LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières
V Un échiquier de sang
V
Un échiquier de sang
Bleu Nuit se sentait honteux.
Il avait compris que le jardin pourrait menacer Trois-Ponts et ses habitants, mais qu’avait-il fait pour protéger la ville dont il était responsable ? Rien d’efficace ! Et plutôt que d’affronter le sentiment déplaisant de son impuissance, il s’était dit que tout était bien, puisque Rouge Cerise était contente. L’argument le plus faible qu’il eût jamais utilisé ! Et ajouter qu’il était ravi que Verte Bruine pût vivre heureux parmi ses livres ne le renforçait pas vraiment… c’était un spectre, bon sang ! Et sa femme ma-niait une épée maléfique… ce n’était pas rien ! Et sa vie dépen-dait des prisonniers qui crevaient dans la prison… tout le monde s’en moquait, mais cela restait inacceptable !
Puis il avait perdu Roseau Bleu… et avait-il pris des me-sures pour éviter d’autres morts ? Oh non ! Il s’était contenté de poser un interdit… qui avait été violé, puisqu’il était faible… et il s’était enfermé dans le chagrin. Oh que c’était facile ! Il n’avait plus pensé qu’à lui-même, et insulté son disciple en faisant de sa mort un prétexte pour ne plus lutter. Il regarda son thé, et il re-posa la tasse, car la nausée qu’il s’inspirait le rendait incapable d’ingérer même de l’eau. Lui, il serait le maître de qui que ce fût ? Allons donc ! Il s’était déchu lui-même.
Lavandin toussota.
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– Maître, à quoi servent les poules si vous dédaignez les œufs ? Pourquoi avoir couvert le pays de rizières, si vous ne mangez plus un de leurs grains ? Que dirai-je au pêcheur qui nous offre des poissons, que leurs corps d’argent, leurs reflets irisés, et leur chair moelleuse, ne savent plus vous plaire ?
Bleu Nuit le regarda, touché, puis il fronça les sourcils :
– Il nous offre des poissons, Lavandin ? Je croyais que nous payions nos fournisseurs.
– Ceux d’entre eux qui n’agissent pas par gratitude, bien sûr. Mais les autres… refuser leurs présents serait les insulter.
– Ils sont… nombreux ?
– Oui. Grâce à qui ? Qui débarrasse les parents des spectres de leurs enfants noyés ? Qui sauve les époux de leurs femmes mortes en couches ? Qui rend la paix du cœur aux jeunes filles mariées sans le consentement de leurs pères ? Qui libère les prêtres défroqués de leur dieu vengeur ? Qui ?
Bleu Nuit soupira.
– Je t’avoue que certaines de ces tâches me semblent peu morales. Prenons les fils indignes hantés par leur mère morte de faim sur son grabat ! Faut-il vraiment les libérer ?
– Vous m’avez appris que oui. Le monde est comme il est, nous pouvons seulement veiller à ce que même les coupables trouvent la paix… et puis, vous êtes assez clair sur le fait que s’ils recommencent, le spectre revient.
– C’est vrai…
L’exorciste sourit.
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– Il y a longtemps déjà que je n’ai plus vu leur soulage-ment.
– Cela vous manque ?
– Oui.
– Et le mien ?
– Le… tien ? Lavandin, je suis désolé… quelque chose ne va pas bien ?
– Sans blagues ! J’avais demandé à retrouver un maître, vous souvenez-vous ? Pas un râleur occupé à finasser sur la teinte exacte de sa conscience !
Bleu Nuit agrippa son collier, confus : Lavandin étant régu-lièrement le moins problématique de ses disciples, il avait ten-dance à minimiser ses besoins. C’était idiot. Il se sentit honteux, et se gifla intérieurement, car ce n’était certainement pas ce que Lavandin espérait. Son disciple était las de la honte, las des re-grets… comme il l’était lui-même. Il voulait que son maître ac-complît à nouveau des actes dont chacun pourrait être fier… des actes qui leur valaient de petits cadeaux bien utiles pour faire tourner l’école.
– Lavandin, renier ma place à la tête de cette école serait une fuite honteuse. Je resterai, et je redeviendrai celui que j’étais.
– Ça, ça m’étonnerait.
– Lavandin ? !
Lavandin posa son doigt sur le nez de Bleu Nuit effaré.
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– Vous deviendrez meilleur que vous n’étiez. Vous en savez bien plus que jadis, maître… vous saurez en profiter, n’est-ce pas ?
– Oui, Lavandin.
– Bon. Je réchauffe votre repas ?
– Oui. Et tu manges avec moi, en me disant tout ce que tu sais sur ce Monsieur Noir, d’accord ?
– D’accord.
– Si tu croises les autres, dis-leur que je leur demanderai également ce qu’ils savent. Qu’ils mettent un peu d’ordre dans leurs connaissances, cela me fera gagner du temps.
– Bien sûr, maître.
Lavandin partit, radieux, et Bleu Nuit resta songeur. Tant de sourires dépendaient du sien… tant d’enthousiasmes, tant d’engagements, tant de visions du monde… c’était bon d’être de retour.
