Le fouilleur d'âmes

Michel Honaker · Chapitre 15 sur 19

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Le fouilleur d'âmes

Chapitre XIII

 

La nuit suivante, Brian se rendit chez Carver’s, une boîte à la mode où se réunissait le gratin littéraire. Il avait toujours eu envie de venir y jeter une note discordante.

Il régla le droit d’entrée exorbitant puis se fraya un passage parmi les smokings et les robes pailletées. Un généreux pourboire lui fit attribuer une table idéalement placée, surplombant la piste de danse où s’ébattaient de superbes créatures. Face à lui, la cabine faiblement éclairée du D.J. attira sa curiosité. Tout en se remuant au rythme de la musique, le type s’affairait sur les curseurs d’une console impressionnante, jouait expertement du son et des éclairages.

Brian commanda du champagne. Il sirota quelques coupes, et bientôt, la chaleur tropicale de l’endroit lui colla à la peau comme une seconde chemise. Le rythme binaire imperturbable était assourdissant. Il avait l’impression de se trouver dans le ventre d’un animal dont il pouvait sentir les pulsations cardiaques. Désagréable. D’ailleurs, il n’aimait ni cette musique, ni cette atmosphère, ni les remugles de sueur, d’haleine tabagique et de Chanel N° 5 fané qui arrivaient jusqu’à ses narines. Pour tout dire, il haïssait ces rassemblements tribaux. Mais ce soir, il était d’humeur ludique.

— Mash.

La présence se glissa à son côté.

— MASH PRÉSENT. PARTOUT.

— As-tu trouvé l’argent, Mash ? J’ai besoin de fric.

— FRIC PRÈS DE TOI.

Brian abaissa les yeux. Une pile de billets était posée à côté de lui, sur la banquette. Certains portaient des traces sombres qu’il voulut ignorer. Il fit disparaître la somme dans sa poche.

— C’est juste suffisant pour cette nuit. Demain, il en faudra encore.

— MASH PRENDRE ENCORE. ARGENT FACILE À TROUVER.

Brian étouffa un hoquet et renversa la bouteille vide dans le seau.

— Merde. Plus de champagne.

Il tira la manche du serveur.

— Vous, là ! Plus de champagne pour mon ami et moi.

Le garçon cligna des yeux.

— Mais vous êtes seul, monsieur.

— Seul ? Seul, pauvre crétin ? Si je voulais, je pourrais vous… vous… Et puis laissez tomber ! Allez me chercher ce foutu champagne. Et du meilleur. J’ai de l’argent. Je peux payer.

Aux tables voisines, des clients se tournèrent vers lui, l’air réprobateur. Brian se pencha vers Mash, qui semblait battre la mesure.

— Tu… tu bois du champagne, petite bête ?

— MOI PAS BOIRE. PAS MANGER. BESOIN DE RIEN.

— C’est bien. Tu es sobre.

— MASH PAS COMPRENDRE. HUMAIN ÉTRANGE. POURQUOI VENIR ICI SI PAS ÊTRE TON VRAI DÉSIR, BRIAN ? JE SENS COLÈRE EN TOI ET DÉGOÛT POUR CES GENS.

Brian fut secoué d’un petit rire.

— Ce n’est pas si simple. Il n’y a pas que des désirs et des non-désirs. Il arrive que nous soyons obligés, contraints de faire certaines choses qui nous déplaisent. Par convenance, ou pour toute autre raison. Tu comprends ?

— NON. PAS COMPRENDRE.

— Parce que Mash pas humain, conclut Brian sur le même mode.

— NON. PAS HUMAIN, NON, accorda la créature en se mettant à siffloter.

Le champagne arriva. Brian porta une rude estocade à la bouteille puis se rejeta en arrière. À cet instant précis, trois personnes entrèrent. Elles allèrent s’installer à une table derrière lui.

— Pas possible ! s’écria-t-il en se levant. Par quel hasard ? Vous z’ici ?

