Le Gout De L'Aventure
Chapitre 4
— C’est là ! Nous sommes arrivés !
Vivienne retint son souffle tandis que le vieux buggy s’engageait dans l’allée de Juniper Hill. Au fond du parc, sur une petite éminence, la vaste demeure blanche à colonnade se détachait sur le ciel bleu. La jeune fille se pencha en avant, piaffant d’impatience. Des larmes de joie lui embuèrent les yeux.
Dans l’excitation du retour, Vivienne avait complètement oublié le mystérieux M. McSweeney, assassiné à l’hôtel du Trèfle. Elle était tout à la joie de retrouver la vaste plantation familiale, avec ses pelouses verdoyantes et ses champs qui s’étiraient à perte de vue, jusqu’aux pénombres mystérieuses du bayou. Depuis l’âge de neuf ans, Vivienne avait vécu en pension avec Charlotte, chez les bonnes soeurs de Sainte-Ursule; la jeune fille passait les vacances de Noël et de Pâques dans la maison de La Nouvelle-Orléans que son père avait vendue en début d’année, et elle ne venait à Juniper Hill qu’en de rares occasions.
Mais à présent, elle était de retour. Elle avait retrouvé son foyer !
Son foyer… En un éclair, la réalité, perdue de vue quelques secondes, revint la frapper de plein fouet. La plantation n’avait pas changé et pourtant, rien ne serait jamais plus comme avant. Juniper Hill avait perdu son maître… Son père ne serait plus là pour l’accueillir dans la grande bibliothèque. Plus jamais elle ne se blottirait auprès de lui, sur le canapé de cuir, écoutant ses conseils ou lui confiant ses rêves, ses projets d’avenir. Plus de parties d’échecs, plus de chevauchées à travers champs en sa compagnie. Sans lui, sans son autorité ferme et discrète, Juniper Hill était une coquille vide et sans âme… Des larmes roulèrent sur ses joues, et elle se détourna pour cacher son chagrin.
Pleinement conscient du choc qu’elle devait éprouver, Deveril lui lança un bref regard, refrénant son désir de la consoler. Au cours du voyage, il avait fait de son mieux pour la distraire en lui parlant du lointain Oregon. Il avait décrit les sommets enneigés des Rocheuses, les forêts de conifères, la majestueuse beauté de ces terres sauvages. La jeune fille l’écoutait avec intérêt, mais à mesure qu’ils approchaient de Juniper Hill, elle était devenue plus distraite. Maintenant elle pleurait en silence, et Deveril comprenait que toute marque de compassion eût été déplacée. Vivienne Rocque était trop fière pour accepter sa pitié. Respectant sa douleur, il garda le regard fixé droit devant lui tout en observant d’un œil exercé le domaine dans lequel ils venaient de pénétrer.
A en juger par le parc luxuriant et les champs fertiles qui s’étendaient au loin, la plantation était prospère. Les cases des esclaves, blanchies à la chaux, étaient soigneusement entretenues, et les Noirs qui s’affairaient çà et là paraissaient bien nourris et en bonne santé. Domaine florissant, Juniper Hill devait susciter l’admiration et l’envie de nombreuses personnes… Mais Deveril ne faisait pas partie de celles-là. La riante prospérité qui s’étalait sous ses yeux était, il le savait, fondée sur l’esclavage, et pour lui, un jardin d’Eden où l’on était privé de liberté restait une prison. Ses opinions en la matière ne lui avaient pas valu que des amis, loin s’en fallait…
Un éclair lumineux provenant d’une fenêtre attira son attention. Il l’identifia aisément. Le reflet du soleil sur des jumelles… Quelqu’un les observait depuis la maison. Deveril demeura impassible, tenant les rênes d’une main ferme; rien dans son attitude n’aurait pu laisser soupçonner qu’il s’était aperçu de quelque chose.
Vivienne se tamponna les yeux avec le mouchoir chiffonné que Deveril lui avait donné. Foin de pleurnicheries ! Désormais, elle était la maîtresse de la plantation. Chacun viendrait lui demander conseil et prendre ses ordres. Elle devait se montrer à la hauteur.
Refoulant son chagrin, elle essaya de puiser du courage en se concentrant sur les souvenirs heureux de son enfance, lorsqu’elle remontait la longue allée sur son poney, à l’ombre des chênes centenaires. Sa nature foncièrement optimiste finit par prendre le dessus. Le domaine ne serait plus jamais tel qu’il était du temps de son père, mais son bien-aimé Juniper Hill n’en continuerait pas moins à prospérer. Elle y veillerait.
Le buggy avait ralenti et suivait la dernière courbe de l’allée menant à la vaste demeure. Sous la véranda, une jeune Noire faisait reluire le marteau et la poignée de cuivre de la porte. Vivienne se redressa sur son siège. Toute la fatigue du voyage s’était envolée. Cette mince silhouette qui maniait le chiffon avec ardeur… c’était Naomi ! La camarade de jeux de son enfance, puis sa femme de chambre avant qu’elle ne parte pour la pension. Ah ! comme elle était heureuse de la revoir ! Cette fois, Vivienne se sentait vraiment chez elle.
Deveril arrêta la voiture devant le perron. Avant qu’il eût pu faire un mouvement, sa passagère avait ramassé ses jupes et sautait à bas du siège.
— Naomi ! cria-t-elle.
Elle grimpa prestement les marches, manquant trébucher dans sa hâte.
— Naomi ! C’est moi ! Tu me reconnais?