Avant la fin de la journée, il savait que Monsieur Noir avait envoyé très récemment des disciples prospecter à Trois-Ponts, mais qu’il était basé à Deux-Rivières. Il y était concurrencé par un certain Monsieur Blanc, dont les méthodes semblaient plus recommandables, et dont les disciples arrivaient tout juste à Trois-Ponts. Deux-Rivières… Bleu Nuit soupira, car il aurait voulu ne jamais retourner dans cette maudite ville. Il se deman-da si le sujet était bien important : après tout, Verte Bruine avait expulsé Sombre Frère de son jardin, et il ne semblait pas que Monsieur Noir se mêlât de fabriquer des spectres. Dès lors… c’était un criminel très banal, qui demeurait du ressort de Bâton
– 193 – d’Encre. Si jamais il s’avérait que l’ombre de Monsieur Noir sur Trois-Ponts causait un surcroît de travail à son maître exorciste, eh bien !, il suivrait la voie hiérarchique, et enverrait une note à Bâton d’Encre.
Il valait mieux se préoccuper de Verte Bruine, qui résidait à Trois-Ponts, et dont la nature spectrale était incontestable. Bien sûr, Bâton d’Encre l’avait déchargé de l’affaire ; mais le magis-trat ne pouvait pas le dépouiller de sa conscience, et celle-ci s’était enfin réveillée. Il regarda la petite coupelle qui reposait sur son bureau : elle contenait les dernières des friandises que Rouge Cerise lui avait offertes, quand il était venu demander de l’aide pour se venger des assassins de Roseau Bleu. Leurs em-ballages étaient d’un rouge profond, comme les habits de la jeune femme. Leur seule vue l’inquiétait, car c’était exactement le genre de douceurs qu’il aurait donné à un enfant. Cela, et le bracelet que Rouge Cerise avait porté, le bracelet d’une mère, confectionné par un tout petit… un tout petit précoce, mais allez savoir comment grandissait un enfant spectral ! Sans compter la certitude que Lys d’Eau et Bâton d’Encre voulaient des petits-enfants, comme n’importe qui d’autre… le cœur de Bleu Nuit se serra. Il comprenait parfaitement le désir d’enfant, il se sentait plus léger chaque fois que les rires de ses disciples égayaient les couloirs de l’école, chaque fois que le sourire leur revenait après une peine qu’il pouvait dissiper. Il pouvait tolérer un spectre et la femme qui l’aimait, même si leurs besoins tuaient des prison-niers, puisqu’il ne pouvait rien y changer. Mais il ne pouvait pas les laisser proliférer, et peut-être envahir la ville. Un spectre, dé-licat et charmant, dans un jardin, oui ; des spectres… il devait agir.
Pour cela, il fallait qu’il en sût plus sur ce fantôme étrange qui savait tout aussi bien embaumer les lieux et colorer les oi-seaux, que transir les cœurs d’une peur ténébreuse. Il fit venir Nuit Calme, et lui demanda de lui raconter à nouveau son expé-
– 194 – rience dans le jardin, maintenant que sa terreur était presque un souvenir. Nuit Calme le fit, puis :
– Maître, nous avons eu tort de tenter de régler nous-mêmes un cas qui était de votre ressort. Comment aurions-nous pu affronter de pareils démons ? Le jardin est vraiment un lieu terrifiant !
Bleu Nuit soupira, car il n’avait pas trouvé comment faire comprendre à ses disciples qu’ils avaient projeté leurs propres peurs sur un endroit magnifique. Étrange, soit ; hanté, certai-nement ; mais terrifiant et démoniaque… non. Même en retran-chant Rouge Cerise du tableau ? Il écarta la question, un peu trop vite à son goût, et revint à Nuit Calme :
– Mais votre visite n’a guère laissé de séquelles, et c’est l’essentiel.
– Oui, maître. Merci encore de vos bons soins.
– Je t’en prie, Nuit Calme.
– Je me demandais… daignerez-vous nous enseigner ce que vous savez de cette sorte de spectre ? J’ai cherché dans les rouleaux de la bibliothèque des élèves, mais je n’ai rien trouvé.
Bleu Nuit resta songeur.
– Chaque chose vient en son temps, Nuit Calme ; et d’autant plus sûrement qu’elle a été demandée.
Nuit Calme se retira, ravi, laissant son maître troublé. Il savait qu’il n’y avait rien dans les ouvrages qu’il avait rassem-blés ou écrits pour ses élèves… mais il n’y avait rien non plus dans sa bibliothèque privée ! Il ne savait rien de Verte Bruine. Rien.
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Il joua avec les perles de son collier, et il réfléchit. Pourquoi le lettré avait-il un aspect physique si étrange ? S’il avait été rêvé par Rouge Cerise, pourquoi ce rêve était-il si curieux ? Et s’il avait été appelé de l’au-delà… quel genre d’être était-il donc ? Bleu Nuit ne croyait pas aux fées, mais en l’occurrence, il y avait de quoi douter. Il préféra commencer par l’hypothèse du fan-tasme, car l’idée du surnaturel le dérangeait. Un spectre était naturel… mais des créatures différant de l’homme et de ses peurs incarnées, occupant les recoins du monde… non.
