LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 2 sur 17

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LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

II Le sommeil des justes

II

 

 

Le sommeil des justes

 

Bleu Nuit prenait son petit déjeuner, assis sur son balcon. Il trouvait le jour magnifique, et se sentait profondément soula-gé d’oser à nouveau observer les acrobaties des mésanges plutôt que de fixer une stèle sans vie, muette et sombre. Il finissait son troisième œuf au plat quand Lavandin frappa au chambranle. L’exorciste l’invita à le rejoindre.

– Maître, je regrette de vous déranger, mais je ne parviens pas à réveiller mes condisciples.

– Tu ne… Je viens.

Bleu Nuit était blême. Il avait trop aimé Roseau Bleu, l’avait pleuré comme on se noie, et, pendant qu’il geignait, son école, négligée, sombrait elle aussi. Lavandin remarqua :

– L’irrémédiable est assez rare, quand on combat assez, et assez tôt.

L’exorciste s’arrêta, l’observa longuement.

– Et qu’une sentinelle reste vigilante quand le château s’endort.

– Bah ! C’est vous qui m’avez donné le goût du thé, et celui de l’insomnie. Il fallait bien que cela vous servît un jour.

 

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– À propos, Lavandin… si tout le monde dort, comment se fait-il que tu sois éveillé ?

– Eh bien… je pense que les dormeurs ont tous commis l’erreur de suivre Nuit Calme, qui m’a semblé avoir un projet pour vous tirer de votre abattement. Il m’avait prié de ne pas m’en mêler, et comme je commençais mon enquête sur la mort de Roseau Bleu et que j’étais trop occupé, je lui ai fait le plaisir de ne pas me mêler de ses affaires… puisque vous ne m’avez toujours pas appris à me dédoubler.

Bleu Nuit soupira, car Nuit Calme peinait à accepter qu’il y eût des limites, et pensait que toutes les imperfections se corri-geaient, si l’on y mettait assez de courage et d’ardeur. Qu’avait-il bien pu imaginer ? Il demanda encore :

– Pourquoi t’avoir tenu à l’écart ?

– Cela arrive parfois, maître… je suis perçu comme trop proche de vous pour…

– Pour me désobéir, fût-ce pour mon bien ?

– C’est ça.

L’exorciste éclata de rire, un rire énorme, qui le força à s’arrêter, et qui s’éteignit net, brisé par un sanglot.

– Lavandin, s’il en est un qui me désobéisse à bon escient… c’est toi. Je regrette qu’ils ne l’aient pas compris.

– Eh bien, vous le leur direz quand ils iront mieux. Ce qui ne devrait pas tarder, vous connaissant.

Ils entrèrent dans le dortoir, et Bleu Nuit s’arrêta, choqué, car chaque lit recelait un corps qui lui paraissait plus épuisé que

 

– 53 – seulement endormi. Les visages étaient pâles, les cernes pro-fonds, les souffles bien trop légers, parfois hachés.

– Et dans les chambres des disciples plus âgés ?

– Tous dorment également.

– Alors, il ne reste que nous ?

– Non, quelques-uns sont à l’extérieur, en intervention ou en visite. Voulez-vous que je les fasse revenir ?

– Voyons d’abord ce que nous pouvons faire.

L’exorciste laissa courir ses doigts sur son long collier, s’attardant sur la fraîcheur des grandes perles lisses, sur les mo-tifs délicats de graines qui les séparaient, et surtout sur les plumes dont la douceur le réconfortait. Il se déplaça dans le dortoir, et quand son collier lui brûla les doigts comme le froid de l’hiver, il s’agenouilla près d’Indigo. Les plumes étaient raides, telles des branches couvertes de gel.

Il étudia longtemps les traits émaciés du disciple endormi, puis sortit de sa robe un peu de craie blanche. Il traça délicate-ment des ruisseaux clairs dans les cernes du dormeur, puis il peignit ses paupières d’un bleu pâle, le bleu du ciel d’hiver, quand la vue porte loin. Il prit alors une chaise basse, et s’assit à la tête du lit. Il posa son collier sur ses genoux, de façon à ce qu’il reposât également sur le front de son élève, puis passa ses doigts dans la craie, les uns blancs, les autres bleus, roux ou noirs. Il ferma les yeux, et laissa ses mains descendre sur son propre visage, dessinant de longues traînées de couleurs.

Lavandin le regardait faire, fasciné. Il comprenait certains des principes qui sous-tendaient les gestes de son maître, mais il ne voyait pas comment des actes si anodins en apparence

 

– 54 – pouvaient donner des résultats aussi efficaces. Pas de mots, pas de sacrifices, pas de myriades de fidèles chantants ; rien que de la volonté. Il observa avec tendresse les traces de couleur sur le visage de Bleu Nuit, qui passait progressivement de la concen-tration extrême à la détente. Sa respiration se ralentit, sa tête s’inclina légèrement, et Lavandin sut qu’il dormait. Dans quelques instants, il serait dans l’esprit du dormeur, et y cher-cherait ce qui avait pu le mettre dans un tel état… les mettre tous dans un tel état.

Le jeune homme secoua la tête, car l’école silencieuse le mettait mal à l’aise, mais il ne quitterait pas son maître. Il s’installa de façon à pouvoir intervenir sans délai, et suivit les infimes changements d’expression sur le visage de l’exorciste, les frémissements de ses traits, leur crispation soudaine. Il eût aimé le réconforter, mais c’eût été risquer de perturber l’expérience. Avec un soupir, il se l’interdit. Quoi qu’Indigo eût vécu, il était essentiel que Bleu Nuit pût le revivre intégrale-ment. Après, après seulement, il chercherait comment soulager son maître.

*

Indigo regarda la fenêtre. Dehors, il faisait nuit noire. Nuit Calme apparut sur le seuil du dortoir, une lanterne à la main, et fit signe de se lever. Indigo repoussa sa couette sans bruit, et se rhabilla. Autour de lui, ses condisciples en faisaient autant. Nuit Calme passa parmi eux, vérifiant leur équipement. Indigo lui montra sans crainte ce qu’il avait prévu, et son aîné eut un sou-rire appréciateur.

Ils quittèrent l’école sans bruit, et rejoignirent un homme qui sembla naître de la nuit. Nuit Calme le leur présenta comme Sombre Frère, un disciple de Monsieur Noir, qui possédait le moyen de les faire entrer dans le jardin des démons. Indigo fris-sonna : ceux qui avaient réduit maître Bleu Nuit à l’état de loque

 

– 55 – effondrée devant la stèle de Roseau Bleu. Il regarda ses condis-ciples, et ne fut aucunement rassuré : ils étaient nombreux, mais égalaient-ils seulement la puissance du maître ? Il en dou-tait fort. Il se remémora Nuit Calme disant que peu importait la puissance, car seul comptait le nombre : les démons ne pour-raient jamais vaincre tant d’esprits simultanément. Indigo au-rait aimé que Bleu Nuit le lui confirmât, mais Bleu Nuit… Bleu Nuit ne parlait plus qu’à l’alcool et aux larmes, et Indigo n’était ni l’un, ni les autres.

Nuit Calme décida :

– Allons-y. Tous unis, nous libérerons le maître de l’emprise des démons ! Il redeviendra celui que nous aimons. Et s’il faut tuer, Sombre Frère le fera pour nous ! Nous n’aurons pas à transgresser l’interdit posé par notre maître.

Tout cela, Indigo le savait déjà ; mais il n’aima pas le sou-rire sarcastique de Sombre Frère. Il s’approcha de celui-ci, et, pendant qu’ils marchaient vers le jardin maléfique, il demanda :

– Sombre Frère, puis-je vous poser une question ?

– Je vous en prie. Connaître les lacunes d’autrui est tou-jours instructif.

Indigo se tut, troublé ; puis il conclut qu’il avait besoin de savoir.

– Je n’ai pas l’impression que le sort de notre maître vous importe, et je ne crois pas que vous ayez été payé. Alors, pour-quoi nous aider ?

– Amusant, cette propension au pourquoi, alors que tant d’autres se contentent du comment. Eh bien, disons que votre cause est si fabuleuse qu’elle m’a donné envie de la servir.

 

– 56 –

Indigo émit un petit bruit dubitatif, et Sombre Frère eut un rire silencieux. Il précisa :

– Je viens avec vous parce que le lustre éteint du passé n’a pas à être ravivé.

Indigo le regarda, étonné, et Sombre Frère ajouta :

– Vous vouliez la vérité, je crois ? Mais elle est souvent in-compréhensible. Tant pis pour vous.

