Le Gout De L'Aventure

Marianne Willman · Chapitre 9 sur 17

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Le Gout De L'Aventure

Chapitre 9

 

— Faites bien attention où vous mettez le pied, mademoiselle.

Vivienne adressa un sourire d’adieu au marin pourvu d’une longue barbe grisonnante qui se tenait sur le pont et s’engagea sur la passerelle de débarquement du River Belle, balançant au bout de sa cordelette le carton à chapeau que lui avait donné Mme Wentworth. Naomi, jouant le jeu de la femme de chambre accompagnant sa maîtresse, la suivait à distance respectueuse.

Ayant pris pied sur le quai, la jeune fille fut un instant désorientée. La terre ferme lui semblait étrangement immobile après le roulis régulier des deux bateaux sur lesquels elle venait de passer six jours d’affilée. Après le River Queen, qui les avait amenés jusqu’à Saint Louis, les voyageurs avaient en effet embarqué sur le River Belle, pour remonter le Missouri.

Le paysage que Vivienne avait alors découvert, en passant de longues heures appuyée au bastingage, ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu jusqu’ici. Sur les rives du fleuve, les champs cultivés avaient très vite cédé la place à des forêts touffues, lesquelles avaient été remplacées à leur tour par un vaste plateau au relief à peine marqué et qui s’étendait à perte de vue.

Après le bruit et l’animation de La Nouvelle-Orléans, cette terre désertique et sauvage semblait appartenir à un autre monde. Meridith, l’endroit où ils se rendaient, était une petite ville située à une trentaine de kilomètres en amont d’Independence et de Kansas City. C’est ici que Deveril comptait les laisser, Naomi et elle, tandis qu’il prendrait la tête de son expédition pour l’Oregon.

Deveril était déjà à terre et les attendait sur le quai. Il avait revêtu une culotte en peau de daim et une chemise à franges assortie qui mettait en valeur son corps athlétique. Ses yeux bleus étincelaient. Il paraissait parfaitement à l’aise dans ce dernier avant-poste de la civilisation, songea Vivienne avec une pointe de rancœur.

— Ethan va surveiller le déchargement des bagages pendant que je vais vous accompagner chez Mme Jessup.

Il pointa le doigt en direction de l’escarpement où sinuait un sentier.

— Meridith se trouve à moins de cinq cents mètres. Nous n’en avons pas pour longtemps.

Comme les trois voyageurs atteignaient le sommet de l’escarpement, Vivienne, un peu tendue, écarquilla les yeux, impatiente d’apercevoir enfin la ville.

Un bosquet de saules se dressait à trois cents mètres environ, au-delà duquel s’étendait à perte de vue une vaste prairie parsemée de fleurs sauvages. Sans doute y avait-il une petite vallée en contrebas, où se trouvaient les habitations, se dit la jeune fille. Mais lorsqu’ils eurent contourné le massif d’arbres, Deveril annonça :

— Nous sommes arrivés. Voici Meridith, mesdemoiselles !

Vivienne en resta sans voix. Derrière le boqueteau de saules chétifs se dressaient en tout et pour tout une demi-douzaine de bâtisses de bois brut… Meridith, une ville?

Çà et là, entre les maisons, s’étendaient quelques lopins de terre où poussaient du maïs, des petits pois et des haricots. Un cochon déambulait dans la rue principale en terre battue, fouinant le sol devant un magasin de quincaillerie. Deux petites filles en tabliers rapiécés et robes de calicot bleu sautaient à la corde sur le trottoir en bois. La plus grande observa les nouveaux venus, puis se rua à l’intérieur de la boutique en criant :

— M’man ! Viens voir !

La stupéfaction de Vivienne se lisait sur son visage. Comment pourrait-elle jamais attendre le retour de Deveril dans ce trou perdu au beau milieu de nulle part?

— Eh bien, l’interrogea celui-ci, que pensez-vous de Meridith?

— Je pense que c’est à peine plus grand qu’un village, monsieur, et que la vie doit y être très difficile. Je ne suis pas sûre de pouvoir la supporter. Et je crains fort de ne pas du tout me plaire dans cet endroit.

Deveril eut un rire triomphant.

— Dans ce cas, mademoiselle, mieux vaut ne jamais vous aventurer dans les contrées sauvages, car la vie y est infiniment plus dure.

Vivienne le foudroya du regard et s’éloigna, furieuse contre elle-même. Il lui avait tendu un piège et elle s’y était jetée tête baissée ! Ah ! il pouvait être fier à présent ! Serrant les dents, elle examina d’un air aussi dégagé que possible son nouveau lieu de résidence.

A en juger par le bâtiment le plus important de la bourgade, un grand bazar à l’enseigne rutilante, la région attirait de nombreux colons. C’était le seul avantage de Meridith, et il n’était pas de nature à enthousiasmer une jeune fille de dix-sept ans. Vivienne était consternée.

Que pourrait-elle bien faire ici pendant des mois ? Comment s’occuperait-elle? Elle avait proposé de payer son séjour à la pension en travaillant, mais Deveril avait insisté pour lui prêter de quoi régler la dépense jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé son oncle. Une façon de s’assurer qu’elle ne se volatiliserait pas dès qu’il aurait le dos tourné ! Deveril était très malin. Mais à malin, malin et demi ! Elle aussi avait plus d’un tour dans son sac !

