LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 12 sur 17

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LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières

XII Comme un poisson de verre

XII

 

 

Comme un poisson de verre

 

Accoudé à sa fenêtre, Lotus Mauve se demandait comment rejoindre Verte Bruine. Il pouvait attendre, bien sûr ; mais s’il existait un moyen d’échapper au monarque et aux restes de son armée… il l’utiliserait avec soulagement. Il eût aimé leur faire perdre sa piste, mais où ? Il ne reconnaissait plus le monde qui l’environnait, tant il avait changé sous l’action des humains. Il n’osait pas demander leur aide aux hommes de Monsieur Noir, il craignait trop que la réponse ne fût, tout simplement, la mort. En elle, il sèmerait certainement tous ses poursuivants ; mais la mort lui répugnait à présent qu’il savait que le jardin était in-tact, et demeurait un havre. Il s’inquiéta soudain de savoir comment il se nourrirait, mais il avait bien survécu au décès de Bon-à-jeter ! Il trouverait sans peine un humain comestible à Trois-Ponts également, et n’importe où ailleurs, puisqu’ils étaient partout.

Ondée proposa :

– Et si tu m’en parlais ?

– Pardon ?

– De tes problèmes ?

Il hésita un instant : elle n’était qu’une enfant, et il ne dési-rait pas troubler son insouciance. Puis il sourit intérieurement : une enfant ? Qui connaissait son âge ? Qui lisait dans son

 

– 323 – cœur ? Et qui subissait déjà le poids de ses problèmes, à défaut d’en avoir le détail. Parler ne pouvait qu’améliorer la situation, s’il restait bien clair qu’il était de la seule responsabilité de Lo-tus Mauve de trouver une solution, et qu’il ne se reposait pas sur elle… Et quand bien même ! Il lui semblait parfois qu’elle éten-dait son ombre jusqu’au bout de la ville. Il l’avait également vue rire en regardant un oiseau dans le ciel, et l’instant d’après, le tenir dans ses mains et mettre son petit nez dans les plumes. Se reposer sur elle… il ne pensait vraiment pas que cela l’écraserait. Qu’elle fût l’eau ou qu’elle fût le roc, il n’était pas en mesure de lui nuire : elle s’échapperait en ruisselets ou elle resterait im-passible, solide et tranchante. Il lui expliqua ce qu’il désirait, et elle hocha la tête avec un sourire.

– Je suis née sur une montagne lointaine, une montagne si grande, aux si nombreuses vallées étroites et sinueuses, que tous les soldats du roi pourraient s’y égarer. Là, tu les sèmerais.

Il resta rêveur, imaginant des colonnes de soldats englou-ties par le roc. Elle poursuivit :

– Je sais très bien où c’est. Il suffit de remonter le caniveau où j’ai pris corps, puis la rivière, puis le ruisseau. Je ne peux pas me tromper, les flots chantent pour moi, et je sais lesquels me mèneront à la grande montagne.

– Un peu comme un saumon ?

– Oui, sauf que moi, je sautille plutôt que de nager.

– Ce serait un endroit idéal. Mais il nous manque un pré-texte pour nous y rendre.

– Sur cette montagne poussent des plantes à la forme ano-dine… mais la vie en elles est puissante. Un guérisseur qui en disposerait pourrait guérir n’importe quelle maladie.

 

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Lotus Mauve sourit, car le ministre attendait un remède avec tant d’anxiété ! Il saurait trouver l’oreille de Sa Majesté, la convaincre de laisser son précieux guérisseur mauve chercher des plantes médicinales sur une montagne lointaine, puisqu’il était le seul à pouvoir les reconnaître. Alors, le trône serait pro-tégé de tout mal.

– Ces plantes existent vraiment ?

– Bien sûr. La montagne est plus riche que cent rois. La montagne peut tout. La montagne est la vie, et la montagne est la mort.

Il décida de la croire, car il était plus facile de convaincre en l’étant soi-même. Il irait chercher ces herbes miraculeuses pour sauver son souverain, c’était son devoir le plus élémen-taire.

