LE Général DE Pierre - Livre II - Deux-Rivières
XVI En berçant les jumelles, souriantes et belles
XVI
En berçant les jumelles, souriantes et
belles
Pendaran dit :
– Les Seferneith mauves ont tous disparu. Le guetteur du jardin jure sur l’honneur qu’ils auraient rejoint celui qui s’y trouve, et qu’ils ont fusionné, pour autant qu’il puisse l’affirmer sans pénétrer plus avant dans l’intimité du sujet.
– Nous nous satisferons de ce degré d’approximation, n’est-ce pas, Pendaran ?
– Si tu tiens toujours à posséder plus d’un Seferneith adulte en vie, je le préconise fermement. Vois-tu d’autres tâches urgentes à confier à mes rabatteurs, ou peuvent-ils reprendre leurs activités habituelles, avant que nos pairs se doutent de quelque chose ? Ils ne croiront plus très longtemps à mon pré-tendu désintérêt pour les nouvelles variétés d’humains.
– Sois remercié de ce sacrifice, Pendaran, et redeviens leur seul maître. Quand j’aurai le chagrin de devoir demander leur aide à nouveau, je le ferai en comptant sur ton pardon.
L’aventurier leva les yeux au ciel, puis se raisonna : c’était parce que Manis vivait dans un monde idéal, où tout était poli et gracieux, qu’il n’avait pas supporté la mort de Rengganis. Et
– 405 – sans cela, il n’aurait jamais inventé ce nouveau jeu si amusant. Manis avait les défauts de ses qualités.
– Sois assuré que mon cœur repose sans la moindre inquié-tude.
L’esseulé se rasséréna, et Pendaran se retira. Resté seul, Manis soupira de soulagement, car la disparition des guéris-seurs mauves allait lui faciliter considérablement la vie. Il eût aimé avoir déjà été présenté aux Seferneith, pour pouvoir leur envoyer une lettre de remerciement sans paraître importun. Il soupira à nouveau, à l’idée qu’il lui faudrait probablement se présenter lui-même. Il ne pouvait décemment pas demander à Keraian Tuan de faire le déplacement rien que pour cela. Une fois de plus, il rassembla son courage, tentant de se fortifier en vue de ce moment désagréable, mais nécessaire. Sintawa s’enquit alors :
– Manis, es-tu là ?
– C’est hautement probable.
Elle s’approcha de lui, radieuse.
– Manis, j’ai enfin compris ! Quel cachottier tu peux être ! Mais un cachottier génial ! Tous ces efforts pour nous préparer une surprise, une belle surprise ! Mais ne penses-tu pas qu’il est temps de les dévoiler, ces fleurs splendides, ces Seferneith ? Notre peuple détesterait qu’ils soient tués par les humains avant d’avoir pu les importer.
– Sintawa, je préfère garder le secret. Crois-moi, c’est pré-férable.
Elle refusa d’un signe de sa belle tête noire, une moue bu-tée sur le visage, et il sut qu’il allait devoir agir. Quelle pitié
– 406 – qu’elle lui rappelât Rengganis, cela n’allait rien faciliter. Il commença à fredonner :
Quand la beauté de l’une s’en va
La beauté de l’autre ne reste pas
Le monde qui l’a oubliée
Le monde ne s’en souciera pas
Mais laissera agir mon bras
Sans m’entraver, sans me gêner
Sans que mes yeux dussent pleurer.
Quand la beauté de l’une s’en va…
Il ferma les yeux dès qu’il le put, pour ne plus voir ce qu’elle devenait. Il avait trouvé le courage d’achever Rengganis, condamnée à être dévorée ; de prendre la vie de Demi-Lune, qui avait transgressé un interdit ; mais Sintawa, Sintawa ! Rien ne la rongeait, aucune souillure ne l’entachait, elle avait seulement, seulement… menacé une hérésie. Malgré ses paupières serrées, les larmes de Manis coulèrent, et il berça longtemps le corps de Sintawa, en bredouillant des excuses qu’elle ne pouvait plus en-tendre.
Keraian Tuan… Keraian Tuan la lui rendrait, elle aussi ; et, quand elle revivrait, il pourrait lui expliquer pourquoi il avait dû la tuer, et elle comprendrait, et elle pardonnerait. Tout serait plus facile, alors, le monde serait meilleur. Il serait pardonné, c’était sûr. Il serait pardonné. S’il avait fait quelque chose de vraiment grave, Rengganis et Demi-Lune ne seraient pas à ses côtés en ce moment, et il n’entendrait pas le murmure de leurs consolations.
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