Le fouilleur d'âmes
Chapitre VII
Neil Forrester ne parut guère surpris de l’arrivée de Brian à son étude, tôt dans la matinée. Après les courtoisies d’usage, il fit asseoir le visiteur dans son bureau. L’écrivain était nerveux. Il avait le teint pâle, les traits tirés, le regard fiévreux, trop mobile. Ce changement n’échappa pas à l’avoué.
— Est-ce que vous vous sentez bien, monsieur Shadley ? Vous voulez que j’ouvre la fenêtre ?
Brian ébaucha un sourire crispé.
— Oh, ça va tout à fait bien. Je… je vous rapporte les documents. Signés, je veux dire.
Il déposa la liasse de feuillets devant lui.
— Parfait, monsieur Shadley. Je vais faire le nécessaire pour que les formalités avec l’administration soient les plus brèves possibles… Mais cela risque malgré tout de prendre un certain temps. Néanmoins, voici les clés de la maison. Rien ne vous empêche d’en avoir la jouissance avant…
— Je vous remercie.
Brian se gratta la gorge. Il laissa d’abord son regard faire le tour de la pièce avant de se décider à aborder le sujet.
— Vous ne m’aviez pas dit que Félix avait un domestique ? lança-t-il d’un ton faussement badin. J’ignore qui est ce type, mais il me harcèle continuellement pour que je le reprenne à mon service.
C’était la seule explication rationnelle qu’il avait trouvée durant la nuit, une nuit affreuse, épuisante, peuplée de rêves effrayants et moites. Une expression de surprise se peignit sur le visage de l’homme de loi.
— Attendez… Je ne vous comprends pas, fit Forrester, très intrigué. Vous dites que quelqu’un se réclame du service de Félix ?
— Il servait Félix et veut maintenant me servir, moi. Il a un nom compliqué. Je ne m’en souviens pas…
— Mais pour autant que je sache, Félix était absolument seul.
— Pourtant, ce… cette personne… Je ne l’ai pas bien vue…
— C’est quelque mauvais plaisant, voyons.
— Il me relance sans arrêt. Je suis même certain qu’il m’a suivi jusqu’ici. Jetez un coup d’œil par la fenêtre, allez-y…
— C’est une histoire parfaitement absurde, rétorqua Forrester, en quittant néanmoins son siège pour écarter le rideau.
Brian bondit sur ses pieds et vint se glisser derrière lui. Il pointa son index en direction du trottoir opposé.
— Regardez ! Qu’est-ce que je vous avais dit ? Je le savais, de toute façon. Il ne me quitte plus d’une semelle depuis deux jours.
— Mais… de qui parlez-vous ? Il n’y a personne…
— Mais là, voyons, là ! Cette… chose, au coin !
Forrester sourit, incrédule.
— Vous me faites marcher, non ?
Brian cligna des yeux. L’ombre un instant entrevue avait disparu. Il se sentit ridicule.
— Je… je suis désolé. Tous ces événements… Je ne me sens pas très bien, en ce moment…
Forrester, déconcerté, dévisagea l’écrivain.
— Je comprends. Cela a dû être un choc, pour vous.
— Oui. Oui, en effet.
— Calmez-vous, monsieur Shadley. Vous voulez un verre ? J’ai du bourbon, planqué par là. Pour les cas urgents.
— Non, non, merci.
— C’est certainement un mauvais plaisant. Peut-être même quelqu’un de Wigan. Vous avez vu vous-même combien les gens de là-bas ne le portaient pas dans leur cœur. S’il se manifeste à nouveau, le mieux est encore de porter plainte. Je vous conseillerai, le cas échéant.
— Merci de votre aide. Je dois partir. J’ai assez abusé de votre temps. Envoyez-moi votre note.
— Pensez-vous. C’est pour moi.
Brian avait déjà une main sur la poignée de la porte quand il se retourna.
— Je sais que vous allez me croire dingue, mais… je travaille sur un nouveau roman et… j’aurais voulu votre avis. Vous m’avez dit avoir beaucoup voyagé, alors…
— C’est tout à fait exact.
— Croyez-vous possible qu’il existe quelque part, dans une religion quelconque, un être, une entité capable de deviner vos pensées les plus secrètes et de… de faire en sorte que vos souhaits se réalisent, même les plus…
Forrester eut un petit rire.
