LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 3 sur 17 · partie 1/3

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LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

III Sur la terre fraîchement tassée

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

III

 

 

Sur la terre fraîchement tassée

 

Lotus Mauve ouvrit les yeux, et observa les caissons du pla-fond avec étonnement. Pourquoi l’artiste avait-il tenu à peindre des papillons d’or sur un fond rouge vif ? Pourquoi les rehausser de bleu, de vert et de blanc ? Certes, le résultat était très joyeux, mais… quel papillon avait jamais été aussi criard ?

Il soupira, et se leva. Il entra dans la salle de bains, y cher-cha les plantes du regard, n’en trouva aucune. Mais alors, quelles fleurs allait-il mettre dans son bain ? Il considéra ses longues mains brunes, et sourit : il les ferait naître, puisqu’elles ne pouvaient épanouir leurs bourgeons pour lui. Il effleura l’eau, et frémit en la sentant médiocrement tiède. Autour de ses doigts, elle se réchauffa jusqu’à atteindre une température qu’il jugeait compatible avec un bain dans une pièce si mal chauffée.

Il se laissa glisser dans l’eau, et soupira d’aise. Il tendit la main vers une petite bouteille d’huile de bain posée près de lui, l’ouvrit, et grimaça en la humant. Bah ! Il créerait des fleurs par-fumées, voilà tout. Il leur sourit quand elles naquirent au creux de ses paumes, caressa leurs pétales de ses lèvres, les respira avec amour, puis les posa sur l’eau, l’une après l’autre, et les re-garda flotter en un lent ballet. Il eût apprécié une baignoire plus grande, mais s’en contenterait jusqu’à trouver une piscine.

Il sortit de l’eau, s’essuya, essora ses longs cheveux, s’étudia dans le miroir et se réjouit, car il était beau. Il se couvrit néanmoins, parce qu’il faisait frais. La robe de chambre était

 

– 95 – simplement blanche, sans grand intérêt, mais au moins, elle ne déparait pas. Il jeta un coup d’œil aux papillons du plafond, et songea que c’était toujours ça.

Il s’assit près de la fenêtre, et peigna avec soin ses longs cheveux, dans lesquels la lumière faisait naître de magnifiques reflets mauves et violets. Il sentit une odeur de fleurs, et regarda dehors, espérant en découvrir. Il n’en vit pas, et resta perplexe jusqu’à comprendre que l’odeur provenait de sa peau. Bien sûr ! Pourquoi se serait-il appelé Lotus Mauve s’il n’avait pas eu cette couleur et cette odeur, et si ses yeux n’avaient montré des eaux dorées sur lesquelles flottaient des lotus ? Tout était parfaite-ment normal.

Quand il eut fini de se coiffer, un papillon naquit de sa che-velure et s’envola par la fenêtre. Il suivit son vol en souriant, lui souhaita de trouver une fleur à son goût. Il se leva, ouvrit l’armoire, et les vêtements le laissèrent perplexe, car le tailleur n’avait pas pensé à choisir des teintes mettant en valeur ses che-veux mauves. Néanmoins, il revêtit la lourde robe de médecin du palais, noua en soupirant ses cheveux en chignon, puis les couvrit du petit chapeau réglementaire. Tout de même ! Com-ment mêler de l’érotisme aux soins, accoutré ainsi ? Il était étrange de songer qu’il guérirait ses patients sans les ravir, et soulagerait leur détresse sans les amener à la jouissance.

Il entendit un miaulement sur son balcon, y sortit, décou-vrit un chat dont l’état pitoyable l’inquiéta. Il tendit la main, et le félin recula, effrayé. Le médecin s’étonna, car nul n’avait peur de lui. Il laissa sa main immobile, sourit, et le chat vint frotter sa tête contre sa paume, en ronronnant. Il le caressa, et son poil re-trouva un aspect brillant, ses côtes se couvrirent de muscles et de chair, sa queue devint un enchantement de douceur que Lo-tus Mauve passa contre son visage, ravi.

 

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Ils jouèrent ensemble un long moment, puis le chat bondit sur la rampe de la balustrade, et descendit la façade en sautant d’une décoration à une autre. Le guérisseur éclata de rire : que les architectes de Deux-Rivières étaient drôles ! Avoir disposé tant de motifs destinés à faire rire les passants était le signe d’une grande bonté et d’un parfait humour. Il examina les alen-tours, vit des façades toutes plus décorées les unes que les autres, et les toits… les toits étaient une forêt de pinacles, de tourelles, de statues. Comme c’était aimable d’avoir pensé aux oiseaux, de leur avoir offert tant de recoins pour bâtir leurs nids ! Mais surtout, il aperçut un coin de jardin. Il se remémora le chemin suivi par le chat, et descendit à son tour, avec légère-té. Sa robe le gênait bien un peu, mais pas au point de le faire tomber.

Il entra dans le jardin, et sourit : là, il y avait des fleurs, de l’eau, des arbres, des ruisseaux, de l’herbe. Là, une grenouille verte aux yeux d’or était assise sur une feuille de nénuphar. Là, les libellules passaient en l’éblouissant de couleurs. Cela man-quait un peu de papillons, mais il y remédierait. Il s’approcha de l’étang, et les boutons encore fermés grossirent, puis les fleurs s’ouvrirent. Il les contempla longtemps, ravi. Il parcourut le jar-din, et s’étonna de voir de nombreuses plantes dépourvues de fleurs, et même de boutons. Il posa la main sur l’écorce d’un ar-brisseau, et ses branches se couvrirent d’une floraison blanche et rose, magnifique. Lotus Mauve était perplexe : que les plantes eussent des périodes de repos dans la nature, d’accord ; mais dans un jardin ? Un jardin était fait pour fleurir.

Il frissonna, et serra un peu plus le cordon de son col. Il ne faisait pas très agréable, dans ce jardin ; il comprenait les fleurs qui refusaient de s’ouvrir et les boutons timidement cachés sous des poils épais.

