LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières
I Le Noir et le Blanc
I
Le Noir et le Blanc
Sans Larmes se leva dès qu’il s’éveilla, comme tous les ma-tins et tous les soirs. Il avait tant à faire qu’il lui eût paru indé-cent de rester couché. Si encore il faisait partie de ceux à qui le sommeil apportait l’inspiration ! Mais ce n’était pas le cas. À l’école déjà, il avait toujours dû réfléchir bien éveillé. Il avait été ravi que Monsieur Noir eût pu lui apprendre à ne dormir que huit demi-heures par jour. Il s’était étonné qu’il ne parlât pas de quatre heures, et son maître avait répondu que la nuit possédait huit yeux aveugles. Sans Larmes avait frissonné de plaisir : huit yeux aveugles trônant dans les ténèbres comme des tours sans fenêtres, des tours de marbre noir… c’était une vision assez si-nistre pour le ravir.
Le jeune homme repoussa sa couette, et l’étendit pour qu’elle séchât, car elle était trempée, comme chaque fois qu’il s’éveillait. Peu importait que ce fût le matin, le soir, l’été, l’hiver : il faisait humide dans sa chambre, et plus encore dans son lit. Il se leva, se servit un premier verre d’eau, ouvrit la pe-tite fenêtre mansardée, et observa les toits de Deux-Rivières qui s’étendaient autour de lui. Les tuiles vernissées chatoyaient dans la lumière, une forêt de pinacles, de pignons, de toits py-ramidaux, de tourelles, de flèches, abritait des nuées d’oiseaux dont le chant le ravissait. Ce n’était qu’à la nuit tombée, quand la plupart d’entre eux dormait, que Sans Larmes entendait vraiment le tintement des myriades de cloches privées, et par-fois le chant grave, mais plus lointain, des cloches des temples, qui marquaient les heures. Chacun se piquait d’exactitude, et il
– 3 – fallait de longues minutes pour que les cloches se tussent enfin, les plus précoces laissant la place au peloton des consensuelles, puis aux attardées.
Il regarda les bâtiments voisins, se remémorant les visages de leurs habitants. Madame Mioche qui Braille était une priorité absolue, car elle souriait sans discontinuer depuis quelques jours déjà. Un air béat avait remplacé une inquiétude dévorante depuis que son enfant s’était remis. Il soupira, car il était délicat de doser le poison quand il fallait que nul ne soupçonnât un empoisonnement. Si encore l’enfant avait pu manger des lé-gumes moisis, c’eût été plus simple ! Mais non, cet imbécile té-tait encore. Allez prétendre que le lait de sa mère fût toxique…
Heureusement, Madame Vous prendrez bien quelques grif-fures ça leur fait si plaisir résidait près de l’heureuse mère, et possédait deux chats, dont l’un était un véritable fauve. Pour peu que celui-ci se retrouvât, presque par hasard, dans le ber-ceau du nourrisson… ah ! Tout pouvait arriver, dans cette ville aux façades toutes décorées de corniches et surchargées de bal-cons. C’était un paradis pour chats. Pas étonnant donc qu’ils fis-sent également le bonheur de Madame Poil au menton, Poils aux napperons, qui habitait la maison voisine. Sans Larmes songea qu’il y aurait sûrement intérêt à arranger une rencontre entre les chats de la chère femme et les oiseaux chanteurs du vieil homme aveugle, deux étages plus bas. Bien sûr, au préa-lable, il faudrait farcir ces derniers de poison. Et pour cela…
Il s’habilla, et quitta Deux-Rivières pour s’enfoncer dans les prés. Il y confectionna quelques bouquets, qu’il offrirait sur le chemin du retour ; dans celui qu’il garderait, il camoufla des plantes vénéneuses. Il cachait bien quelques serpents dans sa mansarde, mais appréciait tout autant les poisons végétaux, qui avaient il ne savait quoi d’humoristique. Tué par la beauté… c’était amusant.
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Il revint en sifflotant vers la ville. Il était doux de penser qu’il s’installait de mieux en mieux dans sa profession, devenait chaque jour un meilleur disciple de son maître. En pensée, il loua celui-ci, et son sage enseignement. Depuis qu’il y avait con-formé sa vie, il était motivé et heureux. La souffrance, les larmes et les regrets ne l’effleuraient plus. Son humeur était excellente, et sa joie plaisait tant à tous ceux qu’il rencontrait que nul n’imaginait qu’elle ne reposât pas sur l’innocence. Il devait par-fois retenir un rire, mais son maître l’avait entraîné à la retenue. Monsieur Noir ne négligeait rien quand il formait un disciple, et le jeune homme était fier d’avoir bénéficié de ses soins.
Il déposa un bouquet au temple, sur l’autel du dieu du par-don, et le prêtre lui sourit avec bonté. Forcément, songea Sans Larmes, il aurait du travail en moins pour fleurir l’autel.
– Le dieu vous entend, Sans Larmes. Il sait que vous accep-tez votre échec sans révolte, et saura vous récompenser.
– Je l’espère, bon prêtre. Je voudrais tant pouvoir servir pleinement Monsieur Noir, moi aussi ! Ma joie serait immense si je pouvais enfin accomplir des missions, me mettre pleine-ment au service de la cité !
– Je n’en doute pas, mon bon Sans Larmes. C’est tellement dommage, d’avoir étudié si dur, et d’avoir été recalé malgré tout ! Ah ! Je voudrais qu’il existât des domaines où l’effort soit récompensé, et non le mérite. Là, tu aurais sûrement ta chance.
Et toi donc, compléta Sans Larmes. Et toi, donc. Mais il se tut. Chacun savait qu’il avait étudié chez Monsieur Noir, chacun pensait qu’il avait été recalé, et tous étaient rassurés, car quoi qu’il eût enduré dans le passé, il restait inoffensif. Il était raillé, bien sûr, mais qui ne l’était pas à Deux-Rivières ? Il était égale-ment apprécié pour sa douceur. Bête et gentil, une réputation qui lui convenait parfaitement.
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Il sourit, car il était bon d’être sous-estimé. Qui faisait at-tention à lui ? Qui vérifiait qu’il dormait dans son lit ? Qui se demandait où le gentil benêt passait ses journées ? Monsieur Noir l’avait bien compris en lui demandant de faire mine d’échouer à ses examens. Sans Larmes avait accepté le sacrifice de sa gloire, renoncé aux honneurs, aux salaires imposants que touchaient ses camarades. Mais l’estime de son maître, l’approbation dans son regard, valaient bien plus ! Il préférait sa mansarde à la renommée.
Et puis, être un disciple occulte de Monsieur Noir le dis-pensait aussi d’être loué pour des contrats mesquins. Il préférait de loin choisir son travail, et la manière de l’effectuer. Bien sûr, il était important que les habitants de Deux-Rivières se nuisis-sent les uns aux autres bien plus efficacement que par le passé, puisqu’ils pouvaient maintenant engager des professionnels vraiment qualifiés. Mais Sans Larmes tenait à sa liberté.
Il soupira : quel dommage que Monsieur Noir n’eût pas pu former plus de disciples ! Ils avaient dû trier leur clientèle, faire passer les riches en premier et laisser les pauvres de côté, même si leur haine méritait également qu’on lui offrît des moyens. Ils s’étaient plaints des prix trop élevés… et Monsieur Blanc était arrivé. Monsieur Blanc ! Un insupportable imbécile qui avait la réputation d’agir sans paiement, si la cause était juste. Sans Larmes retint une grimace : la cause juste, c’était la sienne. Monsieur Blanc était un usurpateur, un profiteur, un charo-gnard qui mangeait les restes laissés par Monsieur Noir.
Il passa devant l’école de Monsieur Blanc, et se retint de cracher contre le mur, pour ne pas se faire stupidement repérer. Il avait résolu de s’opposer en tout point aux serviteurs de Mon-sieur Blanc, et ne se priverait pas de la satisfaction d’y réussir. Il se concentra sur le fait que cracher n’était pas une manière effi-
– 6 – cace de défigurer une façade, alors à quoi bon ? Mieux valait re-venir de nuit avec de la peinture, comme tout le monde.
La façade de l’école de Monsieur Blanc était particulière-ment belle, et à Deux-Rivières, ce n’était pas peu dire, puisque chacun faisait de sa devanture la vitrine de sa richesse et de son goût… ou de celui de ses employés. Et tant qu’à s’afficher, cha-cun tentait d’avoir une maison un peu plus haute que sa voisine, fût-ce d’un pignon, d’une flèche, ou d’une décoration sur le faîte du toit. Il fallait se tordre le cou pour discerner les splendeurs sommitales, car les rues, elles, n’étaient pas toujours larges.
Un comité de mise en valeur de la ville, composé de riches propriétaires, avait bien proposé de raser une rangée de mai-sons sur deux pour gagner la place nécessaire à une contempla-tion idéale des demeures restantes, mais s’était vu opposer un refus. L’Administration avait argué qu’il y avait bien assez à voir dans les bas étages, et elle avait parfaitement raison. Sans Larmes pouvait marcher des heures dans les rues, sans jamais s’ennuyer, tant les portails étaient imposants et finement déco-rés. Les escaliers étaient larges, et leur centre, plutôt que de comporter des marches, était orné d’une longue dalle pentue, toute sculptée de motifs auspicieux et honorifiques. Les ram-bardes se terminaient par des lions fièrement campés sur leurs pattes, leur crinière savamment bouclée. Plus haut, le spectacle continuait en corniches, moulures, colonnes, et statues colorées. Et quand, bien souvent, la beauté laissait place à la fatuité, son intérêt ne baissait pas, car il trouvait la prétention très amu-sante. Tous ces gens qui n’étaient rien de valable, et qui échouaient même à posséder de l’admirable !
Il observait avec compassion les nombreuses décorations, si difficiles à atteindre, si rapidement usée par les éléments, et couvertes de fientes par les oiseaux. L’Administration rappelait très volontiers, avec une mesquinerie certaine, que la réputation de la ville demandait des maisons impeccablement entretenues.
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Un ornement usé était pire qu’une absence d’ornement. Chacun ricanait à l’idée des coûts occasionnés par la maison voisine… un petit manque d’argent, un défaut d’entretien des précieux embellissements… et l’on pouvait railler ces oripeaux écaillés, hideux. Quoi de plus ridicule que la grandeur mitée ?
