’autres occasions, son courage l’aurait abandonné. Mais pas cette fois. Non, pas cette fois. Il irait jusqu’au bout. Une seule issue pour lui, une seule.
Pour que s’achève l’enfer.
— FELIX PAS RAISONNABLE, chuinta à nouveau cette voix qu’il haïssait plus que tout au monde. FELIX MÉCHANT MAÎTRE.
Félix sentit une main glisser le long de son épaule. Était-ce seulement une main, cette chose molle et froide ? Il percuta violemment l’angle du perron et, sous le choc, faillit perdre connaissance. Les vitres se brisèrent dans un terrible fracas. Il fut inondé par une pluie de grêlons tranchants. Du sang coula de son front. Il dut secouer plusieurs fois la tête pour remettre ses idées d’aplomb. Il dégagea la portière d’un coup de pied. Une fumée nauséabonde s’échappait du radiateur défoncé.
Il songea avec terreur qu’il avait oublié la bouteille d’ammoniaque sur la banquette arrière. Il n’eut pas le courage de retourner la prendre. Croiser le regard étréci de la chose, sentir encore son contact, non.
Pourtant, l’ammoniaque, il fallait…
— NON, siffla furieusement l’être. PAS AMMONIAQUE. AMMONIAQUE INTERDIT !
Félix se cogna à la porte d’entrée.
— FELIX, JE RESTERAI TRÈS SAGE. JE PROMETS. TRÈS SAGE.
— Mon Dieu ! sanglota Félix.
Encore ces horribles promesses. Par pitié. Putain de clé. Où est cette putain de clé ?
— Fous le camp ! Fous le camp, tu entends ! glapit-il avec désespoir, retournant ses poches une à une.
La clé avait glissé dans la doublure. Horreur. Il la ramena à la surface en la pinçant entre deux doigts. Il ouvrit la porte d’un coup d’épaule et se rua dans l’escalier sans même prendre le temps d’allumer.
— PAS LA CHAMBRE, FELIX. PAS LE REFUGE. MOI T’AIME.
Félix ignora les ignobles geignements. Au premier, il tourna à gauche. Compta trois portes. Le refuge était la seule pièce aménagée où il puisse encore échapper à la chose. Il referma sèchement le battant blindé sur lui et fit jouer les barres de sécurité. Il en aurait presque pleuré de joie. Il avait réussi. Il pouvait entendre l’être trépigner derrière la porte. L’être qui le suppliait, le conjurait, l’exhortait en contrefaisant dix voix différentes et toutes pareillement odieuses.
— Je t’ai eu, salopard, je t’ai eu ! jubila Félix avec un rire grinçant qui témoignait du délabrement de ses nerfs.
Ses yeux firent le tour de la chambre tapissée de tôle épaisse. La voix de l’être lui parvenait plus faiblement, à présent. Il frissonna. Il était gelé. Il n’avait jamais eu si froid. Ses mâchoires s’entrechoquaient. Bouger lui coûta un effort surhumain. Des coups sourds, d’une violence incroyable, ébranlaient maintenant la porte, cabossant le blindage de trois pouces.
Félix s’empara d’une bouteille d’ammoniaque posée sur une étagère et en répandit le contenu par terre. Il avait fini par s’accoutumer à cette puanteur et ne sortit même pas le mouchoir de sa poche. Il se laissa juste tomber sur le lit de camp, frigorifié. Les coups forcenés continuaient de pleuvoir. Le blindage ne tiendrait pas bien longtemps. L’être n’avait jamais pénétré ici. Mais cela ne signifiait pas qu’il en soit incapable.
Avec un soupir, Félix Neighbors tendit le bras au-dessus de lui. Ses doigts gourds se refermèrent sur le revolver. Il le considéra un instant. Un. Spécial .38. Chargé. Cette fois, c’était le bout de la route.
D’un mouvement brusque, il enfonça le canon dans sa bouche. Il se demanda s’il allait voir défiler des lambeaux de son passé devant ses yeux avant de…
— FELIX, NON !
La détonation résonna de façon assourdissante. L’odeur de cordite se mêla à celle d’ammoniaque. Puis le silence.
L’être sut que la partie était terminée.
Alors il se retira.
Il erra longuement dans la maison et les environs, ombre blafarde, triste et solitaire. Puis, à l’approche du matin, il décida de regagner sa tanière. N’était-il pas ici chez lui pour quelque temps encore ? Il rampa jusque dans la cour, à l’arrière du bâtiment. Il aurait pu marcher, ou voler, mais il préféra ramper. Par jeu. Il adorait jouer. Il était comme un enfant. Un instant, ses prunelles blanches luirent parmi les détritus. Puis il s’endormit.
Il avait déjà oublié Félix.
Le nouveau maître viendrait bientôt. Il connaissait son nom, et son visage aussi. Il avait le temps. D’ailleurs, le temps n’avait aucune signification pour lui. Sa patience était sans limites.
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