*

Quand Lotus Mauve entra dans la salle du trône, il sut au premier coup d’œil que le monarque était presque convaincu. L’angoisse et la frustration se mêlaient d’un espoir presque in-sensé. Il se prosterna le cœur léger, car ses tourments tou-chaient à leur fin. Sa Majesté demanda :

– Lotus Mauve, comment avez-vous entendu parler de ces plantes ?

– Votre Majesté, je dois cette précieuse information à la sa-gesse de votre favori.

– Vraiment ? Alors, pourquoi ne m’en a-t-il pas fait part ?

 

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– Parce qu’il l’ignorait, Votre Majesté. Son rôle s’est borné à me permettre de protéger l’enfant que les dieux m’avaient en-voyée pour m’aider à le sauver. Si elle n’avait su faire que cela, elle eût déjà été précieuse… mais il s’avère que la générosité di-vine ne s’arrête pas là.

– C’est-à-dire ?

– Cette jeune fille vient du pays où poussent ces plantes.

– Et ne pensez-vous pas qu’elle veut simplement retourner chez elle ?

– Votre Majesté, pardonnez ma remarque, mais qui vou-drait échanger une vie dans votre palais contre un retour à la misère dans sa patrie ? Et quelle ville rivalise avec Deux-Rivières ? Non, je suis convaincu par son récit, d’autant plus que j’ai consulté les précieux ouvrages sagement rassemblés par Votre Majesté. J’y ai découvert l’œuvre admirable d’un grand médecin dans laquelle figurait la mention de ces plantes. En tant que telle, cette information eût été inutilisable, mais elle complète parfaitement les indications données par l’enfant.

– Mais si ces plantes sont décrites, je puis envoyer mes gardes les chercher.

– Hélas, Votre Majesté ! Ces plantes n’ont rien d’extraordinaire, et seul un guérisseur mauve peut sentir l’intense force de vie, la fabuleuse puissance de guérison qui re-pose en elles. De plus, elles ne diffèrent en rien d’espèces sans intérêt. Vos gardes, malgré toutes leurs qualités, pourraient croire en cueillir des tombereaux et n’en pas ramener une qui fût réellement efficace.

– Voilà pourquoi vous devez partir en un pays lointain, ac-compagné d’une enfant.

 

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Le monarque soupira.

– Votre Majesté, sans ces herbes, mes remèdes ne vous sauveront peut-être pas. Avec elles, votre sécurité est assurée, même si l’épidémie devait empirer. À quoi bon voir les pays voi-sins affaiblis, si vous-mêmes n’êtes pas en état d’en profiter ? Vous-mêmes… et votre armée, qu’elles sauront protéger comme je ne puis le faire à moi seul.

– Vos remèdes nous préserveront pendant votre absence ?

– Certainement, Votre Majesté, surtout si vous restreignez les visiteurs autorisés à vous fréquenter. Qui sait quels germes un étranger amène avec lui…

– Soit. Je vais vous donner une escorte.

– Point trop importante, Votre Majesté, sans quoi je serais trop sûrement repéré. Je changerai mes habits, je cacherai mon visage, je laisserai les gardes traiter avec le peuple. Nul ne saura qui je suis.

– Soit. Mais qui me dit que cette enfant ne vous vendra pas à un autre monarque ?

– Rassurez-vous, Votre Majesté. D’une part, elle ne peut rien contre vos gardes ; et d’autre part, elle est jeune et aussi in-nocente qu’une fleur des prés. Elle ne songerait pas à me vendre… et quand bien même, qui la croirait ?

Le monarque hocha la tête, et Lotus Mauve se retira en ré-primant un sourire. Enfin ! Il quittait le palais. Il n’avait même pas besoin d’attendre que les gardes fussent morts ; et le plus amusant, c’était que le monarque était très aimable de l’envoyer chercher un remède qui ne le sauverait jamais. Il y avait long-

 

– 327 – temps qu’il était contaminé, et que seuls les flots de vie infusés par son médecin le gardaient vivant. Quand celui-ci s’éloignerait suffisamment du palais, les flots se tariraient… et l’agonie com-mencerait, non seulement pour le monarque, mais pour une bonne partie de sa cour. Le palais de Deux-Rivières serait bien-tôt un lieu de vent et d’échos, de soupirs et de souvenirs fanés. Qui sait ? Peut-être que leurs spectres apprendraient enfin à vivre en paix, en y mettant l’éternité. Lotus Mauve était bien placé pour savoir que les spectres évoluaient… tout au moins, les spectres de Seferneith.