Sans Larmes se demanda une fois de plus s’il n’aurait pas mieux fait de s’expatrier, lui aussi. Il avait entendu dire que Bleu Nuit, l’un des fils du maître exorciste, se portait bien mieux à Trois-Ponts que ses frères à Deux-Rivières. Il haussa les épaules, car il n’avait jamais osé partir. Ici, il possédait au moins une mansarde ; ailleurs, il n’avait rien. Et maintenant, grâce à Monsieur Noir, il trouvait une utilité, voire un charme, à chacun des défauts de ses concitoyens. Deux-Rivières était un excellent matériau quand il s’agissait d’empirer, et non de sauver. Il avait simplement fallu apprendre à s’amuser du gâchis, voilà tout.
Il revint à sa mansarde, retira du bouquet les plantes toxiques, et disposa les autres dans un vase. Il s’installa à son bureau, posa les fleurs sur le sous-main, puis il fixa le mur de-vant lui, et dit :
– Noir.
– Blanc, lui répondit son reflet.
Ils restèrent à se fixer, furieux, guettant une trace de fai-blesse qui leur permettrait d’attaquer, puis Sans Larmes dé-tourna les yeux du petit miroir fixé au mur. Il l’avait placé là pour ne pas oublier son visage, et celui de son ennemi. Il sourit, car il n’y avait rien en lui que le Blanc pût utiliser, il était exempt de faiblesse. Et si cela avait dû advenir, il se serait am-puté sans hésiter, car la bonté était une gangrène de l’âme, elle plongeait l’homme dans la vanité.
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Il regarda les plantes avec amour : Mère Nature était si gé-néreuse avec ses enfants ! Avoir semé tant de manières de mou-rir, sous de si jolies couleurs ! Il se demanda si la municipalité était ignorante au point qu’il pût planter quelques buissons toxiques dans les cours des écoles. Il n’en savait rien, mais il glisserait l’idée, car les accidents les plus savoureux deman-daient toujours un peu de prévoyance.
Il travailla longtemps, puis son estomac gargouilla. Il cessa à regret de piler finement ses graines de stramoine. Il soupira, se leva, corrigea sa tenue, et se rendit chez Madame Tête de Poulet. La vieille femme lui cria d’entrer, et il s’attarda dans le couloir pour tenter de deviner ce qui se préparait en cuisine. Il entra dans le salon, salua poliment son hôtesse, et se laissa ca-resser les cheveux, comme un brave petit.
Il prit le livre posé sur le guéridon, et constata avec dépit que personne n’en avait avancé la lecture depuis qu’il l’avait re-posé. Pas étonnant ! L’ouvrage était ennuyeux au possible, et il fallait vraiment risquer la mort d’inanition pour avoir la pa-tience de le lire. D’une voix ferme et expressive, il commença la lecture, et évita de regarder la vieille femme dodeliner de la tête. Il détestait le bruit qu’elle faisait quand elle claquait des lèvres, et elle le faisait bien trop souvent à son goût ; mais il devait con-tinuer. Il était précieux de sembler un pauvre imbécile réduit à divertir les vieilles aveugles pour survivre.
Pendant qu’il parlait, il se demanda une fois de plus ce qu’il pourrait bien offrir d’affreux à Madame Tête de Poulet, mais il conclut, à regret, que ses employeurs étaient trop peu nombreux pour qu’il pût se permettre d’élaguer. Il lui fallait un revenu ap-parent pour pouvoir se livrer pleinement à sa tâche véritable ; et lecteur pour vieux débris à la vue basse était un travail qui en valait bien un autre. Au moins, il pouvait faire des grimaces pour se détendre.
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L’estomac plein, Sans Larmes prit congé de la vieille, et re-vint à sa mansarde. Il s’assit à son bureau, et continua à travail-ler tout en écoutant la concierge ragoter. Il avait dû user de dis-crétion pour installer le tuyau qui lui amenait si parfaitement cette voix hargneuse, mais cela valait sa peine. La brave femme, et toutes ses amies, étaient de précieuses indicatrices. Une ombre de bonheur ? Elles l’évaluaient. Un succès ? Elles le ja-lousaient. Une faille, une brèche dans la réputation de quel-qu’un ? Elles s’y engouffraient. Il ne lui restait plus qu’à choisir quels aspects de la vie citadine méritaient le plus son attention.
Il n’était pas question d’agir au hasard, car Monsieur Noir enseignait que l’effort n’avait pas à être galvaudé. Pourquoi se dépenser pour un résultat médiocre ? Mieux valait étudier les lieux, les méthodes, et appliquer ses forces là où elles feraient basculer la situation. Et Sans Larmes prenait un malin plaisir à faire enrager sa concierge en faisant évoluer les situations de manière imprévisible pour elle. Ses amies la raillaient, et elle tentait de reprendre l’avantage en cherchant des informations plus délicates à obtenir.
*
Sans Larmes s’étira soigneusement, et constata avec plaisir qu’il était en parfaite forme. Tant mieux, car il avait une nuit chargée devant lui. Il se vêtit, poussa la fenêtre, et sortit sur les tuiles. Il adorait se déplacer sur les toits. Il savait que ses pas n’étaient jamais entendus que comme des cris d’oiseaux de nuit, comme la sarabande des chats, comme le vent ; que son corps restait nimbé d’une obscurité telle que nul ne pouvait discerner ses traits ; que sa voix était autre, qu’elle se mêlait du gouffre. Il pouvait parler, il ne serait jamais reconnu. La nuit était son écrin, et il l’adorait. Il la tissait avec amour, il étendait les bords de son manteau, il espérait ardemment qu’elle couvrirait le monde un jour, et qu’il danserait pour elle.
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Il sauta sur le toit voisin, et prit le temps d’admirer Deux-Rivières. Il aimait ces maisons si hautes que personne de sensé ne se risquait sur leurs toits, par ailleurs d’une merveilleuse ir-régularité. Bien sûr, certaines bâtisses arboraient de longues toitures régulières pour étaler à la vue de tous des mosaïques de tuiles. Mais les autres avaient choisi de viser la hauteur, et les toits pyramidaux à la pente vertigineuse, les pignons, les flèches s’élevaient vers les cieux. Les faîtes étaient décorés à outrance, crénelés de dragons, de phénix, de forêts chargées de fruits, ou d’ancêtres dansant dans quelque paradis. En tous les cas, une excellente manière de se prendre les pieds.
Cela ne signifiait aucunement qu’il était seul, car la ran-cœur de ses concitoyens passait bien avant leur sécurité. Mais, néanmoins, il savait que sur les plus acrobatiques des parcours, il ne rencontrait personne. Il grimpa, cabriola, se laissa porter par les ailes de la nuit, et arriva à la Maison aux Quatre Grues alors que Sept Étoiles, le jeune maître, n’avait pas encore termi-né de s’équiper. Sans Larmes resta sur le toit, et l’observa avec tristesse : quel maladroit ! S’il n’était pas aidé, il échouerait cer-tainement. Il se glissa dans la pièce, assomma le jeune homme et corrigea son équipement sans pourtant que cela se vît spécia-lement. Quand il reprit conscience, Sept Étoiles crut s’être éva-noui d’émotion, et il se hâta. Sans Larmes le précéda, neutrali-sant les gardes avant que son protégé ne se fît repérer.
Sept Étoiles s’engagea dans les rues, et Sans Larmes le sui-vit en passant par le sommet des murs et le bord de toitures. Il endormit deux coupe-jarrets qui auraient sans doute tué le jeune homme, et Sept Étoiles atteignit sain et sauf la Maison aux Longs Balcons. Il la contourna pour emprunter la petite porte dans le mur du jardin, et Sans Larmes se félicita d’en avoir graissé les gonds, car le jeune homme était d’une rare indiscré-tion. Mais bien qu’il eût également veillé à ôter du chemin les plus grosses des racines, Sept Étoiles parvint à trébucher. Son
– 11 – ange gardien soupira, car certains humains étaient vraiment tout juste bons à mourir !
Il neutralisa le garde attiré par le bruit de la chute, mais ne l’assomma que légèrement, car il aurait besoin de lui sous peu. Il partagea avec Sept Étoiles le plaisir d’entendre Mademoiselle Yeux d’Azur murmurer dans la nuit le nom de celui qu’elle at-tendait. Sans Larmes songea que la petite n’était pas très com-pétente non plus, mais du moment que ses servantes étaient toutes atteintes d’une diarrhée foudroyante… c’était moins grave.
Les deux amants se rejoignirent, et commencèrent un tête-à-tête délicat. Sans Larmes leur laissa un peu de temps, s’occupant à admirer les balcons aux colonnades surchargées de dragons rampants, de nuages ondulés, de cascades et de pins ébouriffés, qui faisaient justement la gloire de la maison. Il re-vint vers les amoureux, sortit une petite sarbacane suffisante pour un tir à si courte portée, puis une fléchette qui lui avait coûté bien du travail, car il avait rarement réalisé une drogue aussi efficace.
Il souffla, et la fléchette se planta dans la nuque de Sept Étoiles. Les mots doux du jeune homme se firent pressants, et la jeune fille tenta de l’apaiser, sans succès. Sans Larmes n’en fut pas surpris, car lorsqu’il avait testé cette petite merveille dans le quartier des plaisirs, il avait fallu quatre hommes pour arracher l’amant déchaîné au corps de la prostituée évanouie qu’il conti-nuait à besogner. Sept Étoiles ferait aussi bien, car il n’était pas moins vigoureux qu’un autre, et que sa maladresse ne perturbe-rait pas un contact si rapproché.
De fait, il parvint à retenir Mademoiselle Yeux d’Azur qui tentait de s’enfuir, il ne se laissa pas arrêter par les multiples couches d’atours soyeux dont elle était parée, et il ignora ses protestations. Elle cria, fort, plusieurs fois, et Sans Larmes se dit
– 12 – que le garde devait être assez remis pour intervenir très pro-chainement. Trop tard, bien sûr, pour que la précieuse vierge de la Maison des Longs Balcons le fût encore. Ah ! Ces gens qui ne faisaient qu’une fille… comme ils étaient dépendants de sa bonne conduite !
Le garde se rua sur Sept Étoiles, sans grand succès, et Sans Larmes entendit la jeune fille couiner sous ce surpoids imprévu. Il écouta, amusé, les cris et les insultes, les grognements et les coups, et se dit que si des chats en avaient fait autant, les chaus-sures auraient déjà plu. Il s’éloigna, contrefit la voix du garde, et appela ses collègues à la rescousse. Submergé, Sept Étoiles fut arraché à sa douce, et Sans Larmes écouta les cris de désir frus-tré du jeune homme, puis ses cris de douleur comme les frères de Yeux d’Azur, enfin réveillés, lui manifestaient toute leur re-connaissance pour le viol de leur sœur. De ce côté-là, c’était bien engagé, et connaissant ceux des Longs Balcons, la riposte n’allait pas tarder. Ils ne laisseraient jamais un tel crime impu-ni, et c’était tout leur charme.