Qu’est-ce que Rouge Cerise avait bien pu lire pour inventer un fantasme pareil ? Par certains côtés, Verte Bruine était un rêve de jeune fille banal : séduisant, tendre, beau, intelligent, patient, amoureux. Mais pourquoi cette peau couleur de can-nelle ? Pourquoi des cheveux verts ? Pourquoi des yeux de pré sous la pluie ? Pourquoi des oreilles pointues ? Pourquoi l’avoir choisi frileux, si c’était pour le déshabiller fiévreusement ? Pourquoi des lunettes, s’il fallait les ôter chaque fois que… ?
Et puis, comment était-il possible qu’il fût un enchanteur ? Rouge Cerise ne l’était pas elle-même. Voire… elle maniait une épée maléfique, dont il eût bien aimé connaître la provenance. Il pouvait dessiner de mémoire la ligne de crête qui l’ornait, mais elle ne lui disait rien. Elle semblait irréelle, comme placée hors du monde ; c’était probablement une fantaisie d’artisan. Ou alors… il se souvint d’un récit qui avait couru en ville, concer-nant une montagne surgie de terre en anéantissant un empire.
Mais pourquoi cette montagne lointaine se serait-elle mê-lée de faire surgir un spectre à Trois-Ponts, bien au-delà de l’horizon ? Il était tentant de penser que les évènements du jar-din étaient causés par une tierce puissance se manifestant dans le jardin, à travers des individus qui n’étaient plus que des masques. Mais il fit la grimace : une tierce puissance ! Et pour-quoi pas un dieu, tant qu’il y était ! Mieux valait une fée aux
– 196 – cheveux verts qu’un être machiavélique distribuant des rôles et tissant les destins dans un but obscur. Et pourquoi penser à une montagne, alors qu’il pouvait aussi incriminer La Nuit, avec deux majuscules comme dans les discours de Sombre Frère.
Il ricana, car il détestait les mystiques. Il se leva, décidé à obtenir plus d’informations rationnelles avant de continuer à faire des hypothèses. Il disposa sur une palette de petits godets contenant des pigments en poudre, et traça sur le sol, pincée après pincée, la carte des mondes qu’il connaissait, y compris le vide du savoir, les lieux qui n’avaient pas été recensés. Il tourna autour du motif, en jaugea la justesse, laissa tomber çà et là l’infime soupçon de couleur qui manquait. Il posa ses mains sur son visage, et respira lentement, jusqu’à croire flotter. Il ouvrit les bras, d’un geste ample et fluide, et son souffle survola la carte. Les neiges y scintillèrent, les fleuves se mirent à couler, et les frontières entre les mondes oscillèrent lentement autour de leur tracé, en une lutte éternelle entre le savoir et l’ignorance, la connaissance et l’oubli.
Il choisit trois bâtonnets de bois tendre. Il entoura le pre-mier d’un fin papier argenté, pour le gris de la pluie dans les yeux de Verte Bruine. Il noua autour du second un long brin d’herbe, pour le pré mouillé dans ses yeux. Il rongea le troisième jusqu’à n’en laisser que de rares fibres séparées et déformées, comme le spectre l’était.
Il jeta les bâtonnets au-dessus de la carte, et ils retombè-rent sur la terre des hommes. Il soupira, puis remarqua que, sous les bâtonnets, le dessin commençait à s’effacer, les cou-leurs se délavaient, comme usées par le temps, perdues dans les mémoires. Il se releva : né de la terre… en des temps oubliés ? Avant qu’elle n’accouchât des hommes ? C’était… troublant. Il connaissait mal l’histoire, à l’exception de celle des croyances, des peurs, des spectres et fantasmes.
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Il prit une languette de papier, et y peignit la ligne de crête qu’il avait observée sur l’épée. L’aquarelle rendit efficacement les reflets de l’acier. Il jeta la languette sur la carte, la vit des-cendre en flottant, comme une plume, osciller, hésiter, puis se poser juste sur la montagne nouvellement née. Il soupira, puis il rit : que faire, maintenant ? Voyager jusqu’à la montagne, lui donner un coup de pied en portant de préférence des bottes rembourrées, et lui intimer de cesser de semer le désordre à Trois-Ponts ? Ridicule. Si vraiment la montagne se mêlait de quoi que ce fût, il ne voyait pas comment l’en empêcher.
Il pouvait danser autour pendant quelques siècles pour tenter de l’exorciser, si vraiment elle abritait un esprit malé-fique… qui rigolerait en regardant ses os blanchir. Il éclata de rire, puis quitta l’école, marcha jusqu’au jardin, et regarda le mur pastel. De quand pouvait-il dater ? Il était incapable de le dire. Il eût aimé y entrer, et le fouiller jusqu’à trouver plus d’informations. Si vraiment Verte Bruine était né avant les hommes, il devait être possible de le prouver. Le temps laissait des traces, que Bleu Nuit savait parfois déchiffrer. Parfois…
Il marcha jusqu’à une petite île sur l’un des canaux de Trois-Ponts, et s’assit sous un saule pour réfléchir. Il héla un marchand ambulant, lui acheta deux pommes et quelques noix, et les grignota lentement. Il voulait entrer dans le jardin, mais ne pouvait le faire seul. Il était incapable de forcer les défenses magiques, et même s’il y parvenait, l’épée le tuerait sans peine. Il n’avait aucun moyen de l’éloigner le temps de fouiller. Il lui fallait de l’aide… l’aide d’une personne qualifiée et sans scru-pules.