Indigo resta songeur tout le long du chemin. Que savait-il du jardin ? Rien, sinon que Roseau Bleu l’avait mentionné comme cause des préoccupations de Bleu Nuit, ainsi que la pri-son qui avait été construite tout à côté. Indigo soupira : il avait toujours préféré comprendre ce qu’il faisait, mais Nuit Calme était tellement moins clair que Bleu Nuit ! Si encore Lavandin avait été parmi eux… Mais Nuit Calme avait expliqué qu’il ex-plorait une autre piste.

Bah ! songea Indigo comme ils longeaient les murs du jar-din, il resterait attentif, voilà tout. À défaut de savoir, il appren-drait. Et même si Sombre Frère était inquiétant, Bleu Nuit valait largement tous leurs efforts.

Sombre Frère s’approcha de la grande porte ronde, et fit courir ses doigts sur l’encadrement, traçant des volutes sombres, curieusement hachées, et des points qui semblaient autant de puits. Indigo crut voir des corps abattus et des têtes décapitées. Sombre Frère souffla sur le battant, et celui-ci s’ouvrit sans bruit. Ils entrèrent, et Indigo s’arrêta, saisi par les parfums floraux ; il avait peine à respirer tant ils étaient in-tenses, jaillissant de nuées de calices frémissants. Ils avancè-rent, et Indigo constata que ses condisciples n’appréciaient pas l’endroit plus que lui-même. Les plantes étaient partout, enva-

 

– 57 – hissantes. Leurs troncs étrangement contournés semblaient presque lascifs, leurs feuilles murmuraient des mots qu’Indigo refusait d’entendre, leurs vrilles s’avançaient, caressantes, et les fleurs tournaient vers eux des corolles profondes et désirables, des pétales moelleux comme de la chair. Les dalles du chemin avaient été posées par quelqu’un qui n’avait aucun sens de la ligne droite, et aucune n’avait tout à fait la même forme qu’une autre. Indigo se demanda si les artisans avaient bu pendant qu’ils aménageaient les lieux.

Derrière les arbres, il y avait une lueur claire, inquiétante, froide et attirante à la fois. Ils s’approchèrent, et virent une lan-terne immense accrochée dans le ciel. Sa lueur changeait l’eau du bassin en une nappe d’argent, et Indigo grimaça : à quoi bon la nuit si c’était pour l’éclairer d’un jour blafard ! Les lieux n’avaient pas les couleurs de midi, mais les fleurs et les feuilles des nénuphars se dessinaient pourtant avec une netteté men-songère. Indigo réalisa qu’il croyait les voir, mais restait inca-pable de discerner les détails.

Il gémit, et posa ses mains sur son visage, retrouvant avec soulagement le confort de l’obscurité. Mais les odeurs lui rappe-laient où il se trouvait, et le chant très doux d’un oiseau qu’il ne connaissait pas lui fit lever la tête. Il aperçut une silhouette gro-tesque terminée par une très longue queue aux plumes recour-bées. Il faillit crier quand une aile effleura sa joue, et vit, effaré, un papillon aux ailes immenses s’éloigner de lents battements suaves.

Il regarda Sombre Frère, et il s’étonna, car celui-ci semblait ravi. Il murmura :

– Comment pouvez-vous sourire ainsi ?

– Plus beaux sont les lieux, plus agréable est leur sabotage.

 

– 58 –

Indigo renonça : Sombre Frère devait être dément, pour apprécier d’être ainsi réduit à l’insignifiance parmi les plantes innombrables ! Et toutes ces vies étranges qui bruissaient dans les feuilles, tous ces chants inconnus, et les odeurs omnipré-sentes ! Indigo avait l’impression d’être une mouche égarée au cœur d’une fleur, incapable d’en retrouver la sortie.

Nuit Calme annonça :

– Il faut trouver les bâtiments. À cette heure-ci, les démons dorment sans doute.

Indigo en doutait fort. À quoi bon éclairer la nuit, si c’était pour dormir ? Il ne croyait pas non plus que des démons avaient besoin d’une veilleuse. Mais il ne tenait pas à contrarier Nuit Calme ; et puis, les démons aimaient peut-être prendre le thé sur leur véranda. De toute manière, Indigo ne désirait pas fouil-ler le jardin à leur recherche.

Ils contournèrent le bassin, veillant à rester sous le couvert des arbres. Indigo constata avec tristesse que ses vêtements avaient effleuré tant de plantes odorantes qu’ils étaient aussi imprégnés de parfum que ceux d’une courtisane. Il espéra vive-ment que les démons étaient bien mariés, ou chastes… mais c’était peu probable. Il se répéta qu’on pouvait sentir la courti-sane et être pourtant un homme courageux. Ils traversèrent un lac, marchant sur un chemin étroit entouré de saules, franchis-sant un petit pont au dos rond dont Indigo détesta la courbe : l’architecte avait-il seulement songé à respecter un style, ou tra-cé des courbes insensées sur le papier, qu’un maçon aveugle avait ensuite traduites en volumes ? Indigo effleura le plâtre, s’étonna de sa douceur, et soupira : si les démons mettaient le satin sur les murs, peut-être se vêtaient-ils de crépi ? Les dé-mons étaient capables de tout.

 

– 59 –

Devant eux, il y avait une série de bâtiments. Aucune lan-terne n’était allumée sous les toits, mais les senteurs se firent plus fortes. Indigo devina des brûle-parfums, mais ils étaient éteints, et les odeurs semblaient sortir des fenêtres. Indigo sou-pira en observant les formes des ouvertures, les sculptures des piliers, les angles des toits : il n’imaginait pas qu’on pût être sain et discipliné en vivant dans un cadre pareil. Cela manquait de rigueur, de sobriété, de sens pour tout dire. Pas étonnant que leur maître fût réduit à l’état de loque indécise, si les parfums du jardin s’étaient immiscés dans son cœur !

Indigo n’avait pas la moindre envie de se rapprocher du bâ-timent, de remonter le courant des senteurs. Il fut soulagé de voir Nuit Calme s’entretenir avec Sombre Frère, et celui-ci se di-riger vers le bâtiment. Qu’il tuât les démons, et qu’on en finît ! Indigo tanguait légèrement, et la terre sous ses pieds lui sem-blait mouvante, pénétrée de tant de racines, de tant de graines prêtes à germer, qu’elle pulsait sourdement. Il refoula une nau-sée ; il fallait rester aux aguets, car Sombre Frère pouvait avoir besoin d’assistance.

Indigo sursauta quand quelque chose se coula dans son col, et le saisit vivement. Il sentit une résistance, mais il força. Il y eut une sensation d’arrachement, et un gémissement aigu der-rière lui. Il regarda ce qu’il tenait : c’était une tige, et chaque fleur contenait un œil, qui chavirait lentement comme la sève dégouttait de la tige. Indigo eut un haut-le-cœur, et jeta l’horreur loin de lui. Il entendit un condisciple gémir comme il se débattait pour se défaire d’une branche mêlée à ses cheveux. Indigo leva la tête, et vit les feuilles se déplacer sur leurs petites pattes, se rapprocher sans bruit le long des tiges. Il appela dou-cement Nuit Calme, mais celui-ci n’eut pas le temps de réagir : les feuilles s’étaient envolées, et entouraient les disciples d’un essaim mouvant. Ils tentèrent de les chasser, mais, sous leurs pieds, les racines étaient sorties de terre, et tendaient vers eux

 

– 60 – des radicelles brûlantes qui se glissaient sous leur peau, rejoi-gnaient leurs veines, et buvaient leur sang.

Indigo devina Sombre Frère qui revenait en hâte, pâle, mais radieux. Il s’exclama :

– Eh bien, c’est une excellente surprise ! Que d’horreur sous la splendeur ! Je suis ravi d’être venu.

Indigo ne l’était pas, il détestait n’être qu’un insecte sur une plante carnivore. Il sauta, plongeant vers un espace dégagé, et cria quand les racines s’arrachèrent de ses jambes, le laissant en sang. Les papillons de feuilles étaient restés sous le couvert, et Indigo rejoignit un chemin. Il préférait les dalles, même s’il voyait maintenant qu’elles avaient la blancheur d’os lavés par le temps. Des os… s’il ne fuyait pas très vite, il était certain de lais-ser les siens dans le jardin. Il tomberait, terrassé par les vam-pires, et il pourrirait, l’odeur de sa charogne masquée par celle des fleurs. Il ne serait qu’un parfum douceâtre, vite oublié.