Sans Larmes revint en hâte à la Maison aux Quatre Grues, et s’embusqua près de la résidence de maître Deux Visages, le père de Sept Étoiles, et surtout le meilleur menteur de la ville. Maître Deux Visages était bien capable de sauver son fils, et de trouver un terrain d’entente, si personne ne tuait ses assaillants avant qu’ils ne l’eussent atteint. Sans Larmes les élimina aisé-ment, mais il savait qu’il n’avait aucun mérite, car la nuit était avec lui. Elle les aveuglait, les immobilisait, alors qu’elle lui donnait des ailes, et qu’il plongeait sur eux sans bruit depuis les toits. De toute manière, peu importait le mérite, car il ne faisait pas cela pour la gloire, mais parce que cela seul avait un sens. Il s’offrait le plaisir d’être adéquat.
Il entendit avec plaisir la police intervenir, et les deux par-tis convenir d’une tentative de dédommagement et de concilia-tion.
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*
Sans Larmes déposa la lettre près du lit de la jeune accou-chée, puis il se retira. Il imita le chant de l’engoulevent, et Mains de Pluie se réveilla, inquiète. Elle aperçut la lettre et reconnut l’écriture de son amant. Elle l’ouvrit, la parcourut fiévreuse-ment, puis fondit en sanglots. Quand elle fut calmée, elle relut la lettre, et ses larmes coulèrent à nouveau. Elle regarda, pensive, le nourrisson qui reposait à ses côtés ; elle l’embrassa, et lui demanda pardon. Puis elle se vêtit, l’emmena, toujours endor-mi, et se rendit dans une maison voisine. Elle entra sans bruit dans la porcherie, et jeta l’enfant aux cochons. C’était une solu-tion bruyante, mais il ne faudrait que quelques instants pour qu’il fût dévoré. Puis elle revint, tremblante, vers sa maison, se répétant qu’il valait mieux être mort que n’avoir pas de père.
Sans Larmes plongea parmi les corps bruns et grognants, et récupéra l’enfant presque intact. Il n’avait tout de même pas écrit cette lettre pour laisser sa proie aux cochons ! Il avait des morceaux de bébé à mettre dans le plat que ceux des Quatre Grues serviraient à ceux des Longs Balcons en guise de dédom-magement. Il voyait mal comment préciser plus clairement que le sort de Mademoiselle Yeux Azur, et celui de l’éventuel fruit de son viol, laissaient maître Deux Visages franchement indiffé-rent.
Il s’éloigna dans la nuit en souriant, car l’écriture d’un autre était si facile à contrefaire ! Et comme il se réjouissait de découvrir ce que l’heureux père dirait en apprenant que Mains de Pluie avait tué leur enfant, sur la foi d’une lettre de rupture qu’il n’avait jamais écrite. Oui, oui, oui ! Il était merveilleux de repeindre le monde.
Découper le bébé ne le fit pas frémir. Sa lame glissa deux fois avant qu’il ne réalisât que le nourrisson était encore en vie.
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Il le tua alors, parce qu’il était tout de même plus simple de dé-couper de la viande morte. Il se réjouit d’être enfin débarrassé de la pitié, d’être devenu normal. Si encore la nuit se mêlait de blancheur, la pitié aurait peut-être trouvé sa place dans son cœur ; mais la nuit n’était que noirceur, et étoiles lointaines. Alors, il passait, et les vivants mouraient.
Il joua avec les petits orteils et les doigts délicats, et espéra qu’ils résisteraient à la cuisson, car ils émouvraient certaine-ment. Mais peu importait, car les os resteraient parfaitement reconnaissables. Il n’allait pas se soucier du mieux, quand le bien suffisait.
*
Le surlendemain, il apprit avec plaisir que les Longs Bal-cons, outrés par le repas qui leur avait été servi, avaient massa-cré une partie de leurs hôtes avant de se replier sur leur maison. Prudente, l’Administration restait à l’écart de ce petit malenten-du entre personnes de bonne famille, et la ville attendait de voir ce qui suivrait.
Il se glissa dans la Maison aux Longs Balcons, et attendit. Il vit deux serviteurs traîner Mademoiselle Yeux Azur vers le puits, et l’y jeter. La jeune fille eut l’extrême bon sens de crier, puis de faire mine de se noyer, alors même qu’elle flottait paisi-blement, accrochée à la bouée que Sans Larmes avait jetée dans le puits. Les deux serviteurs s’en retournèrent, la conscience tranquille : personne ne pouvait survivre dans le puits, les pa-rois étaient lisses, et la jeune fille ne pouvait pas flotter, lestée par ses lourds et magnifiques vêtements. Sans Larmes l’aida à sortir du puits, puis il récupéra la bouée.
Mademoiselle Yeux Azur regarda l’ombre qui l’avait sau-vée, et à défaut de discerner des traits, elle lui prit la main entre ses longs doigts fins :
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– Oh, monsieur, merci ! Comment puis-je vous exprimer ma gratitude ?
– Je vous en prie, ce n’était rien ! mentit Sans Larmes avec courtoisie.
Il compléta mentalement : tu n’es qu’un petit morceau de la tapisserie, et qui se soucie de ce qui arrive à des personnages peints ? Pas moi. Même si, le temps d’un reflet, ils semblent sourire ou pleurer… ils n’ont pas à m’effleurer.
Il ajouta :
– Quel homme de cœur aurait pu laisser une jeune fille aussi ravissante que vous se faire tuer sur l’ordre de son père et de ses frères ?
– Je… ils sont très déçus par mon comportement. Ils… ils n’ont pas tort… comment les blâmer ?
– Comment les blâmer ? Mais vous ne méritez pas la mort ! Vous n’avez fait que vous livrer, tout naturellement, aux plaisirs d’une cour délicate. Nous ne parlons même pas d’amour ! Comment auriez-vous pu prévoir que Sept Étoiles se laisserait emporter par ses sens ?
– Tout de même… une jeune fille bien née…
– Ah ! Ne m’en parlez pas ! C’est une telle injustice ! Eus-siez-vous été l’un de vos frères, vous auriez pu jouir chaque soir dans le quartier des plaisirs ! Mais née fille, vous devez brimer vos désirs, même les plus tendres, les plus innocents…
Elle resta songeuse.
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– Mais… c’est ainsi pour toutes les filles.
– La banalité d’un sort le rend-elle moins injuste ? Et quand bien même… ne vous est-il jamais apparu que toutes les filles ont eu un jour une aventure ou une autre, et que leurs fa-milles ne les ont pas tuées pour si peu ! Votre père, Mademoi-selle, sait trop bien faire payer à autrui ses propres manque-ments ! A-t-il songé à vous ? A-t-il pris la mesure des soupirs dans votre cœur ? Vous a-t-il mariée quand votre âme le souhai-tait ? Mais non… aucune union ne lui paraissait assez bonne…
Elle serra les dents, farouche. Comme c’était vrai ! Et son père l’avait même empêchée de fréquenter des jeunes gens, de leur sourire, d’écouter leurs poèmes ! Son sauveur avait parfai-tement raison : c’était inadmissible. Elle tenta à nouveau de dis-cerner ses traits, qui devaient être nobles, mais la nuit l’engloutissait. Tant mieux, songea-t-elle, elle ne pouvait pas dénoncer un inconnu. Elle soupira :
– Oui, c’est injuste… mais que faire ?
– J’aurais bien une idée…
Elle l’écouta, puis le regarda, ravie :
– C’est une magnifique idée ! Bien digne d’un disciple de Monsieur Blanc ! Car c’est bien ce que vous êtes, n’est-ce pas ? Qui d’autre se soucierait d’une pauvre fille en danger de mort ? Qui ne demanderait aucun paiement ?
Sans Larmes faillit s’étrangler. Ça, c’était inédit ! Il prit une profonde inspiration, en silence, et décida qu’il pouvait endurer cela également. Exploiter la confiance accordée à ses adver-saires était parfaitement dans la ligne de l’enseignement de Monsieur Noir. Il murmura, feignant l’embarras :
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– Vous m’avez reconnu, Mademoiselle… vos yeux beaux comme le ciel en ont la clairvoyance… je suis ravi de pouvoir mettre mes moyens à votre service. Sachez que je ne serai ja-mais bien loin, et que j’admire votre résolution, et votre no-blesse.
Elle sourit, et posa sur ses cheveux un baiser délicat.
– Merci, monsieur.
Il s’éclipsa. Maintenant, tout était entre les mains de la jeune fille… à un détail près, qu’il arrangea immédiatement. Il alla se coucher, et rêva qu’il discourait des vertus devant les dis-ciples de Monsieur Blanc. Il était applaudi par son auditoire, et n’avait que le temps de courir aux toilettes, vaincu par la nau-sée, et de vomir ces mots hideux. Il pouvait les dire, mais les croire, et les goûter…
Mademoiselle Yeux d’Azur se grima en paysanne, souilla ses vêtements de poussière, comme si elle avait fait un long chemin, puis les nettoya de son mieux, pour paraître à son avantage autant que possible. Elle se rendit à la Maison aux Longs Balcons, et s’inclina devant le garde :
– Toi ! Que veux-tu ?
– Je désire être engagée comme servante, seigneur. J’ai ici une lettre de recommandation de ma cousine, qui a longtemps travaillé dans cette maison, et qui vous a quittés l’année passée pour se marier.
Le garde lui releva la tête, lui prit le menton, et l’examina. Elle se retint de le gifler.
– Mm… tu me rappelles quelqu’un, toi.
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– Bien sûr ! Ma cousine.
À son grand soulagement, le garde crut l’histoire inventée par son sauveur nocturne. Elle se sentit réconfortée, car si cela avait fonctionné, il n’y avait aucune raison que le reste échouât. Elle fut engagée comme servante, et prit un plaisir imprévu à empoisonner toute sa famille. Si elle avait su plus tôt combien c’était amusant, sa vie aurait été bien moins frustrante ! Elle loua en pensée Monsieur Blanc, qui veillait ainsi sur les faibles et les impuissants.
Elle chantonnait en se promenant parmi les cadavres, et ne vit pas l’un de ses frères, mithridatisé par Sans Larmes, se rele-ver et s’approcher d’elle, une dague à la main. Elle mourut sans avoir le temps de cesser de sourire.