Sombre Frère avait servi de passeur à ses disciples ; se re-fuserait-il à leur maître ? Bien sûr, il était possible que Verte Bruine les eût laissé entrer, pour savoir ce qu’ils penseraient de son jardin… et se faire le plaisir de les renvoyer, terrifiés ; par-don, se résoudre à les renvoyer, terrifiés, s’il fallait en croire
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Rouge Cerise. Mais il était possible aussi que Sombre Frère fût assez puissant pour se glisser dans le jardin. Les disciples de Monsieur Noir étaient réputés réussir l’impossible… s’il menait à plus de gâchis.
Finalement, il s’avérait utile de n’avoir pas dénoncé Sombre Frère à la police. Bleu Nuit ricana : lui-même avait pei-né à trouver le disciple de Monsieur Noir, et pourtant, il était devin. La police… Il songea qu’il pouvait également demander l’aide d’un disciple de Monsieur Blanc, puisqu’ils étaient arrivés à Trois-Ponts, eux aussi. Monsieur Blanc… cela ne convenait pas, car il était incapable de recourir à un honnête homme pour se montrer malhonnête. Et s’infiltrer chez Verte Bruine était malhonnête, même si c’était judicieux. Il devait apprendre, comprendre, mais il aurait pu le faire en demandant audience et en questionnant. Non, il recourrait à Sombre Frère. Il soupira, car il détestait cet homme, et celui-ci le savait. Il paria qu’il se-rait ravi de le voir contraint de s’adresser à lui, l’humiliation était probablement très à son goût.
*
Quelques instants à peine après l’arrivée de Sombre Frère, Bleu Nuit était assuré que l’humiliation lui plaisait d’autant plus qu’elle était cuisante. Il se répéta qu’il en avait subi d’autres, et que celle-ci était volontaire, mais il faillit néanmoins étrangler son invité. Il se retint, et, dans ses vastes manches, ses poings serrés blanchirent. L’assassin se balançait sur son siège.
– Pourquoi ne pas entrer vous-même, cher maître ? Vous me semblez fort versé dans les arts occultes.
Il regarda d’un air entendu certains des instruments rangés sur les étagères du bureau de Bleu Nuit.
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– Je suis un exorciste, et mon art se résume à révoquer spectres et fantasmes. Je suis invité à agir, et je n’ai pas pour habitude de m’introduire chez quiconque.
Sombre Frère ricana.
– Les faibles ont souvent besoin d’un portrait flatteur d’eux-mêmes, mais c’est exactement pour cela que nous sommes là. Je vous promets que je vous inviterai à entrer…
– Je vous en remercie.
– Rien d’autre ?
– Si. Le jardin est protégé.
– Par un rituel que la nuit saura pénétrer, je sais.
– Pas seulement. Il y a également une épée… maléfique.
– J’en ferai une alliée. Entre gens de peu d’honneur, nous savons trouver des points d’entente.
Bleu Nuit se dit qu’au pire, Sombre Frère trouverait des points de suture, ou la mort, ce qui lui sembla préférable, sur-tout s’il mourait assez lentement pour lui permettre de fouiller le jardin. Il se demanda s’il possédait le moyen de s’assurer que l’épée jouerait longtemps avec sa victime, et conclut que cela lui demanderait quelques recherches dans des manuscrits que la déontologie lui recommandait de ne pas consulter. Il s’enquit tranquillement :
– Quand seriez-vous disponible ?
– Quand il vous plaira.
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– Je… disons dans quelques jours ? Je… je ne suis pas très rassuré à l’idée d’entrer dans ce jardin. Les récits de mes dis-ciples m’ont… ébranlé… sans parler de leur état…
Sombre Frère eut un reniflement méprisant.
– Faites-moi savoir quand votre peur vous aura laissé libre d’agir.
– Je n’y manquerai pas.
– Et dites-vous que l’essentiel, c’est que je sois courageux. Vous, vous avez seulement besoin d’énoncer un projet.
– Bien sûr. Mais… tout de même… au cas où… pouvez-vous m’assurer que notre voie d’accès restera ouverte…
– Des fois que ?
– Des fois que je fuirais alors que vous, vous restez…
Sombre Frère eut un ricanement éloquent.
– Bien sûr. Vous pourrez laisser libre cours à votre lâcheté, et vous enfuir sitôt qu’il vous plaira.