Josh Harvey le considéra d’un œil éteint puis ébaucha un sourire de pure convenance. De son côté, Jennifer marqua son agacement en allumant une cigarette. Leur compagnon était un inconnu pour Brian, mais il devina qu’il s’agissait d’un agent.

— Bonsoir, Brian. C’est ça, Brian, n’est-ce pas ?

— Oui. Et vous, comment dois-je vous appeler ? On dit un peu partout que Challenger est mort.

Harvey devint livide. Il coula un regard à l’homme assis à côté de lui, ainsi qu’à son épouse.

— Je crains que ce ne soit guère le lieu ni le moment d’en discuter, répondit-il ensuite, faisant effort pour garder son calme. Vous le comprenez, n’est-ce pas, monsieur Shadley ?

— Bien sûr, oui Chhhtt ! Que diraient les gens s’ils savaient que c’est vous.

Jennifer souffla sa fumée dans le nez de Brian.

— Tirez-vous. Je crois que vous avez fait assez de mal comme ça.

L’écrivain la considéra avec un sourire railleur.

— Vous vous méprenez, chérie. Je ne suis pour rien dans les fâcheux emmerdements qui vous sont tombés dessus. Dites-moi, dites-moi… croyez-vous… (il perdit son équilibre, se rattrapa à la nappe, renversant deux verres) croyez-vous qu’il suffise de penser à quelque chose pour que cette chose arrive ? Hein, dites ?

— Vous êtes ivre, Brian. Vous devriez vous retirer.

— Ivre, moi ? Ivre ? Non, j’ai l’esprit plus clair que vous ne semblez le penser. Assez clair pour vous prédire la fin de tout ceci. Vous perdrez, vieux. Vous perdrez. Et c’en sera fini de la vie de luxe, des villas, des bagnoles et des autographes. On ne peut pas toujours tricher.

Jennifer se leva, livide de colère.

— Partez ou j’appelle, sale enfoiré !

— J’aimerais vous voir essayer, chérie, riposta Brian, glacial. J’aimerais beaucoup. Mais je ne vous le conseille pas.

— Aucune importance, décida l’agent. Allons dans un autre endroit.

Ils se levèrent et sortirent, poursuivis par le rire sarcastique de Brian. Un garçon vint lui faire remarquer qu’il était trop bruyant et que des clients se plaignaient. Il le toisa d’un regard menaçant.

— Vraiment ? J’indispose ? Ah, voyons ça.

— BRIAN VOULOIR SURPRISE ? murmura la voix familière à son oreille.

— Va pour la surprise.

— ALORS SURPRISE ARRIVER BIENTÔT.

— Chouette, fit Brian en reprenant sa place.

Un instant passa.

— Je peux m’asseoir ?

Le romancier tressaillit.

Il toisa la blonde filiforme, aux yeux noirs trop maquillés, qui s’était approchée à son insu d’une démarche ondulante. Un frisson le parcourut de la tête aux pieds.

— Tu te souviens de moi, au moins ? Priscilla…

— Priscilla. Oui. Euh, oui. Très drôle, la surprise, grogna Brian à l’intention de l’ombre qui venait de se lover entre ses pieds comme un chien fatigué. Hello !

— Quelle coïncidence ! Je peux m’asseoir ?

Brian acquiesça à contrecœur, lançant des coups d’œil gênés aux alentours. Il ne voulait pas qu’on le remarque en cette compagnie douteuse. L’autre fit mine de ne pas s’en apercevoir.

— Vraiment, oui, quelle coïncidence, reprit l’écrivain entre ses dents, sans en croire un mot. L’esprit malin des rencontres, certainement… Euh, oui… Je vous en prie. Un verre ?

Le travesti ne se fit pas prier.

— Champagne ? Tu fêtes quelque chose ? Chouette costard ! Tu as une autre allure que la dernière fois.

— La dernière fois, c’était une erreur. Toi, par contre, tu n’as pas changé, laissa tomber Brian en remplissant une coupe.