Le frère regarda la nuit, et la trouva curieusement récon-fortante. Il se pencha à la fenêtre, et entendit un murmure, doux comme du velours. Il ne comprenait pas les mots, mais il sentit comme une étincelle naître dans son esprit. Il réunit quelques serviteurs ; ils se vêtirent de noir, et se rendirent à la Maison des Quatre Grues. Nul ne les remarqua, ni passant attardé, ni garde, ni valet… la nuit masquait leur marche, et elle cacha aussi les feux qu’ils allumèrent jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour sauver la maison et la plupart de ses habitants. Puis elle tomba comme un voile sur les yeux des incendiaires, et ils ne trouvèrent jamais la sortie. Sans Larmes les vit courir quelques instants comme des torches géantes, puis il se mit en sécurité sur un toit voisin, et il écouta crépiter l’incendie avec plaisir, songeant qu’il n’y avait rien de tel qu’une petite flambée pour réchauffer les nuits trop fraîches.
Alors seulement, il retourna se coucher, satisfait. Le matin suivant, il se réveilla un peu tard, et resta couché, passant en re-vue les évènements des derniers jours. Oui, il avait bien travail-lé. Il restait un dernier point à vérifier. Il s’assit à son bureau, et
– 19 – prêta l’oreille aux ragots de sa concierge. Il sourit en apprenant que les alliés des Longs Balcons avaient massacré les survivants des Quatre Grues qui fuyaient leur maison en feu. Mais il se rembrunit en entendant qu’un mariage était prévu : un homme épousait Mains de Pluie, une femme qui avait pourtant jeté son enfant aux cochons ! Il aurait dû la battre à mort, mais il pré-tendait qu’elle avait été abusée par un faux ; et il offrait une ré-compense pour qui lui livrerait le coupable, mort ou vif.
Mort ou vif… il y avait de l’idée. Sans Larmes pouvait trou-ver un innocent à vendre comme coupable, et le faire livrer par un de ses condisciples qui travaillait dans la police. Celui-ci pré-tendrait que le criminel était mort pendant qu’il l’interrogeait. Il rit, amusé, car il en savait bien assez pour que l’histoire débitée sonnât juste. Oui, il contacterait son ami, quitte à lui laisser toute la récompense.
Il constata avec plaisir que sa bonne humeur était revenue. C’était ça, le secret : ne pas se laisser abattre par les contrarié-tés, rebondir, et improviser ! Il songea avec gratitude à Mon-sieur Noir qui apprenait à ne jamais croire que le monde s’opposât personnellement à nous, mais à toujours voir qu’il nous offrait seulement une manière différente de nous épa-nouir.
Il écrivit un message à son condisciple, et il jura, car la mansarde était tellement humide, et les fuites au plafond si nombreuses, que le papier gondolait, tout mouillé de goutte-lettes. Il en avait été réduit à choisir des qualités de papier résis-tant bien à l’humidité, mais c’était tout de même ennuyeux. Il fit remettre son courrier par un coursier sûr, puis il prit le chemin de la maison où il mangerait. Il fit un crochet par les restes de la Maison aux Quatre Grues, même s’il n’aimait guère l’odeur du brûlé froid. La couleur du bois noirci, oui, mais le brûlé… il avait quelque chose d’âcre qui prenait à la gorge. Il préférait la dou-ceur du sang, le velours de la nuit.
– 20 –
Mais une odeur ne le priverait pas du plaisir d’admirer le fruit de son travail nocturne. Il s’approcha lentement, car il te-nait à déguster pleinement la scène. Il revenait rarement sur les lieux, car il peinait à simuler l’horreur, l’incrédulité, sans parler de la compassion. De la compassion ? Alors que la noirceur at-teignait sa plénitude ? Alors que le médiocre gâchis occasionnel, les conséquences banales de la haine, de la cupidité, étaient en-fin transcendés ? Il eût fallu danser d’allégresse. Il dut rapide-ment se détourner, pour essuyer de ses yeux quelques larmes de joie et de fierté. Peu lui importa d’entendre :
– Ah ! Même pas capable de regarder le monde en face ! Tu ne changes pas…
Pussent-ils continuer à le croire ! Il scella ses lèvres de son mieux, et s’éloigna avant que l’envie de leur expliquer combien ils se trompaient devînt insoutenable. Il eût voulu leur faire comprendre combien ils se sentiraient mieux s’ils osaient enfin reconnaître la merveilleuse noirceur du monde, s’ils nageaient avec le courant plutôt que de persister à lutter contre l’irrémédiable. Une fois de plus, il se sentit très seul, mais il songea que cela avait l’avantage de le motiver, car s’il n’agissait pas, qui le ferait ? Qui révélerait la sombre beauté du monde ? Qui ferait fleurir les roses de sang sur des corps jeunes et tendres, pour les sauver d’une mort paisible et sans intérêt ?
Il était terrible de penser que l’immense majorité des hu-mains étaient des chandelles que personne n’allumerait jamais !
Il se reprit : il n’allait tout de même pas pleurer sur le sort du monde, alors qu’il avait la chance de l’améliorer. Il laissait les larmes aux impuissants et aux ignorants.
Surtout quand il avait faim, et qu’il ne serait pas nourri avant d’avoir lu quelques pages. Maudites vieilles ! Fallait-il
– 21 – vraiment que leur appétit baissât en même temps que leur vue, et qu’elles pussent repousser le repas sous prétexte qu’un cha-pitre les passionnait ? Il souhaita découvrir une vieille gour-mande, un goinfre obèse… et qui partagerait pourtant, sans vou-loir qu’il engraissât pour autant. La nuit pouvait beaucoup pour lui, mais pas remplacer des jambes agiles et un corps leste. Il songea à Monsieur Noir, à l’extraordinaire légèreté dont son maître faisait preuve, à sa manière de grimper les murs les plus lisses. Une fois, il avait même cru le voir marcher au plafond… tant la nuit le supportait, tant elle épousait ses projets.
Sans Larmes lui faisait honneur. Il était l’ombre qui ram-pait dans l’esprit de chacun, qui attirait vers les pires des solu-tions. Il était le pas léger qui se glissait sur les toits, il était celui auquel ni les portes, ni les fenêtres ne résistant. Il était le petit détail qui facilitait le crime, qui appelait l’irréparable. Et malgré tout, il était de mauvaise humeur. Il détestait l’idée que ce couple vivrait heureux, et que Mains de Pluie ferait un autre en-fant, tout simplement. Le suicide de la vieille dame aux chats et du vieil homme aux oiseaux n’était absolument pas suffisant pour le consoler ! Tant d’efforts, et subir une déception ! Il lut, il mangea, mais un estomac plein ne changea rien à son humeur. Il ne rentra pas à sa mansarde, mais il marcha dans les rues, tentant de se calmer, sans succès.
Ce n’était pas juste, songeait-il, furieux. Le monde n’est pas juste, se répéta-t-il, lénifiant. Eh bien, c’est tout de même con-trariant ! hurlait sa colère. Il ne parvenait pas à en sortir. Il s’arrêta net quand son regard fut attiré par un reflet d’or dans les cheveux d’une gamine qui sautillait dans le caniveau. Elle jouait en chantonnant, indifférente à la crasse et aux haillons qui se partageaient son corps. La colère de Sans Larmes tomba, et il se sentit honteux : lui ? Il se plaignait de son sort ? Et elle, qu’aurait-elle dû dire ? Comment pouvait-il prétendre être mal doté, quand elle n’avait pour tout jeu qu’un peu d’eau souillée ? Il ne l’avait jamais vue. Elle était très mignonne, trop mignonne
– 22 – pour une enfant de Deux-Rivières. Il y avait en elle une fraî-cheur, une insouciance qui tranchaient sur la ville.
– Bonjour. Je ne t’ai jamais vue.
Elle leva vers lui son petit visage tout taché de boue :
– C’est normal : je viens d’arriver.
– Ah ? Et d’où viens-tu ?
Elle montra du doigt l’extrémité de la rue, avec indiffé-rence.
– Tu n’as pas de parents ? De maison ? D’endroit, où aller ?
– Je suis moi, répondit-elle avec un sourire radieux.
Et tu te suffis à toi-même, songea Sans Larmes en admi-rant les petites dents étincelantes, tu n’as besoin ni d’attaches, ni de foyer. Elle le regarda, fouilla dans ses haillons, et en tira une petite pièce. Elle la lui tendit :
– Un monsieur m’a donné ça, tout à l’heure, pour que je puisse manger. Tu la veux ?
– Mais… et toi ?
– Moi, je souris encore. Toi, non.
Il ouvrit la bouche, ne trouva rien à répondre, puis la re-ferma. Il tendit la main, et referma les doigts de la petite sur la pièce :
– 23 –
– Une pièce ne me fera pas sourire. Mais… voudrais-tu ve-nir habiter avec moi ? Un caniveau, ce n’est pas un endroit pour une petite fille.
– C’est mouillé, et je suis Fille d’Eau. Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Même pour une fille d’eau, un caniveau, ça ne va pas, car c’est sale, c’est lent, et c’est connoté.
– Ah bon.
– Et si tu aimes l’eau, tu te plairas chez moi, car ma man-sarde est horriblement humide. Au fait, tu as un nom ?
– Fille d’Eau.
– Ce n’est pas un nom, ça. Que dirais-tu de… Cascatelle ?
– C’est joli.
– Veux-tu que je te porte ?
– Non, je veux sauter dans l’eau. Tu connais des chansons ?
– Oui, mais je… je n’ai pas une jolie voix.
– Les corbeaux, ils ont une jolie voix ?
– Eh bien…
– Parce que moi, j’aime bien les corbeaux. Peut-être que j’aimerai ta voix.
Ils prirent le chemin de la maison où habitait Sans Larmes, et il essaya de chanter. Il adora le rire que son effort fit naître
– 24 – chez la petite fille. Elle chanta avec lui, et il trouva qu’il ne chan-tait pas si faux, tout bien considéré. Sa petite voix cristalline semblait le porter, et noyer sa tendance aux fausses notes.
Tout le long du trajet, il se demanda comment empirer le sort de la petite, mais ne trouva rien de satisfaisant. Sa position actuelle, à sautiller dans le caniveau, ne l’inspirait pas. Cela ne lui était jamais arrivé, mais quel génie est sans faille ? Il ferait un effort, et n’en serait que plus méritoire, voilà tout. Sa tâche avait peut-être été trop simple, jusque-là, et Cascatelle était l’occasion de se perfectionner. Il songea avec gratitude à Mon-sieur Noir, qui lui avait appris à tirer parti de toutes les oppor-tunités.
La concierge sortit de sous l’escalier, et jeta un coup d’œil à la petite :
– Je ne veux pas de ça chez moi.