L’assassin se retira, et Bleu Nuit sourit sombrement, car il aurait tout le temps de consulter les manuscrits auxquels il son-geait. Il prit la première clé, ouvrit le tiroir anodin où il rangeait les clés dont il n’avait que rarement l’usage, et choisit une petite clé de fer anthracite, incrustée d’éclats de coquillages rosés. Il ouvrit avec délices le vieil ouvrage dont le déchiffrage lui avait coûté tant d’efforts, songeant que la nuit, pardon, La Nuit, allait perdre un précieux serviteur. Il releva la tête, songeur, et se dit qu’il pouvait parfaitement avoir besoin de Sombre Frère une se-conde fois. Il se reprit, car, parfois, le plaisir d’écraser un cafard
– 201 – devait passer avant celui de le jeter dans la soupe d’autrui. Et puis, Monsieur Noir avait d’autres disciples. Il devait penser à Lavandin, qui voulait un maître énergique et entreprenant, et se souvenir que les petits plaisirs étaient l’une des bases d’un mo-ral d’acier. D’acier… charogne d’épée !
*
Sombre Frère s’arrêta, et montra à Bleu Nuit une infime fissure dans le plâtre pastel du mur du jardin.
– C’est ici.
– Vous n’aimez pas les portes ?
– Celle du jardin est peut-être entrouverte, mais également inviolable.
– D’accord. Et comment entrons-nous ?
– Nous nous infiltrons, littéralement. Je vous montre.
L’assassin se colla contre le mur, et, après quelques ins-tants, l’exorciste eût juré qu’il était moins épais. Il perdit ensuite en largeur, en hauteur, s’affina rapidement jusqu’à n’être plus qu’un peu de noirceur dans la faille. Les ténèbres murmurè-rent :
– À votre tour, cher client. Tant que la fissure ne pâlira pas, les portes de la nuit s’ouvriront devant vous.
Bleu Nuit songea que les portes de la nuit devaient avoir les gonds rouillés, pour s’ouvrir si peu ; mais il n’avait pas le choix. Il se plaqua contre l’enceinte, et soupira de plaisir en sentant sa tiédeur. Il se perdit un moment dans le bruit du ressac, chercha les cris des goélands et des mouettes, puis réalisa que, là où sa
– 202 – joue touchait la faille, il faisait détestablement froid. Un froid de givre, un froid de gel. Il se concentra, et commença à se réduire à son tour, puis la fissure l’aspira. Il se retrouva prisonnier du mur, son corps endolori d’être compressé, et crut étouffer. Il voulut crier à l’aide, mais il avait du plâtre plein la bouche. Il chercha de la lumière, mais les doigts de la nuit jouaient avec ses prunelles. Il sentit ses cheveux se mêler de filaments vis-queux qui se tortillaient. Il décida que rien de tout cela ne valait une panique, et se relaxa de son mieux. Il chercherait ensuite comment s’en sortir. D’une voix posée, il appela :
– Sombre Frère !
– Remarquable, cher client. Pour un couard, vous avez les nerfs bien solides…
– Je suis un exorciste, et je ne fuis pas en glapissant chaque fois que je tombe sur un os.
– Oui… au fait, vous ai-je dit que les portes de la nuit ne laissent pas passer n’importe qui ? Elles peinent à accepter les gens dont la moralité manque de souplesse.
– Pardon ?
– Les morts rendent sourd ?
– D’accord, ma moralité manque de souplesse. De quoi suis-je supposé m’accommoder ?
– Mais… de moi et des miens, cher Bleu Nuit. Vos préjugés à mon égard sont tellement extrêmes ! Je vais énoncer quelques vérités élogieuses, et j’aimerais que vous les répétiez après moi… en y mettant de la sincérité.
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L’exorciste tenta de bouger ses membres, ne fût-ce qu’un peu, mais il était prisonnier de la nuit. Il n’avait pas le choix, mais se jura que ce serait le dernier plaisir de Sombre Frère. Il répéta les compliments immoraux énoncés par le disciple de Monsieur Noir, en y mettant toute l’hypocrisie qu’il avait ac-quise durant les trop longues années passées à Deux-Rivières. Enfin, la nuit le rejeta sur l’herbe du jardin. Il regarda autour de lui, ne vit rien d’inquiétant, et prit le temps de masser son corps endolori. Sombre Frère sourit :
– La conscience est un corset bien trop ajusté. La chair en souffre…
Bleu Nuit lui souhaita sincèrement d’être dévoré vivant par les nécrophages, puis il se leva, et commença son exploration du jardin. Il ne s’était guère éloigné du mur quand son compagnon émit un cri étouffé. L’exorciste se retourna, et vit l’épée malé-fique occupée à taillader le disciple de Monsieur Noir. Elle bou-geait lentement, posément, comme un gourmet dégustant un mets délicat. Il sourit, satisfait que sa magie eût l’effet escomp-té ; puis il partit au pas de course, foulant l’herbe en silence, dé-cidé à rejoindre une esplanade dont les sculptures l’avaient in-trigué lors d’une précédente visite.
Sous ses pieds, le sol se déroba, et il bascula dans un en-tonnoir de sable noir au fond duquel il discerna Sombre Frère, un rictus haineux aux lèvres, qui luttait pour ne pas être enseve-li. La mort, déjà, l’emportait… Bleu Nuit tenta de rejoindre le bord, mais le sable coulait sous ses pieds. Il devint liquide, vis-queux, et se mit à ruisseler comme de la morve mêlée d’encre, puis tel des larmes noires saturées de sel. Il jura, car il n’était pas question que Sombre Frère l’emmenât avec lui. Il empoigna son collier, et se prépara à achever le mourant.