Le jour venu, Lotus Mauve partit avec un immense plaisir à la recherche d’un remède qui arriverait trop tard. Il était voilé, mais cela ne l’empêchait pas d’admirer les reflets d’or dans les cheveux d’Ondée qui remonta en sautillant le caniveau, puis la rivière dont il n’était qu’un brin infime. Pendant de nombreux jours, ils la longèrent, mais Lotus Mauve se moquait bien de la durée. Il était enfin libre de marcher et de contempler le monde, même s’il ne pouvait pas s’écarter de la voie à son gré pour ex-plorer les lieux environnants. Les gardes instruits de sa valeur ménageaient sa santé et son humeur, et le traitaient avec le res-pect dû à son rang. Ils cuisinaient convenablement, et ils le lais-saient jouer avec Ondée pendant les pauses. Ils portaient cons-ciencieusement les colliers de fleurs que le guérisseur confec-tionnait pour les protéger de toute maladie propre à ces terres lointaines, et cela améliorait considérablement leur apparence et leur odeur, sinon leurs chances de survie. Lotus Mauve re-gretta que les troupes féminines fussent si rares, il aurait su qu’en faire.

En sortant d’une gorge, ils aperçurent la montagne, et Lo-tus Mauve resta muet de stupeur, car ce n’était pas une mon-tagne, mais La Montagne. Il tomba à genoux, et les gardes se pressèrent autour de lui, inquiets. Il les rassura :

 

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– N’ayez pas d’inquiétude… j’ai juste eu un instant de fai-blesse à l’idée de la rigueur de l’ascension. Mais heureusement, les plantes que nous cherchons ne peuvent pas pousser bien haut !

Le capitaine des gardes regarda d’un air dubitatif les con-treforts âpres, déchiquetés, qui s’enfonçaient dans la plaine comme des draperies empesées dans l’eau verte d’un bassin.

– Eh bien ! Si nous voulons cueillir quoi que ce soit, il fau-dra faire de la varappe !

– Non, fit Ondée. Je connais les chemins qui mènent aux prés, les ruisseaux dont les pierres nous laisseront grimper jus-qu’aux replats herbeux où fleurissent les simples.

Ils la suivirent par des chemins qu’ils n’auraient jamais dé-couverts seuls, et ils atteignirent les prés. En contrebas, la plaine était déjà distante, et les toits des pavillons où se pres-saient les visiteurs de la montagne semblaient des assiettes dis-posées dans l’herbe pour un pique-nique.

– Vous avez besoin de nous, docteur ?

– Non, je ne pense pas. Reposez-vous donc, vous l’avez bien mérité. Si nous sommes arrivés ici sans encombre, nous reviendrons sans doute triomphants à Deux-Rivières.

Il jeta un regard plein d’espoir à la montagne, espérant qu’elle saurait lui éviter ce sort. Un garde ôta son grand chapeau de voyageur, puis s’étendit sur le dos dans le pré, un sourire béat sur le visage ; un autre alla se mettre les pieds au frais dans un ruisseau ; les deux suivants entamèrent une partie de dés, et le capitaine chargea son second de garder un œil sur Lotus Mauve. Quant à lui, il contempla la plaine, et imagina qu’il était général, et qu’il ramenait toutes les terres environnantes, jus-

 

– 329 – qu’à l’horizon, à son seigneur et maître. Il mourut sans s’en apercevoir, le sourire aux lèvres, quand un très petit caillou tombant d’une hauteur effroyable lui traversa le crâne sans bruit et s’enfonça dans son corps.