Mais dès que Vivienne eut atteint la véranda, la jeune Noire s’engouffra dans la maison, lui claqua la porte au nez et tira le verrou intérieur. Vivienne s’immobilisa, muette de stupeur. Puis elle baissa les yeux, considéra son affreuse robe caca d’oie, son corps amaigri. Pas étonnant que Naomi ne l’ait pas reconnue ! Elle se mit à rire.
— Naomi… c’est mademoiselle Vivienne. Je suis revenue !
Elle frappa à la porte, mais personne ne répondit.
Pendant ce temps-là, Deveril confiait les rênes du buggy à un garçon d’écurie à la bouche édentée et à la peau noire et luisante comme de l’ébène poli. Il lui glissa une pièce d’argent dans la main.
— Promène le cheval un moment, le temps de le laisser souffler. Je ne serai pas long.
Montant les marches deux par deux, il rejoignit Vivienne sur la véranda. La jeune fille avait pâli, et sur ses traits juvéniles l’incrédulité se mêlait à la colère. Deveril frappa deux coups énergiques à la porte. Cette fois, le résultat ne se fit pas attendre. Un maître d’hôtel parut sur le seuil, le visage impassible, le regard distant et froid.
— Je regrette, M. et Mme St. Germaine ne reçoivent pas aujourd’hui, annonça-t-il.
Le sourire prêt à éclore sur les lèvres de Vivienne disparut.
— Zachariah ? Tu ne me reconnais pas ? Je sais que j’ai beaucoup maigri, mais…
Sans dire un mot, le maître d’hôtel allait refermer la porte, mais Deveril devança son geste et fit signe à Vivienne d’entrer. La jeune fille franchit le seuil. Puis elle s’immobilisa, considérant avec une stupeur effrayée le vaste hall, avec son lustre de cristal dont les lames tintaient doucement dans le courant d’air.
Deveril balaya le vestibule du regard. Elégant et spacieux, il était meublé de fauteuils recouverts de soie crème. Tout au fond, de grandes portes-fenêtres aux rideaux de brocart couleur pêche ouvraient sur le jardin. Une pièce agréable mais sans plus. Pourquoi alors cette peur qu’il lisait dans les yeux de Vivienne?
Il posa sa main sur le bras de la jeune fille en un geste apaisant.
— Que se passe-t-il ?
Vivienne tressaillit. Elle avait l’impression de vivre un mauvais rêve.
— Oh ! monsieur…, murmura-t-elle d’une voix rauque. C’est affreux ! Je ne reconnais plus rien !
Elle indiqua du geste les portes-fenêtres, l’élégant mobilier.
— Les rideaux, ils devraient être en soie vert émeraude. Et où est passée la console en acajou sculpé, ornée de griffons, qui se trouvait contre ce mur? Celle que ma mère avait héritée de son arrière-grand-père… Et les fauteuils en tapisserie qu’elle avait brodée de ses mains? Tout a changé, monsieur. Même le lustre est différent !
Deveril l’écoutait, le visage grave; manifestement, la jeune fille était au bord de la crise de nerfs. Il se tourna vers le maître d’hôtel au masque d’ébène.
— Mlle Rocque a quitté sa pension voici plusieurs semaines, mais elle est tombée malade pendant le voyage. A présent, elle a besoin de se rafraîchir et de prendre un peu de repos.
Zachariah haussa les sourcils.
— Mlle Rocque? Vous faites erreur, monsieur…
Une voix s’éleva du haut de l’escalier d’honneur.
— Laisse, Zachariah. Je m’en occupe. Va chercher ta maîtresse.
L’instant d’après, Bertrand descendait les marches d’un pas nonchalant, mais son regard était sur le qui-vive.
Vivienne se précipita au pied de l’escalier.
— Bertrand ! Que faites-vous ici ? Et pourquoi tout a-t-il changé?
— Mais voyons, ma chère enfant, rien n’a changé ici depuis des années.
Il franchit la distance qui les séparait et prit les mains de la jeune fille dans les siennes.
— Je suis ravi de constater que le médecin avait tort. Il nous avait affirmé que vous ne passeriez pas la nuit. Si seulement nous avions pu nous douter…
Malgré l’onctuosité du ton, Vivienne devina que Bertrand était en colère. Il avait le même air de rage froide que le jour où son hongre gris l’avait jeté à terre. Bertrand avait abattu le cheval, prétendant qu’il avait la jambe brisée. Ce jour-là, Vivienne avait compris qu’elle le détestait. Et voilà qu’il était installé en maître à Juniper Hill !
— Que faites-vous ici? répéta-t-elle. Veuillez vous expliquer, je vous prie.
Il se pencha et l’embrassa sur les lèvres.
— Ma chère, ma très chère Charlotte. Bienvenue à Juniper Hill.
— Charlotte? Mais je suis Vivienne. Pourquoi m’appelez-vous Charlotte?
La jeune fille regarda Deveril, quêtant son soutien. Il avait les lèvres serrées et ses yeux étaient rétrécis en deux petites fentes.
Une porte s’ouvrit derrière Vivienne.
— Ah ! vous voici enfin, ma chère amie, s’écria Bertrand, tout sourire. Nous avons des visiteurs inattendus, figurez-vous. Préparez-vous à un choc. Un choc des plus agréables, au demeurant.
Vivienne jeta un coup d’œil dans le miroir sur le mur opposé, et ses yeux s’élargirent de stupeur. Sa propre image s’avançait vers elle, vêtue d’une robe de soie gris perle à la dernière mode, les cheveux relevés en un joli chignon.