Le bijou étincela, et une brume rosée en émana, s’étendant en lianes ondulantes jusque vers le rebord de l’entonnoir. Des
– 204 – filaments de ténèbres s’échappèrent de Sombre Frère, et entou-rèrent les pieds de l’exorciste, le tirant vers le bas, lui brûlant les chevilles d’un froid atroce. Il songea que la mort était d’une rare intensité, d’une attraction étonnante dans ce cratère… ou plutôt dans ce jardin. La mort avait été tellement présente, tellement prégnante dans la terreur de ses disciples ! Il ne s’était pas étonné de leur tendance au morbide… mais il réalisait mainte-nant que le jardin avait fait sa part. Cette mort vertigineuse l’appelait à elle, l’incitait à s’engloutir et à oublier tout chagrin. Il leva les yeux vers le ciel au-delà du rebord, et une tristesse lui noua le cœur, une tristesse d’herbe piétinée, de fleurs fanées, une tristesse à l’idée que la beauté du monde s’éteignait peu à peu. Ses larmes coulèrent, comme il réalisait qu’il se tenait sur les lieux d’un drame.
Il cria de surprise quand deux mains se glissèrent sous ses aisselles, et l’arrachèrent aux filaments de nuit tissés par Sombre Frère. Une voix étrange bruissa à son oreille :
– Choir dans un gouffre, c’est si morne… cette épée fait vraiment de l’excellent travail, savez-vous ? Je regretterais qu’elle ne pût s’amuser avec vous. Je me réjouis de voir si elle changera de style entre deux œuvres.
Bleu Nuit se sentit tomber, et amortit sa chute d’un roulé-boulé. Il se releva, tremblant : cette voix ! Il y avait eu un gouffre obscur en elle, tout juste atténué d’un filigrane d’argent, si fra-gile, si pâle… et son collier crépitant comme jamais avait éveillé des reflets satinés dans les doigts qui l’avaient porté, des doigts couverts d’une armure sombre, légèrement striée. Mais qu’était cette créature ? Il refoula l’envie de fuir en courant jusqu’au ré-confort d’un lieu éclairé. Il ne supportait pas de rester dans le noir, après avoir été touché par cet… être. Il regarda autour de lui, et frémit, car il était tombé à quelques pas à peine du ca-davre mutilé de Sombre Frère.
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L’épée se détourna du mort, et s’approcha de lui. Elle joua avec lui, jusqu’à l’acculer contre un mur, puis elle approcha sa pointe de son visage. Il voulut se protéger de ses mains, mais elle lui signifia très clairement qu’elle les couperait. Il se força à les baisser, et agrippa le tissu de sa robe. Il gémit quand la lame s’enfonça dans sa joue, mais se mordit les lèvres : il ne voulait pas penser à ce qui restait du corps de Sombre Frère, il ne vou-lait pas laisser la peur le priver de ses moyens, il ne… Bon sang ! Pourquoi l’épée avait-elle fini Sombre Frère si rapidement ? Il espéra qu’il l’amuserait plus longtemps, le temps de trouver un moyen de s’enfuir. Il ne voulait pas mourir là. Il ne voulait pas mourir du tout.
Verte Bruine demanda :
– Laisse-le, s’il te plaît.
L’épée se recula.
– Je suis désolé, Bleu Nuit. Je n’ai pas senti votre arrivée. Une nuit bien étrange l’a cachée à mes sens…
L’exorciste ricana intérieurement en songeant que l’épée, elle, avait des sens d’acier plus aigus que la nuit de Monsieur Noir. Il constata :
– Mais vous avez fini par venir.
– L’odeur du sang est venue jusqu’à moi, et ce n’est pas un parfum usuel dans ce jardin.
Le lettré regarda avec étonnement ce que l’épée avait laissé de Sombre Frère, mais ne fit aucun commentaire. Il posa très doucement un doigt sur le visage tailladé de l’exorciste.
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– Je ne suis pas un très bon guérisseur… ce n’était pas mon rôle, d’autres le faisaient bien mieux que moi. Mais je puis tout de même refermer ces plaies et apaiser la douleur.
Bleu Nuit accepta d’un hochement de tête. L’épée avait quadrillé son visage et son corps d’un fin réseau de coupures, juste assez profondes pour sembler brûler, et la souffrance cou-lait de l’une à l’autre. Il la sentit s’éteindre avec soulagement, comme chassée par une eau pure et douce ; les blessures se ré-trécirent, et ne laissèrent que de fines lignes blanches sur sa peau.
– Je peux vous rêver des habits… les vôtres sont un peu…
Un peu aérés à mon goût, songea l’exorciste, caustique. Surtout de nuit, face à un spectre. Il réalisa alors qu’il n’avait pas froid. L’air était doux dans le jardin, et les parfums des fleurs lui parvenaient par bouffées, les odeurs se mêlant subti-lement. La nuit était caressante, presque onctueuse, et il la goû-ta prudemment. Verte Bruine lui souriait.
– Si c’est possible, je préférerais effectivement rentrer ha-billé.