Il sursauta quand une voix dit :

 

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– Maître, il est temps de rentrer, si vous voulez déjeuner avant de recevoir votre premier patient.

Lotus Mauve se retourna, et observa son serviteur. Com-ment pouvait-on être si trapu et si lourd ? Et pourquoi se vêtir de vêtements bien taillés, mais aux teintes si fades ?

Le svelte jeune homme soupira.

– Maître, venez-vous ?

Il s’approcha de son valet pour mieux voir sa peau, d’une pâleur effrayante. Il fut soulagé, mais surpris, de ne percevoir nulle maladie, mais un teint naturel. Pourquoi pas, avec le froid qu’il faisait… être pâle comme la neige paraissait normal. Quant aux cheveux ternes… peut-être une tentative pour imiter les brumes de l’hiver ? Le mimétisme pouvait avoir des impacts étonnants.

Puis il se dirigea vers la façade, docile, prêt à grimper vers son balcon, mais son serviteur précisa, avec un sentiment qu’il ne reconnut pas :

– Maître, il y a des escaliers. Laissez-moi vous montrer le chemin. J’ai beau être jeune et mince, je préfère tout de même la marche à l’escalade.

Lotus Mauve songea qu’avec des os si pesants et un rapport poids-puissance si médiocre, c’était parfaitement logique. Il le suivit à travers un dédale de couloirs obscurs où flottaient des odeurs étranges, et ils atteignirent l’appartement du médecin. Celui-ci s’attabla devant des mets qui lui parurent à la fois lourds, et fades ou inutilement piquants. Il soupira : que n’aurait-il donné pour une mangue, ou un ananas, ou même un gros kaki bien dodu. Mais il mangea sans se plaindre.

 

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– Dites-moi, quel est le nom du sentiment que vous ressen-tez à mon égard ? J’en vois bien la couleur, mais j’en ignore le nom.

Le valet eut un sourire en coin.

– Mais… le plus profond respect, maître.

– Le respect… je suis désolé, mais j’en doute. Je connais bien la couleur du respect, et je l’identifie sans peine. Nous ne devons pas parler de la même chose. Je parle du sentiment qui vous tord la bouche quand vous souriez à demi, et qui met un éclat… un éclat de pierre dans vos yeux.

– Oh ? C’est du mépris, maître.

– Du mépris… merci. Je l’ignorais.

– Vraiment ?

– Mais… oui. Le monde est trop riche pour être connu d’un seul !

– Mais le mépris, tout de même, est assez répandu. Comme la jalousie, la haine, l’envie, la colère, la rancune…

– Pas si vite, je vous prie ! Quels noms étranges ! Et quelles couleurs troublantes naissent en vous quand vous les nommez…

Le serviteur eut un petit ricanement.

– Allons, maître, mettons fin à cette plaisanterie. J’ai du travail, et vous aussi.

Lotus Mauve resta assis, songeur, devant son assiette vide, et son thé refroidit. Il ne le regretta pas, car il le trouvait amer.

 

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Il préférait le thé au jasmin, mais son valet disait qu’hélas, il ne s’en trouvait plus. Le médecin pensait que c’était faux, pour en avoir senti dans les couloirs du palais, mais il ne désirait pas contrarier le jeune homme.

Ces sentiments… il lui semblait qu’ils opposaient les hommes. Mais comment était-il possible de séparer des êtres que la vie unissait ? Et surtout, pourquoi ? Il n’en savait rien.

– Maître, votre patient est arrivé.

Lotus Mauve s’arracha à ses réflexions, et fit entrer le pa-tient dans son cabinet. L’homme étincelait littéralement de cu-riosité.

– Veuillez prendre place, monsieur.

– Monsieur le Ministre, je vous prie.

Le médecin ignorait totalement ce que pouvait être un mi-nistre, mais il n’avait pas pour habitude de déstabiliser les pa-tients. L’homme se coucha. Lotus Mauve observa la vie en lui, et s’étonna de la trouver comme froissée, presque rabougrie. Comment était-ce arrivé ? L’homme toussota.

– Dois-je me déshabiller ?

Le médecin ne put cacher sa surprise, et répondit poli-ment :

– Si cela peut vous faire plaisir !

– Me faire… enfin, docteur, vous comptez tout de même m’examiner ?

 

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– C’est déjà fait, Monsieur… le Ministre, mais je ne vois pas en quoi vos habits pourraient gêner un examen.

L’homme le fixa, puis pointa le doigt vers l’un des objets posés sur l’étagère :

– Qu’est ceci ?

– Je n’en sais rien. Ce n’est pas moi qui ai décoré cette pièce, et si je l’avais fait, je n’aurais pas choisi des objets aussi étranges, pour ne pas dire disgracieux.

Le ministre éclata de rire.

– Quel bon docteur vous devez être, pour ne reconnaître aucun des outils du médecin !

Lotus Mauve observa l’attirail empilé sur les étagères, in-trigué. Il se leva pour manipuler certains objets. Oui, mainte-nant qu’il y songeait, certains d’entre eux lui rappelaient des ou-tils dont il connaissait l’usage. Mais les formes ! Et les couleurs ! Qui avait bien pu en créer des versions aussi hideuses ? Il fris-sonna.

Le ministre était prêt à partir.

– Voyons, Monsieur… le Ministre, pourquoi vous être le-vé ? Je ne vous ai pas encore soigné.

– Et je doute fort que vous en soyez capable !

– Vraiment ?

Il s’approcha, souriant, et pointa le doigt vers le foie de son patient :

 

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– Votre foie est dans un état déplorable, et tant qu’il le res-tera, l’alcool et les repas gras vous rendront malade. Vos orteils sont déformés par la goutte.

Le ministre, ébahi, regarda les chaussures laquées qu’il n’avait pas ôtées, et qui empêchaient même de discerner la forme de ses pieds. Le médecin continua à énumérer les maux dont souffrait son visiteur, et celui-ci resta bouche bée, car il n’en manquait aucun.