Ses oreilles se mirent à bourdonner, des pensées confuses déferlèrent en vrac dans sa tête. Avait-elle perdu l’esprit? La jeune fille regarda fixement l’apparition dans le miroir. Son médaillon qu’elle croyait perdu, un pendentif en or de forme ovale, incrusté d’une croix en diamant, reposait sur le corsage de soie grise de son double…
— Que… que…, balbutia-t-elle.
Incapable d’articuler un mot, Vivienne fit volte-face si brusquement qu’elle faillit perdre l’équilibre. Les fatigues du voyage avaient sérieusement ébranlé ses forces. Mais pas au point de l’empêcher de reconnaître sa cousine !
L’apparition en soie gris perle s’empourpra, puis pâlit, et enfin s’avança d’un pas hésitant.
— Ah ! Charlotte, s’écria-t-elle, les mains tendues vers Vivienne, c’est un vrai miracle ! Et nous qui pensions que tu étais morte et enterrée…
Vivienne n’en croyait pas ses oreilles.
— Comment oses-tu jouer cette comédie devant moi? explosa-t-elle. Je suis Vivienne, tu le sais parfaitement, alors à quoi bon ces mensonges?
Tremblant de tous ses membres, à la fois de colère et d’épuisement, elle trouva néanmoins la force d’élever le ton.
— Tu m’as volé mon nom, mon héritage, et même le médaillon qu’oncle Philippe m’avait offert !
Mais l’afflux d’émotions eut raison de ses faibles réserves d’énergie. Et Vivienne, mortifiée, sentit que sa rage accusatrice se transformait en un flot de larmes. Pendant un moment, on n’entendit que le tintement cristallin du lustre et les sanglots irrépressibles de la jeune fille.
Bertrand hocha la tête.
— Pauvre petite, dit-il avec tristesse. Elle a toujours été sujette aux fantasmes. La maladie n’a rien arrangé, à ce que je vois.
Deveril réfléchit rapidement. Il n’avait aucun moyen de prouver l’identité véritable de sa protégée — et qu’en savait-il, après tout? Il avait rencontré les deux jeunes filles dans de telles circonstances que les présentations avaient été pour le moins abrégées. Et sa petite protégée avait été si malade ! N’avait-elle pas l’esprit encore embrumé par la fièvre au point de divaguer sur son identité?
Il regarda attentivement le petit visage aux traits tirés, aux yeux cernés, aux joues creuses. Une chose en tout cas était sûre : la pauvre malheureuse ne pouvait pas reprendre la route aujourd’hui. C’est à peine si elle tenait debout.
Bertrand adressa à Deveril un regard entendu.
— Comme vous le voyez, elle fait une crise d’hystérie. Conséquence de la fièvre cérébrale, sans doute.
— En effet, reconnut Deveril, j’ai entendu dire que la fièvre entraînait parfois des séquelles de ce genre.
Vivienne ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Le monde s’écroulait. Même son protecteur se retournait contre elle ! La jeune fille enfouit son visage dans ses mains, essayant de recouvrer son sang-froid.
Mais la fatigue du voyage, la chaleur suffocante et la faiblesse due à la maladie eurent raison de ses efforts. Le bourdonnement à ses oreilles s’intensifia. Un sentiment d’irréalité la saisit, elle se sentait comme détachée de tout ce qui l’environnait. Etait-ce la pièce qui tournait, ou bien elle? La jeune fille voyait les lèvres de Deveril bouger, mais le sang cognait si fort à ses oreilles qu’elle n’entendait pas ce qu’il disait. Charlotte et Bertrand étaient devenus tout petits, poupées minuscules qu’elle contemplait de quelque monde lointain. Puis ses yeux se voilèrent, la pièce bascula de nouveau, et Vivienne porta la main à sa tempe.
De très loin, elle entendit la voix de Charlotte.
— Je crains que le voyage n’ait épuisé ma cousine. Je vais donner des ordres afin qu’on lui prépare une chambre.
Saisie de faiblesse, Vivienne sentit ses jambes se dérober. Deveril se précipita et la prit dans ses bras au moment même où elle allait s’effondrer. L’espace d’un instant, il fut stupéfait de la sentir si minuscule, si légère contre sa poitrine. Etait-ce la même jeune fille qui, la veille encore, pleine d’énergie et de vitalité, le questionnait avec avidité sur les merveilles de l’Oregon?
Emboîtant le pas à Charlotte, dont les jupes froufroutaient sur l’escalier de chêne, Deveril porta Vivienne au premier étage. Il se sentait coupable. Il n’aurait pas dû la laisser faire d’une traite ce long voyage, elle était encore trop faible. La jeune fille avait présumé de ses forces, et il n’avait pas su la protéger contre elle-même.
Vivienne était affreusement lasse. Incapable de parler ou de faire un mouvement, elle se rendait compte néanmoins qu’on la transportait dans l’aile des chambres à coucher. Des mains douces et fermes la déposèrent sur un lit, et elle entendit prononcer son nom.
Quelques minutes — ou quelques heures — s’écoulèrent. Quelqu’un lui pressait un verre contre les lèvres. Le verre sentait le laudanum. Elle essaya désespérément de ne pas avaler son contenu. Ne pas se laisser emprisonner dans la toile tissée par Bertrand et Charlotte… Résister, résister à tout prix… Mais le liquide pénétra tout de même dans sa bouche, et elle l’avala machinalement. Ce fut la dernière chose dont elle eut conscience avant de glisser dans le sommeil.