Vivienne n’était pas au bout de ses déconvenues. Si la ville ne correspondait pas du tout à ce qu’elle espérait, la pension la déçut encore davantage. Elle était constituée d’un bâtiment en bois, d’aspect peu engageant, qui jouxtait le saloon et l’hôtel. Quant à la maîtresse des lieux, cette Sally Jessup dont Deveril lui avait chanté les louanges, elle la détesta au premier regard.

Au lieu de la veuve respectable qu’il lui avait décrite, Vivienne découvrit avec stupeur une voluptueuse créature aux cheveux blonds vénitiens, à l’œil de biche et aux formes plantureuses, fort séduisante encore, bien qu’elle eût dépassé la trentaine. La jeune fille esquissa une moue boudeuse tandis que Deveril faisait les présentations. Et elle ne put s’empêcher de remarquer que le sourire de la pulpeuse veuve semblait un peu contraint en la dévisageant.

— Mais bien sûr que je peux loger Mlle Rambeaux, Josh, minauda-t-elle en dévoilant une double rangée de dents blanches. Aggie, poursuivit-elle en se tournant vers une frêle servante à la peau tannée par le soleil et aux traits sans grâce, conduisez donc mademoiselle dans la grande chambre du haut. Sa domestique dormira dans la mansarde avec la fille de cuisine.

Vivienne lui lança un regard froid.

— Je préfère que ma femme de chambre reste avec moi, dit-elle.

La veuve baissa les paupières.

— Comme vous voudrez, concéda-t-elle d’une voix où perçait une réprobation teintée de mépris. Je vais faire installer un lit d’appoint dans votre chambre.

— Je vous remercie.

Le dos bien droit, Vivienne gravit l’escalier derrière la servante, Naomi sur ses talons. Une chose était sûre : elles ne resteraient pas dans cet endroit une seconde de plus que nécessaire. Comme elles arrivaient sur le palier, un bruit de voix monta du vestibule. Vivienne tendit l’oreille.

— Oh, Josh ! Je pensais que tu m’avais oubliée ! Jamais je ne me serais installée dans ce trou perdu si j’avais su que tes visites se feraient aussi rares. Et maintenant, viens te détendre dans mon salon privé, nous parlerons du bon vieux temps. Ja vais faire porter tes bagages dans ma chambre et…

Croyant percevoir un mouvement sur le palier, Deveril interrompit précipitamment le flot intarissable de Mme Jessup.

— Je vais prendre la petite chambre d’angle au premier. Si elle est disponible, naturellement. Je serai à l’embarcadère la majeure partie du temps, mais Ethan et moi aurons besoin d’un endroit pour nous raser et dormir un peu. Nous partons dans deux jours…

— Ethan peut prendre la chambre d’angle. Quant à toi, tu n’as pas besoin de…

Les voix s’éloignèrent, mais Vivienne en avait suffisamment entendu. Ah! Quelle sotte elle avait été! Involontairement, Mme Jessup venait de lui apprendre ce qui crevait pourtant les yeux : Deveril et cette femme étaient ou avaient été amants.

Une vive douleur lui traversa la poitrine, quelque part dans la région du cœur… Subitement, le bel appétit qu’elle avait en débarquant s’était envolé.

L’effet de la fatigue et rien d’autre, se dit-elle. Après tout, que lui importait si Deveril entretenait des relations intimes avec cette… cette vieille de trente ans !

Aggie installa les nouvelles pensionnaires et les quitta en promettant de revenir avec un broc d’eau chaude. Vivienne jeta un regard autour d’elle. La pièce était spacieuse et confortable, avec de larges fenêtres donnant sur la rue et un fauteuil recouvert de peluche. Sur la table de toilette en acajou était disposée une cuvette de faïence orné d’un motif floral bleu, assorti au couvre-lit bleu et blanc. Un petit secrétaire et un rocking-chair en chêne complétaient l’ameublement.

Ecartant le rideau de dentelle, elle jeta un coup d’œil dans la rue. Juste à temps pour apercevoir Mme Jessup et Deveril sortir sur le trottoir, bras dessus bras dessous…

— Je n’aime pas cette Mme Jessup, observa-t-elle en se tournant vers Naomi. Et j’ai l’impression que c’est réciproque.

Naomi approuva d’un signe de tête.

— C’est parce qu’elle a peur de vous.

— Peur? Et pourquoi, grand Dieu?

— Elle est jalouse. Elle craint que vous ne lui preniez M. Deveril.

Vivienne s’empourpra, indignée.

— Bah ! Je n’ai que faire de ses restes. Qu’elle se le garde !

Sur ces mots, la jeune fille se jeta sur le lit et éclata en sanglots.

Après une salutaire crise de larmes et une sieste réparatrice, elle se réveilla fraîche et dispose. Son appétit était revenu, exacerbé par les arômes de poulet rôti et de pain frais qui emplissaient la pièce. Naomi était assise près de la fenêtre, raccommodant du linge à la lumière du soleil couchant. Entendant Vivienne bâiller et s’étirer dans son lit, elle leva la tête de son ouvrage.

— Je me demandais justement si je devais vous réveiller. Le dîner sera servi dans cinq minutes.

