Le fouilleur d'âmes
Chapitre VI
Lester quitta son imposant fauteuil directorial pour venir accueillir son visiteur avec un large sourire forcé. Brian n’aimait pas sa poignée de main trop flasque. Il n’aimait pas non plus ce bureau froid, fonctionnel, où les livres étaient si peu présents. Il prit place sur l’un des sièges « design » subtilement surbaissés disposés à l’intention des visiteurs et s’efforça de se tenir aussi droit que possible.
— Content de vous voir, Brian. Je tiens à vous redire combien le dimanche en votre compagnie m’a été un plaisir.
Indiscutablement, Lester savait s’y prendre avec les auteurs, les préparer à entendre les choses désagréables. C’était un fin psychologue. Il jeta un rapide coup d’œil sur son calepin de rendez-vous, histoire de faire comprendre à l’arrivant que son emploi du temps était chargé et qu’il devait bien malgré lui en venir aussitôt à l’essentiel.
— Vous devriez me rendre visite ici plus souvent, vous savez, reprit-il. Un éditeur devrait être le meilleur ami de son auteur, vous ne pensez pas ? Une sorte de psy.
— Vraiment ?
— Oui. Parfois, en parlant de ses problèmes, on peut y trouver remède.
— Je mange mal, je dors mal, ma femme me trompe, mon ménage fout le camp et je n’ai pas publié depuis un bon moment. Vous aimeriez entendre ça ?
— Vous avez un coup de déprime, mon pauvre Brian. Vous verrez que tout s’arrangera.
Brian partit d’un éclat de rire sinistre.
— Sûr.
— Vous êtes une personne trop sensible. J’ai relu votre dernier manuscrit, et en toute sincérité, je pense… avec votre style, votre talent, vous devriez proposer vos textes à un autre éditeur, qui disposerait d’une collection plus adéquate que la nôtre. Tenez, Russel’s, par exemple. Avez-vous pensé à Russel’s ?
— Non, mentit Brian.
Il avait déjà essayé cette filière, sans succès. Tous ses textes lui avaient été retournés avec une lettre standard, dont la signature elle-même avait été photocopiée.
— Vous devriez y songer, Brian.
— Voyons, Lester, vous savez pertinemment qu’on n’entre pas chez Russel’s à moins d’avoir un bon piston.
— Mais non. Quelle idée. Si le texte est bon…
— Foutaises.
— Je crois que vous êtes un bon auteur, Brian, mais vous ne correspondez plus à l’image que je souhaite donner de ma collection. Je sais ce que vous pensez. Que la maison aurait besoin d’un coup de jeune, que nous devrions vendre plus de sexe, de violence et toutes ces choses qui plaisent au jeune public, mais…
— Faites-le.
— Mais, mon cher, ce n’est pas si simple. Je ne suis pas seul à décider.
— Voyons, c’est vous le boss, Lester.
— Oui, mais j’ai des comptes à rendre aux actionnaires qui, eux, tiennent à l’image de marque attachée à la maison. Rendez-vous compte. Nous existons depuis plus d’un siècle. Bien sûr, vous autres, les auteurs, vous ne songez jamais à ce genre de problèmes bassement matériels. N’empêche qu’ils existent, voyez-vous, Brian ? Ils sont même mon premier souci. Pourquoi vendons-nous des livres ? Pour gagner de l’argent. Et nous gagnons de l’argent parce que nous avons une clientèle fidèle. On ne peut pas prendre le risque de…
— Au prix de quelques plagiats.
— Des plagiats ? De qui parlez-vous ?
— Challenger, par exemple. Votre cher ami Harvey.
— Brian, voyons, vous…
— Tout le monde sait qu’il pompe ses idées dans des manuscrits refusés. Vous aussi. Si un jour quelqu’un s’amusait à rassembler les preuves, je ne donne pas cher de sa peau devant un tribunal.
Le visage de Lester s’empourpra.
— Vous avez tort. Vous êtes seulement jaloux. Écoutez-moi bien, Brian. Je vais vous dire en clair ce que je m’efforce de vous faire comprendre depuis un bon moment. Vos textes ne sont plus les bienvenus ici.
— C’est parfaitement clair. Merci de cette franchise.
Brian fit mine de se lever. Aussitôt, Lester le retint par le bras.
— Voyons, inutile de nous quitter fâchés, n’est-ce pas ? Parfois, il est nécessaire de parler net, entre hommes. Vous comprenez cela, pas vrai ? Voyons, asseyez-vous. Buvons le verre de l’amitié.