Priscilla baissa les yeux, gêné. Brian regretta aussitôt sa méchante pique. Après tout, il avait une dette envers ce type. Il se rappela le séjour en cellule, alors qu’ils étaient serrés l’un contre l’autre dans la bousculade. Il aurait voulu enterrer ce souvenir quelque part et l’oublier à jamais. Mais c’était comme un leitmotiv qui encombrait ses pensées.

— Je suis avec des copains, tu veux que je te présente ? On est une sacrée bande…

— Non, merci. J’aime être seul.

— Comme tu voudras. C’est pas tous des tantes, tu sais ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Il pinça nerveusement une cigarette au coin de sa bouche. Comme par magie, une main manucurée lui présenta la flamme d’un briquet. Le même geste que dans le fourgon. Une main douce, lisse et menue. Telle celle de Marion. Brian la détailla une seconde de trop. Le travesti sourit, compréhensif.

— Je crois que je te dérange. Merci pour le verre…

— Désolé, je ne suis pas en forme, ce soir. Toi et tes potes, commandez du champagne et mettez ça sur ma note.

— T’es chou. Rudement sympa. À un de ces quatre…

— C’est ça, oui.

Brian regarda Priscilla s’éloigner. Avec un mélange de soulagement et de tristesse. Il avait eu envie de parler à quelqu’un, ce soir. Quelqu’un de vraiment humain. Il regrettait un peu d’avoir laissé passer sa chance. Tant pis.

Il resta quelques secondes immobile pour calmer le tremblement de ses mains. Puis il but à nouveau. Maintenant, il était d’une humeur de chien. Son attention fut à nouveau attirée par le manège du D.J… Est-ce que cette musique du diable n’allait donc jamais s’arrêter ?

— Fais cesser ça, ordonna-t-il soudain. Marre de ce bordel.

Il sentit un mouvement entre ses jambes. Mash s’étirait avec un ronronnement félin.

— Dépêche-toi. Et la prochaine fois, n’amène personne sans mon ordre.

— MAIS BRIAN PENSER À CETTE PERSONNE. BESOIN D’ELLE.

— Ce n’est pas vrai. Tu inventes des conneries. Et fais-moi cesser cette putain de musique.

— MASH TOUJOURS OBÉIR. BRIAN VOULOIR SILENCE OU AUTRE MUSIQUE ?

— Toccata et fugue en ré mineur de Bach. Pour voir.

— TOCCATA ET FUGUE EN RÉ MINEUR DE BACH, acquiesça Mash en s’éloignant.

Il s’écoula un temps que Brian, assommé par le champagne, fut incapable d’évaluer. Puis, soudain, des vagues de fumée envahirent la piste. Les danseurs cessèrent de se trémousser peu à peu. On ne voyait plus rien à un mètre. Il se produisit un mouvement de surprise, d’incompréhension. Comme personne ne savait trop quoi penser du phénomène, les gens commencèrent à se cogner les uns aux autres, ceux qui avaient peur à ceux qui en riaient.

Brian était de ceux qui riaient. Et il fut bientôt le seul, lorsque la musique cessa brutalement et que le D.J. passa au travers de sa cage pour venir s’écraser sur la piste dans un éclaboussement de cristal. Le vrombissement d’un orgue emplit la salle avec une force apocalyptique, donnant le signal de la débandade. Brian se délecta de cette transition brutale. Il écouta quelques instants l’instrument dévaler les octaves, tandis que claquaient les portes des issues de secours et que fusaient les cris.

Il ne se décida à bouger que lorsque les sirènes de police vinrent se mêler à la cacophonie ambiante. Mash l’avait rejoint et s’était juché sur son épaule.

— TRÈS RÉUSSI, BRIAN. TRÈS RÉUSSI.

— Fichons le camp, répondit l’écrivain en se mêlant à la cohue, ça suffit pour ce soir.

 

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