Lorsque Vivienne se réveilla, une brise matinale agitait les rideaux de la fenêtre. Sa tête reposait sur une taie brodée, l’air embaumait la rose et la citronnelle, un pot-pourri que l’on confectionnait chaque été à Juniper Hill. La jeune fille se renfonça avec délices dans son oreiller, soupirant d’aise. Tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve. Elle allait ouvrir les yeux, et elle verrait les rideaux bleu clair, ainsi que l’amusante petite coiffeuse aux pieds sculptés en forme de cygne, celle que son père lui avait envoyée de Paris pour son seizième anniversaire.
Souriant à l’avance, Vivienne souleva lentement les paupières et toute trace de joie déserta immédiatement ses traits. Elle se trouvait dans un immense lit à baldaquin tendu de soie rose. Ce n’était pas sa chambre, mais une de celles que l’on réservait aux amis de passage. Pourquoi l’avait-on installée là?
A travers la mince cloison qui la séparait du petit salon adjacent, elle entendit un bruit de voix qui se disputaient.
— On va nous démasquer, je vous dis, déclarait Charlotte de sa voix de crécelle. Oh ! je n’aurais jamais dû vous écouter!
— Ne vous inquiétez pas, répondit une voix plus grave que Vivienne identifia comme celle de Bertrand. J’ai un plan.
— Et M. Deveril, qu’en faites-vous? Il est déjà venu ce matin et il a promis de revenir demain prendre de ses nouvelles.
— Je doute qu’il tienne parole. Et si jamais il revient, eh bien… ne craignez rien, je m’occuperai de lui.
— Je l’espère bien !
L’exclamation furieuse de Charlotte fut ponctuée par un claquement de porte.
La jeune fille se redressa dans son lit, le cœur battant. Ainsi elle n’avait pas rêvé toute cette affreuse histoire ! Une seule consolation dans ce cauchemar : M. Deveril ne l’avait pas abandonnée. La jeune fille se glissa hors du lit et fit prudemment quelques pas dans la chambre. Le repos forcé et l’énergie propre à la jeunesse ayant fait leur œuvre, Vivienne sentit qu’elle avait recouvré ses forces. Lorsque M. Deveril reviendrait, elle saurait le convaincre qu’elle avait toute sa tête, qu’elle s’appelait bien Vivienne Rocque et qu’elle était l’héritière de Juniper Hill. Et M. Deveril l’aiderait à chasser les usurpateurs.
Soudain la porte de communication s’ouvrit à la volée, et Bertrand parut sur le seuil. Ses pommettes virèrent au rouge brique et une lueur inquiétante s’alluma dans ses yeux tandis qu’il fixait Vivienne avec une expression de concupiscence si avide que la jeune fille réprima un cri. Elle ne portait qu’un peignoir de fine batiste, aux boutons défaits sur le devant… Saisissant vivement le drap tout proche, elle s’en drapa pour protéger sa pudeur.
Bertrand s’avança vers elle. D’un geste sec, il lui arracha l’étoffe des mains et considéra d’un air appréciateur la silhouette de la jeune fille. C’était la première fois qu’il voyait Vivienne sans ses vêtements de pensionnaire.
— Un peu maigre mais fort jolie quand même, constata-t-il, comme s’il eût jaugé quelque tête de bétail dans un concours de comice agricole.
Frissonnant de dégoût, Vivienne recula et jeta un regard désespéré autour d’elle. Fuir… Mais où? Comme elle faisait derechef un pas en arrière, Bertrand la saisit par les épaules et l’attira contre lui.
— Aïe! Vous m’avez fait mal, s’écria-t-elle.
Il la relâcha. Une longue égratignure marquait la poitrine de la jeune fille, juste au-dessus de la naissance des seins. Instinctivement, Bertrand porta la main à sa cravate; celle-ci s’ornait d’une épingle en rubis, et à sa vue Vivienne se figea. Cette épingle à cravate appartenait à son père ! Bertrand se l’était appropriée, comme tout le reste.
Les prunelles de la jeune fille étincelèrent de haine.
— Ma chère Vivienne, reprit Bertrand, sarcastique, si vous pouviez voir la tête que vous faites en ce moment, vous seriez la première à en rire… Intelligente comme vous l’êtes, vous devriez pourtant comprendre que vous avez tout intérêt à vous montrer docile. Vous et moi, nous allons être bons amis, n’est-ce pas? ajouta-t-il d’un ton doucereux, en la dévorant des yeux.
Vivienne s’écarta vivement et redressa le menton.
— Vous avez perdu la tête? s’écria-t-elle. Vous, mon ami? Je préférerais la compagnie d’un boa constrictor !
Bertrand balaya du regard la gracieuse silhouette, s’attardant sur la gorge dénudée, sur les rondeurs des seins, sur les hanches…
— Vous vous trompez, Vivienne. Nous allons devenir des amis. Des amis intimes, comme vous allez le découvrir sans tarder…
La jeune fille eut un haut-le-cœur. Impossible de se méprendre sur les intentions de cette brute…
Bertrand esquissa un geste vers elle.
— Ne me touchez pas, sinon… je vous tue !
— Quelle petite furie vous faites ! Votre ardeur a quelque chose de très attirant, savez-vous ?
Soudain il la saisit à bras-le-corps et lui plaqua les bras sur les côtés.
— Otez vos sales pattes de là! s’écria Vivienne.
Elle essaya de se dégager, mais il était trop fort. Et il la serrait de plus en plus près. Sa bouche n’était plus qu’à un centimètre de celle de la jeune fille. Vivienne se détourna. Il eut un ricanement et pressa ses lèvres sur le cou gracile.