– Mais… comment faites-vous ?

– Je vois la vie en vous, et laissez-moi vous dire, Mon-sieur… le Ministre, qu’elle est dans un état déplorable.

– Je ne suis peut-être pas toujours tellement raisonnable. Mais les besoins de ma charge… et les tensions qu’elle occa-sionne…

Lotus Mauve resta muet de surprise : on pouvait mettre sa vie dans un état pareil ? Ce n’était pas accidentel ? Il demanda :

– Qu’est-ce qui vous empêche de manger des plats sains, mais savoureux ? De préférer les jus de fruits parfumés aux al-cools ? Et de vous relaxer régulièrement ?

– C’est que… je n’ai aucun goût pour la vie saine.

– Oh ! Ce n’est que cela ? Étendez-vous, je vais remplacer cette pauvre vie tout usée qui croupit en vous par une vie neuve, pure, florissante. Et si vous l’écoutez battre et chanter, vous n’aurez aucune envie de la souiller par des mœurs contraires au bon sens.

Le malade le regarda, un peu inquiet, mais Lotus Mauve eut un sourire compréhensif, et ajouta :

 

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– Comprenons-nous bien, Monsieur le Ministre… je consi-dère le plaisir comme la base de toute vie saine, et non comme un vice.

Avec un large sourire, le patient s’étendit, et soupira pro-fondément quand la vie froissée le quitta. Il ouvrit des yeux étonnés en sentant la vie neuve et fraîche s’installer en lui, et se redressa vivement.

– Mais c’est incroyable !

– Si vous le dites…

Lotus Mauve sourit modestement, car le plaisir du ministre le réjouissait.

– Je n’ai jamais vu un médecin obtenir un tel résultat, même… même en utilisant tout ce qu’il y a sur ces étagères !

Le guérisseur n’en doutait pas, car aucune béquille n’avait jamais fait gagner une course à un boiteux. Il eut l’impression que le ministre espérait qu’il se vanterait, mais il ne considérait pas que cela fît partie des soins indispensables, et il laissa son patient prendre congé sans l’avoir satisfait sur ce point. Quand il eut refermé la porte, il sentit sur lui le regard étonné de son serviteur.

– Maître… est-ce un miracle ?

– Un miracle ? Qu’est-ce ?

– Maître, voyons !

– Je vous en prie, dites-moi quelle est votre acception du mot. J’aime répondre précisément.

 

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Le valet soupira, mais expliqua :

– Un miracle est un acte extraordinaire rendu possible par une faveur divine exceptionnelle.

Lotus Mauve éclata de rire.

– Il n’y a rien de divin là-dedans, je puis vous l’assurer ! La vie coule tout autour de nous, et je n’ai fait que lui demander d’aller guérir le ministre. C’est tout simple.

Le serviteur eut une expression curieuse, à la fois déçue et hostile. Son maître ne comprit pas pourquoi. Qu’est-ce que la vérité pouvait avoir de dérangeant ? Il renonça à chercher, et se mit au lit, car il était très fatigué, ce qui était curieux après avoir eu le privilège de soigner quelqu’un. Mais peut-être était-ce dû à l’état lamentable de la vie du ministre ?

*

Le lendemain, Lotus Mauve tenta de trouver le jardin en empruntant les couloirs intérieurs du palais plutôt que de pas-ser par la façade. C’était plus pratique, car il pleuvait, et il ne voyait pas comment tenir son parapluie et grimper en même temps. Il se retourna en entendant un ricanement qui dénotait un état d’esprit particulièrement négatif, et frémit en voyant les sentiments de son vis-à-vis.

– Lotus Mauve, vous tombez bien, j’ai une question à vous poser.

– Je serai ravi de vous répondre.

Et plus encore de m’enfuir, songea-t-il, mais il craignait que cette précision ne fût perçue comme peu courtoise.

 

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– Je peine à donner le titre de docteur à qui ne reconnaît par les outils du médecin. Comment faut-il vous appeler ? Char-latan sonne assez mal pour le médecin du palais, surtout s’il a provoqué l’émerveillement d’un ministre. Cancre vous convien-drait-il ?

– Mais… je suis médecin. Je n’ai pas reconnu ces instru-ments immédiatement, car je n’en ai pas l’usage.

– Bah ! dit l’autre doctement, l’ignorance est toujours un vice !

Il s’éloigna, irradiant un sentiment que Lotus Mauve iden-tifia avec peine comme du triomphe. Comme c’était étrange ! Qu’avait bien pu faire cet homme pour être soudain si fier ? Il chercha, mais ne trouva rien. Il s’inquiéta : était-il possible qu’il fût aveugle à la vertu, et ne sût pas quand un honnête homme pouvait se réjouir de ses actes ? À moins que… Il poursuivit son chemin d’un pas hésitant, puis fit demi-tour, et revint à son ap-partement. Il trouva son valet, et :

– De quelle couleur est le triomphe ?

Il reçut pour toute réponse un regard excédé, et abandon-na. Pourtant, quelle question pouvait être plus simple ? Son ser-viteur était décidément d’une humeur plus que fluctuante.

Il reprit le chemin du jardin, et s’y promena longtemps, écoutant le chant des gouttes sur l’étoffe de son parapluie. Il ne savait pourquoi, la vue de l’herbe mouillée et du ciel gris le ré-confortait profondément ; il en vint même à penser qu’il avait eu raison de ne voir aucune vertu dans une conversation qui lui avait fait tant de peine. Il remercia silencieusement les lieux, et revint à son appartement. Aussi peu à son goût que fût la nour-riture, il la préférait à la faim. Il était étonnant que la vie pût

 

– 105 – couler en lui sans le nourrir plus que cela, mais peut-être avait-elle mieux à faire.

