LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières
VIII Le poids de ses ancêtres
VIII
Le poids de ses ancêtres
Verte Bruine reposa son livre, réjoui, car le visiteur était à nouveau entré dans le jardin, et sa présence lui réchauffait le cœur. Il avait tellement besoin de ressentir des amis disséminés au loin, comme autant de chandelles irradiant le bonheur. Il se languissait d’un monde qui en fût illuminé, il avait besoin d’être entouré, il désirait ces sourires qui créaient en lui un écho tendre et ému. La solitude ne le rendait plus malade, mais l’étroitesse de sa joie, limitée au seul jardin, le troublait. Il avait renoncé à étendre ses sens de par le monde, blessé par le vide qu’il rencontrait… mais s’il pouvait être sûr qu’il trouverait ne fût-ce qu’un être proche…
Des amis… il ne connaissait pas son invité, et il était d’humeur à y remédier. Il se contraignit à regret à cesser d’émettre des senteurs, puis il approcha en silence. Il resta ca-ché le temps d’analyser l’éventail de sentiments qui entourait le visiteur, et il sourit, car il n’y avait aucun risque à se montrer. Fier Bouleau, étonné, constata simplement :
– Tiens ! Vous êtes de retour !
Puis la tristesse l’envahit, et il ajouta :
– Dommage que vous ayez tant tardé, il aurait aimé vous voir. En fait… non, il n’a jamais été curieux de vous. Mais il au-rait aimé savoir que le temps n’était pas venu à bout de vous, que la beauté était éternelle.
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– Qui est « il » ?
– Oh ! Pardonnez mon imprécision. Je parle de mon grand-père, Vieux Saule. C’est lui qui m’a fait découvrir ce jar-din, et m’a appris à l’apprécier. Il me parlait des fées sur les murs, il m’expliquait ce qu’il avait déduit d’elles… il…
– Il vous manque.
– Oui. Depuis son départ, je n’ai encore trouvé personne avec qui partager les plaisirs qui nous étaient communs. Je me sens… disons, amputé dans mes loisirs.
– J’en suis désolé. Puis-je vous accompagner dans votre promenade ?
– Volontiers.
Verte Bruine regarda mieux le fardeau que transportait Fier Bouleau, et il sourit, car c’était la stèle de Vieux Saule.
– Je continue à l’emmener dans le jardin. Je l’ai porté vi-vant dans ce lieu qu’il chérissait, quand il n’a plus pu marcher ; je l’y porte mort.
– Si un endroit vous semblait adéquat pour y déposer sa stèle, je l’accueillerais volontiers.
Le jeune homme sourit, mais refusa d’un signe de tête.
– J’avoue y avoir songé, mais sa stèle a sa place sur l’autel des ancêtres de notre famille.
– Et alors ?
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– Et alors… et alors mes parents sauraient forcément qui l’a emmenée. J’aime mon grand-père, mais je ne tiens pas à être chassé de la maison où il m’a vu naître.
– Cela se comprend.
– Vous devriez voir mes parents ! Pour une fois que Vieux Saule est contraint d’obéir, ils ne se privent pas. Ils sont tout heureux d’honorer sa stèle, maintenant qu’il ne peut plus ni grimacer, ni faire de commentaires narquois.
Il regarda son hôte :
– Au fait, je suis Fier Bouleau. Et vous ?
– Verte Bruine.
– Ça vous va bien.
– Autant pour vous.
– Merci. Mais je ne suis pas si fier… je ne peux offrir à mon grand-père que des évasions, pas la liberté. Cela me désole.
– Était-il du genre à soupirer après la perfection, ou se con-tentait-il de ce que la vie lui donnait ?
– Il était du genre à faire cracher à la vie tout ce qu’elle pouvait offrir, puis il était content ; et je ferai de mon mieux pour agir de même. Merci de me l’avoir rappelé.
– Vous avez des projets qui vous tiennent à cœur ?
– Oui. Certains sont aisément réalisables, et d’autres… je l’ignore. Mais… peut-être que vous, vous en savez plus. Après tout, nous sommes chez vous, non ?