Vivienne sauta à bas du lit. Son estomac la tiraillait cruellement. Elle lissa sa robe chiffonnée et passa rapidement un peigne dans ses cheveux, essayant de discipliner ses boucles rousses. Devait- elle se changer? Oh, et puis elle n’allait tout de même pas se mettre en frais pour Deveril et sa maîtresse !

— Je suis prête, annonça-t-elle en reposant le peigne. Nous pouvons descendre.

Naomi, qui s’était remise à son ouvrage, ne fit pas mine de bouger.

— Non, vous seulement. Je suis censée prendre mes repas à la cuisine après le service, dit-elle tranquillement.

Jetant un coup d’œil sur le visage indigné de Vivienne, elle ajouta :

— Nous sommes convenues que je ferais semblant d’être votre domestique. Une domestique ne dîne pas avec sa maîtresse. Cela éveillerait les soupçons.

A contrecœur, Vivienne dut reconnaître que Naomi avait raison. Ce n’était pas le moment d’attirer l’attention. La jeune fille rectifia un dernier faux pli sur sa jupe.

— Très bien, dit-elle. Mais ne t’en fais pas, Naomi, nous ne nous éterniserons pas ici. Je n’ai pas l’intention de vivre sous le toit de Mme Jessup pendant des mois, en attendant que Deveril daigne revenir. Je trouverai une solution !

Vivienne descendit l’escalier et se dirigea vers la salle à manger, guidée par d’appétissants arômes. Passant sous une arcade, elle franchit le seuil d’une pièce lambrissée, au milieu de laquelle se dressait une longue table recouverte d’une nappe brodée.

La salle à manger était accueillante, avec son tapis à fleurs et son parquet ciré. Bien qu’il fit encore jour, la grosse lampe à facettes suspendue au-dessus de la table était déjà allumée ; elle se balançait dans la brise légère qui entrait par la fenêtre, éclairant tour à tour les délicates assiettes de porcelaine et les serviettes blanches disposées à côté de chaque couvert. Dix chaises en noyer sculpté étaient disposées de part et d’autre de la table. Des pièces d’argenterie reluisaient sur un buffet flanqué d’une desserte à dessus de marbre. Sur le mur opposé, une toile d’assez bonne facture représentant un paysage champêtre était accrochée entre les deux fenêtres.

Toutes ces jolies choses avaient dû coûter fort cher, songea Vivienne, qui avait acquis une certaine expérience en la matière durant son séjour chez la Belle Polly. Sans compter le prix exorbitant du transport jusqu’à ce coin reculé… Elle était prête à

parier que les richesses dont regorgeait la pension de Mme Jessup ne provenaient pas de l’héritage de feu M. Jessup. D’ailleurs, y avait-il jamais eu un M. Jessup?

En pénétrant dans la pièce, la jeune fille constata qu’elle n’était pas seule. Un homme très grand, très maigre, tout de noir vêtu, se tenait à la fenêtre donnant sur la rue. Vivienne avança, faisant grincer une lame de parquet, et l’homme brusquement se retourna. Ses yeux d’un bleu délavé semblaient perdus dans le vague. Peut-être était-il myope, ou bien plongé dans la contemplation de quelque monde supérieur… Diffile de trancher.

Un pasteur, sans nul doute, décida à part soi la jeune fille, tout en détaillant le col blanc empesé qui pointait sous l’habit noir, les cheveux bruns coupés court et la barbichette bien taillée… Il regarda fixement Vivienne comme s’il voyait une apparition, rougit, pâlit, puis rougit de nouveau. La jeune fille se mordit la lèvre, luttant pour garder son sérieux.

— Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai fait peur…

— Oui… C’est-à-dire non…, bafouilla-t-il.

Il s’inclina précipitamment

— Je m’appelle George Lambert. Le révérend George Lambert, pour vous servir, mademoiselle…

— Ro…, commença Vivienne avant de se reprendre : Rambeaux. Mlle Rambeaux, de Bâton Rouge.

— Je suis ravi… heu… positivement ravi de faire votre connaissance, mademoiselle, bredouilla le pasteur.

Sa gaucherie eût prêté à rire s’il n’avait été d’une sincérité désarmante. Malgré son vilain habit noir et ses façons embarrassées, le révérend Lambert fit bonne impression à Vivienne. Mais que pouvait-il bien faire dans cette contrée perdue, à plusieurs jours de voyage des lieux civilisés?

Le pasteur lui tint courtoisement sa chaise et la repoussa lorsque la jeune fille se fut assise; dans son zèle, il faillit lui écraser les côtes contre le rebord de la table, ce qui entraîna un flot d’excuses décousues. Mais celles-ci s’interrompirent brusquement : un des panneaux du lambris, face à la table, venait de s’ouvrir sans bruit. Médusés, Vivienne et le pasteur virent apparaître Mme Jessup, parée comme une châsse et portant un pichet de bière brune.

Cette porte dérobée, se dit Vivienne, devait servir à relier la salle à manger de la pension au saloon et à l’hôtel. Par-delà la silhouette de la tenancière, dans une salle située au bout d’un petit couloir, on apercevait en effet un bar en chêne sombre et plusieurs tables de bois brut flanquées de bancs.

En découvrant les deux convives, la veuve, toute rougissante, referma la porte d’un coup de pied exercé.

— Je n’ai pas l’habitude de prendre ce raccourci quand j’ai du monde à la pension, mais je ne voulais pas salir mon ourlet en passant par l’extérieur, expliqua-t-elle.