Il courut, et ses condisciples fuirent avec lui. Autour d’eux, les arbres tendaient leurs branches pour crever leurs yeux, lacé-rer leurs visages, ou les étrangler. Les racines se dressaient comme autant de collets, les radicelles luisaient d’une lueur malsaine, humide, et Indigo tremblait à l’idée de leur faim. Ils débouchèrent sur une esplanade, et Indigo s’effondra, haletant, hors de portée des plantes. Quand il releva la tête, Sombre Frère souriait toujours, et discutait avec Nuit Calme. Indigo se releva, et demanda, incrédule :

– Comment pouvez-vous sourire ? Ce lieu est abject, im-monde, et nous sommes trop faibles pour y changer quoi que ce soit !

– Mais justement ! J’ai cru trouver ici des splendeurs mièvres, qu’il me faudrait corrompre… et au lieu de cette tâche

 

– 61 – fastidieuse, j’ai découvert l’horreur, la faim, une vie étrange et perverse ! Je suis heureux, mon petit monsieur ! J’approuve to-talement les habitants de ce jardin, et je les loue de l’expérience qu’ils m’ont offerte !

Nuit Calme était consterné.

– Allons, Sombre Frère, vous devez plaisanter.

L’assassin éclata d’un rire joyeux.

– Que les ténèbres soient ! Et que les forts s’en réjouissent !

– Je ne m’en réjouis pas, dit Nuit Calme. Nous devons mettre fin à cette abomination.

Sombre Frère lui tapota la joue.

– Ah, les faibles ! Pourquoi s’affliger du mal, alors qu’il est légitime ? Pourquoi vouloir à toute force porter la lumière au cœur des ténèbres, plutôt que d’admirer leur parfaite noirceur ? Non, Nuit Calme, s’il est une chose d’intelligente à faire, c’est d’aller discuter avec ces… démons, et leur offrir mes services.

Indigo n’écoutait plus Sombre Frère. Il entendait, dans l’esplanade, de légers craquements, comme des os qui se fendil-laient sous les coups réguliers d’un marteau, qui cédaient sous les crocs d’un fauve, qui se brisaient dans une chute. Il sentait dans ses membres des douleurs, vives, brèves, changeant sans cesse de position. Il réalisa qu’elles ne disparaissaient pas tota-lement, que son corps s’endolorissait. Ses côtes lui faisaient mal, il peinait à respirer. Il mourrait ici, il deviendrait un peu de blancheur sur les dalles, il gémirait avec le vent, et il serait seul, infiniment seul, car ses yeux éteints ne reconnaîtraient plus ses condisciples.

 

– 62 –

Il cria, et courut vers la porte. Elle était encore ouverte, mais il s’arrêta net, car elle donnait sur une nuit trop sombre, une nuit sans étoiles, une nuit d’où toute matière était exclue. La terreur lui coupa les jambes, et il dut se retenir de tomber dans le gouffre. Mais derrière lui, il devinait les racines, comme des vagues courant sur l’herbe ; les essaims de feuilles aux trompes avides, prêtes à se planter dans sa tête comme autant d’aiguilles, et à pomper sa cervelle avec un affreux petit bruit de succion ; la blancheur des os, et ses propres gémissements, éternellement répétés. Il hurla de désespoir, et sauta à travers la porte, son corps mêlé à celui de ses condisciples. Il roula aussi loin qu’il le put du mur, et resta prostré, tremblant. Il sentait le sol sous son corps, le sol que la nuit avait semblé dévorer. Il eut le plaisir de voir que Sombre Frère ne se portait pas mieux que lui : ses yeux assombris semblaient tournés vers l’intérieur, vers un vide sans fond, et ses lèvres murmuraient une comptine dé-nuée de tout sens, mais dont les mots étaient curieusement apaisants.

Ils se calmèrent peu à peu, et Nuit Calme s’enquit :

– Vous appréciez toujours ces démons, Sombre Frère ?

– Plus que jamais. Si j’avais su plus tôt ce qu’était le jardin, je me serais allié à ses propriétaires pour améliorer la réception qu’ils vous ont offerte. Heureusement, ils semblent n’avoir au-cun besoin de mon aide.

– C’est le moins qu’on puisse dire ! Ils vous auraient tué sans même faire la différence avec nous !

– C’est à voir…

Sombre Frère tourna la tête vers le jardin, et eut un hoquet. Indigo suivit son regard, et il hurla : sur le faîte du mur s’alignaient des yeux innombrables, où dansait une lueur verte,

 

– 63 – avide ; les vrilles descendaient le long de l’enceinte plus vite que des torrents, et une brume de pollen s’en élevait. L’espace d’un instant, Indigo sentit d’innombrables petites graines se poser sur son corps, se nicher dans ses os, y germer en petites touches d’un vert vif, forer l’espace nécessaire à leurs racines, et l’ensevelir sous leurs feuilles et leurs fleurs. Puis il courut, et ne s’arrêta que quand il se fût effondré sur son lit, sanglotant.

Il resta longtemps à trembler. Il tentait de se raccrocher à la voix de Nuit Calme, qui murmurait un rituel dans sa chambre. Le flux des mots se brisait parfois, quand la voix tremblait trop, quand le souvenir se faisait trop fort. Indigo ad-mira le courage de son aîné, sa capacité à prendre les mesures nécessaires, même quand la situation semblait désespérée. Il osa relever ses manches et regarder ses avant-bras : sur sa peau, d’innombrables petits trous marquaient les points d’entrée du pollen. Il s’évanouit.

*

Bleu Nuit ouvrit des yeux terrifiés. Il revit avec soulage-ment la lumière matinale, sentit sous son corps le sol de bois tiède, remarqua ses mains serrées sur les perles de son collier, et fit l’effort de les dénouer. Il écouta son cœur ralentir, retrou-ver un rythme tranquille et rassurant. Il se pencha, et passa doucement les doigts sur le visage d’Indigo toujours endormi. La peur s’était nichée en lui, elle l’avait usé, épuisé, et il dormait d’un sommeil tremblant, incapable de s’en éveiller, incapable d’ouvrir les yeux pour voir ce que la vie lui réservait d’autre.

Il raconta son aventure à Lavandin.

– Soit. Voilà pour leur expérience. Mais vous-même, maître… vous connaissez déjà le jardin. Correspond-il à ce qu’ils en ont vu ?

 

– 64 –

Bleu Nuit fit le tour du lit où reposait Indigo. Il souleva la couette, remonta les jambes du pyjama, et regarda la peau de son disciple : il n’y avait aucune trace des plantes qui s’étaient glissées dans ses veines. Il examina les avant-bras du dormeur, et n’y trouva rien non plus.

Lavandin dit :

– D’accord. Mais cela n’empêche pas un drain psychique. Il peut l’avoir visualisé à sa façon.

– Et quelle façon ! soupira l’exorciste.

Dans son sommeil, Indigo tremblait encore de peur.

– Au fait, pourquoi ne pas avoir partagé l’expérience de Nuit Calme, puisque c’était lui le meneur ?

– Il a plongé trop profondément. Il ne reste en lui que des ténèbres et de la terreur. Je n’aurais rien pu en tirer.

Le jeune homme soupira, car il appréciait Nuit Calme. Bleu Nuit lui posa la main sur l’épaule.

– Il n’y a rien d’irrémédiable, Lavandin. Même un esprit aveuglé de peur peut revoir la lumière, et retrouver la paix.

Lavandin sourit en songeant que son maître avait toujours su le rassurer. Mais l’exorciste restait inquiet, et sur son visage, le jeune homme reconnut avec dégoût l’ombre de la culpabilité. Allons bon ! Qu’avait-il encore trouvé à se reprocher ?

– Maître, qu’est-ce qui ne va pas ?

– Lavandin, nous partons du principe que Nuit Calme a décidé cette expédition pour me sauver. Mais… je ne puis pas

 

– 65 – exclure qu’il ait agi sur la base d’une idée née de mon besoin d’être aidé.

Le jeune homme soupira, mais dit néanmoins :

– Un fantasme, maître ? L’espoir d’un sauveur ?

– Oui. J’étais tombé bien assez bas pour cela. Je ne savais plus que gémir et reporter sur autrui le fardeau de ma vie.

– Mais de là à générer un fantasme ! Vous un être maître exorciste, vous en souvenez-vous ? Il y a tout de même des choses que vous ne feriez jamais.

– Même ivre de chagrin et d’alcool ?

Lavandin retint un soupir exaspéré. Il n’y croyait pas, mais à moins de démontrer que ses doutes étaient infondés, Bleu Nuit ne se pardonnerait pas.

– Bon ! Si vous avez donné corps à un fantasme, je peux le vérifier.

– Je t’en remercie. Je ne peux pas être l’enquêteur et le coupable potentiel, je serais capable de me mentir à moi-même.

Le jeune homme procéda avec un soin extrême, car s’il y avait la moindre faille dans le rituel, Bleu Nuit mettrait les ré-sultats en doute.