Lotus Mauve s’éloigna, admirant les fleurs des prés, celles des ruisseaux, celles des gorges humides, celles de pierriers secs. Il était ravi de les revoir toutes, de se plonger dans leurs couleurs. Il ne réalisa pas que son suiveur avait dérapé sur la roche mouillée, et disparu dans une crevasse qui avait étouffé ses cris. Quand il revint au soir, il trouva l’herbe tachée de sang là où avait reposé le dormeur, et des restes qui laissaient penser qu’il avait été dévoré. Inquiet, il appela Ondée, et celle-ci vint à lui en riant, une couronne de fleurs sur la tête.

– C’est joli, ici, non ?

Il la serra contre lui.

– As-tu vu ce qui s’est produit ?

– Oh oui ! Et je peux même te montrer les morceaux qui restent, si tu veux. Y en a un, tu ne verras pas grand-chose, car il s’est fait écraser par un très gros caillou. Mais celui qui s’est empalé sur une branche brisée en fuyant le fauve est encore bien visible. Quant au dernier, il sent le jambon, et il est rigolo avec ses ronds noirs sous la plante des pieds.

La foudre, songea Lotus Mauve en regardant le ciel, la foudre dans un ciel bleu. Le jour n’était pas encore enfui, et il était déjà libre. Il pensa toute sa gratitude à la montagne, et il ne reçut aucune réponse, mais les dieux répondaient si rarement à leur courrier ! C’était sans importance. Il s’assit sur un balcon naturel avec Ondée, et ils admirèrent le crépuscule, puis elle se blottit contre lui, et ils dormirent. Il rêva de ruisseaux, de buis-sons fleuris, et il se réveilla en sursaut quand il vit leurs fleurs

 

– 330 – tomber comme une neige teintée de sang, et être emportées par les flots. Il n’aurait pas su dire pourquoi le spectacle des branches dénudées l’attristait ainsi. Il se rendormit.

Au matin, il s’étira avec plaisir, et regarda la montagne. Il n’avait pas envie de la quitter si vite, car elle était belle. Il vou-lait se baigner dans ses lacs, être caressé par les doigts de ses vents, regarder onduler ses prés en longues vagues tantôt régu-lières, tantôt folles. Il voulait étreindre les lieux qui l’avaient li-béré, et les embellir autant qu’il le pourrait. Il prit l’avis d’Ondée, et celle-ci éclata de rire :

– Je suis contente d’être de retour !

Lotus Mauve sourit : il avait tout le temps de découvrir les lieux, de les parsemer de splendeur, puis de leur faire ses adieux et de rejoindre Verte Bruine. Pour la première fois depuis long-temps, il pouvait vivre à son rythme, et créer les fleurs qui lui plaisaient.

*

Lotus Mauve fredonnait en parcourant les prés fleuris, et il dansait au rythme des corolles qui se balançaient avec le vent. Il sursauta quand une voix rude lui demanda :

– Eh bien, docteur ! Où en est votre cueillette ? Il est grand temps de retourner à Deux-Rivières !

Lotus Mauve se retourna, et découvrit un groupe d’hommes armés. Leurs visages lui étaient familiers, leurs ca-ractères bien plus encore… ils faisaient partie de l’armée de Sa Majesté, l’heureux seigneur de Deux-Rivières. Leur chef avait pris Ondée en otage, et tenait sa lame sur la gorge de la petite. Lotus Mauve frémit, mais son amie souriait, radieuse. Il s’obligea à analyser ses sentiments, et sut qu’elle lui faisait con-

 

– 331 – fiance, qu’il pouvait le faire, qu’elle ne craignait rien à ses côtés. C’était la motivation qui comptait, et rien qu’elle. Il hésita, puis le capitaine dit :

– Soyez raisonnable, docteur. Soit vous récoltez ces plantes et vous revenez avec nous, soit j’égorge la petite.