Il sortit une bouteille de scotch et deux verres. Brian dut se faire violence pour accepter.
— Puisque nous parlions de Harvey, voilà la nouvelle que je souhaitais vous annoncer. Il rentre demain avec sa femme. Et samedi soir, il organise une partie.
— De pêche ?
— Un cocktail, chez lui. Rien que des intimes. J’ai pu le convaincre de vous inviter. Qu’en dites-vous ?
— Très aimable.
— À huit heures. Voici son adresse. Vous voyez, je tiens mes promesses.
Brian prit la carte de visite que lui tendait Lester. Il ne voyait pas bien l’intérêt de se rendre à cette sauterie, mais dans sa situation, il ne pouvait refuser la moindre planche de salut. À cet instant précis, Marjorie Hampton entra. Elle fut visiblement surprise de trouver là le romancier.
— Marj ! s’exclama Lester. Regardez qui vient nous rendre visite. Brian Shadley soi-même.
— Bonjour, madame, fit Brian, lugubre.
La secrétaire n’émit aucun commentaire. Elle se contenta de dévisager froidement l’écrivain avant de se retourner vers Lester.
— Tu es en retard. Dépêche-toi. Aurais-tu oublié ton rendez-vous avec Wilson ? Ne le fais pas attendre, surtout lui. Il est président du jury, cette année. Oh, au revoir, monsieur Shadley. N’oubliez pas de reprendre vos textes, je vous prie. Ils encombrent le bureau d’Andy depuis déjà trop longtemps. Merci d’avance.
Il n’existait pas de façon plus courtoise de se faire mettre à la porte. Brian bredouilla un vague salut que personne n’entendit et prit congé. Une fois dans le couloir, il hocha la tête. La vieille Hampton était son cauchemar. Est-ce qu’il lui arrivait seulement de s’envoyer en l’air, à ce poisson sec ?
— MAIS OUI. ELLE AIME LES TRÈS JEUNES GARS. C’EST UNE VORACE. UN VRAI VAMPIRE.
Brian se secoua. Où allait-il donc chercher tout ça ? Il ne savait rien de Marjorie Hampton, même pas si elle était mariée ou si elle avait des enfants. Pour lui, elle faisait partie du décor sinistre de ces bureaux. Il ne pouvait l’imaginer ayant une autre vie, ailleurs.
Stupide.
— PAS STUPIDE. NON. ELLE EST TON ENNEMI. L’OBSTACLE.
Pitié.
Brian se prit la tête à deux mains. Voilà que ça recommençait. La voix. Toujours elle. D’où venait-elle ? Il se tourna en tous sens. Mais il était seul dans le couloir. Il se précipita vers le distributeur d’eau. Je suis en train de déjanter. Ça ne peut pas continuer comme ça.
Il s’aspergea le visage et se sentit mieux. Une main se posa sur son épaule. Il tressaillit violemment.
— Salut, Brian ! Une paye !
Le visiteur reconnut avec soulagement les traits d’Andy.
— Oh, c’est toi ?
— Ça ne va pas ?
— Non. Je… je passais justement te voir.
Brian et Andy étaient amis depuis plusieurs années. Ils s’appelaient fréquemment et, parfois, trouvaient le temps d’aller déjeuner ensemble. Ils partageaient la même passion pour le football et la musique classique. Brian aimait bien Andy, son plus fidèle supporter et la seule personne en qui il avait confiance. La seule aussi dont l’avis lui importait. Andy avait un sens critique très affiné. Entré aux Éditions Milland comme stagiaire, il était à présent l’assistant de Marjorie Hampton, son sherpa comme elle aimait à le répéter. Pour l’heure, il lisait les textes et s’occupait des basses besognes de correction. Mais un jour, aucun doute, il lui succéderait au poste de directeur littéraire. Brian attendait ce jour-là avec une certaine impatience.
Andy lui tapa sur l’épaule.
— T’as pas l’air très en forme.
— Une mauvaise passe, admit Brian.
— Quoi, ton dernier manuscrit ?
— Ouais. Mon dernier manuscrit. Poubelle.
— Pourtant, le comité de lecture avait donné son accord.
— Eh bien, il faut croire que la vieille Hampton n’a pas suivi l’avis du cher comité. Ça ne serait pas la première fois.
— Sincèrement, je trouvais que ce texte était l’un de tes meilleurs.
— Dis-le à Lester. Je suis au bord de me faire virer.