*

Quand il entra dans sa chambre, Lotus Mauve s’étonna d’y trouver son supérieur, Mots d’Airain. Il le salua poliment, et lui proposa de boire quelque chose, mais celui-ci lui montra une tasse de thé au jasmin.

– Votre serviteur s’est occupé de moi, Lotus Mauve.

– J’en suis ravi.

Le guérisseur s’assit, et attendit poliment que son invité exposât l’objet de la visite. Il faillit renverser sa tasse quand il entendit :

– Lotus Mauve, j’aimerais que vous cessiez de vous parfu-mer.

– Pardon ? Me… parfumer ? Mais je ne me parfume pas. Dans les flacons de la salle de bain, il n’y a rien qui sente assez bon pour que je le mette sur ma peau.

– Vraiment ? Alors pourquoi sentez-vous ainsi ?

– Je… eh bien…

Le médecin huma discrètement l’air, et s’étonna de l’odeur de son supérieur. En traitant ses patients, il avait pensé que leur absence de suavité comme leurs exhalaisons déplaisantes étaient dues à la maladie. Mais Mots d’Airain n’était pas ma-lade… quoique… disons que la vie en lui était encore dans un état raisonnable.

 

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– Je suis désolé, monseigneur. Je ferai de mon mieux pour… sentir moins.

C’était insensé, songea-t-il. Peut-on demander au jasmin de perdre sa fragrance ? Mais il se tut, peu désireux que son su-périeur le regardât à nouveau comme s’il était un animal étrange, rétif et stupide.

– Et si nécessaire, je vous ferai aider.

Lotus Mauve s’inclina, et Mots d’Airain prit congé. Le mé-decin prit un bain dénué de fleurs, mais quand il en sortit, sa peau sentait toujours. Son serviteur renifla.

– Eh bien ! Heureusement qu’il existe mieux que l’eau pour décrasser les gens !

Lotus Mauve vit entrer dans sa salle de bain trois hommes fortement musclés. Ils le remirent à l’eau, le frottèrent de savon, l’écorchèrent presque à force de le brosser, mais sa peau rougie sentait toujours.

– Ma parole ! C’est une vraie courtisane ! Imprégnée de parfum jusqu’à la moelle !

– Du décapant, peut-être ?

– Ou de l’acide ?

Lotus Mauve cria que c’était médicalement inacceptable, il se débattit, les griffa, les mordit, et ils finirent par quitter son appartement.

*

 

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Quand le ministre entra dans le cabinet de Lotus Mauve, celui-ci s’étonna de voir sa vie tout abîmée.

– Vous ! cracha le malade, vous !

Le médecin se recula sur son siège : pourquoi lui en vouloir à ce point ?

– À cause de vous, je me suis ridiculisé à boire du jus de fruits, et à manger des légumes quand tout le monde se gavait de canard succulent, sa peau toute croustillante suintant une graisse exquise ! J’ai eu un travail insensé pour rééduquer mon corps !

– Je suis désolé… Monsieur le Ministre. Ce n’était pas le but.

– Eh bien, je n’omettrai plus de vous préciser le but ! Tout ce que je veux, c’est que vous soulagiez ma crise de foie, car j’ai un banquet ce soir même. Mais pas question de me changer à nouveau en lapin ! Vos plaisirs de la vie saine, vous pouvez vous les garder !

Lotus Mauve était effaré. Soigner à demi ? Soutenir un corps que son propriétaire détruisait peu à peu ? Cela revenait à prolonger une agonie ! C’était insensé ! Mais les sentiments du ministre étaient si brutaux, si inflexibles, qu’il obéit pourtant, et parvint à mêler la vie usée d’un peu de vie neuve. Son patient se tâta le foie, fit claquer sa langue, se décréta satisfait, et partit. Le guérisseur s’effondra, sanglotant, tant son impression d’avoir failli était violente. Il n’était pas là pour aider un fou à se tortu-rer plus longtemps, mais pour le guérir, et cela lui était interdit !

Son serviteur lui tapota l’épaule.

 

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– Maître, un autre patient. Il semble qu’il y ait plus d’un invité au banquet de ce soir.

– Je ne suis pas en état.

– Cela ne ferait pas plaisir à Mots d’Airain, maître…

Lotus Mauve se reprit, et le patient entra. Il salua le méde-cin de très près, lui soufflant une haleine puante au visage. Lo-tus Mauve se demanda ce qu’il avait bien pu consommer pour sentir ainsi, et pourquoi il n’avait pas pris la peine de se brosser les dents ou de faire un gargarisme. Il réalisa alors que le der-nier bain de l’homme était déjà ancien. Il regarda ses senti-ments, et identifia une teinte qui le troubla : de la cruauté… Son visiteur remarqua son haut-le-cœur.

– Allons, docteur, vos petits parfums ne parviennent pas à masquer ma puanteur ?

– Mes petits parfums… je…

– C’était vexant, d’insinuer que vos patients puaient. Cela donne envie de péter, ou de roter.

Il démontra une stupéfiante maîtrise dans la pratique de ces deux activités, et Lotus Mauve s’agrippa à ses accoudoirs, puis bégaya :

– Vous… vous ne devriez pas émettre ce genre d’odeurs. Le parfum naturel d’un corps m’aide grandement à poser mon dia-gnostic.

– À travers quatre couches de vêtements, ou une paire de chaussures laquées ? Allons donc ! Vous n’avez aucun besoin de votre nez pour identifier une maladie. Ne faites donc pas le déli-

 

– 109 – cat… comment une petite odeur pourrait-elle gêner qui que ce soit ?

Lotus Mauve ouvrit la fenêtre, et respira l’air frais.

– Fermez ça, j’ai froid.

– À travers quatre couches de vêtements ?

L’homme lui lança un regard si dur que le médecin ferma la fenêtre.

*

Lotus Mauve attendit longtemps dans l’antichambre de son supérieur, mais ne s’ennuya pas. Il avait trouvé un très bel éven-tail, tout peint de fleurs, et il imaginait leur odeur avec ravisse-ment. Il s’assit en face de Mots d’Airain.