La robe de satin rouge, pincée à la taille et outrageusement décolletée, parut à Vivienne parfaitement déplacée : beaucoup trop chic pour servir le diner dans une modeste pension de Meridith… Il n’y avait qu’une seule explication à cette fastueuse toilette : elle était destinée à séduire Deveril.

Mme Jessup déposa le pichet sur la table.

— Veuillez me pardonner de vous avoir fait attendre, mais je suis débordée en ce moment, soupira-t-elle. Je dois m’occuper de la pension, servir des repas froids aux clients du saloon et fournir divers petits services.

Le sourire de Vivienne s’épanouit.

— Vous êtes certainement une hôtesse très serviable, fit-elle observer. J’imagine que vous fournissez à vos clients quantité de… petits extras.

— Votre volume de travail doit s’accroître considérablement à chaque arrivée du bateau, renchérit ingénument le révérend Lambert, sans s’apercevoir qu’il commettait une gaffe.

Mais Vivienne eut du mal à conserver son sérieux.

Comme si de rien n’était, Mme Jessup lui versa un verre de citronnade.

— Mademoiselle Rambeaux, je vois que vous avez fait connaissance avec le révérend Lambert. Il reste quelque temps parmi nous avant de rejoindre un groupe de missionnaires en route pour l’Ouest.

Vivienne tressaillit et une lueur d’intérêt s’alluma dans son regard. Elle contint néanmoins son impatience jusqu’à ce que la veuve eût quitté la pièce.

— Quelle est votre destination, monsieur… révérend ? interrogea-t-elle.

— Le territoire de l’Oregon, mademoiselle. Nous allons porter la parole de Dieu dans les tribus païennes, répondit le pasteur avec ferveur.

Toute sa timidité avait disparu à présent, et son visage rayonnait d’enthousiasme. Vivienne le considéra, pensive.

— Les Indiens n’ont-ils pas déjà leur propre religion, leurs propres dieux ? demanda-t-elle innocemment.

— En effet. Des religions idolâtres, des dieux païens, qu’il convient d’abolir!

Le jeune pasteur paraissait si sûr de lui que Vivienne ne résista pas à l’envie de le taquiner.

— Ne craignez-vous pas que les Indiens vous convertissent plutôt à leurs croyances?

Le pasteur en resta bouche bée. Il regarda fixement Vivienne comme s’il venait de lui pousser des cornes et une queue fourchue. La jeune fille rit de bon cœur.

— Pardonnez-moi si je vous ai choqué, monsieur. Je plaisantais, vous le comprenez?

Manifestement, le révérend ne comprenait rien du tout, mais il parut soulagé d’apprendre que la jeune fille ne prêchait pas l’hérésie. D’autant qu’elle était la plus merveilleuse créature qu’il eût jamais rencontrée.

Sentant qu’elle ne lui était pas indifférente, Vivienne décida de l’amadouer encore un peu plus.

— Ah ! comme je vous envie, monsieur, s’écria-t-elle en battant des cils. Nous autres femmes, devons rester à la maison, occupées à d’ennuyeuses tâches ménagères, pendant que des hommes tels que vous, courageux et pleins d’audace, terrassent les dragons, ouvrent la voie du Ciel, convertissent les Indiens.

Le jeune pasteur rosit sous l’éloge et rétorqua d’un ton sentencieux :

— Il est vrai que nos vies sont stimulantes, pleines de dangers, tandis qu’une femme ne court pas d’autre risque que de brûler le dîner ou de rater la découpe d’une robe; cependant, vous ne devez pas mépriser votre sort, car chaque être humain a sa place dans l’Univers.

Vivienne l’écoutait, atterrée. Le pauvre homme était sûrement bourré de qualités mais Dieu ne lui avait manifestement pas accordé le sens de l’humour !

Une botte craqua sur le parquet. La jeune fille tourna la tête et aperçut Deveril sur le seuil de la pièce, qui la regardait d’un œil sombre. Dans sa tenue de trappeur, il ressemblait à un homme des bois. Sauvage, farouche, et terriblement séduisant…

Cela faisait un moment qu’il observait l’entreprise de séduction de Vivienne. Un petit jeu sans conséquence, mais, curieusement, il ne trouvait pas cela drôle du tout. Il s’avança à grandes enjambées vers la jeune fille et posa la main sur son épaule.

— Alors? Vous vous entraînez? railla-t-il.

Le jeune pasteur se leva d’un bond, manquant renverser sa chaise dans sa précipitation. Sa pomme d’Adam montait et descendait dans son cou maigre.

— Mmm… monsieur, veuillez retirer votre main de cette jeune dame, bafouilla-t-il, visiblement très ému.

— Cette jeune dame est ma pupille, répondit sans s’émouvoir Deveril.

Le révérend écarquilla les yeux, stupéfait.

— En effet, confirma Vivienne d’une voix suave. Je vous présente M. Deveril, mon tuteur. Il est mon ange gardien, voyez-vous. Monsieur, poursuivit-elle en se tournant vers Deveril, voici le révérend Lambert.

Deveril tira une chaise et s’assit à côté de la jeune fille, sans quitter le jeune pasteur des yeux.

— Vous vous appelez Lambert? Alors quelqu’un vous demande à l’écurie de louage. Un certain Gaskin.

— Ah ! Je l’attendais, en effet.

