Le fouilleur d'âmes

Michel Honaker · Chapitre 6 sur 19

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Le fouilleur d'âmes

Chapitre IV

 

 

Brian rêvait qu’il traversait une contrée brumeuse dans un panier à salade, en compagnie de winnos crasseux et de prostituées à un cent. Priscilla avait une drôle de façon de le contempler, en passant sa grosse langue sur ses lèvres charnues. Derrière les grillages, baignés dans une clarté crue, des Indiens albinos les dévisageaient.

Il s’éveilla d’un coup, le cœur au bord des lèvres se hâta de descendre la vitre et de passer la tête au-dehors. Le vent lui fit du bien. Il se frotta les yeux. Il avait oublié où il se trouvait.

Tout en conduisant d’une main sûre, Neil Forrester se tourna vers lui.

— Bien dormi ?

Brian cligna des yeux.

— Dégueulasse. J’ai dû boire plus que de raison.

— Un effet pervers du chianti.

— Où sommes-nous ?

— Nous arrivons à Wigan.

Brian considéra les alentours, l’air un peu ahuri. Ils traversaient effectivement un petit village cossu, composé de maisons individuelles plutôt bourgeoises, ceintes de pelouses entretenues comme des greens. Des arbres à feuillage persistant bordaient les allées rectilignes. Brian n’avait pas du tout imaginé le terroir de Félix Neighbors de cette façon.

— Sacrément rupin, par ici…

— Félix habitait à l’écart, dans les collines. Mais nous allons d’abord passer au cimetière. Nous sommes juste à l’heure.

Neil Forrester s’orienta sans problème. Il était manifestement venu à plusieurs reprises. C’est au pas qu’il s’engagea dans l’allée conduisant au cimetière. Un grand cimetière, nettement trop important en regard de la population autochtone.

Les gens aiment probablement mourir ici, pensa Brian.

Comme pour la veille, l’après-midi se réchauffait progressivement. Des bandes de passereaux ondoyaient dans le ciel clair. Une fragrance de tilleul flottait dans le hameau. Brian n’avait guère l’impression de venir assister à un enterrement. Pourtant, le corbillard était bien là, orné des deux initiales F. N., flanqué de deux préposés à l’embonpoint burlesque qui écrasèrent précipitamment leurs mégots en voyant arriver les étrangers.

Ils se composèrent une mimique très professionnelle tandis que Forrester et Brian s’approchaient d’eux.

— Pas de pasteur ? s’enquit Brian, qui trouvait l’effectif du cortège un peu mince.

— À vrai dire, Félix n’était pas très croyant, répondit l’avoué. Et puis les circonstances dans lesquelles il est mort, vous voyez… Les gens d’ici sont très puritains… Inutile de faire attendre ces messieurs plus longtemps, allons-y.

Le convoi funèbre, réduit donc au strict minimum, se mit en route vers la dernière demeure dévolue à l’oncle Félix, tout au bout du cimetière, à l’écart du passage. Brian marchait derrière la longue voiture, noire et silencieuse, sans pouvoir s’empêcher de se poser de nombreuses questions. Il trouvait étrange cette hostilité ambiante. Que diable Félix avait-il pu dire ou faire pour susciter une telle animosité ? Il se promit d’interroger l’avoué plus avant sur ce sujet dès qu’il en aurait l’occasion.

Le cercueil, de modeste facture, fut déposé puis mis en terre. Les cordes glissèrent dans le trou. Non loin de là, un fossoyeur impassible faisait mine de contempler ses chaussures cirées… Quelques instants de recueillement, puis d’un accord tacite, les deux visiteurs décidèrent de rebrousser chemin. De retour dans la voiture, Brian ne put retenir plus longtemps la question qui lui brûlait les lèvres :

— Dites, il ne connaissait personne ici ?

— Si, au début. Seulement ensuite, il est devenu si bizarre que tout le monde lui a tourné le dos.

— Oui, mais enfin, de là à ce que personne ne vienne suivre son enterrement…

— C’est comme ça, monsieur Shadley, on n’y peut rien, répliqua Forrester, manifestement peu désireux de donner d’autres détails. Je vais vous montrer sa maison. C’est à deux ou trois kilomètres d’ici…

Le village n’était pas très grand. Ils se retrouvèrent vite en pleine campagne. Ils suivirent alors une route étroite qui montait en lacet serré à flanc de colline. Puis, aux deux tiers de la côte, ils bifurquèrent sur un chemin de terre qui s’enfonçait dans un bosquet. Brian fut frappé par l’impression de calme et de quiétude qui se dégageait de cet endroit. Ils franchirent les débris d’une barrière défoncée, et Forrester désigna d’un geste vaguement ironique le décor solitaire qui les entourait :

— Tout ce qui se trouve dans les limites de ce petit mur, là, vous appartient, désormais…

— Chouette terrain, bien situé. Ça doit faire dans les trois ou quatre hectares, non ?

— À peu près, oui… Ne vous faites pas d’illusions, quand même, vous ne pourrez pas en tirer grand-chose. C’est complètement en friche, à présent. Et quant à la maison… Tenez, la voici, vous allez comprendre !