– Maître… vous n’avez engendré aucun fantasme. Si Nuit Calme a agi, c’est de son propre chef, sans être manipulé.

L’exorciste soupira de soulagement.

 

– 66 –

– Je préfère cela, Lavandin. L’idée de les avoir utilisés comme outils, alors que j’étais trop lâche pour agir moi-même… cette idée me rendait malade.

Son disciple lui caressa la joue, et, tendrement :

– Maître… vous n’êtes pas du genre à reporter les risques sur autrui, même ivre, même triste.

Bleu Nuit hocha la tête.

– Je vais m’habiller, Lavandin. Je trouve étrange de porter mon collier sur un pyjama.

– Et vous pourriez finir de déjeuner, également. Si les mé-sanges ont laissé quoi que ce soit, évidemment.

– À tout à l’heure, sur mon balcon.

*

L’exorciste regarda son élève.

– De tes condisciples, je n’apprendrai rien de plus ; et je n’ai senti aucun moyen de les réveiller dans l’état actuel de mes connaissances.

– Que faire, alors ?

– Je voudrais interroger Sombre Frère.

– Sombre Frère ? C’est un dément !

– Un dément qui semble avoir des collègues et un maître, ce Monsieur Noir. Je me méfie des déments qui s’organisent, Lavandin.

 

– 67 –

– Il y a de quoi. Voulez-vous que j’aille me renseigner en ville ? J’ai noué quelques contacts quand j’enquêtais sur la mort de Roseau Bleu.

– De mon côté, j’interrogerai les miens ; et j’enverrai les oi-seaux. Leurs yeux sont souvent meilleurs que les nôtres.

– Et leur point de vue, donc.

Le jeune homme s’éclipsa.

Ils se retrouvèrent au soir, bredouilles tous les deux.

– Il semble qu’il soit parti, dit Lavandin.

Bleu Nuit fit la moue.

– Vous n’y croyez pas ?

– Non.

– C’est vous le devin. Si vous pouviez interroger l’un de ces objets invraisemblables qui semblent si utiles pour la divina-tion…

L’exorciste sourit. Ils se rendirent dans son étude, et il lais-sa sa main glisser lentement le long de petits tiroirs. Elle s’arrêta, et il tira délicatement sur la poignée, révélant une roue noire. Lavandin réalisa avec dégoût qu’elle était couverte d’araignées collées les unes à côté des autres, leurs abdomens ornés de filigranes blancs. Sur chacune de leurs têtes, une gout-telette d’argent retenait un croissant de lune.

– Qu’est-ce ?

 

– 68 –

– Le genre de choses que je récupère dans les affaires des personnes placées à l’asile par leur famille.

– Du grand art…

– La folie est parfois plus puissante que la santé mentale, Lavandin. Mais je reconnais volontiers que je préférerais ne pas l’utiliser. En l’occurrence… je ne suis pas sûr d’avoir le choix.

Il referma le tiroir, laissa sa main parcourir le reste du meuble, mais elle ne s’arrêta plus. Il haussa les épaules, et sortit la roue noire. Il emplit une coupelle d’encre, la posa dans un plateau couvert de pétales de rose séchés, mêlés de corps de cloportes morts, recroquevillés. Il troua le liquide sombre d’un support d’argent, puis y alluma un encens dont l’odeur fit frémir son disciple.

– Maître… c’est un poison.

– Oui, mais à dose trop faible pour nous tuer. Tu n’es pas obligé de rester, Lavandin.

Le jeune homme renifla, et se tut, sans bouger d’un pouce. Bleu Nuit posa sur ses genoux une bande d’étoffe noire. Il la lis-sa, puis la prit à deux mains, et la leva devant son visage. Il se mordit les lèvres, et en approcha le tissu pour qu’il absorbe le sang ; puis il le posa sur ses cheveux, et il retomba de part et d’autre de son visage qui disparut dans l’ombre. Lavandin vit la lumière des lampes trembler, faiblir, puis s’éteindre. La robe de l’exorciste était devenue noire, et le rouge de sa ceinture sem-blait couler.

Bleu Nuit gémit, pris de nausée, comme la nuit entourait son esprit, brouillait ses yeux, s’infiltrait en lui. Elle protégeait Sombre Frère, le cachait, et engloutissait ceux qui s’enquéraient de lui. La nuit… la nuit immense, la nuit infinie. Il serra les

 

– 69 – dents, et se remémora le gouffre de ténèbres qu’il avait aperçues dans le puits de lumière qui jouxtait son bureau, le gouffre où s’étaient engloutis les entrepreneurs, les assassins de Roseau Bleu. Si vraiment la nuit était infinie… elle en ressortirait sans doute. La nuit s’écarta, lui révélant la présence de Sombre Frère. Il crut la sentir rire, et le saluer d’un frémissement. Il dit :

– Que les cœurs sombres se rejoignent !

– Pardon, maître ?

Bleu Nuit frissonna, et ôta le voile de sa tête. Les lumières se rallumèrent, vacillantes, puis claires et chaudes.

– Ce n’est rien, Lavandin. Mon cœur n’a pas changé… il contient certainement trop d’ombre à mon goût, mais elle n’en chassera pas la lumière. Jamais.

Le jeune homme l’espérait bien. Son maître ajouta :

– Nous allons recevoir un visiteur. Pourrais-tu nous prépa-rer du thé ?

– Bien sûr.

Sombre Frère entra dans le bureau de l’exorciste, tranquille et fier. Il s’assit en face de son hôte, et ne jeta pas un regard à Lavandin qui leur apportait du thé.

– Vous ne dormez pas.

– Bien sûr que non.

– Pourtant, après cette incursion dans le jardin…

 

– 70 –

– Bah ! Les élèves de Monsieur Noir sont familiers de la splendeur de la nuit. Les faibles, eux, peuvent sombrer dans le sommeil, laisser leur vie leur échapper, brisés par la terreur. Mais nous…

Il rit, un rire de mépris.

– La compassion n’est pas votre point fort.

– La compassion est un hochet pour les imbéciles. Chacun collectionne ce qui est à la mesure de sa nullité.

– Et vous, que collectionnez-vous ?

– Les frustrés.

Ils se regardèrent, froidement.

– D’où venez-vous ?

– Quel lieu échappe au manteau de la nuit ?

Bleu Nuit tenta de se relaxer, car il lui fallait plus d’informations ; mais Sombre Frère sourit.

– Nous sommes des outils, monsieur, au service de causes trop sombres pour être avouées. Mais nous n’avons pas pour but de dévoiler comment leur haine s’est exprimée à ceux qui pensent garder les mains propres.

Il ajouta :

– À nous la puissance, à nous la connaissance cachée dans les ténèbres, et à vous l’innocence… et la jouissance d’un service impeccable.

 

– 71 –

L’exorciste le congédia, écœuré. Le monde n’avait pas be-soin de tels fous !

– Vous êtes bien sombre, maître.

– Le moyen de ne pas l’être ? Combien de fois l’impuissance a-t-elle dissuadé de nuire ?

– Combien de fois a-t-elle mené à un pitoyable gâchis ?

– C’est vrai, mais je pense néanmoins que le crime artisa-nal ne peut dépasser certaines limites. Mais cet homme… c’est d’une industrie qu’il parle ! Peu importe son langage mystique, sa vision grandiloquente : il pousse au crime comme d’autres à l’achat inutile !

– Il y a toujours eu des tueurs à gages, des soldats de l’ombre, des empoisonneurs, et des sorciers.

Bleu Nuit resta muet, les yeux dans le vague, puis murmu-ra :

– C’est vrai. Mais…

– Vous êtes inquiet.

– Oui. J’espère me tromper.

Mais dans sa tête, deux mots se poursuivaient sans fin : plus, pire, plus, pire, plus, pire… Il se reprit.

– Allons voir si nous pouvons réveiller tes condisciples. J’aurais aimé en savoir beaucoup plus avant d’essayer, mais je ne vois pas comment j’y parviendrais.

*

 

– 72 –

Bleu Nuit se laissa tomber sur son lit, épuisé. Il avait essayé tout ce qu’il avait pu imaginer, en mettant toutes ses forces dans la bataille, et s’était aidé de tous les disciples qui lui restaient ; mais il était incapable de réveiller les endormis. Pire, il savait maintenant que même en appelant à la rescousse d’autres maîtres exorcistes, il n’arriverait à rien.

Il était trop fatigué pour dormir, et pourtant, il fallait qu’il y parvînt, car il était hanté par une intuition qu’il ne parvenait pas à verbaliser. Il se releva, se mit en pyjama, arrangea sa couette et battit son oreiller, puis s’étendit confortablement. Il contrôla son souffle, et lutta pour chasser de son corps les tensions, les remords, les frustrations. Sombre Frère collectionnait les frus-trés ? Il espérait ne pas déparer sa collection, mieux, être l’un de ses fleurons. Il sourit sombrement, puis fit à nouveau le vide dans son esprit. En vain.