– Monseigneur, j’ai une faveur à vous demander.

– Vous ? Demander une faveur ? J’aurai tout vu. Mais dites toujours.

– Je désire quitter mon poste de médecin.

– Vraiment ? Pourquoi ?

– Sans vouloir les critiquer aucunement, ce que mes pa-tients me demandent n’est pas compatible avec ma vision des soins. De plus, leur comportement me cause du souci. Pour tout dire, je trouve la situation terriblement inconfortable.

Son supérieur eut un sourire onctueux.

 

– 110 –

– Lotus Mauve, je crains que vous ne compreniez pas très bien votre position. C’est uniquement parce que vous êtes un guérisseur exceptionnel que nous vous tolérons. Inutile, nous vous tuerions.

– Vous me… mais ? Comment pouvez-vous penser disposer ainsi de moi ?

Mots d’Airain éclata de rire.

– Lotus Mauve, vous êtes une relique précieuse, mais cela ne vous accorde aucun droit. Quel vaincu en possède ? Nous ex-ploitons vos qualités à notre gré, voilà tout. À vous de voir si vous pouvez vous accommoder de cette vie, ou s’il faut vous tuer.

Le médecin déglutit péniblement.

– Je vais m’en contenter, monseigneur.

– Vous m’en voyez ravi. Vous pouvez disposer, maintenant. Un malade a sûrement besoin de vous…

Lotus Mauve revint à sa chambre, et se coucha, tremblant. Comment son supérieur pouvait-il envisager de tuer, le sourire aux lèvres ? C’était horrible, d’autant qu’il était certain qu’il ne s’agissait pas d’une vantardise : s’il devenait inutile, il serait tué.

*

Le lendemain, Lotus Mauve ne prit pas la peine de se lever pour accueillir son patient. Il resta derrière son bureau, et, d’un geste auguste, lui fit signe de s’asseoir. Il portait non seulement sa robe de médecin, mais tous les bijoux propres à sa fonction, qu’il avait négligés jusque-là, tant il les trouvait disgracieux. Il demanda froidement :

 

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– Qu’est-ce qui vous amène ?

– Vous… vous ne le voyez pas ?

– Votre corps est comme du verre, pour moi. J’en discerne le moindre détail. Mais pensez-vous que cela vous dispense de tout effort ? La santé se mérite, mon brave. Je ne vais pas soi-gner quelqu’un qui ne fait pas même l’effort de nommer ses maux.

Le patient expliqua ce dont il souffrait, et Lotus Mauve admira sa vision très partielle de sa santé.

– Vous avez bien fait de venir me voir. Je puis certaine-ment soulager vos souffrances. Voulez-vous me suivre ?

Le médecin s’installa sur une chaise dans la salle d’examen. Il avait soigneusement rangé les outils, disposant les plus in-quiétants sur le devant. Il leva le sourcil.

– Eh bien ! Qu’attendez-vous pour vous déshabiller ?

– Me… mais, docteur, vous n’avez pas besoin de…

– Moi, non, évidemment.

Il s’arracha à grand-peine un petit sourire supérieur, et ajouta :

– Mais vous ! Vos vêtements sont impurs, souillés de miasmes.

L’homme rougit d’avoir négligé pareille évidence, et Lotus Mauve dit aimablement :

 

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– N’est pas médecin qui veut, mon bon. N’ayez nulle honte.

L’homme frissonna, car le médecin avait laissé la fenêtre ouverte toute la nuit, et ne l’avait refermée que peu de temps avant la première consultation. Lotus Mauve examina longue-ment son patient, en utilisant certains instruments particuliè-rement désagréables. L’homme gémit.

– Mais, docteur… vous n’aviez pas besoin de tout cela ?

– Vous voulez vous soigner vous-même ?

– Non, docteur, mais…

– Je suis seul habilité à savoir si un diagnostic mystique est préférable ou non à un diagnostic physique. Ou allez-vous pré-tendre être féru de méthodes médicales ?

– Non, pas du tout.

– Alors, cessez de me déranger. La grande puissance qui rend mes soins possibles déteste les interruptions et les ques-tions vaines. Ne l’offensez pas.

– Oui, maître.

Lotus Mauve lui lança un regard aussi sévère que possible. Il continua l’examen, et déclara finalement :

– La puissance pourrait condescendre à vous guérir. Qu’avez-vous prévu de lui sacrifier ?

– De lui… mais je… j’ignorais qu’elle…

– L’ignorance est toujours un vice. Revenez quand vous saurez qu’offrir en échange de la santé.

 

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– Mais, docteur… je ne me sens pas bien… n’y a-t-il rien qu’elle puisse accepter, et que j’aie sur moi ?

Lotus Mauve regarda l’homme avec dédain, le fit pivoter pour mieux l’examiner, et conclut :

– C’est d’une puissance divine que nous parlons, mon brave. Quelles que soient vos vertus terrestres, elles ne sont que poussière à ses yeux.

– Je… j’ai cru comprendre que vous aimiez les fleurs.

– Elles symbolisent la vie florissante, et font des offrandes convenables, pour peu qu’elles soient fraîches, belles, pourvues d’une terre fertile et présentées dans des pots de la plus belle porcelaine.

– Je vous en ferai porter dans les meilleurs délais.

– La puissance ne se paie pas de promesses. Faites-moi remettre votre offrande, et je vous dirai si elle est agréée. Dès lors, vous pourrez revenir.

L’homme prit congé, et Lotus Mauve, resté seul, soupira de soulagement. Cette comédie était épuisante ! Mais s’il voulait être respecté, il fallait bien qu’il s’efforçât de paraître respec-table. Il avait compris que l’être ne suffisait aucunement. Ses soins intuitifs, simples et rapides semblaient sans mérite aucun et n’impressionnaient personne. Ils étaient qualifiés de miracu-leux, mais chacun savait qu’il suffisait de crier un peu fort pour que le miracle eût lieu. Il espéra que ses nouvelles méthodes lui éviteraient au moins des patients non lavés, ou à moitié ivres.

