LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières
VI L’adieu aux pinceaux
VI
L’adieu aux pinceaux
Bleu Nuit rejoignit son école en faisant un long détour, longeant les canaux, le regard perdu dans l’eau verte. Quand il pénétra dans l’établissement, Lavandin vint à sa rencontre.
– Vous êtes attendu, maître.
L’exorciste étouffa un soupir, puis répondit :
– Je vais les recevoir. Laisse-moi seulement le temps de me rafraîchir et me changer.
– Vous… changer ? Mais vos vêtements… vos vêtements sont en parfait état. C’est d’ailleurs rare, après une nuit de chasse…
– Oui… mais non. Je… passe me voir en fin d’après-midi. Je crois que j’ai besoin de parler de tout cela à quelqu’un de sen-sé. Je crains que mon propre regard ne suffise plus.
Lavandin observa le visage tiré de son maître, et remarqua les fines cicatrices qui s’y dessinaient. Il pensa à un jeu de pa-tience, méticuleusement tracé pour mieux tuer le temps. Mais tracées dans la chair ? Il se retint de les toucher.
– Je viendrai.
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Bleu Nuit regarda la main que son disciple n’avait pas osé lever.
– Ce n’est plus douloureux, Lavandin. C’est juste un souve-nir humiliant de plus. Humiliant… et instructif.
Il reçut ses visiteurs, et les congédia rapidement d’un « Ce soir, sans faute. » sans appel. Il se coucha, et dormit mal. Il rê-vait d’une épée qui découpait peu à peu la peau de son ventre, le pelant à la manière d’une orange, et révélant ses intestins qu’elle reniflait avec contentement, comme s’ils avaient été un plat exquis. Il se réveillait quand la lame entamait la surface tendue d’un boyau et le fendait tel une saucisse ; mais il persista à se rendormir, et l’épée finit par se lasser, disparaissant de son champ de vision avec un ricanement.
Quand Lavandin entra avec un vase bleu et blanc conte-nant un bouquet de fleurs pourpres, son maître faillit gémir, car elles lui rappelaient le jardin. Il réalisa que c’était une variété qui s’offrait lors des enterrements, et sourit, car il aurait parié qu’il n’en trouverait aucune dans le jardin.
*
Le soir venu, Bleu Nuit se rendit jusque chez ses clients, et leva la main pour frapper, mais la porte s’ouvrit. L’épouse lui souffla :
– Entrez ! Entrez vite ! Il faut que tout soit terminé avant que Fier Bouleau ne rentre.
Le mari referma la porte derrière l’exorciste, jetant un coup d’œil dans la rue pour s’assurer qu’il n’y avait pas de témoins. Bleu Nuit ne broncha pas, il avait l’habitude d’être traité comme une maladie honteuse. Mais l’avantage, dans son cas, c’était qu’on payait la maladie et non le médecin. Il les suivit jusqu’au
– 215 – salon, et pendant qu’ils débitaient leurs angoisses et salutations mêlées, il se remémora le cas : leur cadet, Bois de Miel, s’était mis à échouer aux examens que lui imposait son précepteur. Quand sa famille le questionnait, l’enfant restait terrifié, inca-pable de s’expliquer. Il laissa les parents le présenter à Bois de Miel, puis les congédia, car leur inquiétude était une gêne, et qu’ils ne savaient rien qu’il ne pût deviner sans aide. Il regarda l’enfant, et lui sourit.
– À moi, tu peux tout dire, et surtout ce que personne ne croit, d’habitude. Je suis un exorciste, un homme qui marche auprès des morts. Je vois ce que personne ne voit, et je libère les vivants sans faire souffrir ceux qu’ils aiment.
L’enfant tira de la phrase ce qui l’arrangeait, à savoir que Bleu Nuit ne se moquerait pas de lui, et trouverait une solution.
– Et tu fais du mal à ceux qu’on n’aime pas, aussi ?
– Si cela se justifie, oui. Mais pour cela, il faudrait que je sache ce qui se passe.
Il ne fallut que quelques phrases. L’exorciste caressa la joue de Bois de Miel.
– Merci. Je vais m’occuper de tout, maintenant. Et après, tout ira bien, ton papa et ta maman seront de nouveau contents de toi.
L’enfant lui sourit. Bleu Nuit quitta le salon de réception, parcourut les couloirs, entra dans le bureau de Vieux Saule, et regarda le pinceau courir tout seul sur le papier. C’était du pa-pier d’écolier ; un pinceau d’écolier, aussi, qui avait été chipé au petit faute de pouvoir décrocher ceux qui pendaient sur leur support. Il regarda, pensif, les fines cordelettes torsadées au bout des hampes, et songea que les difficultés d’un mort pou-
– 216 – vaient tenir à de si petits obstacles. Des liens de soie tissée fai-saient plus que des chaînes, sur un corps de poussière.
Il sortit un bâton d’encens de sa robe ; il ouvrit les tiroirs du bureau, et déballa délicatement un cigare. Il les ficha tous deux verticalement, les alluma, et leurs fumées se mêlèrent. Il s’assit confortablement dans le fauteuil du vieil homme, nota qu’il savait choisir ses meubles, et attendit. Il était bon de pou-voir étendre ses jambes et reposer ses pieds, et ce n’était pas un risque, car il avait appris depuis longtemps à se décontracter sans s’assoupir.