Sans Larmes prit l’air idiot qu’il avait tant travaillé devant son miroir :
– Elle ne sera pas chez vous, mais chez moi, dans ma man-sarde.
– Regardez-la ! Elle est toute sale !
– Je la laverai, car elle aime l’eau. Elle apprendra à être toute propre. Elle n’est pas d’ici, vous savez ; il n’y a pas de rai-son qu’elle ne s’améliore pas.
La concierge le regarda d’un air sombre, puis se détourna, laissant tomber avec mépris :
– Vous ! Vous avez de la chance que cette mansarde vous appartienne ! Sans cela, vous auriez été expulsé depuis long-
– 25 – temps ! Mais attention : faites de la petite ce que vous voulez, sale pervers, mais ne changez pas cette maison en bordel.
– Bien sûr que non, Madame. Je ne suis pas très malin, c’est vrai ; mais je sais tout de même que nous sommes hors du quartier des plaisirs ! J’ai vu les gardes à l’entrée refouler des clients mal vêtus, et j’ai aussi aperçu les tenues de maquerelles : croyez bien que personne ne vous confondrait avec elles ! Qui confondrait une truie avec une rose, même si elles ont parfois la même couleur ?
Elle claqua sa porte, et Sans Larmes resta un instant im-mobile, un air de profond étonnement sur le visage, pour le bé-néfice des voisins qui guignaient par leurs portes entrouvertes. Puis il lança gaiement à la petite fille :
– Viens, Cascatelle. Je vais te montrer ma mansarde. C’est un très joli endroit, dont je suis très fier : c’est moi qui habite le plus haut, tu sais ?
– Ah, ça, c’est bien ! Ça veut dire que je pourrai sautiller sur plus de marches !
– Oui, et comme la concierge respecte la crasse au plus haut point, cela ne te changera pas trop du caniveau.
– Ah, chouette !
Ils entrèrent dans la mansarde, et Cascatelle renifla, sans percevoir d’humidité. Elle passa les doigts sur les murs, sur la couette, et les trouva totalement secs. Elle se pencha par la fe-nêtre, et découvrit avec ravissement une mer de tuiles vernis-sées dans laquelle la lumière éveillait des vagues. C’était magni-fique. Elle grimpa sur le rebord, puis sortit sur le toit. Sans Larmes pâlit :
– 26 –
– Cascatelle, c’est dangereux.
Il ne pouvait pas lui dire qu’il sortait ainsi toutes les nuits, mais qu’il avait de l’entraînement, lui ! Elle lui sourit :
– Ne t’en fais pas, j’ai l’habitude. J’ai sautillé sur des cail-loux bien plus lisses que ces tuiles, et je ne suis jamais tombée.
– C’est très haut.
– Mais qu’est-ce que je vais faire, si je ne peux pas me promener sur les tuiles ?
– Tu… il n’y a rien d’autre qui t’amuserait ?
– Non.
– Alors… d’accord.
La peur… depuis combien de temps n’avait-il plus été in-quiet ? Il se tut, et la regarda explorer les toits. Elle lui sembla un petit nuage, légère et ravissante. Elle se promena longtemps, et il fut incapable de la quitter des yeux. Elle revint, et déposa sur sa joue un baiser humide qui le troubla profondément.
Il se racla la gorge :
– Voudrais-tu prendre un bain ?
– Oh oui ! Tu as un lac ?
– Non… je n’ai pas de lac. Mais j’ai un grand baquet. Cela pourrait aller ?
– Oh, moi, tant que c’est de l’eau, ça me va.
– 27 –
Une fois qu’elle fut propre, il réalisa qu’elle était magni-fique. Il tenterait de convaincre son condisciple policier de lui verser une part de la récompense, parce qu’il en avait besoin, à présent. Il voulait lui offrir des habits aussi beaux qu’elle, et il faudrait la nourrir, et puis, surtout, lui fabriquer des jouets. Elle lui sourit, et se nicha contre lui. Il regarda la penderie, et se de-manda avec quoi la vêtir en attendant de passer chez un tailleur.
*
Sans Larmes était assis près du lit de Cascatelle, et n’avait plus d’idée d’histoire à lui raconter.
– Eh bien ! Tu n’as qu’à me parler de ce que tu aimes.
Le jeune homme resta muet : lui parler de ses idéaux ? C’était impossible. Comment faire comprendre la Nuit à une pe-tite fille qui gambadait sur les tuiles étincelantes ?
– Je t’aime, toi, mais tu te connais déjà. Et pour le reste, aimer n’est pas ma spécialité.
– D’accord. Alors, pourquoi ne pas me raconter ce que tu as fait aujourd’hui ?
Lui raconter ce que… ? Il ne pouvait pas. Ses succès n’auraient eu aucun sens pour elle ; et ses échecs… la honte le retenait d’en partager l’humiliation. Il murmura :
– Je préférerais ne pas en parler.
– C’est dommage de ne rien avoir à partager avec les gens qu’on aime.
– C’est dommage d’avoir des gens qu’on aime.
– 28 –
– Pourquoi ?
– On finit toujours par les perdre.
– Et ne pas les avoir eus, c’est mieux ?
Il se demanda s’il regrettait la beauté du jour au point de souhaiter une nuit éternelle. Au fond, vivre sans amour, était-ce bien différent de vivre sans lumière ? Il soupira, car Cascatelle n’avait aucune place dans sa vie. Elle le ravissait, mais elle l’embarrassait. Même muette, son regard pesait sur lui. Il ne croyait pas qu’il pût être vu, et accepté. Il n’espérait pas qu’un silence pût être complice. Elle dit alors :
– Tu m’as déjà beaucoup raconté d’histoires. Et si c’était mon tour ?
– Eh ! Pourquoi pas ?
– D’accord. Mais tu ne m’interromps pas avant la fin, pro-mis ?
– Promis.
Elle lui raconta tout ce qu’il avait fait ce jour-là et la nuit qui avait précédé, et il ne put pas soutenir son regard. Il baissa la tête, et attendit, prostré, qu’elle conclût :
– Et alors tu as promis de m’écouter sans m’interrompre, et tu as tenu parole.
Il releva la tête, et l’observa.
– Cascatelle… tu… tu en as parlé à quelqu’un d’autre ?
– 29 –
– Non ! Ils ne comprendraient pas ! Ils n’ont aucun respect pour ceux qui font de leur mieux, quand ce mieux ne les arrange pas.
Il tendit la main, et caressa la tête de la petite fille.
– Merci, Cascatelle. Dors bien !
– Toi aussi !
Tout de même, songea-t-il en regardant le lit de la petite, comment était-il possible que ses draps à elles fussent secs tous les matins, et les siens toujours trempés ? Bah ! Était-ce si sur-prenant ?
La Nuit appelle la rosée
Qui fait étinceler les prés
Mais le Jour vibrant de chaleur
Vient ternir et ployer le vert.
La Nuit et l’eau
Sont des sœurs sombres
Le velours sous mes paupières closes ;
Le Jour de feu
Brûle mes yeux
Et me laisse le cœur desséché.
*
Sans Larmes se dirigea vers la maison du futur haut fonc-tionnaire. Ainsi, un citoyen de Deux-Rivières était arrivé pre-mier aux examens nationaux ? Ainsi, cette misérable ville allait être représentée à la capitale ? Et chacun se réjouissait déjà… sauf ceux qui se savaient brouillés avec le lauréat. Il ne fut pas surpris de voir, tapi sur le toit, un autre disciple de Monsieur Noir, l’un des disciples officiels. Il se fit reconnaître en créant
– 30 – dans la nuit un ballet de phosphènes. L’autre lui répondit de même, et ils discutèrent à voix basse :
– Sans Larmes ! Que viens-tu faire là ?
– Il est riche. Il est bien marié. Il est promis aux plus hautes fonctions. Il est si habile qu’il risque fort de survivre à la cour, plutôt que de croupir en exil dans un an. Et tu voudrais que je reste inactif ?
– Ah, Sans Larmes ! Le maître avait raison de penser que rien ne servait de te payer… tu en fais bien plus qu’un client ne te le demanderait. Toujours en avance sur la mesquinerie et la jalousie, mm ?
– Je suis un idéaliste prévoyant, c’est bien connu.
– Oui. Et moi, je suis un assassin bien payé par un jaloux.
– Mm… tu es payé pour qu’il meure, ou pour le tuer ?
– Oh, peu importe ! Si tu veux faire le travail à ma place… Désires-tu une part du salaire ?
– Non… oui. Et, au fait… si jamais tu as besoin d’un coup de main… rémunéré…
– Voilà ce que c’est d’avoir des charges de famille.
Sans Larmes n’aima pas le ton de son condisciple, et il hé-sita à le tuer, mais se souvint à temps que c’était formellement interdit. Et à quoi bon ? Tous ses pairs, et Monsieur Noir éga-lement, devaient connaître l’existence de Cascatelle, et attendre de voir ce qu’il ferait à la petite. Eh bien… tant que personne ne s’avisait de lui brûler la politesse, c’était sans importance. Il réa-lisa soudain qu’il avait négligé de demander à la nuit de mar-
– 31 – quer la petite comme chasse gardée. Il frissonna, car la fillette avait si peu à voir avec la nuit… Son condisciple annonça :
– Bien. Je vais y aller. Ou préfères-tu que je reste, au cas où ?
– Au cas où quoi ? N’importe lequel d’entre nous est ca-pable de tuer cet homme. La maîtrise du règlement est d’une aide limitée, en combat singulier.
L’autre rit :
– Désolé, Sans Larmes. Mais tu es parfois plus prudent que susceptible.
– Moi, je suis susceptible ? Tu plaisantes ?
– Non, pourquoi ? Et tu sais aussi être mesquin et cruel, quand tu as peur d’échouer. À moins que tu n’aies changé ?
Sans Larmes revit son visage dans le miroir, et resta per-plexe. Lui, mesquin ? Il ne voyait vraiment pas de quoi l’autre voulait parler. Il le regarda s’éloigner, et, presque sans y penser, il demanda à la nuit de tisser un collet. Son condisciple s’y prit les pieds, chutant du toit… sans mal, bien sûr, il y avait un tas d’ordures en contrebas. La nuit redevint lisse, comme la cons-cience de Sans Larmes. Mesquin, lui ? Il le saurait, si c’était vrai. Quant à prouver qu’il était intervenu… la nuit n’avait pas besoin d’aide pour faire des bulles, ni semer des embûches.