A contrecœur, le pasteur quitta la pièce. Deveril braqua aussitôt son regard scrutateur sur Vivienne.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, rappela-t-il. Vous vous entraîniez?

La jeune fille se redressa sur son siège.

— Je ne sais pas à quoi vous faites allusion, répliqua-t-elle.

— Allons, cessez cette comédie. Je ne suis pas aussi bon public que ce pauvre abruti de pasteur que vous vous amusiez à séduire !

Vivienne lui lança un regard plein d’espoir.

— Vous êtes jaloux, peut-être? Sinon pourquoi l’avoir traité si rudement?

— Il avait l’air d’un vilain terrier prêt à mordre ! Je le voyais déjà planter ses crocs dans mon mollet.

Vivienne pouffa, mais son rire s’arrêta net quand Deveril se tourna vers elle et lui prit le menton d’une main douce mais ferme. Il la regarda, et une étrange expression, mi-amusée mi-sérieuse, se peignit sur son visage. La jeune fille sentit subitement le souffle lui manquer.

Deveril considérait pensivement la bouche fraîche et rose, la gorge blanche s’incurvant avec grâce vers la rondeur des seins. S’ils s’étaient rencontrés en d’autres temps, en d’autres circonstances… Mais Vivienne était si jeune. Pis encore, elle se trouvait sous sa protection. A regret, il laissa retomber sa main.

— Ne jouez pas avec le cœur des hommes, mademoiselle. Vous risquez de vous brûler les ailes à ce jeu.

— Vous parlez par énigmes, monsieur. Je ne comprends pas un traître mot à ce que vous dites.

— Vraiment? interrogea-t-il, et une lueur troublante s’alluma tout au fond de ses yeux. Dans ce cas, je souhaite que vous ne le compreniez jamais.

A cet instant, Lambert réapparut, quatre autres voyageurs prirent place autour de la table, et la conversation devint générale. Vivienne écoutait d’une oreille distraite. Elle songeait à la lumière entrevue dans les yeux de Deveril, et ce souvenir ne la quitta pas de tout le repas. Même les piques mielleuses de Mme Jessup, qui s’obstinait à la traiter ostensiblement comme une enfant, ne parvinrent pas à la tirer de sa rêverie.

Le café fut servi dans un petit boudoir contigu à la salle à manger. Comme les convives s’éparpillaient, Vivienne déclina la proposition du révérend Lambert de jouer aux dames : elle avait bien autre chose en tête ! Elle ne cessait de penser à Deveril et à la veuve, qui avaient tous deux disparu juste après le dîner, et le révérend, qui s’évertuait à trouver un sujet susceptible de retenir son attention, commençait à l’ennuyer sérieusement.

— J’ai avec moi un livre de gravures fort intéressantes, mademoiselle — « L’Architecture anglaise à l’époque des Tudor» — se lança-t-il, rougissant de sa propre audace. Je sais que les femmes adorent contempler des images et…

— Vous êtes très aimable, monsieur, mais j’ai une affreuse migraine, interrompit Vivienne. La journée a été éprouvante. Veuillez m’excuser…

Vivienne se leva et quitta précipitamment la pièce. Tout en gravissant l’escalier, elle réalisa que sa migraine imaginaire était devenue réelle. Elle se sentait effectivement à bout de forces. Mais lorsqu’elle parvint en haut des marches, toute sa fatigue s’envola comme par enchantement. Une porte était ouverte sur le palier, et la jeune fille reconnut une silhouette familière dans la chambre.

— Ethan! s’écria-t-elle. Que faites-vous ici?

Le neveu de Deveril reposa le nécessaire de rasage qu’il venait de déballer.

— Bonsoir, mademoiselle. J’ai monté les bagages de Josh qui se trouvaient dans le vestibule. Nous allons nous installer dans cette chambre jusqu’au départ; ce sera plus confortable que sur le bateau.

Il disposa le cuir à rasoir, le savon et la lame sur la table de toilette et sourit.

— Josh dit qu’il veut avoir un œil sur vous, ajouta-t-il.

Vivienne s’empourpra.

— Je ne suis pas une enfant, protesta-t-elle.

Le sourire d’Ethan s’élargit, illuminant son visage parsemé de taches de rousseur.

— C’est peut-être bien pour ça qu’il veut vous tenir à l’œil.

Cette fois, Vivienne ne trouva pas la réplique appropriée. Ethan fourra le sac de voyage sous le lit.

— Bon, je ferais bien de regagner l’embarcadère maintenant, reprit-il d’un ton dégagé, mais rayonnant d’une fierté juvénile. Je suis de garde cette nuit…

— Oh, vraiment? Eh bien, bonsoir, Ethan.

Vivienne regagna sa chambre sur un petit nuage.

Ainsi, Deveril ne dormirait pas dans le lit de Mme Jessup ! Et cela uniquement parce qu’il tenait à veiller sur elle…

La chambre était déserte, Naomi finissait sans doute de souper avec les domestiques. Le clair de lune filtrait par les rideaux de dentelle, et la jeune fille préféra ne pas allumer la lampe à huile qui se trouvait sur la coiffeuse. Elle avait besoin de la semi-pénombre pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées.

Elle alla à la fenêtre et écarta le rideau.