Il fut heureux de voir Lavandin entrer dans la pièce.

– Lavandin… tu ne dors pas ?

– Votre intuition s’est-elle précisée ?

– Non, pas encore. Je suis tellement désemparé par ce que nous affrontons ! J’ai l’impression que c’est familier, mais que je ne le vois pas dans le bon sens, et que c’en est méconnaissable ! J’ai beau tenter de l’examiner, tout tourne si vite dans mon es-prit, et dans un tel désordre, que je ne discerne rien.

Si ce n’est des scarabées dont la présence me terrifie, même s’il me semble qu’ils dorment. J’ai peur, songea Bleu Nuit, j’ai tellement peur. Lavandin sourit, et s’assit à la tête du lit. Il posa ses mains sur le visage de son maître, et celui-ci crut sentir deux ailes très douces. Il vit un bleu azur, et se sentit léger. Le jeune homme s’éclaira en sentant son maître s’endormir, puis

 

– 73 – s’étendit à côté de lui, trop fatigué pour rejoindre sa chambre. Lui, il n’avait pas les moyens d’improviser des rituels, même s’il ne s’agissait que d’apaiser un homme inquiet.

Quand l’exorciste ouvrit les yeux, il avait rêvé d’un monde vert, tout empli d’une lumière émeraude, dans lequel l’herbe dansait avec une grâce infinie, parcourue de vols de colibris étincelants dont les ailes faisaient naître des cascades de notes délicates. Le monde était une harpe subtilement effleurée et son chant était ravissant. Ce vert… c’était celui du rituel qui reliait la prison au jardin. Il l’avait étudié jadis, échoué à le contrer, s’était satisfait de l’idée que seuls les prisonniers étaient concer-nés… et avait refoulé cette abjection au plus profond de son es-prit, là où sa conscience ne se rendait jamais.

Il réalisa qu’il pleurait. S’il avait pu supporter l’idée que des prisonniers mouraient dans une prison silencieuse, il ne pouvait pas accepter la mort de ses disciples. Il avait déjà supplié Verte Bruine, et l’enchanteur l’avait déjà gracié. Il trouverait sûrement le moyen de sauver ses disciples, il trouverait sûrement un prix plus acceptable, sinon moralement, du moins émotionnelle-ment.

Lavandin murmura :

– Vous pleurez, maître.

Bleu Nuit le serra contre lui, et le jeune homme fit mine de ne pas remarquer que c’était l’exorciste qui cherchait le récon-fort d’une présence. Il caressa avec plaisir les longs cheveux noirs de son maître, dessina d’une main tendre les épaules, le dos, appréciant les courbes, les creux, la chaleur. Quand Bleu Nuit eut cessé de pleurer, Lavandin lui laissa le temps de se préparer, puis revint avec un petit déjeuner et du thé chaud. L’exorciste sourit tristement, et se força à manger.

 

– 74 –

– Je vais me rendre au jardin, Lavandin. Je crains que Verte Bruine ne soit impliqué. Ce qu’il fait, il peut sans doute le défaire. Le tout sera de trouver une bonne raison pour qu’il y consente.

– Je vous accompagne.

– Non, Lavandin.

– Même pas discrètement ? Personne ne peut vous repro-cher d’avoir deux ombres !

– Trois, si je compte la tienne. Mais non, Lavandin.

Bleu Nuit prit son disciple par les épaules.

– Lavandin… j’ai été un mauvais maître, et cette école en a souffert. Mais je ne pense pas que tout ce que j’ai tenté de bâtir soit à jeter. Je t’en supplie : reste en vie, et sauve ce qui peut l’être. Je ne supporte pas l’idée que tout ce que j’aimais soit ba-layé.

Son élève songea qu’il préférait l’homme à l’œuvre, et que peu lui importait une école sans Bleu Nuit ; mais rien ne servait de le dire.

– Maître, je vous promets de ne pas prendre de risques in-sensés, et de veiller sur l’école en votre absence. Mais j’ai égale-ment une supplique : vous ne me ferez pas croire que vous m’avez appris tout ce que vous savez. Je ne suis pas encore votre digne successeur. Laisser une école à un si piètre maître serait déshonorant pour tous. Alors, évitez de mourir.

L’exorciste demeura silencieux, gêné, et regarda pensive-ment une fourmi traverser le couloir. Lavandin avait un don

 

– 75 – pour souligner ses incohérences, avec douceur et précision. Il soupira.

– Si j’ai la moindre chance de rester en vie, je la saisirai.

Il n’ajouta pas : mais j’ai peur… peur de ce jardin aux ombres terrifiantes, où les sentiments échappent à tout con-trôle. Qu’est devenu le doux spectre aux cheveux verts qui m’a touché il y a si peu de temps encore ? Qu’est-ce que notre haine a fait de lui ? Comment a-t-il réagi à la folie de Sombre Frère ?

Il se força à longer le mur du jardin d’un pas tranquille et régulier, mais il avait envie de s’enfuir. Ses jambes faiblissaient trop souvent, et il manquait trébucher. Il finit par se concentrer sur le bruit des vagues, et par régler son pas sur leur rythme ré-gulier. Il entendit crier un goéland, et, malgré l’étrangeté de sa voix, la présence de l’oiseau lui fit du bien.

Il atteignit la porte, et en examina l’encadrement, sans y trouver aucune trace des caractères tracés par Sombre Frère. La porte avait repris son aspect normal, et il se glissa entre les bat-tants. Devant lui, le jardin était un tableau magnifique, éblouis-sant de couleurs dans la lumière du matin. Il huma timidement l’air, et trouva les parfums doux et purs. La terre, même hu-mide, sentait bon, sans trace de charogne, sans l’ombre de la mort. Il avança lentement, et songea que la mort n’était pas à sa place dans le jardin. Il était bien placé pour savoir que ce n’était pas un lieu de fin, mais de recommencement. Pourtant, il sen-tait la peur nouer ses entrailles, la peur d’Indigo, la peur de tous les autres. Il la laissa sortir, la confronta à la lumière du jour, et la sentir pâlir, tant elle était absurde. Il s’agenouilla près d’une dalle, et y suivit du doigt les dessins de la mousse. Il caressa doucement le coussinet formé par une petite plante aux fleurs rose vif. Il suivit un ruisseau jusqu’à l’un des étangs, et l’écouta chanter. Il admira les éclats que la lumière faisait naître dans les

 

– 76 – flots rapides, et le jaune vif de fleurs aquatiques. Il s’assit sur un banc, et contempla les fleurs des nénuphars.

Verte Bruine vint s’asseoir près de lui. Pendant de longs instants, Bleu Nuit n’osa pas tourner la tête, effrayé par ce qu’il risquait de voir. Il sentit couler vers lui le parfum de l’enchanteur, un mélange très doux de vanille, de cannelle, de miel… et il se sentit rassuré, car ce n’était pas l’odeur d’un monstre. Il regarda le lettré, qui lui sembla inchangé… non, plus sûr de lui, plus épanoui… florissant.

– Bonjour. Merci de m’avoir laissé entrer.

– Je vous en prie ! Pourquoi vous refuserais-je les plaisirs de mon jardin ?

– Les plaisirs de votre jardin… mes disciples les ont trouvés amers !

– Vos disciples… oui, mais savaient-ils les apprécier ? Je les ai trouvés bien négatifs ! Si j’étais un tant soit peu susceptible, j’aurais été froissé de leur piètre opinion à l’égard de mes œuvres.

– Je vous présente mes excuses. J’ignorais qu’ils comp-taient vous rendre visite, et j’ai négligé de former leur goût pour leur permettre d’apprécier ces lieux.

Verte Bruine le regardait avec un sourire étrange, et Bleu Nuit baissa les yeux.

– Je suis leur maître, et, en tant que tel, je suis responsable de leurs choix, de leurs erreurs, des offenses qu’ils commettent. Je suis prêt à en assumer les conséquences. Il n’est pas correct qu’ils pâtissent de mes négligences.

 

– 77 –

– C’est une position admirable, mais n’est-il pas un peu tard ? Ils ont déjà eu peur, ils ont déjà rebroussé chemin en hur-lant. Que pourriez-vous faire pour y changer quoi que ce soit ?

L’exorciste scruta le visage du lettré, se demandant si celui-ci se moquait de lui. Peut-être collectionnait-il également les frustrés ? En ce cas, c’était réussi. Il expliqua :

– Je suis incapable d’y changer quoi que ce soit, aussi atroce qu’ait été leur expérience.