— Il existe de telles légendes en Orient, où l’on raconte qu’en frottant certaines lampes, on réveille un génie qui exauce certains de vos souhaits.
— Et… vous y croyez ?
— Ce sont des légendes. Mais je suis certain que cela peut donner matière à un excellent roman.
Brian hocha la tête.
— Moi aussi.
*
* *
Le bus déposa l’écrivain à la sortie de Wigan vers midi. Il accomplit le restant du trajet à pied. Le temps était maussade. Des nuages lourds pesaient sur les collines. La campagne était figée, silencieuse. Il atteignit la maison une heure plus tard. Ses contours étaient estompés par la brume filasse. Elle faisait songer à un crâne humain émergeant de la terre, fixant sur le visiteur deux orbites noires et hostiles.
Sur le seuil, Brian hésita.
Il regarda autour de lui, cherchant une bonne raison de ne pas entrer. Mais c’était comme une force qui l’attirait à l’intérieur. Il avança, frissonnant. L’air faisait froid, humide. Il monta l’escalier, le cœur battant. La chambre blindée était telle que Forrester et lui l’avaient laissée la dernière fois. En apparence, du moins. Très vite, Brian nota certains détails insignifiants qui témoignaient qu’on était venu fouiner ici après leur départ. Une pile de livres était renversée, d’autres objets avaient manifestement été déplacés, et en certains endroits, la poussière portait les traces d’une fouille minutieuse. Il n’y avait aucun doute. Que ce fût œuvre de curieux ou de cambrioleurs, la maison avait reçu une autre visite.
Brian en éprouva de la colère.
Il fit rapidement l’inventaire, se fiant à sa mémoire visuelle. Non. Rien n’avait été emporté. Essoufflé, il s’assit sur le rebord du lit et écouta le silence de tombe qui écrasait la maison. Des événements avaient eu lieu ici, avec leur cortège de terreurs et d’atrocités. Leur mémoire semblait imprimée sur ces murs de métal trop lisses, leur reflet paraissait s’y être à jamais figé. Quelque chose avait poussé Félix au suicide, une épouvante sans nom, une aversion inimaginable pour lui-même, pour ce qu’il était devenu.
Cette certitude pénétra l’esprit de l’écrivain avec la force d’un message télépathique.
— Je trouverai. Je suis là pour ça, murmura-t-il.
Il passa en revue le contenu de tous les cartons. Différentes provisions, nourriture et eau potable, et nombre de bouteilles d’ammoniaque. Il en déboucha une. L’odeur agressive le fit grimacer. Quelle étrange manie Félix avait-il conçue là…
Au bout d’un moment, Brian commença à s’accoutumer au décor, au silence, à cet air lourd, si difficile à respirer. L’après-midi s’écoulait sans qu’il en soit conscient, absorbé qu’il était par ses investigations. Il ouvrit finalement les caisses dont Forrester lui avait parlé, en exhuma de pleines brassées de documents, vieux journaux, registres, factures… Tout cela s’empila en vrac sur la couchette, dont il rapprocha la lampe à pétrole.
Puis il se mit en devoir d’éplucher ce fouillis, ne laissant rien sortir de ses mains qu’il n’eût lu avec attention, étudié et classé par ordre chronologique. Il avait l’espoir de reconstituer ainsi le drame de son cousin. Étrange puzzle auquel il s’adonnait là. À la simple curiosité succéda vite l’excitation trouble d’une identification progressive au personnage. Il s’attarda sur bon nombre de coupures de presse qui avaient été collées sur une sorte d’herbier. Certaines relataient des faits divers qui, à première vue, n’avaient aucun lien entre eux :
« La société Pétrocar achète une ancienne concession de minerai dans la région. »
« Un gisement de pétrole à Silver Creek ? »
Brian s’attarda sur un cliché jauni montrant une sorte de campement indien abrité par une falaise en forme de mâchoire. Mais ces gens assemblés autour d’un feu, fixés dans leurs tâches quotidiennes, anodines, n’offraient à l’objectif que des visages lisses, inexpressifs et des regards vides. Ils avaient la peau claire, et leurs cheveux décolorés leur donnaient un aspect étrange, inquiétant. Les albinos. C’étaient eux dont Forrester avait parlé. Eux que Félix était chargé d’exproprier. L’écrivain se sentit troublé. Quelle étrange sérénité semblait habiter ces êtres ! Ils paraissaient avoir toujours vécu au pied de cette falaise, et ce feu auquel ils se réchauffaient en une communion fraternelle, ce feu devait briller depuis la nuit des temps.