– Et cela vous fera toujours quelque chose à analyser. Dési-rez-vous un emballage pour remporter vos habits usagés ? Il ne serait pas sage de me les laisser. Je pourrais les enchanter…
Bleu Nuit faillit éclater de rire, car l’enchanteur n’avait au-cun besoin de ses vêtements pour le tenir en son pouvoir. Les scarabées qui couraient sous son crâne suffisaient largement… sans oublier le sang qui dégouttait de l’épée, s’il tenait à l’ensorceler plus classiquement. Mais bien sûr, il était impur, mêlé à celui de Sombre Frère… Il répondit seulement :
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– Je les reprends volontiers. J’ai l’habitude de les recycler en chiffons et en mouchoirs… même s’il faut les laver d’abord.
– Les atours du maître pour nettoyer le sol ? C’est de l’humilité ?
– Ou de l’ironie.
L’exorciste hésita, son paquet sous le bras. Pouvait-il sim-plement prier le spectre de lui faire visiter son jardin ? Ou, plus simplement, lui demander pourquoi il était étrange ? Mais à quoi bon : l’oiseau trouve-t-il curieux d’avoir des ailes ? Un éclat de rire retentit au loin, et Verte Bruine tourna la tête, souriant.
– Il va falloir m’excuser, maître Bleu Nuit. Ma compagnie est requise ailleurs.
– Je vous en prie. Mais puis-je vous poser une question ?
– Oui.
– Y a-t-il d’autres jardins comme celui-ci ?
Le lettré fronça les sourcils, puis porta une main à son front, vacillant. Il se reprit, et murmura :
– Oui… oui, je le pense.
– Et vous savez où ?
Verte Bruine gémit, saisi de nausée, et appuya ses doigts sur ses lèvres serrées. Bleu Nuit insista doucement :
– Où se trouve le plus proche ?
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Le lettré inspira profondément, et se détendit. Son regard se perdit dans le vague, et l’exorciste vit perler une goutte de sueur sur sa tempe brune. Le spectre oscilla, comme s’il se te-nait au bord d’un gouffre, et Bleu Nuit lâcha son paquet pour l’enlacer fermement. Verte Bruine finit par soupirer et se laisser aller contre lui. Il était si léger, songea l’exorciste, et il resta immobile, étonné et ravi.
– Vers l’est. Dans le creux d’une vallée. Là où les deux ri-vières entrelacent leurs cours.
Il s’écarta.
– J’espère que cela vous suffira, Bleu Nuit. Je… je n’ai pas envie d’affronter plus avant le vide de ma mémoire.
– Ce ne sera pas nécessaire, Verte Bruine. J’ai tout ce qu’il me faut. Je vous en remercie.
Il observa le spectre toujours blême.
– Désirez-vous que je vous raccompagne ? Vous êtes si pâle.
– J’en serai ravi, Bleu Nuit… si mon jardin ne vous fait pas peur.
– Votre hospitalité est parfaite, Verte Bruine, pour peu qu’on en soit digne.
– Digne ? Pour peu qu’on soit cher à mon cœur.
L’exorciste baissa les yeux, touché.
– Si vous prenez mon paquet, je vous porte.
– 209 –
Le lettré serra le paquet contre sa poitrine ; Bleu Nuit le souleva sans peine, et le porta jusqu’en vue du pavillon où il ré-sidait. Verte Bruine choisit un chemin parfumé et charmant, et son invité apprécia chaque senteur, qui complétait idéalement l’odeur propre du lettré, qu’il adorait. Il respira profondément la cannelle, le miel, l’encens… et bénit la nature de lui avoir donné un nez. Il vérifia que Verte Bruine était en état de rejoindre son pavillon, puis il prit congé. Il parcourut lentement le jardin, s’interdisant de penser, respirant les senteurs, admirant les re-flets argentés sur les plans d’eau.
Une fois dans la rue, il s’avoua qu’il était consterné, car il ne savait que trop bien quel lieu avait décrit le spectre : Deux-Rivières, la ville qu’il aurait voulu ne jamais revoir. Deux-Rivières, à quelques jours de marche à l’est. Deux-Rivières, hé-las devenue un excellent but de voyage, puisqu’il s’y trouvait un jardin que nulle épée ne gardait, et que Monsieur Noir y rési-dait.
Accablé, il ne fit que quelques pas dans la rue qui s’éloignait du jardin, puis se laissa aller dans l’encoignure d’une porte abandonnée depuis longtemps. L’odeur du bois vermoulu et de l’herbe lui fit du bien. Il fut tiré de sa réflexion par des voix qui provenaient du jardin :
– Fleuve Doré, tu marches trop vite !
– Petite Pomme, tu cours trop lentement !
Puis deux éclats de rire. Bleu Nuit jeta un coup d’œil dis-cret : un tout petit spectre semblable à Verte Bruine, mais dont les cheveux étaient une mer vert sombre, raccompagnait un adulte aux cheveux d’or jusqu’à la porte du jardin. L’exorciste gémit : un autre spectre ? Comment était-ce possible ? Fleuve Doré souleva Petite Pomme, l’embrassa, et elle demanda :
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– Tu dois vraiment partir ?