– Ah ! Ils vous l’ont racontée ?

– Je l’ai revécue avec eux.

– Mais c’est encore mieux ! Eh bien, dites ! Qu’en avez-vous pensé ? Était-ce bien réussi ?

Bleu Nuit resta bouche bée.

– Bien… réussi ? Mais ils ont failli mourir de peur ! Et moi-même, pour l’avoir seulement partagée, assis dans mon école, j’ai failli ne pas oser entrer dans le jardin.

Verte Bruine sourit, ravi, puis il baissa les yeux et lissa sa robe.

– Je suis assez fier de moi. Il y avait si longtemps que je ne l’avais plus fait ! Je suis ravi de voir que je n’ai pas perdu la main. Bien sûr, j’aurais préféré faire naître en eux de l’agrément, de la jouissance… mais nos goûts sont si différents. Aurais-je seulement réussi ?

Hypocrite, songea l’exorciste. Ou il se trompait fort, ou le spectre avait adoré terroriser ses visiteurs, les faire fuir, hur-lants, à travers le jardin changé en piège végétal.

 

– 78 –

– Je crois plutôt que vous vous êtes bien amusé.

Le lettré lui lança un regard empli de gratitude, et dit joyeusement :

– Oui, bien sûr ! Ils étaient nombreux, Bleu Nuit ! Et c’était tellement prenant, tellement stimulant, de les manipuler tous ! Au début, j’ai été assez global dans les effets, mais ensuite… j’ai trouvé le moyen de personnaliser leurs terreurs, de prendre en compte leur passé, leurs folies… et même celles de ce Sombre Frère, pourtant si étrange !

Il se tut, radieux, et conclut :

– Bleu Nuit, je ne sais comment vous remercier de l’initiative de vos disciples ! J’ai passé une excellente soirée.

L’exorciste se reprit.

– Si vous le désirez, je puis vous proposer une idée de re-merciement.

– J’en serais ravi.

Bleu Nuit en doutait fort. En lui, l’ébahissement avait fait place à une fureur croissante. Verte Bruine s’était… amusé à ter-rifier ses disciples ? Amusé à briser leur vie ? Et il en était fier ! Il dit, aussi calmement qu’il le put :

– Depuis qu’ils sont revenus du jardin, mes disciples dor-ment. Ils ne mangent plus, ils ne boivent plus, et ils vont mourir s’ils ne se réveillent pas.

– Eh bien, réveillez-les !

 

– 79 –

– J’en suis incapable.

Le lettré réalisa avec quelle dureté l’exorciste lui parlait. Il se redressa, et s’écarta légèrement de celui-ci.

– Bleu Nuit, je ne suis pas responsable de leur sommeil. Pourquoi les priver de la vie, alors qu’ils ne me menacent pas ? Si vous ne pouvez rien contre moi, que peuvent-ils, même réu-nis ?

– Merci de le souligner. J’avais remarqué que j’étais im-puissant, figurez-vous.

Verte Bruine se leva vivement, et laissa tomber :

– Détrompez-vous : si je vous laissais faire, vous seriez bien capable de gâcher ma journée. Comme vous semblez buté, je vous le répète : je ne suis pas impliqué dans cette histoire, et je ne m’y impliquerai pas.

Dans un léger froissement de soie, le lettré s’éloigna, et l’exorciste se découvrit incapable de le suivre. Il était libre de se déplacer, mais pas de se rapprocher de Verte Bruine. Il détesta la sensation. Il prit le chemin de la sortie, et se demanda s’il possédait le moyen de contraindre le spectre à dire la vérité, mais il conclut que non. Il devrait se contenter de sa parole. Mais alors, que faire ? Sa fureur tomba, laissant place au déses-poir. Même si le lettré n’était pas impliqué, il aurait pu l’aider, mais de l’humeur il l’avait mis… Il gémit, car il ne restait qu’à revenir plus tard, en espérant que Verte Bruine serait calmé, et, surtout, qu’il parviendrait à lui parler sans lui reprocher ses amusements nocturnes. Bleu Nuit soupira : c’était vraiment le moment rêvé pour travailler sa tolérance à l’égard des mœurs d’autrui. Savoir que ses disciples se mouraient lentement le rendait bien trop irritable pour qu’il gardât son calme.

 

– 80 –

Devant la porte du jardin, Rouge Cerise l’attendait.

– Vous ne l’avez pas cru.

– Comment le pourrais-je ? Je ne vois pas d’autre cause !

– Et voyez-vous une raison pour que nous tuions vos dis-ciples ?

– Ha ! Votre époux a-t-il besoin de raisons, quand il s’amuse ? S’il peut se réjouir de la terreur qu’il inflige, pourquoi la mort ne lui plairait-elle pas ?

Elle le fixa avec tristesse.

– Je comprends que vous soyez inquiet pour vos disciples ; mais si vous laissez la peur et les préjugés embrumer votre re-gard, vous vous privez d’alliés.

Il se tut. Les préjugés… qui avaient changé le jardin en un lieu d’horreur. Il regarda passer un papillon bleu pâle, et réalisa qu’il était enclin à croire Rouge Cerise, comme il l’avait été à croire Verte Bruine. Il y avait eu un tel naturel, une telle… inno-cence, dans sa manière de lui décrire la visite de ses disciples. Bleu Nuit soupira.

– Je vous présente mes excuses. J’ai de la peine à suppor-ter la vue du dortoir, tous ces jeunes esprits endormis, leurs corps s’étiolant. Je me sens responsable, et impuissant. C’est… désagréable.

Elle lui posa une main sur le bras, avec douceur, et il lui en fut reconnaissant. Il ajouta :

– Je vais continuer à chercher. Merci de m’avoir aidé.

 

– 81 –

– Oh ! Je n’ai pas fini. À moins que vous n’ayez hâte de par-tir…

– Non ! Vous… n’avez pas fini ?

– Non. Voulez-vous m’accompagner à la prison ?

Il hésita. Si elle mentait, ce serait le meilleur endroit pour l’abattre, lui aussi ; l’étourdir de sommeil et dévorer lentement sa vie. Il regarda la lumière jouer sur les lèvres pleines de la jeune femme, sur ses cheveux bruns et lisses… comme un tronc de cerisier ; sur les feuilles délicates d’or émaillé qui décoraient son cou. Il inspira profondément, retint son souffle, puis expira brutalement. Il n’avait pas l’impression qu’il pouvait éviter de la suivre, elle, le cerisier en elle, et les cimes brumeuses sur la lame de l’épée. Il n’avait pas l’impression qu’il désirait s’éloigner d’elle. Il eût voulu fondre le rouge de sa propre ceinture dans le rouge des vêtements qui soulignaient la beauté de son corps gracieux et ferme, et il repoussa cette idée avec horreur.

Ils se rendirent à la prison, et elle salua les gardes avec plaisir. Elle semblait tous les connaître, et pour eux, elle était la fille du patron. Ils arrêtèrent même leur partie de dés pour ba-varder avec elle, autour d’une coupe de vin. Bleu Nuit préféra prendre un thé, car il considérait avoir assez bu d’alcool pour une vie entière. Rouge Cerise l’emmena jusqu’à une cellule, y entra avec lui, et s’enquit :

– Vous voyez ?

Il voyait. Il était revenu examiner la prison, bien sûr, en es-pérant découvrir une solution, sans rien trouver. Maintenant que les murs n’étaient plus un obstacle, maintenant que les songes étranges des mourants ne se mêlaient plus en un ballet de sensations opaques, il voyait. Il se dirigea vers l’un des corps endormis, glissa sa main sous les vêtements, et en ressortit un

 

– 82 – long ruban de soie blanche, brodé de caractères noirs, d’une vague bleue, et d’une signature rouge.

Il jura, puis s’interrompit brutalement, et, à voix basse :

– Je suis désolé. Je ne voulais pas les réveiller.

– Ne le soyez pas, ils ne sauraient l’être. Vous pouvez parler normalement. Mais dites-moi, j’ignorais que les exorcistes con-naissaient de tels mots !

– Ah bon ? Je vous assure que certains morts ont une ima-gination inépuisable quand il s’agit de me qualifier, et que j’ai eu assez de mauvaises surprises dans les lieux hantés pour avoir juré au point d’en faire un art. Évidemment, ce n’est peut-être pas cet aspect-là de notre profession que nous tenons à souli-gner dans nos rapports avec nos clients.

– Évidemment. Mais je suis ravie de l’avoir découvert.