*

 

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Lotus Mauve examina les fleurs envoyées par son patient, et considéra que l’offrande était acceptée. De là à dire qu’il dési-rait revoir cet homme, et trembler de nausée en le soignant à moitié ! Mais il n’avait pas le choix… il était un médecin amputé d’une bonne part de son art, ou il était un cadavre, et il refusait cette dernière option.

Il soumit son patient à l’usage de quelques autres instru-ments, dont il lui infligea également le nom ridicule et pom-peux ; et pendant qu’il le manipulait sans égards, il mêla sa vie usée d’un peu de vie fraîche, en s’excusant auprès d’elle de lui infliger pareille compagnie, et surtout pareil sort.

Quand il fut seul, il retourna dans sa chambre, ouvrit une délicate armoire murale, et la vida. Il l’aménagea en un petit au-tel, le décora de fleurs coupées, d’une coupelle d’eau colorée où il fit flotter une bougie aux pétales jaunes et roses, et il brûla de l’encens. Il avait besoin que la vie lui pardonnât cette parodie de soins, il détestait l’idée qu’il l’arrachait à son cours tranquille pour l’enfermer ainsi, et la regarder se flétrir. Mais il avait tel-lement envie de vivre !

*

Dans un couloir, Lotus Mauve croisa l’homme qui avait cri-tiqué son ignorance des outils médicaux. Il était accompagné de quelques amis.

– Ah ! Lotus Mauve ! Vous avez un art consommé de passer d’un extrême à l’autre !

– Vos propos sont d’une clarté limitée, monsieur.

– Bien sûr, bien sûr… tous ces instruments inutiles dont vous avez appris le nom… ne trouvez-vous pas que cela fait un peu précieux ? De médecin, vous voilà devenu docte docteur…

 

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– Doctissime, renchérit un autre.

– Pédant, conclut un troisième.

Ils éclatèrent de rire. Lotus Mauve se détourna, hagard. Pourquoi le déchirer ainsi entre deux demandes contradic-toires ? Pourquoi lui demander un effort, et le lui reprocher en-suite ? L’un des hommes se mit en face de lui, et le dévisagea :

– Mes amis, notre savant semble perplexe. Qu’est-ce qui ne va pas, docteur ?

– Je ne comprends pas vos motivations.

Un nouvel éclat de rire salua ces paroles.

– Mais que vous êtes bête, Lotus Mauve ! N’avez-vous donc jamais fait souffrir quiconque, pour sembler si étonné quand c’est votre tour d’être harcelé ?

Le médecin secoua la tête en signe de dénégation, et se ré-fugia dans son appartement. Il se blottit dans son lit, et respira sa propre odeur. Ils pouvaient dire ce qu’ils voulaient, il la trou-vait agréable. Il se berça, et pleura. Puis, dans l’obscurité qui ré-gnait sous sa couette, il s’efforça de se remémorer l’herbe hu-mide de pluie, son vert vif, sa souplesse, son… sourire. Il sentit une profonde odeur de cannelle, de miel et de cire ; il vit l’éclat mouvant d’une longue robe de soie d’un jaune orangé, et se promena longtemps parmi les broderies qui l’ornaient, s’arrêtant pour contempler les reflets d’or et d’émeraude sur les carapaces des scarabées cousus parmi les fils de soie. Ici, il était bien. Ici, il reviendrait chaque soir. Ici, il avait un ami, et même s’il n’était qu’un rêve, il parvenait à le consoler. Il le regardait de ses yeux tendres, par dessus ses petites lunettes, et dans l’éventail mouvant de ses sentiments, Lotus Mauve ne discernait

 

– 116 – pas la moindre ombre. Ni cruauté, ni jalousie, ni rien qui pût les séparer.

*

Lotus Mauve se promenait dans le jardin. Il s’arrêta devant une pivoine, en étudia la couleur, et fit naître entre ses mains un immense papillon noir, vert et or, contrastant magnifiquement avec le pourpre intense de la fleur. Il s’approcha d’un grand pa-vot mauve, une fabuleuse boule de pétales luisants, finement striés, délicatement froissés, et réfléchit à ce qu’il y poserait. Un scarabée, peut-être, avec un corps bleu, noir et blanc, et de très longues antennes segmentées…

Il entendit un bruit de pas, et vit quelques jeunes hommes entrer dans le jardin. Les pauvres, songea-t-il, ils devaient at-tendre qu’un papillon passât pour se ravir de beauté. Il semblait que seuls les guérisseurs fissent naître de petites vies char-mantes. Il se concentra sur son pavot, et le scarabée apparut, son dos mat aussi doux que l’intérieur d’un coquillage. Il s’étonna d’entendre un ricanement méprisant, et releva la tête. Il vit l’un des hommes saisir le grand papillon vert, noir et or par une aile, et l’arracher. Lotus Mauve gémit en sentant la souffrance de l’animal, et courut vers eux. Ainsi, ils verraient clairement ses sentiments, étalés en éventail autour de lui, et cesseraient. Personne ne pouvait lui infliger une telle souf-france, s’il la discernait nettement. Il fut surpris de ne noter au-cun changement dans leurs émotions, comme s’ils ne perce-vaient rien. Ou peut-être ne voulaient-ils pas en tenir compte ? Non, c’était… Il jeta un coup d’œil au papillon, et se força à par-ler :

– Ne faites pas cela, je vous en prie. Cela m’attriste trop.

 

– 117 –

Ils éclatèrent de rire, et l’un d’entre eux attrapa un autre papillon, aux reflets violet foncé, puis lui déchiqueta lentement les ailes, petit bout par petit bout. Le guérisseur balbutia :

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils sont laids.

– Laids ?

– Trop colorés.

