LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 4 sur 17

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LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

IV Nous n’irons plus au bois…

IV

 

 

Nous n’irons plus au bois…

 

Manis lutta pour rouvrir les yeux, et relut le total, conster-né : il y avait donc tant de Lotus Mauve ? Il frémit, et se jugea excusé de ce manquement, car c’était une véritable catastrophe. Comment allait-il cacher le retour d’un si grand nombre de Se-ferneith ? Les Tuan devaient absolument continuer à tout igno-rer. Il y avait veillé, avec l’aide des fidèles de Keraian Tuan qui l’avaient suivi sur Terre ; et il y veillerait, mais comment ? Il tordit ses longues mains noires. Même ses associés ne devaient pas savoir, et pourtant, qui pouvait l’aider, à part eux ? Keraian Tuan le soutenait, bien sûr ; mais le dieu était si faible que la dé-cence excluait de demander son aide. L’esseulé songea avec ten-dresse au corps pâle et languide du Mort Blanc, épuisé par la morsure de la Mère, et lui adressa une prière muette de recon-naissance. Il y avait bien Monsieur Noir… mais comment jurer qu’aucun de ses disciples ne nuirait aux Seferneith ? Un acci-dent était si vite arrivé !

La panique reprit Manis, car toute fuite serait catastro-phique : les Seferneith seraient sans aucun doute vus comme des pièces maîtresses dans les collections tuan, et ce n’était pas le but. Le temps venu, il aurait besoin d’alliés, pas de troupeaux, même splendides. Cette entorse à son sens de l’esthétique le fit frémir d’horreur, mais il s’infligea le souvenir du cadavre creux et recroquevillé de Rengganis. De l’esthétique ? Sur la Lune Noire ? Autant mettre du fond de teint à un crâne ! Aucun voile tendu sur l’horreur ne pouvait être beau, et encore moins valori-sé. Il était las du consensus dément que la Mère faisait régner,

 

– 186 – peu lui importait de souffrir en regardant la réalité en face… il souffrait déjà d’amour perdu, et c’était tellement pire. S’il vou-lait revoir son aimée, l’aveuglement était exclu.

Il se reprit, car peu importait que la tempête régnât dans son esprit, ses actes devaient rester parfaitement présentables. Un Tuan était policé, ou n’était pas un Tuan. Il fit cesser le tremblement qui agitait ses genoux, et disposa plus soigneuse-ment les plis de son manteau.

Pendaran le regarda :

– Manis, mon doux ami, suis-je en droit de supposer que ton humeur n’est pas aussi parfaite qu’elle pourrait l’être ?

– Pendaran, ta finesse est trop grande pour mes modestes talents de comédien.

– Vois-tu, j’en suis ravi. Je suis plus que las d’être pris pour un humain.

– Pour un humain ? Pendaran, que dis-tu là ? Qui te prend pour un humain ?

– Mon meilleur ami, que je ne nommerai pas. Et daigne considérer « humain » comme un euphémisme d’« imbécile ».

– Pendaran, je ne te prends ni pour l’un, ni pour l’autre.

– Ah tiens ? Alors, pourquoi ne pas m’avoir accordé ta con-fiance ?

– Mais… Pendaran… je t’ai confié mes projets, j’ai mis ma vie entre tes mains.

 

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– Mais pas celle de tes alliés, ces créatures légères et colo-rées qui sentent comme des fleurs de printemps, les fruits mûrs de l’été, et marchent telles des feuilles dans le vent d’automne.

Manis sentit son cœur se tordre. Il ne fallait pas que qui-conque sût… l’aventurier releva le menton, altier.

– Ne me regarde pas ainsi, veux-tu ? Ne te déplaise, si je sais traquer les humains jusqu’au cœur de leurs villes, sans me faire remarquer, je sais aussi épier mon meilleur ami. Et je sais tout autant garder un secret ! Mieux que toi, probablement, si tu me permets cette comparaison.

– Mieux que moi, qui cherche à retrouver une morte de toute l’ardeur de mon cœur ?

– Mieux que toi, bien sûr. Tu as toutes les raisons d’agir, mais tu te sens coupable. Tu n’as aucun sens de la transgres-sion. Explorer l’inconnu ne t’a jamais amusé. Tu es un casanier, Manis, mais un casanier désespéré. Moi pas : tu m’as offert une nouvelle occasion de m’amuser, et je n’en suis pas encore lassé.

– Pendaran… sais-tu que ta conformité culturelle me paraît douteuse ?

– Tant mieux. Si nous créons un nouveau monde, quel est l’intérêt de rester adapté à l’ancien ?

Manis resta muet. Il n’aurait jamais imaginé que qui-conque pût prendre des risques pour le plaisir. L’aventurier le regardait avec amusement, perché dans l’embrasure de la fe-nêtre, et il se sentit soudain mieux : la folie de son ami le récon-fortait, elle était comme un fleuve qui l’emporterait au bout du monde, et il en aurait bien besoin chaque fois que ses six jambes le lâcheraient.

 

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– Si tu es si bien informé, Pendaran, j’ose penser que tu connais mon problème ?

– Quel problème ? Il ne t’est jamais venu à l’idée que si je pouvais capturer ainsi les humains, c’est que j’avais des rabat-teurs ? Je leur ai déjà demandé d’étouffer toute mention des Se-ferneith.

Manis l’embrassa longuement, comme il n’avait plus em-brassé quiconque depuis la mort de Rengganis. L’aventurier jouit, puis se laissa aller lentement contre lui, et soupira :

– Quand je pense que tu n’en avais que pour Rengganis…

L’esseulé eut un sursaut d’inquiétude, mais son ami lui passa doucement les mains dans les cheveux.

– Du calme, Manis. Vivre avec toi me rendrait fou. Com-ment pourrais-je supporter ces inquiétudes perpétuelles, ces complications toujours renouvelées que tu es capable d’inventer ?

Quand il fut calmé, l’esseulé demanda :

– Comment sais-tu que ce sont des Seferneith ?

– Comme je sais que tu as placé un guetteur qui surveille le jardin de Verte Bruine… et que tu l’as choisi avec intelligence.

– Kusumah, Sintawa… sont-ils également informés ?

– Ne recommence pas à me prendre pour un humain, veux-tu ? J’ai dit que je savais me taire. S’il y a une fuite, elle ne viendra pas de moi.

 

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