— Vous voyez bien que vous êtes en mon pouvoir. Je vous tiens, et je puis vous faire plier à ma guise. Soyez raisonnable, ma douce. Si vous acceptez de jouer le jeu, je vous donnerai tout ce que vous désirez.
Vivienne tenta de gagner du temps.
— Et que demanderez-vous en échange?
— Rien. Rien que vous ne m’auriez donné de votre plein gré si vous étiez rentrée chez vous saine et sauve. Le contrat de mariage était prêt, signé, contre-signé. Vous seriez ma femme à présent, Vivienne. Vous pouvez encore le devenir. Sinon en droit, du moins à titre… officieux.
Sa respiration devint saccadée, une lueur menaçante s’alluma dans son regard.
— Je vous veux, Vivienne, poursuivit-il. Et je vous aurai !
Surtout, ne pas paniquer. Si elle perdait son sang-froid, elle était perdue ! Son grand-père, le vieux général, disait toujours que, pour gagner, l’essentiel était de connaître l’adversaire… Luttant contre la nausée qui s’emparait d’elle, Vivienne décida de sonder l’ennemi. Abritant son regard derrière la frange épaisse de ses cils, elle prit une pose alanguie et esquissa une moue coquette.
— Et si je préférais être la maîtresse de Juniper Hill plutôt que la vôtre? Après tout, ne suis-je pas l’héritière légitime? Pourquoi devrais-je laisser ma place à Charlotte?
Bertrand se passa la langue sur les lèvres, puis il aspira profondément.
— Vous pourriez reprendre cette place… si vous acceptiez de coopérer. J’y ai pensé, cette nuit. On pourrait annuler le mariage… Je suis sûr que Charlotte se laisserait persuader. Si elle s’entêtait… un tragique accident est si vite arrivé ! Après un délai d’usage, vous deviendriez ma femme.
— Votre femme? Jamais ! Je vous hais, je vous méprise !
Incapable de dissimuler davantage la répulsion qu’il lui inspirait, elle le repoussa violemment.
— Je vous conseille de bien réfléchir, proféra-t-il d’un ton lourd en se penchant sur la jeune fille.
Trop paniquée pour se préoccuper plus longtemps de tactique, Vivienne se dégagea et, rassemblant toutes ses forces, lui assena une gifle retentissante. Bertrand blêmit, porta la main à sa bouche. Lorsqu’il la retira, ses doigts étaient tachés de sang. Un instant, Vivienne crut qu’il allait la frapper mais il n’en fit rien. On aurait dit qu’il était pris de malaise, son visage devint gris cendre et des gouttelettes de sueur lui mouillèrent le front. Le lâche ! Lui qu’elle avait vu abattre froidement un cheval, voilà qu’il menaçait de tourner de l’œil. Ainsi, la vue du sang ne lui faisait aucun effet… tant qu’il ne s’agissait pas du sien.
Elle vit avec amertume qu’il se ressaisissait néanmoins et, tout en s’essuyant la bouche avec un mouchoir marqué d’un monogramme, la considérait d’un œil glacial.
— Vous avez été trop gâtée, Vivienne. Vous vous croyez tout permis. Le moment est venu de vous donner une leçon.
Il la saisit d’une poigne de fer, et la jeune fille eut beau se débattre, en l’espace de quelques minutes il l’avait immobilisée. D’une main, il la maintint solidement par le bras droit, de l’autre il l’empoigna par les cheveux puis, la poussant devant lui, il la fit sortir dans le couloir et s’engagea avec elle dans l’escalier de service.
La montée semblait interminable. Haletante, à bout de forces, Vivienne prit conscience qu’ils avaient dépassé l’étage réservé aux domestiques et gravissaient l’étroit escalier en colimaçon menant aux combles.
Bertrand s’arrêta devant une solide porte en chêne, l’ouvrit d’un coup d’épaule et propulsa Vivienne dans une petite pièce sombre à l’atmosphère suffocante. La jeune fille s’étala sur le plancher, le nez dans la poussière.
Bertrand se planta devant elle, un sourire sardonique aux lèvres.
— Je vais vous laisser réfléchir tranquillement à ma proposition, dit-il. Quelques jours de méditation solitaire dans cette étuve ne manqueront pas de faire avancer ma cause, j’en suis sûr.
— Aucune chance ! Vous êtes une brute, un menteur et un voleur !
— A votre aise. Voici vos nouveaux appartements, à moins que vous ne changiez d’avis. Poussière, obscurité et une chaleur de fournaise — alors que vous pourriez être confortablement installée dans la chambre rose. Songez-y : l’air frais du jardin qui s’engouffre par les fenêtres ouvertes… de l’eau parfumée dans le tub de cuivre, un verre de citronnade glacée… un lit de plume et des draps de lin…
Il gagna la porte à grandes enjambées et se retourna.
— Ne serait-ce pas plus agréable qu’un plancher pourri, couvert de moisissure? Réfléchissez-y, Vivienne. Et souvenez-vous : la décision vous appartient.
Il sortit et referma la porte derrière lui. Vivienne entendit le grincement d’un verrou, puis ce fut le silence.