Deveril se tenait sur le trottoir d’en face, plongé dans une conversation animée avec deux autres hommes. A sa vue, Vivienne sentit son cœur déborder d’allégresse. Tant d’événements dramatiques s’étaient succédé au cours des derniers mois que la jeune fille n’avait guère eu le loisir de s’interroger sur ses propres sentiments.

Désormais elle était hors de danger, et disposait d’un logement confortable et d’un couvert dans une pension sûre. Un seul nuage assombrissait l’horizon : dans deux jours Deveril partirait au loin, et peut-être ne le reverrait-elle jamais. Non, c’était impossible ! Le destin qui les avait réunis n’allait pas les séparer à présent! D’ailleurs, elle y veillerait! Car, c’était une évidence : désormais, elle n’envisageait pas une seconde sa vie sans Deveril. Il lui était devenu aussi indispensable que l’air qu’elle respirait!

Cela s’était fait peu à peu sans qu’elle s’en rende compte. Elle l’admirait depuis le jour de leur première rencontre, elle se plaisait en sa compagnie. Mais à quel moment précis Deveril était-il devenu le centre de son univers? A quel moment était-elle tombée amoureuse de lui ?

Car elle l’aimait! Et ce sentiment existait sans doute depuis un certain temps, même si elle ne le découvrait que maintenant. Décidément, la vie était bien étrange ! Elle s’était toujours imaginé que l’amour la frapperait tel un coup de foudre. Et voilà qu’il s’était installé progressivement, presque en catimini, quoique avec des effets tout aussi dévastateurs !

Et Deveril… Qu’éprouvait-il à son égard? La voyait-il seulement comme une collégienne sans défense — une gamine en détresse — qu’il avait décidé de secourir? Pourtant il l’avait embrassée chez Mme Wentworth. Et à certains moments — comme ce soir, au dîner — elle avait vu passer dans ses yeux une lueur qui l’avait transportée de joie et d’excitation.

D’un autre côté, si Deveril éprouvait quelque sentiment pour elle, comment pouvait-il partir en la laissant dans ce trou perdu? Elle devait en avoir le cœur net !

Prise d’une inspiration subite, Vivienne se glissa hors de sa chambre. Le couloir était désert. Elle gagna la porte de Deveril et tourna la poignée. La porte s’ouvrit sans bruit. Le cœur battant, les paumes moites, la jeune fille repoussa le battant et pénétra dans la pièce baignée par le clair de lune.

Elle inspecta rapidement les lieux. La chambre était d’une nudité Spartiate, sans l’ombre d’un fauteuil ni d’une chaise. La jeune fille s’assit au bord du lit pour attendre le retour de Deveril.

Que lui dirait-elle? En réalité, elle n’en avait aucune idée. Mais une chose était sûre : elle devait à tout prix le convaincre de l’emmener avec lui dans l’Oregon.

De longues minutes s’écoulèrent. La journée avait été épuisante, les paupières de la jeune fille se faisaient de plus en plus lourdes. Et le lit de plume était si moelleux…

Elle décida de s’allonger rien qu’un instant sur la courtepointe; dès qu’elle entendrait les pas de Deveril dans l’escalier, elle se relèverait bien vite. Ce serait tout à fait inconvenant si on la découvrait dans le lit d’un gentleman !

Vivienne pouffa tout en étouffant un bâillement. Elle avait assommé Bertrand avec le pommeau d’un montant de lit, elle s’était cachée avec des esclaves fugitifs dans le bayou, elle avait travaillé comme femme de chambre dans une maison de rendez-vous. Et voilà qu’elle tremblait à l’idée de se reposer un bref instant dans le lit d’un homme! Elle devrait apprendre à être moins craintive si elle entendait accompagner Deveril dans l’Ouest sauvage. Un pays de lacs et de rivières aux eaux tumultueuses, un pays de montagnes majestueuses et de forêts profondes où foisonnaient les renards, les élans, les ours… Elle était si impatiente de le découvrir !

La nuit était fraîche. Frissonnante, Vivienne tira à elle la couverture en laine pliée au pied du lit. Puis, tout en échafaudant de radieux projets d’avenir, elle glissa insensiblement dans le sommeil.

Plus d’une heure s’écoula avant que Deveril ne se décide à regagner sa chambre. Il gravit sans bruit l’escalier et s’arrêta un instant sur le palier. Sally Jessup lui avait fait clairement comprendre que sa porte lui resterait ouverte mais Deveril avait prétexté la fatigue et les préparatifs du voyage pour décliner l’invitation. Il ne voulait pas la blesser. Cependant, en ce qui le concernait du moins, leur relation n’avait jamais été autre chose qu’une affectueuse amitié. Leur brève liaison était un agréable mais lointain souvenir qui appartenait à un passé révolu.

Il ouvrit la porte et entra dans sa chambre. Sur un point au moins, il n’avait pas menti à Sally : il se sentait fourbu, et le manque de sommeil le faisait tituber.

Il était à mi-chemin du lit lorsqu’il remarqua la silhouette étendue sous une couverture et poussa un soupir exaspéré. Les choses se révélaient plus compliquées qu’il ne l’avait cru. Comment se sortir de la situation sans froisser l’amour-propre de Sally qui était venue l’attendre jusqu’ici?

Il franchit la distance qui le séparait du lit.

— Sally ! chuchota-t-il.

Pas de réponse. Deveril se pencha sur la dormeuse.

— Sally ! Réveille-toi.