Colorés… Lotus Mauve se souvint soudain de l’irritation de son valet quand il lui avait demandé la couleur du triomphe. Était-il possible que les humains ne vissent pas les sentiments ? Était-ce encore un privilège lié à son état de guérisseur ? Des larmes coulèrent sur ses joues : comme il devait être difficile de ne pas percevoir les émotions d’autrui ! Il ne s’était pas étonné de leur mal à les verbaliser, pensant qu’ils les discernaient, mais si ce n’était pas le cas… comment faisaient-ils pour se respecter et se plaire ?

Il les regarda déchiqueter ses papillons, et se demanda s’ils essayaient parfois de ménager autrui. Il ne pouvait pas rester inactif. S’il partageait ses plaisirs avec eux, s’il pouvait les ravir en leur offrant des bonheurs… Il proposa :

– Si vous n’aimez pas ceux-ci, je peux vous en faire d’autres.

– Et ils seraient moins laids ? Vous auriez du goût, tout soudain ?

– Et puis, qu’avons-nous à faire de vos présents ? Ils sont aussi méprisables que vous.

 

– 118 –

Lotus Mauve baissa la tête, mais persévéra :

– Je… je peux vous montrer comment faire des papillons. Et si vous n’aimez pas les papillons, vous pouvez créer des sca-rabées, des oiseaux, des fleurs à offrir à vos amies, ou à piquer dans vos coiffures…

Ils le giflèrent, et il se tut. Il se détourna, et resta longtemps la main posée sur sa joue. Il aurait pu se soigner, mais la dou-leur lui semblait utile. Pourquoi ? Pourquoi l’avoir frappé ? Il aurait compris de la jalousie, mais un tel mépris ? Comme si tout ce qu’il chérissait leur paraissait vain, ou pire, détestable ?

Le lendemain, il fut convoqué par Mots d’Airain, et celui-ci lui annonça qu’il était prié de ne plus infester les jardins d’insectes nuisibles. Les jardiniers s’étaient plaints de cette pro-lifération. Il resta bouche bée :

– Mais… ils ne sont pas nuisibles.

– Vraiment ? Nous les avons cherchés dans le grand livre des insectes utiles, et nous ne les avons pas trouvés. C’est donc qu’ils sont nuisibles.

Le guérisseur fut frappé par le manque de logique du rai-sonnement, mais un coup d’œil aux sentiments de son supérieur le dissuada d’argumenter. Il se levait, quand celui-ci ajouta :

– Et puis, Lotus Mauve, cela fait mauvais genre, efféminé pour tout dire… nous sommes dans un palais, pas dans un bor-del.

– Bien, monseigneur. Mais… sur les fleurs de mon balcon… puis-je…

 

– 119 –

– Et vous leur mettriez un fil à la patte pour éviter qu’ils ne s’en aillent ? Ne soyez pas ridicule, Lotus Mauve ! Grandissez un peu ! Qui a besoin de créer de la vermine pour vivre ?

Le médecin prit congé, revint dans son appartement, et pleura. Ce n’était pas de la vermine, mais de la beauté ! Il se fit couler un bain, s’y glissa, et se consola en couvrant la surface de l’eau de fleurs. Des fleurs… il en ferait naître sur son balcon, de celles qui ressemblaient à des insectes ou à des oiseaux. Il veille-rait à ce qu’elles ne fussent pas visibles de l’extérieur, et comme cela, personne ne viendrait les arracher. Les arracher… Il fris-sonna : à quoi pouvait bien ressembler le monde, si les hommes y détruisaient la beauté ?

*

Lotus Mauve regarda, morose, le contenu de son assiette. La soirée allait être longue, comme tous les banquets. Sa voisine de table lui demanda :

– Quand allez-vous cesser de teindre vos cheveux en mauve ?

– Mais, madame… je ne les teins pas.

Elle renifla, méprisante.

– Allons, docteur, vous n’allez pas m’apprendre à moi les secrets de la beauté !

– Ne mentez pas à ma femme, intervint le mari.

Lotus Mauve songea qu’il en était venu à détester les activi-tés communes, et cela l’étonna, car il n’aurait jamais imaginé que la compagnie d’autrui pût être indésirable. Et pourtant… il

 

– 120 – commençait à comprendre le chat, effrayé à la simple vue d’un humain trop proche de lui. Il dit, avec douceur :

– Je ne teins pas mes cheveux. C’est leur couleur naturelle.

– Allons donc !

– Je me l’explique ainsi : c’est sûrement dû à ma capacité à appeler la vie et à renouveler celle des malades. Cela fait de moi une sorte de prêtre, ne pensez-vous pas ? Et les prêtres ont tous des apparences si étranges ! Certains n’ont pas de cheveux, et d’autres des couleurs curieuses sur le visage.

Le couple éclata de rire. Quand ils furent calmés, madame dit :

– Chez les prêtres, c’est artificiel ! Ils se rasent le crâne, ils se peignent le visage. Vous, vous vous teignez les cheveux, c’est évident. Pourquoi prétendre que c’est de naissance ?

– Eh bien… pourquoi une différence de fonction ne provo-querait-elle pas une différence d’aspect ?

– C’est ridicule : un noble est plus différent d’un roturier qu’un médecin l’est d’un magistrat, et pourtant tous sont iden-tiques ! Et vous, Lotus Mauve, vous seriez né avec des cheveux mauves parce que vous possédez un talent de guérisseur ? Al-lons donc !

Un noble de haut rang s’approcha alors, le sourire aux lèvres :

– Mais c’est très précisément le cas, cher ami. Vous parlez de guérisseurs, mais vous pensez à ces médecins qui ont besoin d’instruments et de formules, pas à notre cher Lotus Mauve, qui

 

– 121 – sait comment faire obéir la vie elle-même, et sauver les cas les plus désespérés.