De ce qui avait dû être une petite ferme d’élevage ne subsistaient plus que quelques murs à peu près intacts, cernés d’une herbe haute et jaunie. De l’extérieur, on pouvait même douter qu’ils abritent un quelconque espace habitable, tant l’état de délabrement général faisait frémir. Malgré cela, Brian se sentit transporté. Il n’avait jamais rien possédé, alors quand bien même ces façades eussent été sur le point de s’écrouler… Des projets complètement insensés s’échafaudèrent dans sa tête. Il imaginait déjà la stupéfaction de Marion quand il lui annoncerait que…

Marion…

Il préféra penser à autre chose.

Forrester stoppa sèchement devant le perron.

— Je vais vous faire visiter. C’est moi qui ai les clés.

Brian descendit et suivit l’avoué. La porte s’ouvrit en grinçant. Ils entrèrent. Une odeur suffocante flottait dans la maison.

— Mais nom d’un chien, qu’est-ce qui sent comme ça ?

— On dirait de… l’ammoniaque, non ? commenta Forrester en se pinçant le nez.

— Seulement de l’ammoniaque ? Vous rigolez ! Par pitié, ouvrez les fenêtres ! C’est parfaitement intenable…

Forrester pouffa et se hâta de donner de l’air. Le doux soleil de fin d’après-midi inonda le rez-de-chaussée, chassant les ombres lourdes tapies là depuis trop longtemps.

Sauf une.

Les deux hommes se mirent en devoir d’inspecter les pièces une à une, même celles dont les murs étaient à ce point lézardés que le jour passait à travers. Au fil de la visite, l’enthousiasme de Brian céda le pas à la déception, puis à l’amertume… La bâtisse était un véritable taudis. Sauf à être sensible aux ruines ouvertes à tous les vents, on ne pouvait envisager de l’habiter. Quant au coût des réparations nécessaires, il donnait le tournis. Des tuiles fêlées s’échappèrent de la toiture à plusieurs reprises, pour se briser en miettes aux pieds des curieux.

— Je vous avais prévenu, souffla Forrester en baissant machinalement la voix. C’est complètement pourri. Honnêtement, il fallait être un peu dérangé comme Félix pour vivre ici. Lui, il occupait une pièce au premier. Je vais vous montrer. Pardon…

L’avoué grimpa prudemment les escaliers. Brian le suivit. Les marches vermoulues craquaient dangereusement sous ses semelles. Heureusement, il faisait encore assez clair pour qu’on voie où l’on mettait les pieds. À mi-hauteur, juste avant l’angle, s’ouvrait une fenêtre opacifiée par la poussière. Brian s’en approcha pour savoir sur quoi elle donnait. Il ne découvrit qu’une cour sordide, jonchée de détritus. Des poubelles gorgées d’immondices étaient alignées contre un mur, sous une gouttière. Le nouveau propriétaire esquissa une grimace de dégoût. Il ne fallait pas chercher plus loin l’origine de la puanteur horripilante qui l’avait saisi à son arrivée.

— Vous venez ? appela Forrester, qui avait déjà atteint le haut des marches.

— Dites donc, vous avez vu cette décharge ?

— Oh oui, je suis au courant. Vous comprenez mieux pourquoi les gens du coin n’avaient pas beaucoup d’estime pour votre cousin…

Brian était sur le point de s’écarter de la vitre, lorsqu’il crut accrocher du coin de l’œil un mouvement parmi les monticules de déchets. Il resta quelques secondes sans bouger, pour voir si cela se reproduisait, puis se détourna.

— Félix avait un animal ?

— Non. Pas à ma connaissance.

— Il m’a semblé voir quelque chose dans la cour.

— Un chat errant. Avec toutes ces ordures…

Brian accepta l’explication. Pourtant, il n’avait vu ni souris, ni même insectes. Forrester l’attendait sur le seuil de la chambre.

— Quoi ? C’est ici qu’il vivait ?

— C’est le seul endroit habitable. Le seul qui ait eu l’honneur de quelques travaux.

Brian inspecta la porte blindée. Elle semblait avoir subi les assauts d’un bélier. La pièce était tout entière tapissée du même métal boulonné.

— On dirait un coffre-fort, observa-t-il.

— Je suppose qu’il aura voulu renforcer l’isolation…

— Avec des feuilles de plomb ?

— Il ne vivait plus qu’ici. Il dormait ici, y prenait ses repas…

Dans la dernière clarté du crépuscule, Brian contempla les étagères encombrées d’objets hétéroclites, des souvenirs ramenés de voyage, sans aucun doute. Dans un coin étaient entreposés des cartons. Un lit occupait le mur de gauche. La seule et unique fenêtre était murée.

— C’est ici qu’il s’est donné la mort, hein ?

— Oui, en effet…

Brian dénota une curieuse intonation dans la réponse de l’avoué.

— Quelque chose que vous ne m’auriez pas dit ? suspecta aussitôt l’écrivain.

— Non, non… Mais ce drame, bien sûr…

Brian ouvrit l’un des cartons.