S’exhortant au calme, la jeune fille réfléchit à la situation. Celle-ci, il fallait en convenir, n’avait rien de réjouissant. Personne pour lui porter secours, pas de parents en Amérique, hormis Charlotte et l’oncle Philippe. Charlotte qui était tombée sous l’emprise de Bertrand. Quant à Philippe, il avait disparu dans une expédition aux sources du Missouri, lorsque Vivienne était encore enfant. Tout le monde pensait qu’il avait péri dans ces contrées lointaines. Pourtant, la jeune fille n’avait jamais perdu l’espoir de revoir un jour son oncle bien-aimé. Pour l’heure, cependant, inutile de compter sur son aide…
Son seul espoir reposait sur M. Deveril. A deux reprises déjà, il avait volé à son secours ! Mais Bertrand et Charlotte l’avaient embobiné lui aussi avec leurs mensonges. Et bientôt il partirait au loin…
Vivienne soupira convulsivement, une larme roula sur sa joue. Elle l’essuya d’un geste rageur. Ce n’était pas le moment de se lamenter! Si elle voulait s’évader, elle ne devrait compter que sur ses propres forces. Le plus urgent était d’élaborer un plan. Ensuite elle le mettrait à exécution…
Alors, Bertrand et Charlotte n’auraient qu’à bien se tenir. Elle dénoncerait leur supercherie, elle redeviendrait la maîtresse de Juniper Hill ! Encore fallait-il trouver un moyen de s’échapper de ce galetas.
Une faible lueur filtrait par une lucarne à claire-voie. Lorsque ses yeux se furent habitués à la semi-obscurité, Vivienne recensa le mobilier de sa prison. Ce ne fut pas long. Un lit défoncé, une cuvette ébréchée et un pot de chambre… Un éclat métallique attira son regard. Elle s’approcha lentement. C’était une chaîne attachée au pied du lit, munie d’un fer à son extrémité.
Vivienne frémit. Cette pièce avait déjà servi de geôle ! Non, elle ne devait pas se laisser terroriser par une simple chaîne. D’ailleurs, si elle parvenait à en rompre un maillon, elle disposerait d’une arme redoutable. Elle se voyait déjà en assener un bon coup sur le crâne de Bertrand.
Réconfortée à cette évocation, elle palpa la chaîne sur toute sa longueur, à la recherche d’un maillon rouillé ou brisé. Rien à faire, les anneaux étaient d’une solidité à toute épreuve. Vivienne s’attaqua alors au fer attaché au pied du lit, essayant de le faire glisser peu à peu afin de le désolidariser de la chaîne.
La jeune fille était si absorbée par sa tâche qu’elle n’entendit pas la porte s’ouvrir. Un rai de lumière tombant du couloir la fit se retourner. Naomi se tenait sur le seuil, un plateau dans les mains. Elle entra dans la pièce, et la porte se referma avec un déclic. Quelqu’un l’avait verrouillée de l’extérieur.
— Mademoiselle Vivienne, commença Naomi, je vous apporte une légère collation.
Vivienne sursauta.
— Voilà que tu me reconnais maintenant! lança-t-elle, indignée. Pourquoi n’as-tu pas dit la vérité à M. Deveril ?
Tout en parlant, la jeune fille étendit négligemment un pan de son peignoir sur la chaîne et son fer afin de dissimuler son petit bricolage.
Naomi ne broncha pas. Son visage aux traits réguliers paraissait sculpé dans l’ébène. Elle déposa le plateau sur le lit et jeta un regard à Vivienne.
— Vous n’arriverez pas à ôter la chaîne, observa-t-elle tranquillement.
— J’y travaillerai nuit et jour s’il le faut!
— Je sais de quoi je parle, répliqua Naomi.
Elle releva la manche de sa robe. Son poignet était marqué d’affreuses escarres, avec des bandes de peau livide aux endroits où la plaie commençait à cicatriser.
Vivienne eut un mouvement de recul.
— Qui t’a fait cela? C’est ce monstre de Bertrand, n’est-ce pas? Mais pourquoi?
Naomi détourna les yeux et rabaissa sa manche.
— Il est le maître maintenant, dit-elle à voix basse. Il a le droit. Je lui appartiens, avec les vêtements que je porte… De même que je vous aurais appartenu, si les choses avaient tourné différemment. Cette chaîne-là est visible, ajouta-t-elle en désignant le mur du menton, mais elle n’est pas plus dure que celles qui font de moi une esclave !
— Mais… père et moi t’avons toujours bien traitée…, balbutia Vivienne, désemparée. Je… je n’avais jamais pensé…
La jeune fille regardait Naomi, profondément troublée.
— Tu es née à Juniper Hill, reprit-elle, et ta mère également. Qu’aurais-tu fait ailleurs?
— Je ne sais pas. Je me serais engagée comme femme de chambre, je serais serveuse dans une auberge… J’aurais fait le même genre de travail qu’ici, probablement. Mais ce serait mon propre choix. Ma vie m’appartiendrait.
Elle balaya du regard la pièce poussiéreuse.
— Sans la liberté de choisir notre sort, nous sommes des prisonniers, mademoiselle Vivienne. Comme vous dans ce grenier.
— Alors aide-moi ! Aide-moi à m’enfuir, et je changerai tout cela.
— Il me tuera.
— Pas si tu viens avec moi.
— Il lancera les chiens à nos trousses. Et quand il nous ramènera, ce sera encore pire.
— Si nous nous sauvons de nuit, insista Vivienne, on ne s’apercevra pas de notre disparition avant le lendemain matin. Entre-temps, nous aurons trouvé M. Deveril. Il loge à l’hôtel du Trèfle, à Sainte-Anne. Il nous aidera.
Naomi hocha la tête.