Lotus Mauve se sentit soulagé, mais le couple rougit, et il fut désolé pour eux. Le noble dit encore :

– Lotus Mauve est différent parce qu’il nous est inférieur, mes chers, comme le cloporte l’est au lion ; et il est en vie parce qu’il a une vertu, guérir. Sans cela, nous l’écraserions comme la vermine qu’il est.

Le couple sourit, et regarda cruellement le guérisseur, qui avait blêmi. Inférieur ? Mais… mais l’infériorité n’existait pas, il n’y avait que des différences. La vie était un continuum, un im-mense tissu reliant tous les êtres, une unité dans la diversité. Il ouvrit la bouche pour le rappeler, mais leurs regards le figèrent, et quelque chose se brisa en lui : oui, il existait une frontière entre eux et lui, qu’il discernait nettement à présent ; leurs sen-timents la lui dessinaient, la lui imposaient. Il referma la bouche, et des larmes coulèrent sur ses joues, alors qu’il restait muet de frayeur : que ne justifiait pas l’existence d’une telle frontière ! Qu’est-ce qui ne pouvait être imposé à un inférieur si méprisable… si méprisé ?

Le noble sourit, cruel.

– Regardez-moi ça… le sous-être pleure sur sa misère. Vous n’avez donc aucune pudeur, cher maître ?

– Je… suis… désolé. J’aimerais me retirer.

– Avant même d’être ivre ? Ce serait indécent.

– Je n’aime pas boire.

 

– 122 –

– Et après cela, vous trouvez l’haleine d’autrui immonde… Buvez, habituez-vous à la vôtre, et vous serez moins délicat !

Lotus Mauve amena la coupe d’alcool à ses lèvres, et but une gorgée.

– Pas comme cela, voyons, vous ne la finirez jamais, et que dire des suivantes ?

– Des suivantes ?

– Bien sûr. Allons ! Cul sec !

Le médecin fit de son mieux, mais il recracha brutalement l’alcool. Il était incapable d’infliger cela à son corps.

– Bah, à défaut de le boire, vous pourrez au moins le sen-tir…

Posément, le noble renversa du vin sur les habits de Lotus Mauve. Sans demander l’autorisation de le faire, le médecin se retira, cachant ses larmes derrière son éventail grand ouvert. Mais quel éventail pouvait l’empêcher de les entendre ricaner derrière lui ?

Quand il eut fini de pleurer, Lotus Mauve réfléchit. Infé-rieur… c’était le genre d’affirmation qu’il ne pouvait pas accep-ter telle quelle, car cela aurait été très peu professionnel. Il était habitué à enquêter sur les patients, à comprendre l’origine de leurs problèmes, et à différencier le pathologique de la simple diversité, car toute étrangeté n’était pas une anormalité. Mais pour cela, il fallait qu’il en apprît plus sur lui-même. Il se de-manda qui pourrait le renseigner, et il se souvint des livres. Il y avait sûrement une bibliothèque dans le palais, et un archiviste auquel poser des questions. Il pria son serviteur de l’y mener, il

 

– 123 – le remercia, puis il s’approcha de l’archiviste. Il ne s’étonna même pas de le trouver hostile, alors qu’il ne l’avait jamais vu.

– Bonjour. J’aurais besoin de quelques renseignements.

– Tiens donc ! Vous vous intéressez aux archives, mainte-nant ? Vous voulez voler ma place également ?

Lotus Mauve resta muet de surprise. Voler sa place ? Il était vrai que l’histoire n’avait jamais été de son ressort, mais de celui… celui de l’herbe humide sous le ciel gris. Il eut un sourire attendri : bien sûr ! Voilà pourquoi les prés mouillés le réconfor-taient, rendaient son jugement plus sûr. L’herbe avait toujours été sage, et ses conseils ne l’avaient jamais déçu. Il fouilla sa mémoire, mais ne trouva rien de plus, sinon la certitude qu’il n’était pas fou, et que ses visions étaient des bribes de passé, et non des fantasmes.

Il revint à la réalité, et regarda l’archiviste avec curiosité. Celui-ci avait dit : également… donc il aurait volé une place, celle de médecin probablement, puisqu’il n’en occupait aucune autre. Il considéra l’archiviste avec un intérêt tout profession-nel, car il était certain de n’être pas un voleur. Donc, soit l’homme se fiait à des rumeurs, ce qui était d’une probité dou-teuse pour un gardien de la vérité, soit il était fou. Lotus Mauve posa une première question afin de préciser son diagnostic, mais l’archiviste le repoussa durement, et il abandonna. Mais quelle curieuse idée d’être fou et de ne pas vouloir se soigner ! Pourtant, un handicap ne pouvait que donner l’envie de l’éliminer au plus vite ! Pour quelle raison obscure l’archiviste pouvait-il s’y attacher ? Cette idée mit le médecin si mal à l’aise qu’il prit congé. Derrière lui, l’archiviste siffla :

– Voleur… ça ne te profitera pas.

 

– 124 –

Lotus Mauve le croyait volontiers. Depuis qu’il était au pa-lais, il ne voyait pas de quoi il avait bien pu profiter. Il tourna le coin, sortit sur une terrasse, et soupira. Si l’archiviste ne pouvait pas le renseigner, qui le pourrait ? Mots d’Airain, son supérieur. Il attendit patiemment dans l’antichambre, et pénétra dans le bureau avec une joie anxieuse.

– Monseigneur, je vous remercie de m’avoir reçu.

– Je suis trop bon, je le sais bien. Qu’y a-t-il encore, Lotus Mauve ? Vous venez vous excuser d’avoir quitté le banquet sans autorisation ?

– De… ? Oh, oui, je vous présente mes excuses.

– Bien. Et maintenant, vous pouvez…

– Pardonnez-moi, mais ce n’est pas le seul objet de ma vi-site.

Mots d’Airain soupira.

– Allez-y, mais soyez bref. Je vois mal ce que vous auriez d’important à me dire.

Continuer : partie 2 sur 3