Vivienne se retourna, tout ensommeillée, et ouvrit lentement les paupières. Elle crut rêver. Deveril ! Ses bras graciles se levèrent vers lui, et elle lui offrit son visage, fermant les yeux dans l’attente du baiser.

L’espace d’un instant, Deveril se dit qu’il avait perdu l’esprit. Que faisait Vivienne dans sa chambre, dans son lit, les cheveux épars? Il se secoua. Non, impossible, ce devait être l’effet de la fatigue ou de l’alcool. Et pourtant, la bouche de la jeune fille se trouvait à moins d’un centimètre de la sienne. Et elle était on ne peut plus réelle. Abandonnée, suave, irrésistible…

Il se pencha sur elle, l’enlaça, et leurs lèvres se rencontrèrent pour un baiser si intense que tous deux crurent défaillir. Eperdu de désir, il s’allongea auprès d’elle et parcourut son corps de caresses fiévreuses.

Emergeant à peine du sommeil, Vivienne s’abandonna entre les bras de Deveril. Jamais elle ne s’était sentie aussi vivante, aussi féminine. Les caresses qu’il lui prodiguait la faisaient vibrer de frissons exquis, sa main la brûlait à travers l’étoffe de la robe. Avec élan, elle passa les bras autour du cou de son compagnon, plongeant les doigts avec délice dans les épais cheveux noirs. Lorsque la paume de Deveril se posa sur son sein, elle se cambra vers lui avec élan.

— Deveril, murmura-t-elle à son oreille, tandis qu’il couvrait de baisers sa gorge blanche, s’attardant à l’endroit où palpitait le cœur.

La voix de Vivienne chuchotant son nom agit sur lui comme un puissant élixir. Il déboutonna fébrilement le corsage de la jeune fille et glissa sa main dans le décolleté, caressant les pointes tendres des seins jusqu’à ce qu’elles s’érigent sous ses doigts.

Vivienne gémit de plaisir.

— Oh ! Deveril ! Je savais bien que vous ne pourriez pas m’abandonner. Je savais bien que vous m’emmèneriez avec vous si je…

Deveril la relâcha brusquement. Avant que la jeune fille ait pu comprendre ce qui se passait, il était debout au pied du lit, la foudroyant du regard. Son visage baigné de lune avait l’aspect d’un masque d’argent. Seuls les yeux paraissaient vivants ; d’un bleu intense, ils étincelaient de fureur et de mépris.

— Et si je ne vous emmène pas, que ferez-vous ? Vous vous glisserez dans le lit du prochain voyageur en partance pour l’Ouest? Vous tenterez de le séduire, lui aussi?

Vivienne était tout à fait réveillée maintenant. Mortifiée, le visage rouge de honte, les lèvres encore brûlantes des baisers de Deveril, elle se redressa sur le lit, agrippant d’une main les pans de son corsage défait. Elle suffoquait d’indignation.

— Pas du tout! protesta-t-elle lorsqu’elle eut recouvré son souffle. Vous n’avez rien compris!

— Détrompez-vous, je comprends fort bien. Vous n’avez que votre corps à m’offrir pour que je vous emmène dans l’Oregon, et vous étiez prête à me proposer le marché. Au point de vous glisser dans mon lit pour me piéger plus aisément avec votre stratagème !

— Un stratagème? Mais… Oh! Je… Comment osez-vous? bafouilla-t-elle en s’étranglant de rage. Je voulais vous parler, voilà tout ! Est-ce ma faute si je me suis endormie en vous attendant?

Elle désigna d’une main ses cheveux ébouriffés et de l’autre sa robe fripée.

— Si j’avais voulu vous séduire, ne croyez-vous pas que j’aurais choisi une tenue plus attrayante?

Il y avait un tel accent de sincérité dans sa voix que Deveril comprit qu’elle disait la vérité. Aussitôt, sa tension se relâcha. Il aspira profondément, essayant en vain de réprimer le tremblement nerveux de ses lèvres.

— Pardieu, je vous crois, souffla-t-il en laissant libre cours à son fou rire. Vous avez trop de vanité féminine pour vous exhiber dans une tenue aussi débraillée.

— De la vanité? Moi ? s’indigna-t-elle. Oh ! vous êtes le plus affreux personnage que j’aie jamais rencontré! Je n’ai plus rien à vous dire.

Vivienne se leva du lit et, le menton dressé, les yeux flamboyant de colère, elle se dirigea avec dignité vers la porte. Mais avant qu’elle ait pu l’atteindre, Deveril la saisit par le bras et lui fit faire volte-face.

— Il se trouve que moi, j’ai beaucoup de choses à vous dire, mademoiselle Rocque, proféra-t-il sur un ton qui n’augurait rien de bon.

Il l’obligea à reculer jusqu’à ce qu’elle eût le dos plaqué au mur, puis, la saisissant par la taille, il la souleva du sol tel un fétu de paille. Vivienne se débattit en faisant force moulinets des deux bras, mais sans plus de succès qu’un papillon que l’on épingle à un tableau de feutre. Deveril la maintenait d’une poigne de fer, un sourire froid aux lèvres.

Lorsqu’il la sentit épuisée, il la reposa par terre. Elle tenta de le repousser, mais il l’enserra dans l’étau de ses bras, lui comprimant les côtes à lui faire mal.