– Ma maison et mes amis m’attendent. Les roses jaunes fleurissent sur ma façade, les abeilles fabriquent un miel citron-né, et la mer vient lécher le sable tout parsemé de coquillages. Tous ces plaisirs commencent à me manquer.
Il la reposa au sol, et sortit. Malgré l’interdiction de ses pa-rents, l’enfant s’avança jusque sur le seuil, et se pencha pour voir Fleuve Doré se dissoudre comme des pastels troublés par un pinceau, puis atténués peu à peu. Elle soupira. Il était doux d’imaginer les autres jardins, les autres maisons, les autres fa-milles, loin au-delà de l’horizon ; mais ce n’étaient que des rêves. Son père lui avait appris à sentir les vies au loin, et elle avait vérifié par elle-même qu’aucun des visiteurs n’existait une fois qu’il passait la porte. Ils lui parlaient de leurs maisons, de leurs aimés… mais il n’y avait rien, là-bas. Son père les imagi-nait pour meubler le monde, parce qu’il avait peur du vide. Peur du vide ? C’était une drôle d’idée ! Pourquoi avoir peur du vide au-delà des murs, alors que le jardin était plein ? Autant avoir peur de ce qu’il y avait au-delà de la coquille de son œuf ! Son père était gentil, mais il était bizarre… et en plus, il s’habillait !
Bleu Nuit était stupéfié : Fleuve Doré était donc un fan-tasme… le fantasme d’un spectre… alimenté, lui aussi, par la prison ? Mais il était instable hors du jardin. Comme c’était cu-rieux ! Verte Bruine n’avait pas fini de l’étonner. Il se reprit : il fabriquait bien des oiseaux pour remplir le ciel ; pourquoi l’enchanteur n’aurait-il pas créé, ou recréé, des amis ? Il était fascinant de se dire qu’un pan entier de passé revivait peut-être, ignoré de tous. Il aurait pu se dire chanceux, tout bien considé-ré ; dommage que l’archéologie ne l’intéressât aucunement. Mais l’enfant…
Petite Pomme regarda la rue, et se demanda ce qui lui arri-verait, à elle, si elle y posait le pied. Elle recula, inquiète, car elle
– 211 – ne voulait pas être effacée par le vent du dehors. Puis elle se rapprocha : tout de même… son pied glissa très lentement, comme un animal curieux et lent. Elle leva les yeux pour l’ignorer alors qu’il avançait vers la rue. Son gros orteil quitta la pierre, et elle ne sentit rien d’étrange ; mais se sentait-on par-tir ? Elle avança encore, et tous ses orteils furent entourés par l’air. Rien ne lui était arrivé.
Elle baissa les yeux, et posa résolument le pied dans la rue. Puis les deux pieds. Elle appuya ses mains sur son ventre, re-garda le nombril que lui avait peint sa mère, et rit : elle ne s’effaçait pas. Ce serait bien de le dire à ses parents, mais ça demanderait de leur avouer qu’elle avait désobéi. Et après ? Elle éclata de rire. Si elle avait désobéi, c’est que leur interdit était trop léger. À eux de trouver plus solide la prochaine fois ! Elle repassa la porte et retourna gambader dans le jardin, là où les fleurs avaient vraiment des couleurs, là où le sol n’était pas que boue, là où les amis étaient solides et drôles.
Bleu Nuit resta songeur, car l’enfant ressemblait et à Verte Bruine, et à Rouge Cerise ; et le style des colliers qui étaient son seul vêtement ressemblait beaucoup au bracelet de sa mère. Il ne l’oublierait pas : si elle pouvait entrer et sortir à son gré du jardin, elle pourrait sans doute y faire entrer un ami. Un ami… il soupira. Il avait honte d’abuser ainsi de la confiance d’un en-fant. Pas un enfant, songea-t-il tristement, pas un enfant… un spectre. Rien qu’un spectre convaincu qu’il était une petite fille heureuse, qui grandirait, et qui… il se força à ne plus penser qu’à son enquête. Devenir l’ami de Petite Pomme se ferait en temps voulu.
Il hésita un bref instant à utiliser l’enfant pour s’éviter un passage à Deux-Rivières, mais s’y refusa : fuir ne lui faisait au-cun bien, et Verte Bruine avait eu bien assez de peine pour lui fournir cette information. Il eût été déloyal de ne pas l’utiliser.
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Déloyal ? Il leva les yeux au ciel. Quand allait-il cesser de parler de lui comme d’une personne ?
Tout le long du chemin, il se répéta :
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne.
… même s’il est respectueux, ajouta une petite voix dans un recoin de son esprit. Il n’y fit pas attention, et persévéra.
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne (même s’il est esthétique).
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne (même s’il est intelligent).
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne (même s’il est cultivé).
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne (même s’il est hospitalier).
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne (même s’il est attentionné).
Tu ne confondras pas un spectre avec une personne, même si tu voudrais bien avoir un tel ami.
Quand il réalisa ce qu’il pensait, il fit le vide dans son es-prit ; et comme le vide restait beaucoup trop plein à son goût, il se mit à compter les pas.
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