— Vraiment désolé. Mais Lester compte pour du beurre dans tout ça. Il n’est jamais là. Toujours à la pêche, au golf ou en cavale on ne sait où. Et puis il ne ferait pas la distinction entre du Beckett et l’annuaire de téléphone. Tout ça vient de Marjorie.
— Je sais. Mais je n’ai qu’un espoir : lui survivre.
— Quoi de neuf, à part ça ?
— J’ai été invité à une sauterie chez Harvey, samedi.
— Quoi ? Toi ?
— Une faveur de Lester. La faveur au condamné.
— Un conseil : n’oublie pas tes capotes.
— Tu blagues ?
— À peine. Je connais les soirées chez les Harvey. J’ai déjà donné.
— Sérieusement, comment il est Harvey ?
— C’est un con. Mais lui, il pond des best-sellers, et tout le monde est à ses pieds.
— Un plagiaire.
— Ne lui répète pas, ça vaut mieux pour ton avenir. On se fait une bouffe, à l’occasion ?
— Avec plaisir. Salut.
*
* *
Il était midi quand Brian quitta l’immeuble, ses textes sous le bras. Le ciel était si noir qu’on se serait cru à la tombée de la nuit. Une pluie fine et glacée vernissait la chaussée. Les voitures roulaient au ralenti, phares allumés. Brian se mit son paquet sur la tête et courut pour rattraper le bus qui partait. Mais il n’avait plus sa pointe de vitesse universitaire. À mi-chemin, il jeta l’éponge. Il jura de dépit. La pluie redoubla. Le vent s’en mêla. À présent, c’était une véritable tornade qui s’abattait sur la ville. Il n’eut que le temps de se réfugier à l’abri d’un porche. En un clin d’œil, la rue se transforma en marécage. Les gens couraient en tous sens, cherchant à échapper au bain forcé, Brian observait la scène avec un rien d’amusement quand il sentit soudain une présence dans son dos.
— HELLO, BRIAN ! JE SUIS PRÈS DE TOI. TOUT PRÈS, OUI. JE T’AIME, BRIAN. JE SERAI TON SERVANT. TA CHOSE.
Brian crut que son cœur allait s’arrêter de battre. Il avait reconnu la voix. Mais elle était différente des autres fois. Si proche. Si perceptible. C’était comme un murmure apaisant, une mélodie insidieuse. L’écrivain était terrifié, et en même temps, quelque part, un étrange sentiment de réconfort le réchauffait. Il ne trouva pas le courage de regarder derrière lui. Il savait que c’était là, dans son dos. Si près qu’il aurait pu le toucher en tendant le bras.
— Qu… qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ?
— OH… BRIAN… TU AS PEUR DE MOI ? DE MOI ? IL NE FAUT PAS AVOIR PEUR. NON-NON. JE NE SUIS PAS MÉCHANT. PAS MÉCHANT, NON. AU CONTRAIRE. JE SUIS GENTIL. TRÈS GENTIL. JE T’AIME.
— Je vous en supplie, foutez-moi la paix…
— MON NOM EST… MASHENDOMIRNOZOYD. COMPLIQUÉ. OUI. COMPLIQUÉ. MAIS POUR TOI JE SUIS… MASH. MIGNON. MASH. TU ES MON NOUVEAU MAÎTRE. JE TE SERAI FIDÈLE. JUSQU’À LA MORT. TU N’AURAS PAS À TE PLAINDRE DE MOI. JE SERAI TON SERVANT. OUI. TON ESCLAVE.
— Laissez-moi, nom de Dieu ! Allez-vous-en. Vous allez me rendre dingue.
— N’AIE PAS PEUR. JE NE SUIS PAS MAUVAIS. NON. J’AI TANT DÉSIR DE TE SERVIR. J’AI SERVI FELIX. TON TOUR MAINTENANT. NON, PAS PEUR. PEUT-ÊTRE ENCORE UN PEU TROP TÔT. JE SUIS NOUVEAU POUR TOI. PAS DE PROBLÈME. QUAND TU AURAS BESOIN JE REVIENDRAI.
Brian prit une profonde inspiration et se retourna d’un bloc. Il n’y avait personne. Il était seul. Il crut que ses jambes allaient se dérober sous lui et dut s’adosser au mur. Quand il revint à lui, la pluie avait cessé. Ce ne pouvait être qu’un mauvais rêve.
Il se mit à courir.