Il eut un sourire reconnaissant. Elle désigna le tissu brodé du doigt :

– Cela signifie quelque chose, pour vous, un tel objet ? Pa-pa se doutait bien que cela venait de chez vous, à voir le style et les couleurs, mais il n’y a pas touché. Et quand il a demandé à Verte Bruine si cela nous mettait en danger, mon époux a affir-mé avec tant de conviction que nous ne risquions rien que papa n’a pas pris la peine de retirer ce tissu.

Bleu Nuit répondit, sinistre :

– Verte Bruine avait parfaitement raison, vous ne risquiez rien. Y en a-t-il d’autres ?

 

– 83 –

– Pas que je sache, mais si vous voulez vérifier, faites seu-lement.

– J’en serais ravi.

Ce ne fut qu’au cours de la fouille qu’il se sentit honteux. Il avait peiné à leur faire confiance, et voilà qu’ils le laissaient fouiller la prison, pourtant si importante pour eux, simplement parce qu’il le désirait.

– Je vous remercie, dame Rouge Cerise, c’est très aimable à vous. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire en retour, n’hésitez pas.

– Je parie qu’il y a des restrictions sur ce « quoi que ce soit ».

Il se mordit les lèvres, et baissa les yeux, gêné.

– Je n’aurai pas l’inélégance de vous imposer d’aller contre vos convictions, Bleu Nuit.

– Merci. Cela me serait pénible.

Il finit de fouiller la prison, puis elle le ramena à l’entrée. Il voyait bien qu’elle était curieuse, et il commença :

– On vante en ville votre culture.

– Et mes lacunes également ?

Il sourit, puis sortit le ruban, et le déroula précautionneu-sement.

– Mes disciples se sont réunis pour créer cet enchante-ment. Je sens en lui un peu de chacun d’entre eux. Je pense

 

– 84 – qu’ils espéraient épier la prison, et peut-être le jardin à travers elle. Ils ont échoué. Par contre, quand Nuit Calme, de retour du jardin, a tenté d’utiliser ce canal pour vous… détruire, le rituel s’est défendu. Et mes disciples se sont trouvés soumis au même effet que les prisonniers.

Il se tut, et elle demanda :

– Vous allez pouvoir les libérer ?

– Je le pense, maintenant que j’ai retiré ceci de la prison, et que je vais pouvoir m’en servir.

– Mais vous doutez.

– Oui.

Elle lui sourit.

– Si cela peut vous faciliter la vie, nous pouvons suspendre l’effet de la prison. Tout ce que je risque, c’est de dormir à nou-veau.

Il la regarda, ému.

– Je refuse, Rouge Cerise. Soit vous êtes plus douée que je ne puis l’imaginer, soit vous n’avez aucun moyen de jauger exac-tement des drains imposés par le jardin. Ce ne sont pas des écluses, qu’il suffirait de fermer ; ce sont des appels à la vie, et ils sont voraces. Vous pourriez être tuée sur le coup.

– Quand vous parlez comme cela, je ne regrette plus d’avoir retenu mon épée.

 

– 85 –

– Tant mieux, car les regrets sont un excellent terreau pour les fantômes. Moins vous en avez, moins j’aurai de travail. Et maintenant, si vous le permettez…

Il s’inclina et prit congé, une étrange chaleur dans le cœur, une chaleur douce qui le réconfortait, sans pourtant le gêner. Rouge Cerise était une couleur, un parfum, une douceur… pas une femme. Surtout pas une femme. Elle était… un bienfait, un merveilleux présent emballé d’écarlate, dont il ne déferait ja-mais le ruban. Tout au plus pourrait-il apaiser le désir qui tié-dissait ses doigts en effleurant, parfois, le satin délicat de ce lien préservant le mystère d’un trésor.

– Bleu Nuit, si vous échouez… venez me le dire. J’en parle-rai à Verte Bruine. Il ne peut pas vous tenir rigueur d’avoir gâ-ché sa joie.

– Gâché sa joie ?

– Bien sûr ! Il s’est tellement amusé, l’autre soir, et ressent le besoin de partager ce bonheur. Il a pensé que vous pourriez apprécier, et s’est trompé.

– J’étais… tendu. Je le regrette.

– Et puis, vous n’appréciez pas du tout ce genre de loisir.

– Je… non. Cela… cela lui prend souvent ?

– Non, c’était la première fois, et je pense que c’était aussi la dernière. Comprenez-le bien, Bleu Nuit : ce n’est pas la ter-reur qui lui a plu, mais le fait d’être capable d’utiliser ses moyens.

– Qui sont impressionnants.

 

– 86 –

– Oui. Mais Verte Bruine est un homme bon, Bleu Nuit, en-fin… un Seferneith bon, et il utilise ses moyens pour notre plai-sir à tous.

L’exorciste soupira.

– Pouvez-vous lui transmettre mes excuses ?

– Bien sûr. Avec ou sans baiser ?

Bleu Nuit rougit, et s’éloigna pour cacher son trouble. Sur le chemin, il réfléchit : Seferneith… cela ne lui disait rien. Néanmoins, il fouillerait ses livres, car Verte Bruine était beau-coup trop dangereux pour être ignoré. Mais, pour l’instant, il fallait réveiller les dormeurs.

*

Nuit Calme s’éveilla le premier, et se redressa, horrifié, en criant :

– Le jardin !

Bleu Nuit l’apaisa de son mieux, et l’écouta lui raconter son expérience d’une voix hachée. Il l’apaisa, lui pardonna, le re-mercia de sa tentative, et le pria fermement, à l’avenir, de le consulter avant de prendre des risques. Nuit Calme regarda son maître, et une ombre hantait ses yeux. Il murmura :

– Je vous le jure, maître.

– J’aurais détesté te perdre, Nuit Calme. Je n’ai pas besoin de morts dans cette école, mais de vivants raisonnables.

Son disciple hocha la tête. Bleu Nuit lui embrassa le front.

 

– 87 –

– Prends bien soin de toi. Je t’ai apporté du bouillon et du thé sucré. Je dois aller écouter les autres, maintenant.

– Je suis désolé de les avoir entraînés, maître, je…

– Chacun d’entre eux est responsable de t’avoir suivi, Nuit Calme.

– J’étais le plus âgé…

– Je leur avais appris à ne pas prendre une parole de vieux pour une parole de sage, Nuit Calme. Contente-toi de ton far-deau, et cherche le moyen de t’en défaire, veux-tu ?

– Bien, maître. Je… je déteste me sentir coupable.

– Je le comprends parfaitement, Nuit Calme. C’est dans de tels moments qu’on comprend le mieux le prix de l’innocence, et l’intérêt de la préserver autant que possible.

– L’innocence…

– Il t’en reste bien assez, je te le garantis.

Le jeune homme sourit, rassuré, et tendit la main vers le thé, heureux de sentir la porcelaine chaude et lisse sous ses doigts. Bleu Nuit trouva la journée longue, malgré l’aide de La-vandin et des autres disciples tenus à l’écart du projet de Nuit Calme. Quand ils eurent terminé, il leur demanda s’ils avaient faim, et ils acquiescèrent. Lavandin se porta volontaire pour cuisiner, mais son maître signala que c’était inutile, car un trai-teur conviendrait parfaitement. Ils s’attablèrent ensemble, et dégustèrent les mets. Bleu Nuit savait très précisément quels plats présentaient le meilleur rapport qualité-prix chez chacun des traiteurs de la ville, et tant pis si cela faisait rire les plus dé-

 

– 88 – pensiers des habitants de Trois-Ponts. Lui, il avait une école à gérer, et tout intérêt à ne pas gaspiller ses ressources.

Plus tard, Bleu Nuit prit le thé avec Lavandin.

– Lavandin, aucun d’entre eux n’a-t-il réalisé qu’ils n’ont vu que ce qu’ils voulaient voir ? Qu’ils ont peint dans la nuit un tableau d’horreur, et crié avec plaisir quand il s’est révélé pire qu’ils ne le craignaient ?

Il secoua la tête.

– Je crains pour eux, Lavandin. Celui qui aime la peur, que ne peut-il aimer !

– Attendons, maître, et restons attentifs. Mais je ne crois pas que ceux du jardin vous les auraient rendus pour vous les arracher ensuite.

Bleu Nuit revit le visage sincère de Rouge Cerise, et la dou-ceur de Verte Bruine. Même contrarié, le lettré s’était montré si peu désagréable ! Il s’était contenté de s’éloigner.

– Je ne le crois pas non plus.

Mais il fallut des jours pour qu’il se fît à l’idée que ses dis-ciples étaient hors de danger. Il était passé si près de l’irrémédiable !

*

Verte Bruine contemplait le crépuscule, incapable d’en dé-tacher le regard. Rouge Cerise lui dit tendrement :

– Tu n’es jamais rassasié de beauté.