D’un geste extrêmement professionnel, le capitaine illustra son propos en s’égorgeant lui-même. Lotus Mauve évita de re-garder son visage effaré, mais il nota que les taches occasion-nées étaient impressionnantes. Il était dommage de donner de si beaux uniformes à des employés si périssables. Ondée s’était laissé glisser au sol, radieuse, mais le reste des soldats se diri-geait vers elle. Avec un très bel ensemble, ils dégainèrent et se laissèrent tomber sur leurs épées. L’enfant eut une moue dégoû-tée.

– Ils écrasent l’herbe.

– Les arbres tombés également. Et, comme eux, ils donne-ront de l’engrais.

– M’oui.

– Tu préfères que je les jette dans un ravin ?

– Bien sûr, ou que tu en fasses directement des fleurs et des papillons. Tu pourrais me faire quelques scarabées, aussi.

Lotus Mauve hésita, puis il se souvint de l’obligeance des gardes. S’il pouvait mener un soldat au suicide, alors que ce dernier était tellement habitué à rester en vie au détriment d’autrui, il pouvait sans doute… il s’agenouilla près du corps du capitaine, il passa ses mains au-dessus de lui, sans même l’effleurer, et il sentit où scinder la chair et les os. Il regarda la prairie autour de lui, étudiant les fleurs présentes, puis il ferma

 

– 332 – les yeux. Des nuées de papillons et de scarabées colorés s’élevèrent, et Ondée cria de joie. Le reste du cadavre sembla couler, et forma dans la prairie de nouvelles fleurs, aux larges corolles et aux vives couleurs. Lotus Mauve ouvrit les yeux, et Ondée lui demanda :

– Ça fatigue ?

– Non, au contraire. La vie coule en moi, et me revigore. J’y gagne bien plus que je n’y investis.

– Alors, tu améliores les autres aussi ?

Lotus Mauve songea que, pour la voir courir parmi les fleurs soudain plus nombreuses et s’extasier devant les papil-lons, il aurait tué des armées. Mais le temps était à chanter et à faire la ronde dans les prés, ce qui lui plaisait beaucoup plus. Il vérifia pourtant :

– Sais-tu s’il y a d’autres gardes ?

– Pour quoi faire ? Tu sais t’en débarrasser, maintenant.

– Bien sûr.

Ils admirèrent un nouveau crépuscule, et décidèrent qu’il était encore plus beau que les précédents.

Le lendemain, quand le jour fut au plus chaud, Lotus Mauve s’assit sur un roc tiède et mat au bord d’une falaise, et contempla le monde ruisselant de soleil. Au coin de son regard, les rhododendrons brillaient de rose, de blanc, de mauve. Il lais-sa son esprit s’étendre, porté par le vent, et atteignit le jardin de Verte Bruine. Cette fois, il put franchir la barrière émeraude qui le défendait, et il cria de surprise en y percevant de nombreuses vies souriantes. Il était presque sûr d’avoir senti des enfants…

 

– 333 – des enfants aux cheveux colorés, au corps souple et brun, aux os légers comme ceux des oiseaux… de petits Seferneith, encore si proches de l’œuf. Leurs rires résonnaient à ses oreilles, mais il savait bien que ce n’était peut-être que des souvenirs.

Peu importait ! C’était une joie, et il voulut la partager avec Ondée, mais il ne la trouva pas. Il étendit ses sens, il la chercha sur les chemins du cœur, et il sentit un écho. Il marcha, et son pas se fit hésitant, il ralentit, faillit s’arrêter, mais il se força à avancer, car il voulait savoir. Là où il devinait le sourire de son amie, il n’y avait qu’une aubépine sur un rocher, au milieu d’un cours d’eau ; à son pied, un petit oiseau qui sautillait sur les fleurs et les rocs, chantait avec les flots. Quelques-unes des co-rolles tombaient dans les flots et s’éloignaient vers la plaine.