Il marcha sans bruit jusqu’à la fenêtre de la chambre du lauréat. Il écouta le souffle régulier, et sourit, car l’homme était traditionnaliste, et ne dormait pas dans le même lit que sa femme. Tant mieux, car le ressentiment d’une veuve pouvait être très productif. Il se remémora le beau visage de l’épouse, et
– 32 – se demanda si elle ferait une bonne tueuse de maris. Bah ! Il le saurait en temps voulu.
Il entra doucement dans la pièce, et se dirigea vers le lit. Il dégaina une longue dague, et frappa. Il y eut un bruit métal-lique. Le lauréat, réveillé par le choc sur sa cotte de mailles, rou-la prestement de côté. Sans Larmes était déjà derrière lui, et l’immobilisa, sa lame sur la gorge nue. L’homme dit posément :
– Monsieur, j’ignore qui vous êtes, mais je n’ai fait de mal à personne !
– La nuit n’est pas vengeresse, elle est seulement meur-trière. Peu lui importe la culpabilité.
Il enfonça sa lame, lentement, régulièrement.
– Pitié !
Le jeune homme s’interrompit, et retint un soupir : encore un qui ne pouvait croire qu’il était perdu ! C’était d’un répétitif… Il se demandait parfois si l’espoir restait chevillé au corps jusque dans la tombe, et si les vers s’en allaient avec lui, bou-chée après bouchée. Pourtant, quelque chose dans le ton du blessé lui donna envie de répondre :
– Pitié ? Vous me demandez d’avoir les vices d’une vic-time ? Mais je suis un bourreau !
– Mais voyons… l’humanité ne se résume pas à ces deux rôles !
– Bien sûr que si, mon pauvre ami. Personne n’est laissé de côté.
– 33 –
– Et pourtant… certains ne nuisent pas, et ne souffrent pas non plus.
– Ils ne souffrent pas encore ! Ceux qui pensent s’être mis à l’abri ne sont que des victimes qui nient l’imminence de leur calvaire.
Le lauréat murmura, avec compassion :
– Je vous plains.
Sans Larmes leva la main pour l’achever. Il sentit une vive douleur au côté, et s’écarta lestement. Le salaud ! Il avait argu-menté avec lui pour que les secours eussent le temps d’arriver ! Il tendit l’oreille, mais ne perçut aucun bruit. Où était son agres-seur ? Penché sur le blessé, pour le secourir ? Oui, il y avait deux souffles par là… Sans Larmes se déplaça sans bruit dans un écrin de nuit, et fit basculer la lourde armoire sur l’homme étendu au sol. Il espéra avoir écrasé également son sauveur. Il n’avait rien contre les interférences, tant qu’elles se soldaient par une mort de plus.
Il ouvrit la fenêtre, prit pied sur le toit, et rentra chez lui. Son flanc lui faisait mal. Voilà qui lui apprendrait à tenter d’éduquer le gibier ! Il s’était encore laissé captiver par les petits personnages dans la tapisserie ! Il peina à rejoindre sa man-sarde, car il n’avait qu’une main de libre : il tenait l’autre pres-sée sur sa blessure.
Il n’avait même plus la force d’égratigner quelques statues perchées sur le rebord des toits. Il n’était plus question de grim-per sur un pinacle pour étaler amoureusement un peu de suie sur un valeureux guerrier, ou une danseuse céleste. Bah ! Pour une fois, il se passerait de ce plaisir partagé par tant de ses con-citoyens. Il les laisserait travailler seuls.
– 34 –
Il était bien assez pénible de rester concentré sur son man-teau de ténèbres, et d’être ignoré de tous les saboteurs qui par-couraient les toits et les rues chaque nuit. Ils tachaient la pein-ture, éraflaient les vernis et les dorures, griffaient les ferronne-ries de toutes les maisons, sauf la leur. Sans Larmes les considé-rait comme des mesquins sans envergure, mais cela valait tou-jours mieux que de dormir dans son lit !
Mais ce soir, il eût aimé être seul. Il perdait trop de sang, et en vint à maudire les tourelles et les flèches qui compliquaient son chemin. Il faillit même se prendre les pieds dans les ailerons ajourés qui élargissaient la maison voisine de celle où se trou-vait sa mansarde. Il se vit très nettement écrasé au sol, et le ver-tige le prit. Il respira profondément, se calma : un dernier bond, et il serait chez lui. Il rassembla la nuit autour de lui, et, de sa grande main noire, elle le déposa devant la fenêtre de sa chambre. Le vent le fit frissonner. C’était plus difficile, quand il y avait du vent, car il arrachait des lambeaux à la nuit.
Il entra aussi discrètement qu’il le put, pour ne pas déran-ger Cascatelle. Il alluma une bougie, regarda sa paume et ses doigts maculés de sang, surpris de les voir rouges, et non noirs.
Il sursauta quand la petite dit :
– Oh ! Tu as taché ton vêtement ?
– Je… non. Quelqu’un d’autre l’a taché.
– Ce n’est pas gentil.
Il voulut sourire, car ce n’était pas vraiment ainsi qu’il voyait les choses. Les ignares lui résistaient de leur mieux, voilà tout.
Cascatelle lui sourit :
– 35 –
– Ah ! Ça, c’est bien ! Je n’ai même pas besoin d’aller cher-cher de l’eau pour nettoyer tout ça, car il en coule de tes yeux.
Sans Larmes resta muet de surprise : il pleurait ? Sur ses joues, il ne sentait pourtant rien. Il tourna la tête vers le miroir, et ne vit rien non plus.
– Que demandes-tu à ton portrait ?
– Ce n’est pas un portrait, ma chérie, c’est un miroir.
– Ah ?
Il tendit la main, et sentit sous ses doigts la surface irrégu-lière de la toile et de la peinture à l’huile. Il devait rêver ; la perte de sang, sans doute.
– J’aimerais rester un peu seul, Cascatelle.
– Comme tu veux. Mais tu risques de rester triste, si je m’en vais.
Il pencha la tête : rester triste ? Il faudrait déjà qu’il le fût ! Il n’y avait rien de triste à être incompris et rejeté, à porter dans son flanc le signe tangible de la haine d’autrui, à savoir que s’il tenait à faire plaisir, il devait seulement se laisser mourir. Il ten-ta de sourire.
– Je ne suis pas triste, Cascatelle. Je suis seulement un peu fatigué.
Elle se pencha, et posa sur sa joue un baiser légèrement humide, frais et très doux.
– Moi, je t’aime, même si ta robe a une tache.
– 36 –
Elle disparut derrière le paravent. Elle était adorable, son-gea-t-il. Elle méritait vraiment qu’il devînt plus compétent avant de s’occuper d’elle, elle ne devait pas être galvaudée par un débutant. Il se soigna, et s’écroula dans son lit, épuisé.
*
Sans Larmes entra sans bruit dans le grenier, et resta silen-cieux, étonné. Il n’y avait pas trace de poussière ou de toiles d’araignées, l’endroit était parfaitement bien tenu. Un lit à deux places était décoré d’une courtepointe brodée de poissons rouge, orange et or, de vagues turquoise et blanches, d’algues d’un beau vert. Derrière un paravent, une table, des chaises, tout ce qu’il fallait pour faire du thé. Des fauteuils, de la lecture. Une penderie, une petite armoire à bijoux, un éventail passé de mode. Tout ce qu’il fallait pour vivre heureux, pour vivre à deux. Seulement, la maîtresse de maison n’y avait jamais fait monter son mari. Entre ces murs ornés d’une tapisserie fleurie, rafraî-chis de bouquets, elle n’avait jamais reçu que ses amants. Sans Larmes se pencha sur les fleurs, et les respira avec plaisir. C’était un très beau jardin secret ; il ne manquait que l’ouragan qui le dévasterait.
Il regarda le secrétaire, son bois poli et bien ciré, et songea qu’il aurait été amusant d’écrire ici même la lettre par laquelle il dénoncerait l’infidèle à son époux. Mais il hésita : les lieux étaient si chargés de vie, de bonheurs partagés… il craignait que sa plume ne faillît. Il valait bien mieux laisser la nuit murmurer à l’oreille du cocu, lui révéler l’ampleur de la tromperie qu’il avait subie, les autres vies de sa femme, bien au-dessus de sa tête, dans un grenier prétendument désert.
Il attendit que la nuit vînt, et que le mari s’accoudât à la fe-nêtre pour jouir de sa douceur. Il parla de sa voix d’ombre, mais, à sa grande surprise, l’homme ne s’énerva pas. Pire, il res-
– 37 – ta rêveur, un sourire ému aux lèvres, alla jusqu’au fauteuil où li-sait sa femme, et lui posa doucement la main sur l’épaule. Il s’assit en face d’elle, et lui expliqua qu’il avait eu la chance d’apprendre comment elle avait suppléé à ses manques, et tissé des jours souriants là où il n’avait eu que la médiocrité à offrir. Il lui proposa avec tendresse de la quitter, en lui laissant la mai-son et de l’argent. Ainsi, elle serait libre de fréquenter qui elle voudrait, ou d’épouser l’un de ses amants. Elle lui caressa dou-cement la joue, et répondit qu’elle l’aimait, lui aussi. Il n’était peut-être pas capable de partager avec elle les merveilles du grenier, mais demeurait un agréable compagnon. Ils restèrent enlacés, et Sans Larmes s’éclipsa, consterné.
Il ne voyait pas comment il avait pu obtenir un pareil contre-effet, à moins, bien sûr… à moins qu’un disciple de Mon-sieur Blanc n’eût miné le terrain au préalable ! Il revint à sa mansarde en pestant contre Monsieur Blanc. Quelle plaie, celui-là ! Pourquoi avait-il fallu qu’il vînt s’installer à Deux-Rivières, lui aussi ?
Il s’assit sur son lit, furieux, et passa en revue les dernières heures. Il entendit à peine Cascatelle qui rentrait, mais lui sourit quand elle l’embrassa. Elle lui passa la main dans les cheveux.
– Moi, j’ai bien aimé ce que tu as dit au monsieur. Ça m’a fait rêver !
– Tu… tu étais là, cette fois aussi ?
– Bien sûr ! Pour une histoire d’amour, tu penses ! Et puis, c’est si facile par les toits ! Il suffit de sautiller.
Oui, songea Sans Larmes, si ce n’est que la nuit est suppo-sée me cacher. Alors, comment est-il possible que tu me suives ? Il regarda l’enfant avec méfiance : se pouvait-elle qu’elle fût l’élève de Monsieur Blanc ? Il se plongea dans les yeux clairs de
– 38 – la petite, qui s’étonna, mais le fixa ; puis il se détourna : il déli-rait. Elle était trop jeune, trop étrange, trop… il dit pourtant :
– Cascatelle… es-tu l’élève de Monsieur Blanc ?