— Votre monsieur aura peut-être quitté l’hôtel avant que nous n’arrivions à Sainte-Anne. Et même si nous le trouvions, pensez-vous qu’il voudrait aider une fille comme moi ?
— Bien sûr que oui ! Tu es ma femme de chambre.
— Non. Je suis une esclave.
— Mais…, protesta Vivienne.
— Etre votre femme de chambre ne fait pas de moi une femme libre, répliqua Naomi. Et la fuite est un crime lourdement puni…
Elle tira de sa poche un petit objet qui étincela brièvement dans la lumière filtrant par la lucarne.
— Madame m’a priée de vous rendre ceci, dit-elle.
Stupéfaite, Vivienne tendit la main, et ses doigts se refermèrent sur le petit médaillon ovale. Charlotte avait-elle des remords? Etait-elle disposée à l’aider? Elle voulut parler, demander plus de renseignements à Naomi mais celle-ci était déjà sortie en laissant le plateau.
Sans toucher au bouillon et au pain, Vivienne but un peu d’eau et réfléchit aux paroles de la jeune Noire. On lui avait inculqué dès son jeune âge les principes régissant la vie de la plantation. Il y avait d’un côté les maîtres, de l’autre, les esclaves. C’était dans l’ordre des choses dans le monde où elle vivait, et jusqu’alors la jeune fille ne s’était jamais posé de question. Naomi avait raison. Si elle n’était pas tombée malade, elle serait la maîtresse de Juniper Hill aujourd’hui. Naomi lui «appartiendrait », ainsi que tous les autres esclaves qui constituaient son héritage. Etait-ce juste pour autant?
Vivienne se retourna sur le matelas bosselé. Elle n’était plus une enfant pour tout accepter sans explication. Non, il n’était pas juste de « posséder » d’autres êtres humains, décida-t-elle. Sa résolution était prise : un jour, il y aurait de grands changements à Juniper Hill…
Epuisée par les émotions, assommée par la chaleur, Vivienne glissa dans un sommeil peuplé de rêves. Elle dansait au son d’une musique entraînante, et subitement un homme séduisant aux cheveux d’ébène la prenait dans ses bras. Deveril ! En souriant, il la guidait doucement vers les portes grandes ouvertes de la salle de bal.
La scène changea rapidement, et Vivienne se retrouva dans la chambre rose; mais cette fois c’était Deveril qui la regardait intensément de ses yeux bleus, Deveril qui dégrafait sa chemise de fine batiste et caressait ses seins… Une vague de chaleur la parcourut. Les jambes chancelantes, elle défaillait de bonheur entre ses bras puissants, le visage offert à ses lèvres.
C’est alors qu’un envol de pigeon, au-dehors, la tira brutalement de son rêve. Le soleil était passé à l’ouest de la maison, et dans le grenier la touffeur devenait insupportable. Puis les rais de lumière qui tombaient à travers la lucarne à claire-voie s’estompèrent progressivement.
Le soir arriva. Affaiblie par le jeûne et la chaleur, Vivienne, l’esprit embrumé, rêvait d’un chevalier qui venait la sauver. Il avait des cheveux de jais et le visage de Deveril, et il l’emmenait au grand galop sur son bel alezan. Le roulement des sabots s’intensifia… Vivienne se réveilla en sursaut. Un étrange martèlement résonnait au-dehors. Un bruit sourd, lent et régulier qui avait quelque chose de sinistre dans la nuit. La jeune fille se redressa, baignée de sueur.
La porte s’ouvrit sans bruit, et la lueur d’une bougie éclaira le visage de Naomi.
Vivienne déglutit.
— Naomi ! Quel est ce bruit bizarre au-dehors?
La servante referma la porte.
— Vous ne devinez pas, mademoiselle? M. Deveril est devenu trop curieux. Il pose trop de questions. Votre présence ici devient gênante.
Elle marqua une pause, puis s’approcha du lit et regarda Vivienne avec gravité, mais sans que la moindre émotion se reflétât sur son visage sombre.
— Ce que vous entendez, c’est le bruit des pelles et de la terre qu’on remue. Les hommes creusent votre tombe.
— Veuillez informer M. St. Germaine que M. Deveril désire le voir.
Deveril se tenait de nouveau dans le vestibule de Juniper Hill, sérieusement inquiet cette fois. L’instinct infaillible qui lui avait si souvent sauvé la vie lui soufflait qu’il se passait quelque chose de grave. Vivienne était en danger.
Une discrète reconnaissance effectuée avant l’aube dans les bâtiments annexes lui avait révélé certains détails intéressants ; en particulier, il avait découvert, remisée dans un hangar, la massive console aux pieds sculpés en forme de griffons que Vivienne avait décrite avant de s’effondrer. Mlle Rocque avait dit la vérité. Sa cousine usurpait son identité, et St. Germaine l’avait spolié de son héritage.
Le visage d’ébène du maître d’hôtel se figea.
— Je regrette, monsieur Deveril, mon maître est à La Nouvelle-Orléans pour affaires.
— Dans ce cas, j’aimerais présenter mes respects à Mme St. Germaine.
— Madame est souffrante.
Deveril redressa les épaules, un pli sévère contracta ses lèvres.
— Allez dire à votre maîtresse que je ne partirai pas tant que je n’aurai pas vu la jeune dame que j’ai ramenée à Juniper Hill il y a deux jours.
Le maître d’hôtel considéra l’air déterminé du visiteur et battit en retraite vers le salon. Deveril se mit à arpenter nerveusement le vestibule. Les doubles rideaux étaient tirés et la pièce plongée dans la semi-pénombre. Quelques minutes s’écoulèrent, et le maître d’hôtel réapparut.