Le pinceau cessa de courir sur le papier, et un soupir brisa le silence. Une très vieille voix remarqua :
– Ça faisait longtemps !
– Je n’en doute pas, vénérable maître. Bien le bonsoir à toi.
Le visage de Vieux Saule se dessina peu à peu dans la fu-mée qui s’élevait en volutes tranquilles, humant avec délices le cigare. De l’encens ! Misère ! Avait-il jamais fumé de l’encens ? Bleu Nuit déboucha une bouteille de vin doux, richement par-fumé, et en versa un petit verre qu’il posa près du cigare. Le souffle du spectre y dessina des ridules, et il émit de petits bruits de satisfaction.
– Je regrette d’intervenir dans tes affaires, Vieux Saule, car tu as toujours été un sage. Mais… je crains que la mort ne t’ait un peu perturbé.
– Pas du tout. J’aime toujours mon petit-fils, et je viens le lui dire, en encre et en papier, à défaut de pouvoir encore le ser-rer sur mon cœur.
Bleu Nuit resta silencieux, et le vieux reprit :
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– Ce n’est pas interdit ?
– Interdit ? Non, il y a des choses que la loi préfère ne pas écrire. Sans cela, je serais magistrat. Mais vois-tu, Vieux Saule, tu perturbes Bois de Miel, ton petit-fils cadet.
– Peu importe. C’est un benêt. Il y a si peu de différence chez lui entre un examen raté et un prétendument réussi ! Ce précepteur, d’ailleurs, dirait n’importe quoi pour conserver sa place ! Je devrais lui faire peur, et nous en débarrasser.
L’exorciste sourit, et considéra le spectre avec compassion.
– Je crois que je commence à voir où tu veux en venir… je n’aurais pas fait cela de mon vivant, non. Mais… je suis telle-ment seul.
– Tant que tu restes, oui. Les vivants ne te voient plus et les morts ne te voient pas encore. Sur la lisière, il n’y a que nous.
– J’aurais quand même bien aimé continuer à lui écrire. Tu n’aurais pas un moyen ? Tu pourrais me prendre chez toi – tu n’as pas d’enfant, je crois, que je perturberais – et j’écrirais là-bas. Tu porterais les lettres, et…
Vieux Saule se tut, puis :
– Tu as un joli sourire, tu savais ? Il aide à faire passer les refus.
Le spectre soupira. Bleu Nuit questionna, doucement :
– Vieil homme, pourquoi écrire ?
– Pour lui dire que je l’aime.
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– Penses-tu qu’il l’ignore ?
Vieux Saule eut un sanglot, et l’exorciste ajouta :
– Je sais qu’il est difficile de renoncer aux bonheurs qui ont réchauffé notre cœur. Mais le besoin s’estompe, quand on se laisse aller dans les bras du néant, puis disparaît. Quant à ton petit-fils, ne le sous-estime pas : il ne t’oubliera pas. Il te porte dans son cœur, toi et tous les bienfaits dont tu l’as ravi, tous les moments précieux que vous avez partagés. Il ne sera jamais seul.
La fumée ne dessinait plus rien. Bleu Nuit prit le verre, et le renversa par terre ; il déchiqueta le cigare, et l’éparpilla dans la flaque. Il laissa le bâtonnet d’encens brûler jusqu’à n’être plus que cendre, puis il ramassa le poème qu’avait tracé le pinceau.
Le long du mur, ton sourire
Valait pour moi toutes les jeunesses.
Je m’y raccrochais dans ma marche
Et le monde m’émerveillait
Se dévoilant à chaque pas
Dans le cercle étroit de mes yeux las.
Il souhaita au vieil homme le plus doux des repos, puis alla rassurer sa famille. En sortant, il croisa Fier Bouleau qui le re-garda d’un air étonné. Bleu Nuit expliqua :
– Tout est réglé, et ils préfèrent n’en pas parler.
– J’éviterai donc de questionner. De les questionner, du moins. Mais vous… c’est différent. Vieux Saule va bien ?
– Il s’ennuyait de la vie, de la vie avec vous. Il a lâché prise, maintenant, et le sommeil l’a pris.
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Le jeune homme resta silencieux, puis :
– Merci. J’avais l’impression qu’il effleurait mon cœur, et j’y voyais des lettres que j’échouais à lire. Cela me faisait de la peine, de ne pouvoir comprendre.
L’exorciste lui remit la liasse de papiers laissés par le spectre, que la famille n’avait pas osé brûler ; il ajouta, après une hésitation, le dernier poème. Fier Bouleau s’approcha d’une lanterne, et lut. Il considéra Bleu Nuit, et lui tendit les textes.
– Les voulez-vous ?
– Oui. Vous… pas de regrets ?
Le jeune homme lui sourit, très droit.
– Moi, je connais déjà tout ça ; et j’ai assez bonne mémoire pour ne rien devoir relire.
Il poussa la porte, et rentra chez lui.
L’exorciste revint à l’école, et se laissa tomber dans son fau-teuil. Vieux Saule avait de la chance d’avoir un tel petit-fils. Il regarda le bouquet, puis les thés soigneusement rangés, et se demanda si Lavandin faisait vraiment tout cela simplement pour conserver son maître en bon état. Est-ce que cela ne com-mençait pas à ressembler fortement à un intérêt pour sa per-sonne ? Est-ce qu’il avait la moindre raison de jalouser le vieil homme ? Jamais content, songea-t-il, et il frissonna.
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