Elle éclata de rire, un fou rire cristallin, inextinguible. Il y avait tant d’amusement et d’incrédulité dans ce rire qu’il se sen-tit ridicule. N’empêche… et si elle riait parce qu’il avait été si lent à comprendre ? Il attendit qu’elle eût fini de rire.
– J’ai besoin d’une réponse, Cascatelle.
– Je ne suis la disciple de personne, Sans Larmes. Ça ne se passe pas comme ça, chez nous.
– Chez vous ?
– À l’autre bout du caniveau.
Les évidences des uns sont les migraines des autres, songea le jeune homme. Et puis, chacun ses secrets : elle ne l’avait pas questionné sur son propre passé, il n’allait pas fouiller dans le sien. Il lui sourit.
– Je suis content que tu n’aies rien à voir avec Monsieur Blanc.
– Moi aussi, comme ça, on peut rester amis. Et puis, tu sais… tuer, c’est facile ; mais les histoires d’amour, ah ! elles vont où elles veulent ! Tu ne devrais pas avoir honte.
– Je n’ai pas honte. Je sais que l’échec est toujours pos-sible. Je m’améliorerai, voilà tout.
Et pour cela, il devait abandonner toute idée de vengeance mesquine, de cruauté minable à l’égard des couples du grenier.
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S’il voulait continuer l’affaire, il devait le faire avec maestria, ou pas du tout.
– Je suis content que les jolies histoires d’amour te fassent plaisir, Cascatelle. Je me dis qu’au moins, mes échecs profitent à quelqu’un que j’aime.
Elle vint se nicher contre sa poitrine, et il caressa ses che-veux. Ils avaient une odeur fraîche qu’il ne pouvait identifier, mais qui le ravissait. Elle lui donnait une impression d’espace et de liberté, d’altitude et de légèreté. Il réalisa soudain qu’au fond, il n’était pas mécontent de voir ses voisins heureux, car mainte-nant, certains aspects de sa vie pouvaient être racontés à Casca-telle pour l’endormir. Maintenant, il pouvait trouver moins in-décent, moins mensonger, qu’elle pût l’aimer. Bien sûr, il était regrettable qu’elle l’appréciât pour son incompétence, mais cela valait toujours mieux que la solitude.
Il se coucha, et dormit. Il se réveilla tard, et quitta son lit trempé pour prendre le soleil sur un fauteuil. Il eut faim, et hé-sita à acheter de la nourriture, mais se souvint à temps qu’il avait prétendu avoir bien de la peine à réunir les quelques sous qui permettaient de nourrir et vêtir Cascatelle. Il ne pouvait pas se permettre d’extras. Il alla donc lire quelques pages à une vieille, et partager son repas.
Quand il revint, il écouta avec plaisir Cascatelle lui raconter des histoires de tuiles, les forêts qu’elle voyait danser dans la glaçure verte, les poissons qui filaient dans le bleu profond, les oiseaux s’élançant dans le bleu ciel, et tous les faons courants du jaune profond. Il s’étonnait du luxe de détails qu’elle lui don-nait, et croyait parfois les voir cingler lui-même. Non, sa petite n’était pas seule sur les toits, elle écoutait le vent chanter dans les feuilles, et le bruit des ruisseaux.
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Ils regardèrent ensemble le soleil rougir et disparaître, puis le jeune homme s’étendit : il devait se reposer, et trouver son adversaire. Il ne voulait pas vivre d’autres échecs comme celui du grenier.
*
Sans Larmes était resté sur ses gardes, à l’affût d’un dis-ciple de Monsieur Blanc interférant avec lui ; mais son adver-saire était très fort, et avait saboté certains de ses plans sans que le jeune homme pût l’identifier. Il s’assit à son bureau, et récapi-tula toutes les pistes qu’il avait suivies, sans succès ; toutes les méthodes qu’il avait utilisées, en vain. Cascatelle grimpa sur ses genoux.
– Tu ne le trouves pas ?
– Non.
– Peut-être qu’il n’est pas aussi blanc que tu le penses.
– Oh ?
– Eh ! Tu n’es pas non plus tout noir, tu sais.
– Mais si, je le suis. Ne te laisse pas abuser, c’est dange-reux. Localement, pendant une courte période, certains de mes plans peuvent sembler porter des fruits positifs, mais c’est uni-quement pour accoutumer au bonheur, et rendre la chute d’autant plus dure. C’est de la stratégie, Cascatelle, pas de la bonté.
– Ah bon… mais peut-être que lui est un peu gris… va sa-voir.
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Elle descendit de ses genoux, et alla gambader sur les toits. Il la regarda se découper sur le ciel, comme elle marchait sur un faîte. Il n’avait presque plus peur pour elle, car elle était si agile ! Gris… cherche dans le gris et non dans le blanc… peut-être avait-elle raison, peut-être son adversaire était-il bien plus ano-din qu’il ne le pensait.
Il passa la nuit à prêter attention à tous ceux qu’il croisa sur son chemin, même à ceux qu’il eût catalogués sans hésita-tion auparavant, mais ne trouva pas le disciple de Monsieur Blanc. Bon sang ! À croire que ce type était son ombre ! Il rica-na : et pourquoi pas le blanc de ses yeux, tant qu’il y était !
Il fit un crochet par le vieux cimetière, et regarda longue-ment un crâne blanchi. Les os étaient la seule blancheur accep-table dans la noirceur du monde. Il trouverait ce bâtard… ou il demanderait à son maître de l’aider. Mieux valait l’humiliation d’un aveu que de continuer à voir ses plans échouer à demi.
Il regagna sa mansarde, et s’écroula. Depuis qu’il était har-celé, il peinait à ne dormir que huit demi-heures. Les yeux de la nuit s’étendaient sur sa vie, aveuglant de longues heures.
Quand il se réveilla, une odeur de pâtisserie emplissait la pièce. Il la respira, ravi, et se demanda quel voisin pouvait s’offrir un si merveilleux petit déjeuner. Il respira encore, et réa-lisa que l’odeur était trop intense pour provenir d’ailleurs. Il ou-vrit les yeux, et vit un plateau de pâtisseries sur sa table de che-vet. Cascatelle lui sourit :
– Ah ! Tu es réveillé ! Et tu as sûrement faim ?
– Cascatelle… comment as-tu…
– Oh ! J’ai été bien sage avec le pâtissier.
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– Tu… quoi ? Comment ?
– Ben tu sais… il a cette espèce de bâton mou dans son pantalon, et il te le met dans la bouche, et puis il…
L’ordure ! songea Sans Larmes, faire ça à Cascatelle ! Il se reprit, et corrigea : lui faire ça, à lui ! Il était fautif, bien sûr, car il n’aurait pas dû attendre autant pour nuire à la petite ; des amateurs lui avaient volé son tour. Mais… tout n’était peut-être pas perdu, car elle semblait peu affectée par l’expérience.
– Bon ! Alors, tu manges ?
– Oui, bien sûr. Merci beaucoup, Cascatelle. Ça sent ma-gnifiquement bon. On partage ?
– Si tu veux. Mais je préfère les escargots et les vers.
– Tu… quoi ?
– Mais seulement s’ils sont bien frais. J’adore la manière dont les vers me frétillent dans la bouche, tu sais ? Les escar-gots, eux, c’est rigolo de les sucer hors de leur coquille. Il faut ti-rer très fort ! Mais je peux le faire, je me suis entraînée.
Il refoula une nausée.
– Qui… qui t’a appris à faire ça ?
– Les racines, bien sûr. Mais comme je n’en ai plus, les vers ne peuvent plus me faire rire en me passant contre. Alors, je les mets dans ma bouche. Quant aux escargots… ils m’ont assez ba-vé dessus ! C’est mon tour, maintenant. Je les fais aller et venir entre mes dents, je les pousse de la langue… c’est rigolo.
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Il la regarda avec tristesse, puis se reprit. Qu’avait-il espé-ré ? Que le caniveau lui offrirait la pureté, et qu’il pourrait la gâ-cher à son gré, savamment, et en son temps ? Il était d’un manque de réalisme pitoyable. Il se demanda soudain s’il aurait réussi ses examens, tout bien considéré ; ou s’il était grand temps de retourner voir Monsieur Noir, et de solliciter quelques leçons de plus.
Mais pas tout de suite : il allait essayer une dernière fois de capturer le disciple de Monsieur Blanc qui le harcelait. À défaut, il voulait comprendre pourquoi il échouait, et mettre en forme ce qu’il avait compris du problème. S’il recourait à son maître, ce serait en étant capable de répondre clairement aux questions qui lui seraient posées. D’autre part, il voulait être certain qu’il n’avait rien négligé qui fût à sa portée : il ne voulait surtout pas que Monsieur Noir lui pointât du doigt une solution triviale qu’il eût manquée, aveuglé par la contrariété. Ce serait humiliant pour le disciple, et décevant pour le maître.
De plus, il avait quelques projets en cours, et détestait l’idée de les abandonner : amener des êtres si près de la perfec-tion, puis les laisser choir dans la médiocrité, c’était un avorte-ment, voilà ce que c’était. Et il n’était ni négligent, ni irrespon-sable.
*
Sans Larmes s’assit sur son lit, et prit la fillette sur ses ge-noux :
– Cascatelle, je suis passé chez le notaire. Dès aujourd’hui, tu es propriétaire de cette mansarde. Et j’ai également déposé de l’argent pour que tu puisses vivre décemment.
– De… l’argent ? Mais… où l’as-tu trouvé ?
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– Tu… tu n’étais pas avec moi, ces derniers jours ?
– Oh non ! Depuis que tu as acheté le gros livre d’histoires, je n’ai plus besoin de te suivre la journée.
Il soupira, puis murmura :
– J’ai… j’ai assisté quelques autres disciples de Monsieur Noir, de ceux qui sont payés. Et puis, dans le cadre de mes propres tâches, je… je me suis résolu à voler mes derniers… su-jets.
Elle le regarda, étonnée :
– Sans Larmes… tu n’avais jamais volé, sauf pour attirer la vengeance sur un innocent.
– C’est vrai, je ne voulais pas courir le risque d’agir par cu-pidité. Mais tu en vaux la peine, Cascatelle. Avec les moyens que je te laisse, et avec tout ce que tu as compris de moi et de mes idéaux, je suis sûr que tu… que tu deviendras quelqu’un dont je pourrai être fier.