« Disparition d’une jeune fille du village… »
« Une nouvelle disparition de fillette dans les collines… Un habitant interrogé par la police. »
Brian étudia ces articles sans rien y découvrir qui puisse directement incriminer Félix. Son cousin avait certes été interrogé par la police, mais on l’avait aussitôt relâché. Aucune charge n’avait été retenue contre lui. Et les corps des enfants n’avaient jamais été retrouvés. Dans une autre liasse, Brian trouva de vieilles photos noir et blanc mal classées. Il eut un choc en voyant des clichés de sa mère et de lui-même prenant la pose sur une grande plage de sable blanc.
Long Island.
Il ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans, là-dessus. Cela remua en lui de douloureux souvenirs. C’était l’époque où l’oncle Félix venait régulièrement à la maison. Il remplaçait pour ainsi dire le père, souvent absent en raison de ses affaires. Félix emmenait fréquemment ses hôtes sur cette plage, où tous trois organisaient des jeux interminables. Brian sourit. Sa mère. Il ne se rappelait pas qu’elle était si belle, avec sa coiffure fin des années cinquante auréolée d’un chapeau blanc à voilette et sa robe à pois. Car sa mémoire ne la lui montrait précisément qu’aux jours de malheurs, quand la maladie avait contraint son père à renoncer à son travail, quand la longue agonie avait commencé. Il en eut le cœur serré.
Il mit le paquet à part, en se promettant de l’emporter. Au fond de la même boîte, il découvrit un carnet, dont il se demanda si ce n’était pas ce qu’il cherchait depuis le commencement. Certaines pages en avaient été arrachées. Ailleurs, parmi de grandes ratures rageuses, des dates suivies de courtes phrases ou de formules lapidaires, comme par exemple :
8 décembre : Retour de Nelle Angleterre. J’ai mal à la tête. Sentiment de n’être jamais seul. Curieux.
11 décembre : On m’épie. Ainsi, c’était donc vrai ?
13 décembre : Il est là. Il me regarde, et pourtant, je ne peux y croire. Positivement aberrant…
20 décembre : Disparu.
25 décembre : Horreur. Ce n’était pas un rêve.
Et, plus loin :
18 août : Parti après notre dispute. Qu’il s’en aille et me laisse enfin en paix…
19 août : Revenu. Mon Dieu. Il supplie. Supplie. Supplie sans cesse. Odieux.
20 août : Rêve affreux. Du sang sur le sol !
Lus et relus, dans un sens ou dans l’autre, ces comptes rendus laconiques n’indiquaient guère qu’une chose : une obsession grandissante avait fait basculer Félix Neighbors dans la folie. Une obsession dont il ne révélait certes pas la nature lancinante au fil de ces pages pleines de désarroi mais qui l’avait conduit à rechercher la délivrance dans la mort. Le souvenir d’une mauvaise action ? Un mal inconnu ? À quoi s’accolaient ces adjectifs : revenu, reparti, disparu… ? Ils pouvaient s’appliquer tout autant à un remords qu’à un accès de dépression.
Ou encore à quelqu’un…
Quelqu’un comme…
Brian se figea. Un bruit furtif provenant du couloir venait de lui faire dresser l’oreille. Presque rien. Un léger craquement, auquel il n’aurait même pas prêté attention en d’autres lieux, ou en plein jour… Mais ici, dans cette masure ensevelie sous un silence sépulcral, au cœur la nuit, il prenait des proportions effrayantes, propres à glacer le sang.
Brian se redressa lentement, oubliant ses courbatures. Il s’approcha de la porte à pas feutrés, pencha la tête pour tenter de discerner quelque chose aux extrémités du corridor noyé dans une obscurité impénétrable. Il lui sembla bien, rien qu’un instant, qu’une ombre se déplaçait là-bas, mais… Il se dit qu’il était resté trop longtemps dans la solitude, que son imagination lui jouait des tours. Il allait se retourner quand l’attaque se produisit, fulgurante et brutale.
Sous l’impact, il partit à la renverse. De grosses mains froides se refermèrent sur sa gorge. Une haleine empuantie par l’alcool et le tabac passa sur son visage. L’effet de surprise dissipé, il se débattit comme un beau diable, se tordant tel un ver sous la masse de son adversaire. Sa terreur disparut au profit de son instinct de survie. Car il était suffisamment lucide pour comprendre que c’était une lutte à mort.