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– Chez moi… et mes amis, mais je suis effectivement le créateur de ce jardin.
– Ah ! Bon, alors pourquoi la mer dans les murs ?
– Parce que mon peuple vient d’une île, une île où il fait toujours tiède, une île où la mer est caressante et tendre, et le sable doux comme du satin.
– Pardonnez-moi, mais vous n’auriez pas un peu tendance à embellir ?
– Vous voulez dire, décrire les lieux plus beaux qu’ils ne sont ? Non, nous nous efforcions au contraire de les rendre aus-si beaux que nous pouvions les rêver. Il n’y avait plus besoin de mentir, après ça.
– Vous êtes vraiment des fées, alors…
– Eh bien… pourquoi pas.
– Vous exaucez des vœux ?
– Pas en claquant des doigts, non ; mais je dispose de cer-tains moyens. Si votre vœu me plaît, je les mettrai volontiers à votre disposition. J’aime bien vous voir sourire, savez-vous ? Ça me motive.
Fier Bouleau eut un profond soupir.
– Vous n’auriez pas été premier à des examens, par ha-sard ?
– Si, en quelque sorte ; mais pourquoi cette question ?
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– Je vous passe les détails, mais disons que ça me fait plai-sir. Je ressens à vos côtés une sensation de familiarité qui me réconforte ; mais vous êtes assez différent pour donner envie d’être découvert. Cela dit… pour ce vœu…
– Oui ?
– Il y a dans le jardin un pavillon circulaire au toit couvert de tuiles bleues…
– Je vois parfaitement duquel vous parlez.
– Bien ! Alors, vous connaissez la montagne ?
Peut-être un peu mieux que je ne le souhaiterais, songea Verte Bruine ; mais il craignait que l’ignorance ne lui fût forte-ment déconseillée, alors il ne se plaindrait pas.
– Je la connais.
– Je désire la gravir.
Le lettré resta muet de surprise.
– Gravir… la montagne ?
– Eh bien, oui ! Qu’est-ce que ça peut avoir de si extraordi-naire ?
– Cette montagne est un dieu. Si elle désire votre présence, vous la gravirez. Dans le cas contraire…
– Ah ! Elle existe donc bien ! Mon grand-père prétendait qu’elle ne figurait sur aucune carte.
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– Il avait raison. Elle n’est réapparue que récemment aux yeux des humains.
Les yeux de Fier Bouleau pétillèrent.
– Pour une fois, je suis bien content que mon grand-père ait eu des lacunes !
– Vous n’avez jamais rien eu à lui cacher ? Pas même un vol de confiture ?
– Vous plaisantez ? Nous étions complices. Moitié, moitié. Donc, la montagne existe. Elle est loin d’ici ?
– Pas au point de quitter les terres et les gens qui pensent comme vous.
– Eh bien… eh bien… mais c’est parfait !
La joie de Fier Bouleau retomba presque aussitôt, et il sou-pira :
– Enfin, presque… le temps de convaincre mes parents de me laisser partir pour un voyage qui ne risque pas de leur rap-porter grand-chose, et pire, qui pourrait me coûter la vie…
– Si jamais vous avez besoin d’arguments…
– Ce serait volontiers. Depuis que Bleu Nuit est passé l’exorciser, je peine à communiquer avec Vieux Saule. Mais j’essaierai quand même : je ne vous soupçonne certainement pas d’incompétence, mais mon grand-père connaît bien ses en-fants.
– J’en suis convaincu.
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– L’idée que je parle à un mort n’a pas l’air de vous déran-ger ?
– Oh, moi… tant que mes interlocuteurs sont intéressants, je me soucie peu de savoir s’ils sont là en chair et en os ou non.
– C’est sage.
– N’est-ce pas ?
Verte Bruine invita Fier Bouleau à découvrir les splendeurs du jardin rénové, et il jouit de chacune des larmes de joie qui coulèrent sur les joues de son visiteur.
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