Lotus Mauve releva la tête vers les sommets, et se sentit minuscule et solitaire. Il baissa la tête, serra les poings, et pleu-ra. Il s’avança vers le ruisseau, y plongea ses deux mains, et pleura à nouveau. Il aurait voulu que ses larmes pussent couler aussi fort, aussi vite, aussi loin que le ruisseau… il aurait préféré mille fois pouvoir jeter tout son chagrin au caniveau, mais c’était impossible… sauf s’il laissait sa vie courir avec les flots, et l’abandonner mourant aux côtés d’Ondée. S’il était un fantôme, il avait bien le droit de hanter où bon lui semblait ! S’il tenait à rester près de l’aubépine et de l’oiseau, il voyait mal qui l’en empêcherait. Et il leur raconterait le jardin. Le jardin… il regar-da dans le lointain, il se remémora Verte Bruine, et il soupira : il vivrait auprès du ruisseau jusqu’à trouver le courage de partir, ou celui de mourir.

Il resta assis longtemps, mais le temps lui importait peu. La vie coulait en lui, riche et abondante, et elle suffisait à le nourrir. Au-dessus de lui, les cieux grondaient, menaçants, faisant s’enfuir les corbeaux, mais il n’en avait cure : la montagne lui avait volé Ondée, elle ne méritait aucune considération. Qu’elle l’écrasât donc, si elle y tenait ! Elle ne le fit pas. Ha ! Sa Majesté

 

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La Montagne Souveraine valorisait également les guérisseurs mauves ? Comme c’était aimable… Il n’aurait plus manqué qu’elle prît en compte leurs affections, qu’elle les ménageât quelque peu.

Il se réveilla une nuit avec l’impression qu’il était utile, non pas à un souverain auquel il vouait de la haine et du mépris, mais à un ami, un frère. Il ricana : utile ? Quelle folie ! Et pour-tant… cette chaleur, comme une flamme lointaine qui réchauf-fait son cœur… Cet amour qui suffirait à combler le manque creusé par l’absence d’Ondée. Soit… mais un jour, la montagne lui rendrait ses amis disparus. Cela ferait deux : Sans Larmes, et Ondée. Il jeta un regard de défi au sommet, et réussit à ne pas trembler, malgré l’immensité de pierre qui s’élançait vers les cieux.

Il contempla une dernière fois l’aubépine, le roc, l’oiseau et l’eau, et songea que la petite avait dit la vérité : elle était une fille d’eau. Il lui dit au revoir, les larmes aux yeux, mais le chant du courant l’invita à le suivre. Il longea le ruisseau, puis son cours s’étrécit pour passer dans la roche, et il entra dans l’eau. La ca-resse des flots autour de ses chevilles était si agréable qu’il ne voulut plus le quitter, et le babil satisfait qui le baignait tout en-tier lui confirma que c’était judicieux.

Quand il atteignit les premières maisons, il s’inquiéta de savoir comment il serait reçu. Il était voilé, certes, mais sa haute silhouette mince était inhabituelle. Une femme se pencha pour puiser de l’eau, et il réalisa qu’elle ne le voyait pas. Des enfants coururent sur la rive, sans le remarquer. Un pêcheur ne broncha pas quand il le dépassa. Les poissons l’évitaient sans peine, mais aucun des riverains ne le percevait. Il était si négligeable qu’il eut l’impression d’être caché par une montagne, et il sentit le ciel sourire sombrement. Il refusa de se retourner.

 

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À la longue, il se lassa de ne manger que de la vie libre de corps, d’autant que les humains adoraient pique-niquer au bord de l’eau, ou faire des grillades. Il se souvint des mots d’Ondée : seule la motivation comptait… et son sens du confort se faisait impérieux. Il manipula les gens alentour pour qu’ils déposas-sent des aliments dans l’eau, sur de petits radeaux décorés de fleurs. C’est pratique, joli, délicieux… quasi spontané et presque généreux. Et allez ! S’il fallait créer des qualités apparentes aux humains, c’était dans ses moyens. Son long retour devint une découverte gastronomique et olfactive des provinces traversées, et il ne regretta qu’une chose : il était seul, plutôt que de parta-ger ses plaisirs avec Sans Larmes et Ondée.

Bah ! Il reverrait bientôt Verte Bruine. À deux, ils trouve-raient un moyen. À deux, ils avaient toujours trouvé un moyen… enfin, presque toujours.

 

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