 

– 89 –

Il fronça un sourcil. Habituellement, si. Mais il y avait dans ce ciel une teinte de mauve qui l’émouvait étrangement, une nuance qu’il eût voulu pouvoir embrasser, goûter sous ses lèvres, sentir sous ses doigts. Il rêvait de la faire frémir de mille variations subtiles. Quand elle eut disparu, il resta troublé : comment pouvait-il désirer une couleur ?

– Tu n’as pas fini de m’étonner, chéri.

Il hocha la tête. Il soupçonnait n’avoir pas fini de s’étonner lui-même. Pourquoi avoir empli le ciel de cette couleur, pour-quoi l’avoir étendue sur le monde ? Pourquoi croyait-il qu’elle possédait un nom, et pourquoi lui échappait-il, alors qu’il était sûr de le connaître, sûr de l’avoir prononcé déjà, de ses lèvres nouvelles ? Il avait beau fouiller sa mémoire, il ne voyait qu’une étendue de roseaux devant un étang obscur. Il soupira : c’était comme si ce nom lui avait été volé, s’était envolé dans l’azur et la blancheur, hors de sa portée.

Bah ! Il serait patient, et se souviendrait tôt ou tard. Rien ne servait de fuir ceux qui risquaient de gâcher ses journées si c’était pour le faire à leur place. Il sourit, et enlaça Rouge Cerise, qu’il ne se lassait pas de déguster. Il dénoua lentement la cein-ture rouge qui marquait la taille fine de sa femme, et elle gémit.

*

Manis reçut volontiers Suling, le Tuan qu’il avait chargé de surveiller le jardin. Il prenait plaisir à le voir, car c’était égale-ment un fidèle de Keraian Tuan. Il fit même l’effort d’abréger les salutations, car il avait remarqué que son extrême courtoisie rendait parfois ses collaborateurs nerveux. C’était étrange, mais il en tenait compte avec délicatesse. Peut-être un effet de l’air terrestre ? Ce qui semblait délicieux sur la Lune Noire paraissait parfois trop long sur Terre. Cette pauvre planète n’était vrai-ment pas propice au plaisir ! Le guetteur termina son rapport, et

 

– 90 – s’inclina en signe de remerciement pour l’attention qui lui avait été accordée. Il attendit d’éventuelles questions, puis prit congé. Manis le regarda s’envoler avec tristesse, car sa présence était réconfortante.

Il resta songeur. Il peinait à réfléchir vraiment dans la soli-tude d’une pièce terrienne. Ce devait être quelque chose dans les angles, si peu nombreux ; dans les matériaux trop légers, qui donnaient une impression de fragilité ; dans les plafonds vides de toute vie, prévus pour rester des déserts ; et surtout, dans le mobilier d’un anonymat lamentable, car il peinait encore à s’asseoir sur une vache, ou pire, sur un entrelacs de plantes mortes. Il passa dans la pièce voisine, où se trouvait Pendaran. Elle n’était pas moins terrienne, mais la présence d’un Tuan était rassurante. Une chaise sur laquelle se tenait Pendaran n’était plus tout à fait hostile.

L’aventurier cliquetait doucement, comme s’il jouait avec des idées plus amusantes les unes que les autres. Manis se de-manda s’il existait une situation dont son ami ne pouvait retirer du plaisir, et décida qu’il préférait ne jamais l’apprendre, sur-tout à titre de témoin direct. Depuis qu’il passait du temps sur Terre, il était passé de la sourde angoisse qui minait sa vie de Tuan à des phases d’activité ponctuées de crises de panique. Il avait eu beau tenir un compte soigneux de ces épisodes, il n’était pas parvenu à en dégager une périodicité, et cette imprécision dans son comportement l’inquiétait.

Il disposa ses longues jambes noires autour de lui, comme un cercle d’amis attentifs et rassurants. Dans son dos, Rengga-nis bruissa, et Demi-Lune sourit. Il réfléchit alors à ce qu’il con-venait de faire. Pendaran observa la posture de son ami presque caché par ses membres. Ainsi camouflé, il osait presque penser, presque à tout, presque sans frémir. L’aventurier attendit l’énoncé d’un projet, qu’il lui faudrait approfondir et réaliser.

 

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Manis se déplia, se percha sur un fauteuil avec une grâce indéniable, certains pieds sur le coussin, d’autres sur les accou-doirs, et d’autres encore laissés en l’air.

– Pendaran, puis-je te prier d’écouter mon opinion ?

Une fois de plus, l’aventurier eut envie de le manger. Il suf-firait ensuite de le naturaliser, de le laisser là, de faire semblant de l’entendre parler, et d’inventer les plans d’un bout à l’autre. Mais Manis connaissait des éléments qu’il ignorait. Il n’avait pas complètement raconté son voyage sur Terre ; d’autre part, Pendaran n’avait aucune envie d’aller discuter personnellement avec le Mort Blanc, qui lui paraissait sirupeux, et ferait peut-être quelques commentaires sur ses mœurs. Il pouvait parfaitement s’accommoder des toussotements de sa conscience agonisante, mais si un dieu venait s’en mêler… l’aventurier frissonna, et re-vint à Manis, qui avait presque fini de se décider à exposer son projet. Il se félicita d’être capable de ponctuer n’importe quel discours de réponses polies qui ne lui demandaient aucune at-tention, et eut envie de se serrer les pieds également, tant une seule poignée de main lui paraissait une louange trop faible.

Manis avait décidé d’aller rendre visite à un certain Mon-sieur Noir. Il s’agissait d’une sorte de maître ès crimes, et l’un de ses disciples avait pénétré une zone importante pour leur projet. Or, il n’était pas question de laisser un mortel menacer leurs plans. Pendaran sourit : un mortel empaillé ne menaçait personne, sauf le bon goût s’il était trop laid. Mais dans ce cas… il jetterait sa peau, voilà tout. Tout de même, il espéra que Mon-sieur Noir serait esthétique, pour ce que cela lui coûtait. Il écou-ta les autres détails que son ami put lui fournir.

– Manis, j’approuve absolument ton projet. Je requiers l’autorisation de partir immédiatement.

 

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– Bien sûr, Pendaran. Je te demande seulement de me lais-ser changer de manteau. Celui-ci ne me paraît pas tout à fait as-sez sombre pour rendre visite à une personne qui se fait appeler ainsi.

L’aventurier modéra l’expression de sa surprise, afin de ne pas se défigurer.

– Manis, je pense que la vision de mon seul manteau de-vrait suffire à ravir Monsieur Noir. Je suis passé maître dans l’art de le porter, sans me vanter aucunement.

– Pendaran, je ne dénigre nullement l’élégance avec la-quelle tu te vêts, ni le fait que tu saches être admirable tant à la mode tuan qu’à la mode humaine, ce qui nous sera précieux. Mais, mon ami, je ne te demande pas d’aller rendre cette visite seul.

L’aventurier se dit que, pourtant, cela aurait permis de ré-gler le problème bien plus rapidement. Manis ajouta :

– Je te prie de me servir de garde du corps, ce que tu fais excellemment, avec courage et compétence. Mais j’ose affirmer que, puisqu’il s’agit de découvrir un nouvel humain, et de trou-ver un terrain d’entente avec lui, mes talents de diplomate pour-raient s’avérer utiles.

Pendaran espéra de tout cœur que, dans ce cas, il pourrait chasser un peu aux alentours, ou disposer d’un miroir assez grand pour étudier de nouvelles manières de porter son man-teau. Sans cela, il craignait fort de mourir d’ennui. Il frissonna à l’idée que Monsieur Noir pourrait apprécier les salamalecs au-tant que Manis. Ce serait… indicible de lenteur.

*

 

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Manis ressortit du bureau de Monsieur Noir par la fenêtre, et rejoignit Pendaran perché sous le toit, ses yeux ouverts, mais curieusement vides. L’esseulé sourit, car l’aventurier excellait à veiller, ses sens aux aguets, mais son esprit tranquille, figé, in-différent au temps qui passait. Il laissa courir ses doigts sur la nuque sombre et immobile de son ami, qui frémit, puis bougea avec grâce.

– Eh bien ?

Manis ne se formalisa pas de cette entrée en matière trop directe et trop brève.

– N’aie nulle inquiétude, Pendaran : Monsieur Noir est notre allié. Dans la tâche qui nous attend, sois certain qu’il nous sera infiniment précieux.

– Infiniment ?

– Infiniment.

L’aventurier se demanda s’il pourrait en apprendre plus, mais le sourire poli de Manis lui garantit qu’il serait mort d’ennui avant d’avoir appris quoi que ce fût. Il renonça donc.

 

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