Je t’en prie, songea-t-il, ne me demande pas si je crains de mourir. Elle lui sourit :
– Bien sûr que tu pourras être fier de moi ! Quoi que je fasse, tu seras content… c’est juste que tu regarderas d’un œil… ou d’un autre.
Il la serra contre lui, longtemps.
– Il faut que j’y aille, maintenant. J’ai besoin de savoir si je suis… irrémédiablement perdu. Mon maître a été fier de moi, Cascatelle… mais l’est-il toujours ? Peut-il le redevenir ?
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Elle lui sourit, et lui embrassa le nez. C’était dommage qu’il s’en allât déjà, car il était plus agréable à fréquenter que les tuiles, aussi jolies que pussent être leurs couleurs. Bah ! C’était ainsi, elle n’y pouvait rien. Et puis, dès qu’il serait hors de vue, elle l’aurait oublié, et attendrait la prochaine pluie pour regar-der les ruisselets courir sur les toits. Et s’il fallait vraiment trou-ver un avantage à son absence, ce serait sans doute de ne plus l’entendre gémir dans son sommeil, quand il revivait ses pé-riodes de veille sans plus pouvoir nier qu’elles n’étaient qu’une longue suite de crimes. Elle avait enfoui sa tête dans son cous-sin, mais l’odeur du cauchemar était venue la hanter, et l’eau qui courait en elle s’était troublée.
Oui, il serait agréable d’oublier Sans Larmes jusqu’à ce qu’il eût trouvé sa paix. Après… elle aviserait. Elle eût bien aimé l’entendre rire, rire vraiment, sans larmes cachées au fond de sa voix.
Elle soupira, et retourna sur le toit.
*
Sans Larmes effleura la porte de l’école de Monsieur Noir, et le portier lui ouvrit. Il fixa le disciple de ses yeux vides, posa la main sur le cœur du visiteur, et, après un instant, lui fit signe d’entrer. Sans Larmes connaissait le chemin, et parcourut seul les couloirs, priant pour ne pas croiser de condisciples, car il n’était pas certain de pouvoir leur cacher sa honte et son déses-poir. Venir mendier une solution ! Avouer qu’il était incapable de venir à bout d’un seul opposant !
Monsieur Noir lui dit d’entrer avant même qu’il eût pu frapper ; il semblait toujours savoir si quelqu’un se trouvait aux alentours. Il fit signe à son disciple de s’asseoir en face de lui. Il semblait calme, et Sans Larmes ne vit aucune trace de réproba-tion sur son visage. Pourtant, son maître ne pouvait ignorer son
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échec. Il ouvrit la bouche pour exposer son problème, mais son cœur était lourd, si lourd, noyé des larmes qu’il avait provo-quées. Il regarda Monsieur Noir.
– Maître, j’ai tant causé de peines…
– Avec un art consommé et une diligence jamais prise en défaut.
– Mais… je souffre pour ceux que j’ai tués !
– Bien sûr, Sans Larmes, tu as toujours été sensible et hu-main. Sinon, tu n’aurais pas demandé mon aide, tu n’aurais pas essayé de devenir un bourreau, tu aurais continué à être une victime innocente.
– J’ai échoué à m’endurcir, maître. Mes mains ont agi, mais mon cœur… mon cœur ne les a pas suivies.
– Oui. En toi, le professionnel se réjouit de chacune de tes réussites ; mais l’humain pleure d’avoir blessé des miroirs de lui-même. Tu n’es jamais réellement parvenu à les voir comme des instruments, n’est-ce pas ?
Sans Larmes pencha la tête, et pleura. Il s’essuya les yeux dans sa manche.
– Je crains que non, maître. J’ai beau leur offrir le meil-leur, je pleure en songeant qu’ils ne le voient pas ainsi, et qu’ils en souffrent.
– Et tu leur en veux ?
– Non, maître. Comment le pourrais-je ?
– Mm. Et tu t’en veux ?
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– Je ne crois pas, maître. Vous m’avez appris à m’aimer, même si mes victimes me haïssent. Et je crois avoir réussi à les aimer, même si elles sont ingrates.
– T’aimer ? Tu as voulu n’être qu’un outil au service d’une cause.
– Mais l’artisan doit aimer ses outils…
Monsieur Noir sourit.
– L’aveu de ta sensibilité t’a fait du bien, et tu sais mainte-nant que peu m’importe ta nature profonde : c’est ce que tu fais de toi-même qui compte à mes yeux. Mais est-ce tout ce que tu désirais me dire ? Il y a plus, n’est-ce pas ?
Sans Larmes se répéta qu’il s’aimait, malgré son échec ; qu’il était pardonnable, malgré son imperfection ; qu’il restait utile, malgré ses maladresses. Il expliqua qu’il avait été inca-pable de contrer un serviteur de Monsieur Blanc, et qu’il ne l’avait même pas découvert. La honte lui nouait la gorge.
Monsieur Noir remarqua doucement :
– Agir à l’encontre de ses buts affichés est inavouable, n’est-ce pas, Sans Larmes ?
– Maître, je… ce ne peuvent être que des maladresses. Je ne peux pas servir Monsieur Blanc ! Je ne l’ai même jamais vu ! Comment pourrais-je suivre son enseignement ?
– Son enseignement est le miroir du mien, Sans Larmes ; et tu as des méthodes assez particulières, en matière de miroirs.
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Le jeune homme resta prostré. Il fallait qu’il y eût une in-terférence extérieure… il le fallait. Il ne pouvait pas être un traître, c’était… c’était… son maître acceptait la maladresse, mais la mauvaise volonté… ou pire, le sabotage ? Monsieur Noir étudia son disciple qui tremblait presque d’angoisse, et décida qu’il était temps de lui tendre le miroir obscur, celui dans lequel il avait caché la vérité. La lumière est vide de sens, le savoir se cache dans l’ombre… Il dit, sans trace de réprimande ni de con-descendance dans sa voix :
– Comment crées-tu le noir, Sans Larmes ?
L’élève sourit, et cessa de trembler, envahi par la recon-naissance, car c’était une question facile. Seuls les débutants pensaient qu’ils créaient le mal. Il répondit tranquillement :
– En retranchant du blanc.
– Et de quelle main touches-tu ce blanc ?
Sans Larmes releva légèrement la tête, et observa ses mains, sans rien y voir de spécial. Il regarda le visage tranquille de Monsieur Noir, goûta son sourire calme et encourageant. Il examina à nouveau ses mains : il devait y avoir une réponse. Soudain, l’une lui parut noire, mais l’autre… l’autre était blanche. Brusquement, l’image s’inversa, et le blanc devint noir. Le jeune homme se redressa, et tint ses mains devant lui, con-templant leur paume, puis ses genoux à travers elles, puis le sol de longues lattes lisses. Ses yeux eux-mêmes devinrent transpa-rents, et il ne vit plus.
Monsieur Noir sourit, car il était décidément un bon maître ! Un disciple de plus avait assimilé la part occulte de son enseignement, ces mots glissés de-ci, de-là, ces pistes semées dans leurs esprits. Un disciple de plus avait trouvé la lisière où le monde s’éteint, où le noir et le blanc cessent de s’affronter en
– 49 – une lutte éternelle. Un disciple de plus s’était éloigné le long de cette frontière où la nuit est déjà morte, et le jour, avorté. Un disciple de plus s’était abstrait de la ronde sans fin des actions et des réactions. Et Sans Larmes était sensible… avec un peu de chance, il avait atteint non le néant, mais la réconciliation des opposés. Son maître n’avait aucun moyen de le savoir pour le moment, mais cela viendrait en son temps.
Il se tourna vers le meuble bas laqué de noir, et tira délica-tement quatre tiroirs ornés d’or. Il y préleva quatre bâtonnets d’encens, un jaune profond, un rose, un violet et un vert, et les brûla en souvenir de Sans Larmes, goûtant l’odeur de sa vie. Le jeune homme avait été l’une des rares exceptions qu’il recher-chait, un cœur sensible qui voulait aimer, mais ne savait plus ni qui, ni comment. Sans Larmes avait trop pleuré en voyant souf-frir autrui, il avait trop enduré lui-même. Il s’était réfugié parmi les fléaux, il avait voulu devenir l’un d’entre eux, dans l’espoir que le mal ne le chagrinerait plus. Le mal, le gâchis, la souf-france, qui seraient devenus le but même de tous ses efforts, et non des accidents déplorables, des obstacles sur le chemin du bonheur. Monsieur Noir l’avait aidé de son mieux, en sachant que son disciple échouerait. Mais certains échecs étaient bien plus précieux que des réussites insensées.
Les véritables échecs, c’étaient ses autres disciples. Eux, ils étaient incapables de sentiments. Eux, ils étaient réellement sans larmes. Eux, c’étaient des brutes… mais Monsieur Noir avait un rôle pour eux également. Il lui fallait des exécuteurs sans pitié, qui n’étaient pas obligés de peindre leurs miroirs pour n’y jamais voir leur chagrin. Des tueurs qui danseraient dans les flammes, porteraient au loin les vents de la destruction, et riraient de repousser encore les limites du pire.
Monsieur Noir se releva, et gagna la petite pièce attenante à son bureau. Il s’y trouvait deux portes, l’une noire, l’autre blanche. Il leva les mains vers son visage, et choisit le blanc. Il
– 50 – poussa la porte, fit trois pas dans un couloir enténébré, trois pas qui semblaient glisser, trois pas qui eussent pu couvrir la moitié de Deux-Rivières, et sentit sous ses doigts une autre porte, qu’il poussa.
Monsieur Blanc entra dans son bureau, prit le temps de parcourir son courrier, puis rejoignit la classe où l’attendaient ses disciples. À ses yeux, ils étaient identiques à ceux qu’il édu-quait quand il était Monsieur Noir ; mais à leurs yeux, la diffé-rence était aussi absolue qu’entre le jour et la nuit. Il sourit, et ils crurent qu’il les bénissait, alors qu’il s’étonnait seulement que des apparences pussent masquer des évidences si pro-fondes.
Noir, blanc, main droite, main gauche, le monde n’était nulle part dans ses extrêmes trompeurs, mais seulement au centre, où toutes les actions s’équilibraient enfin, où la lutte ces-sait. En ce lieu, l’amour fleurissait peut-être, libre de toute con-tradiction, de toute hésitation, de toute peur et de toute bles-sure. Peut-être.
En attendant, il lui fallait former ces âmes qui se croyaient pures, et se tenaient prêtes au pire pour éliminer ce qu’elles ap-pelaient le mal.
Noir, blanc, et flots de sang… à grands traits audacieux, il dessinait l’avenir.
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