— Pas étonnant que ça pue l’ammoniaque. Regardez le stock.

Il sortit l’une des bouteilles de plastique bleue et en renifla le contenu. L’odeur faillit lui décoller les narines.

— Qu’est-ce que ça fait là ? Il ne se shootait pas avec, non ?

— Je n’en sais rien.

— Et ça ne vous paraît pas bizarre ?

— Que voulez-vous dire ?

— Je ne sais pas. Tout ça… Vous allez penser que c’est mon imagination de romancier, mais… il s’est passé quelque chose ici. Tout ça doit avoir une signification.

— Si vous aviez connu Félix dans sa dernière période, vous comprendriez peut-être mieux ces…

Forrester n’eut pas l’occasion d’achever sa phrase. Un coup de klaxon retentit. Brian dressa l’oreille.

— J’ai l’impression qu’on nous réclame. De toute façon, il n’y a plus rien à voir.

— Les lettres personnelles sont dans ces caisses-ci. Vous voulez les prendre ?

— Plus tard. Merci. Descendons.

Ils découvrirent près de la voiture un gros type au faciès purpurin, vêtu d’un jean usé et d’un tee-shirt jaune à l’inscription périmée. À leur approche, il sourit en touchant son stetson.

— Hello ! Je passais par là et j’ai vu votre voiture arrêtée devant. J’ai pensé : Rob, voilà le nouveau proprio que ça ne m’étonnerait pas. C’est vous, hein ?

Il tendit une main calleuse que Brian serra sans plaisir.

— Robby Garth. Je suis votre voisin le plus proche. Ma maison est dans la montée. Vous avez dû la voir en passant.

— Brian Shadley.

— Enchanté. C’est pas un palace, eh ?

— Ça non.

— Ce Neighbors. C’était un vieux fou…

— C’était mon oncle.

— Mais pas aussi mauvais qu’on l’a dit. Non, ça, je ne crois pas… Je le croisais souvent, dans le temps. Enfin, quand il lui arrivait de sortir. Je l’ai même vu la dernière nuit, la fameuse nuit où…

— Où il est mort ? compléta Brian, de plus en plus intéressé, malgré les mimiques d’agacement de Forrester.

— Exactement, ouais… Il fonçait comme un dingue dans les virages. J’ai bien cru qu’il allait s’éjecter. Je pense que le pauvre gars avait perdu la boule. C’est toutes ces histoires qu’on racontait sur lui, aussi. Ça n’a pas dû l’arranger.

— Quelles histoires ?

— Oh, m’sieu Forrester vous a pas dit ? Pour les petites filles ?

— Les petites filles ?

— Ben, un peu après l’arrivée de Neighbors, trois petites ont disparu. On ne les a jamais retrouvées. Il y a eu une enquête. Les flics sont venus. Mais rien. Seulement les gens, vous comprenez, il leur faut des noms. Et votre… votre oncle, il avait le profil idéal. On s’est dépêché de lui accrocher ces casseroles-là.

— Voilà pourquoi il n’y avait personne à l’enterrement.

— Bah oui. Enfin, ça ne vous le rendra pas. Mais vous avez toute ma sympathie.

SALOPARD D’HYPOCRITE !

Brian tressaillit. Cette pensée s’était imposée à lui avec la force d’une balle de gros calibre. Il se demanda bien pourquoi. Rien dans l’attitude de Garth ne laissait supposer qu’il ne disait pas la vérité. Le gros voisin dut voir passer un éclair dans les yeux de l’écrivain, car il se fendit à nouveau d’une poignée de main en prétextant du travail à terminer.

— Bon. Ravi d’avoir fait votre connaissance. On se reverra certainement. Oh, pour la maison, si vous avez l’idée de la vendre, parlez-m’en d’abord. Ça m’intéresse.

Il fit un petit signe d’adieu avec deux doigts et tourna les talons. Brian le suivit des yeux sans prendre la peine de dissimuler son dégoût, tandis qu’il s’éloignait d’une démarche cocasse de gros canard.

— Ce gars a tout du parfait roublard.

— Laissez tomber, fit Forrester. Le mieux, c’est de ne pas écouter tous ces commérages. Ça ne vous concerne pas, après tout.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de cette histoire de petites filles ?

— Ça vous aurait avancé à quoi ?

— À l’entendre de votre bouche. Qu’est-ce qu’il y a de vrai là-dedans ?

— Personne n’en sait rien. La rumeur, vous savez…

Brian poussa un soupir et fourra les mains dans ses poches.

— Il faudrait un régiment d’éboueurs pour venir à bout de ce merdier. Quand même incroyable que personne n’ait pensé à le faire enlever.

— Je crois qu’ils ont essayé, une fois…

— Et alors ?

— C’est toujours là… Je vous ramène ?

— S’il vous plaît, oui. J’en ai assez vu.

 

*

* *

Dans l’obscurité de la maison abandonnée, la silhouette molle aux contours indécis suivit des yeux la voiture qui s’éloignait. Le nouveau maître était arrivé. Déjà, l’être sentit qu’il l’aimait. Il sut que l’heure du voyage était proche.

 

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