Vivienne pâlit, ses lèvres se mirent à trembler.

— Pourquoi faites-vous cela? gémit-elle. Pourquoi êtes-vous si méchant?

— Pour vous montrer que vous êtes une petite créature sans défense. Je pourrais faire de vous ce que bon me semble. Je pourrais vous étrangler avant que vous ayez le temps de pousser un cri. Comprenez-vous ce que je vous dis ?

Elle inclina la tête, incapable d’articuler un mot.

Elle ne reconnaissait plus cet homme. Il était devenu un étranger cruel qui la remplissait d’épouvante.

Deveril plongea son regard dans les yeux éperdus de la jeune fille et relâcha son étreinte. Il avait voulu lui donner une leçon. Lui faire comprendre dans quels pièges sa conduite inconsidérée, sa confiance sans bornes, risquaient de la mener. Elle devait apprendre qu’il était dangereux de venir, seule, dans la chambre d’un homme. Il voulait la secouer, briser sa naïveté, lui inculquer quelques notions de cynisme qui lui seraient fort utiles, le cas échéant, pour sauver sa vertu, et peut-être même sa vie.

Mais à présent, à voir le visage terrorisé de la jeune fille, il se sentait un rustre de la pire espèce.

Il ouvrit la porte. Vivienne s’avança lentement vers la sortie, tête baissée. Avant qu’elle eût franchi le seuil, il l’arrêta du geste.

— Mademoiselle… Vivienne. Je vous dois des excuses. Non pour avoir tenté de vous enseigner la prudence, même si j’ai dû pour cela vous flanquer une belle peur. Ce que je vous prie de pardonner, c’est ma conduite inqualifiable envers vous… avant ma petite démonstration. Mettons cela sur le compte de la fatigue, d’une impulsion ou des phases de la lune, peu importe. Mais je suis un homme responsable. Je sais fort bien que je n’aurais jamais dû vous toucher… vous embrasser.

Il se sentait parfaitement idiot à tourner ainsi autour du pot. Pourquoi ne pas dire les choses clairement, après tout? Il la regarda droit dans les yeux.

— Vivienne, vous êtes une jeune femme ravissante et désirable, commença-t-il, une femme qui induirait en tentation tous les saints du Paradis. Mes hommes sont de braves garçons, mais ce ne sont pas des saints. Pas plus que moi, d’ailleurs. Vous comprenez maintenant pourquoi je n’accepterai jamais de vous emmener dans notre expédition.

Vivienne écoutait Deveril, le cœur battant. C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom et il y avait quelque chose dans sa voix, douce et profonde, qui la transportait de bonheur.

Elle scruta son visage, ses sourcils impérieux, ses pommettes hautes, sa bouche bien dessinée, son menton volontaire, et ses yeux bleus dont le regard intense lui coupait le souffle et faisait flageoler ses jambes… Elle retrouvait le Deveril qu’elle connaissait. L’autre, l’étranger, n’avait été qu’un masque, et le masque était tombé. Elle n’avait plus peur de lui.

Une voix de femme s’éleva dans le vestibule. Deveril tressaillit.

— Vous feriez mieux de regagner votre chambre, quelqu’un pourrait vous apercevoir.

Vivienne posa la main sur son bras.

— Vous ne partirez pas sans me dire au revoir, monsieur?

— Non. Je vous le promets.

— Bonne nuit, monsieur.

Elle s’éloigna à pas vifs le long du couloir sans se retourner. Une fois dans sa chambre, prenant garde à ne pas réveiller Naomi, elle se dévêtit rapidement et s’étendit sur son lit, essayant de mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Le refus de Deveril, elle l’avait compris, était sans appel. Rien ne le ferait revenir sur sa décision. Il partirait, et la laisserait derrière lui à Meridith…

Cette perspective, déjà peu enthousiasmante alors que son but était de retrouver l’oncle Philippe, devenait franchement insupportable maintenant qu’elle se savait amoureuse. Elle deviendrait folle à tourner en rond dans ce trou perdu, en imaginant les mille et un dangers qui guettaient Deveril. Car elle avait appris que rien n’est assuré dans la vie. Ceux en qui vous aviez placé votre confiance peuvent vous trahir. Et ceux que vous aimez peuvent mourir, emportés par la maladie ou quelque stupide accident.

Même un homme aussi exceptionnel que Deveril pouvait disparaître…

A cette pensée, une douleur aiguë lui traversa la poitrine. Non, pas question qu’elle reste ici à se ronger d’inquiétude! Il devait bien y avoir un moyen… L’essentiel était de le trouver.

« Aide-toi, et le Ciel t’aidera », disait toujours sœur Clothilde. Vivienne se releva et s’agenouilla auprès du lit, comme elle le faisait au couvent. Elle pria pour Deveril et Ethan, pour elle-même et Naomi. Et lorsqu’elle eut terminé ses prières, elle se sentit étrangement calme. La divine Providence lui indiquerait la voie à suivre. Et si la Providence tardait à se manifester, eh bien… on aviserait.

En allant tirer les rideaux, la jeune fille aperçut par la fenêtre une silhouette dégingandée qui avançait à grands pas dans la rue. Le révérend George Lambert… Il était maigre comme un haricot et disgracieux comme un singe, mais pour Vivienne ce fut une vision enchanteresse.

Le révérend Lambert était peut-être la réponse à ses prières…