L’homme voulait le tuer. Cela se sentait à cette rage folle, meurtrière, qui dansait dans ses yeux et crispait ses traits bouffis. Robby Garth. Le voisin au stetson.
Brian parvint à passer les bras sous ceux du forcené et desserra l’étau. Puis, de la jambe, il déséquilibra son agresseur. Ils échangèrent alors une volée de coups de poings. L’écrivain, touché à la face, ne put empêcher une nouvelle tentative d’étranglement. Il gémit de rage et d’impuissance. Le combat tournait à son désavantage, il le sentait.
— Ah, salopard, je te tiens ! entendit-il. Tu voulais le magot, hein ? Tu croyais l’avoir comme ça, fils de pute ! Mais il est à moi ! C’est moi que le trouverai ! Toi, tu vas crever !
Comprenant qu’il n’était pas de taille en termes de force pure, Brian tendit une main vers la lampe. Il en accrocha l’anse et en brisa le verre sur la tête du fermier. Celui-ci poussa un cri, leva les mains vers sa figure brûlée. Le romancier en profita pour l’envoyer rouler à l’autre bout de la pièce. Malheureusement, son répit fut de courte durée. Garth se redressa vite et se ramassa sur lui-même tel un ours furieux. De la bave se mêlait maintenant au sang qui coulait de ses lèvres…
Mais à l’instant précis où il chargeait, son attitude changea brutalement. Ses yeux s’agrandirent comme sous l’effet d’une terreur aussi soudaine qu’incontrôlée. Son corps se raidit tout entier. Il abaissa ses bras menaçants et se mit à reculer, livide… Brian suivit son regard avec stupeur, inquiet à son tour.
Il était là, silhouette indécise dans l’obscurité dont il venait d’émerger, spectre voûté sans visage, nuage d’ombre à la forme vaguement humaine. Il émit un petit rire d’enfant surpris par un nouveau jeu et s’approcha lentement du gros bonhomme liquéfié par l’épouvante. Il ne marchait pas, il glissait sur le sol en une progression onduleuse semblable à celle d’un reptile dressé. Brian crut perdre connaissance lorsqu’il enveloppa sa victime. Un interminable râle s’échappa du gosier de Garth, qui se termina en gémissement odieux…
Mashendomirnozoyd accompagna la chute du cadavre d’un mouvement caressant, le dissimulant à la vue de Brian. Puis, délicatement, tira le corps pudiquement hors de sa vue, derrière une caisse.
— N’AIE… PAS… PEUR, murmura l’entité en se tournant vers l’écrivain, que l’horreur avait soudé contre la paroi blindée. NON PAS PEUR DE MASH. MASH GENTIL. VEILLER SUR TOI. NE LAISSERA PERSONNE FAIRE DE MAL À BRIAN. BRIAN GENTIL. BON MAÎTRE. MOI SAVOIR. OUI.
Brian le contemplait sans pouvoir articuler le moindre son. Il était comme frappé d’aphasie. Il tremblait de tout son corps et se sentait glacé des pieds à la tête. Un cauchemar. Il vivait un cauchemar…
— AH NON. PAS CAUCHEMAR NON. MOI AMI. MASH AMI. VEILLER SUR TOI. AMI MASH. ET BON MAÎTRE SERA TRÈS CONTENT DE LUI. OUI. MAÎTRE DIT. MASH FAIT. MAÎTRE PENSE. MASH SAIT.
— Comme… comme avec Félix ? laissa échapper Brian à mi-voix.
Il le regretta aussitôt, car la chose parut trépigner de mécontentement, et sa voix était devenue plus sourde lorsqu’elle répondit :
— FELIX ? QUI FELIX. FELIX MAUVAIS MAÎTRE. PAS VOULOIR QUE MASH SERVE. NON. ALORS MASH MALHEUREUX. SI MALHEUREUX. BRIAN BON MAÎTRE. MASH AIMER SERVIR BRIAN. TRÈS DÉVOUÉ. OUI. TRÈS DÉVOUÉ.