*
* *
La première précaution que prit Brian en rentrant chez lui fut de s’enfermer à double tour et de se verser un verre de scotch. Il avait le cerveau en ébullition. Il se mit à errer dans l’appartement, en quête de calme, d’apaisement, s’attachant du regard à tout ce qui faisait son quotidien morose, comme si ces objets dérisoires avaient la faculté d’exorciser ses terreurs…
En passant devant sa machine à écrire, il aperçut une feuille blanche coincée dedans, bien en évidence. Son sang se figea dans ses veines. Il ne trouva pas le courage d’aller l’arracher. Il lui fallait réfléchir. Réfléchir. Cette chose qui le harcelait avait mentionné Félix. Elle avait connu Félix. Peut-être même avait-elle vécu avec lui, là-bas, à Wigan, dans cette maison ouverte à tous les vents. Brian se souvint de la curieuse impression qui l’avait étreint lorsqu’il avait jeté un coup d’œil dans la cour jonchée d’ordures…
Il n’eut pas le loisir de poursuivre son raisonnement.
La porte d’entrée venait de s’ouvrir lentement… Il avait pourtant tiré le verrou. Une angoisse visqueuse s’insinua dans son estomac. Une sueur malsaine dégoulina sur ses tempes glacées. Quelqu’un marchait dans le couloir, doucement, sans faire de bruit. Il exécuta une brusque volte-face, prêt à se trouver nez à nez avec une figure de cauchemar et…
Ce n’était que Marion.
— Quoi ? C’est toi ? Si tôt ?
À la fois surpris et soulagé, il ne remarqua pas sur-le-champ ses traits défaits, ses yeux rouges, le maquillage qui avait coulé sur ses joues.
— Je… j’avais mal à la tête, expliqua-t-elle d’une voix hachée. J’ai préféré rentrer.
— Il s’est passé quelque chose ? s’inquiéta alors Brian en s’efforçant de calmer ses battements de cœur.
Elle se laissa tomber sur le canapé et se mit à pleurer.
— Oh, Brian… C’est Alec. Alec Rodgers…
— Quoi, Rodgers ? Ton patron ? Il t’a flanquée à la porte ?
— Il… il est mort, Brian… Il s’est tué dans un accident.
Brian imagina la fière limousine pliée en quatre contre un arbre et ne put s’empêcher d’esquisser un sourire de contentement. De toute sa vie, il n’avait jamais souhaité la mort de personne, mais Rodgers… Non, dans le cas de Rodgers, il n’était pas près de verser des larmes. Ce matin, le chien : à présent, l’amant… La chance était-elle en train de tourner ? Bon prince, il servit un verre à Marion.
— On dirait que ça t’a drôlement secouée. Ce n’était que ton patron, après tout ?
Elle leva les yeux, furieuse.
— Comment tu peux dire un truc pareil, en ce moment !
— Quand c’est arrivé ?
— Tout à l’heure. Il devait passer à la gare. Je ne sais pas exactement… C’est incompréhensible. On pense qu’il a perdu le contrôle de son véhicule… Il est allé… il est allé s’écraser contre un mur.
— Il est mort sur le coup ?
— Je ne sais pas, moi. Pourquoi toutes ces questions ? On dirait que ça te fait plaisir.
— Tu ne veux pas que je me pende, non ? Tu as couché avec lui, pas vrai ? Toutes ces fois où tu prétextais des heures supplémentaires… Il te sautait dans l’arrière-boutique, entre les charentaises et les escarpins italiens, non ?
— Ce que tu peux être con ! Fous-moi la paix, je ne veux pas parler de ça… Il est mort…
— Mais moi, je suis là. Je suis en vie ! Marion, je me fous de Rodgers. Bordel de merde, tu couchais avec lui et tu veux peut-être que je lui envoie une couronne de fleurs ?
— Oui ! Oui, oui et oui ! Et alors ! explosa Marion, au bord de la crise de nerfs. Et ce n’est même pas lui qui a fait le premier pas. Parce que j’en avais marre de toi, de ton odeur. De cette vie minable. De tout. Tu me fais chier. Je fous le camp, pauvre connard !
Joignant le geste à la parole, elle ouvrit un placard à toute volée. Elle y attrapa un grand sac, dans lequel elle vida deux ou trois tiroirs avant d’en tirer la fermeture d’un coup sec. Brian restait planté là, à la regarder faire, pétrifié. Comme s’il ne comprenait pas. Quand la porte claqua, que le silence revint, il s’assit sur le rebord du lit, la tête entre les mains.
Plus tard, il trouva le courage d’arracher la feuille de la machine à écrire. On y avait inscrit une seule ligne.
ILS NE TE FERONT PLUS DE MAL. JE SUIS LÀ À PRÉSENT.
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