Brian commençait à maîtriser la panique qui l’avait saisi dès l’abord. Il sentait confusément que cette créature ne lui ferait aucun mal. Sa servilité apparente était la plus sûre des garanties. Quand elle vint près de lui le renifler à la façon d’un animal, c’est à peine s’il se rétracta. Elle évitait manifestement tout geste brusque susceptible de l’effrayer. De plus, il sembla à Brian qu’elle comprimait volontairement sa taille naturelle, adoptant celle d’un très jeune enfant, sans doute pour faciliter le contact.
Brian lui trouva un aspect amical, presque touchant. Mais il fut incapable de lui donner un nom.
— JE SUIS UN MASHENDOMIRNOZOYD. UN SERVANT. ET SERVANT SERVIR. OUI. JUSQU’À LA MORT.
— Pourquoi moi ? bredouilla Brian.
— IL Y A UNE RAISON. OUI. UNE RAISON.
La voix était d’une douceur étrange, presque capiteuse.
— Quelle raison ?
— TU NE DEVINES PAS ?
— D… Dis-la moi ?
— MASH PAS CERTAIN TU AIMES RAISON.
— Parce que… parce que j’hérite de Félix ?
— FÉLIX PÈRE DE BRIAN. PAS L’AUTRE.
Brian battit des cils, interloqué. Mais à quoi bon se mentir ? N’avait-il pas envisagé cette hypothèse plus d’une fois dans sa jeunesse ? Et plus encore lorsqu’il avait découvert ces vieilles photos, tout à l’heure… Bien entendu, nombre de menus détails inexpliqués convergeaient vers cette évidence. Félix avait été l’amant de sa mère, à un moment ou à un autre. L’éternelle histoire du cousin tendre et prévenant, qui entre par mégarde dans une chambre un bel après-midi d’été…
— Félix te l’a dit ? Est-ce qu’il te l’a dit ? Lui-même ?
— FELIX PAS DIRE. NON. MASH SAVOIR.
— Qu’est-ce qui me prouve que tu ne racontes pas…
— MASH JAMAIS MENTIR, coupa vertement l’être, comme si ce simple soupçon l’avait ulcéré. JAMAIS MENTIR, MASH. NON.
Brian prenait progressivement la mesure de son étrange interlocuteur. Il s’accoutumait peu à peu à sa présence informe, à sa voix grêle et enjôleuse, à sa manière de s’exprimer par répétition, en butant sur les mots. Il commençait même à perdre de vue qu’un cadavre à la vilaine face bleuie était étendu tout près, derrière ces caisses.
— GROS VOISIN MÉCHANT. PAS IMPORTANT. BIENTÔT DISPARAÎT ET PERSONNE RETROUVER LUI.
Brian tressaillit, car la créature avait répondu à voix haute à une question qu’il venait de ne formuler qu’en pensée.
— Tu peux savoir ce que j’ai… là ? interrogea-t-il en se posant l’index sur le front.
— SI PENSÉE CLAIRE, SI DÉSIR FORT. MASH SENT DÉSIR ET TOUT LE RESTE.
Brian comprit, au ton malicieux, l’allusion aux avertissements fugitifs qu’il avait reçus ces jours derniers et qu’il avait naïvement mis sur le compte de la dépression nerveuse. C’est ainsi qu’il avait cru détenir la faculté de lire dans l’esprit de son entourage… Il n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Enfin, il revint brusquement à la cruelle réalité. Il y avait un mort dans cette pièce. La police allait venir, poser des questions. Et…
— PAS POLICE, assura tranquillement l’être. PAS POLICE, NON. POLICE JAMAIS BON. MASH S’OCCUPE DE TOUT. BRIAN PARTIR. RETOURNER CHEZ TOI. TU CONTINUES À ÉCRIRE. ÉCRIVAIN FAIT POUR ÉCRIRE. MASH FAIT POUR SERVIR.
— Mais… que voulait-il ? Que cherchait-il ? demanda Brian, la gorge serrée. Pourquoi m’a-t-il attaqué ?
— MAGOT DE FELIX CACHÉ DANS LA MAISON. BEAUCOUP MAGOT. MASH SAVOIR OÙ. MAIS GENTIL BRIAN PARTIR MAINTENANT.
Brian sentit qu’il devait obéir. Il quitta la chambre d’une démarche de somnambule. Il allait se réveiller dans son lit. C’était trop incroyable. Il ne se souvint pas d’avoir marché jusqu’au village lorsqu’il reprit conscience du monde extérieur, à l’arrivée du bus…
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