— Madame va vous recevoir, annonça-t-il.
Deveril s’immobilisa. La porte d’un salon s’ouvrit, et Charlotte s’avança vers lui dans un froufrou de jupes. Elle avait les yeux rougis et portait une ample robe de soie noire.
Elle croisait et décroisait ses doigts nerveusement. Bertrand lui avait fait soigneusement la leçon, mais elle redoutait cet instant.
— Je regrette que mon mari ne soit pas là pour vous accueillir, monsieur, commença-t-elle d’une voix mal assurée.
Deveril balaya d’un geste impatient les formules de politesse.
— Ce n’est pas votre époux que je désire voir, madame, mais la jeune personne que j’ai raccompagnée ici avant-hier.
— Je crains que ce ne soit impossible.
— Je lui parlerai en votre présence, si vous le désirez, mais je ne partirai pas d’ici tant que je ne me serai pas assuré de son état de santé.
Charlotte baissa les yeux et une expression de tristesse se peignit sur ses traits.
— Hélas, monsieur, je regrette de ne pouvoir accéder à votre demande. Ma pauvre cousine a succombé à un nouvel accès de fièvre cette nuit même. Elle est morte.
— Morte!
Deveril eut l’impression d’un coup de poignard en plein cœur. Il resta un instant immobile, comme pétrifié ; puis la stupeur fit place à la colère.
— Vous mentez! s’écria-t-il.
Charlotte pâlit mais ses yeux glauques soutinrent son regard sans ciller.
— Non pas, monsieur. Mon mari a pensé qu’il valait mieux l’ensevelir aussitôt. Pour éviter tout risque de contagion, comprenez-vous ? Nous l’avons enterrée dans le cimetière familial, sur la colline. Juste après le parc. Si vous désirez vous rendre sur sa tombe…
Deveril s’inclina sans mot dire et tourna les talons.
Après avoir traversé la pelouse, il s’engagea sur le sentier qui menait à une petite éminence. Et si tout cela n’était qu’une ruse pour l’éloigner de la maison? se demanda-t-il. Mais à l’ombre des arbres, entre deux vieilles pierres tombales et un mausolée réservé aux urnes funéraires, il découvrit un petit monticule de terre fraîchement retournée.
Deveril resta un moment auprès de la tombe, tête baissée, plongé dans ses pensées. Mais lorsqu’il repartit, une détermination farouche se lisait sur son visage, et son pas était plus assuré que jamais.
Tapie derrière une fenêtre, Charlotte le regarda sauter en selle et s’éloigner au galop dans l’allée. Elle poussa un soupir de soulagement. Tout s’était passé comme Bertrand l’avait prévu.
Sous le ciel nocturne, trois silhouettes se déplaçaient sans bruit dans le parc de la plantation, se dirigeant vers la colline où se trouvait le petit cimetière familial. La lune disparaissait derrière de gros nuages noirs, le vent gémissait dans les arbres et soufflait en rafales, apportant jusqu’à Juniper Hill l’odeur iodée de la mer. Quelque part dans le golfe, une tempête tropicale se préparait, songea Deveril. Il fallait se hâter. S’arrêtant auprès d’un vieux chêne qui déployait majestueusement ses branches dans la nuit noire, il tira de sa housse la pelle qu’il avait apportée.
Ethan le rejoignit peu après. Le jeune homme semblait nerveux. Il jeta un regard inquiet par-dessus l’épaule.
— Vous êtes vraiment décidé, mon oncle? Vous allez ouvrir une tombe?
Deveril le jaugea du regard.
— Tu as peur?
Ethan déglutit.
— Non. Mais on pourrait nous entendre de la maison.
— Ne t’inquiète pas, dit Deveril, le vent couvrira le bruit des pelles. L’orage menace d’éclater d’un instant à l’autre.
Le troisième homme sortit de l’ombre du mausolée. Lui aussi portait une pelle.
— Waggoner, dit Deveril à mi-voix, vous et moi allons creuser pendant qu’Ethan fera le guet.
Truman Waggoner, celui-là même avec qui Deveril avait pris son petit déjeuner à l’hôtel du Trèfle, venait d’être recruté pour l’expédition dans le nord-ouest. Deveril le connaissait à peine, mais il disposait d’excellentes références. Et dans le cas présent, ses bras vigoureux et musclés présentaient un avantage indéniable.
Les deux hommes s’attaquèrent à leur tâche. La terre fraîchement retournée était meuble et la sépulture peu profonde. Bientôt, la pelle de Deveril heurta quelque chose de dur. Il se redressa, indiquant du geste à son compagnon d’arrêter de creuser. Puis il dégagea soigneusement le cercueil de bois. Pendant un moment, on n’entendit que le gémissement du vent dans les arbres et le bruissement des feuilles.
Deveril considéra en silence la tombe béante. Jusqu’à cet instant, il avait été persuadé qu’il ne trouverait qu’une sépulture vide. Que ces funérailles étaient une mascarade destinée à décourager les questions des gêneurs comme lui. Mais en découvrant le cercueil, une sourde appréhension le saisit. Et si la cousine de Vivienne avait dit vrai ?
Il sauta dans la fosse et s’agenouilla dans la terre meuble. Il fallait qu’il en ait le cœur net ! Utilisant sa pelle en guise de levier, il inséra la lame entre le couvercle et le côté du cercueil et appuya sur le manche. Le couvercle se souleva de quelques centimètres en grinçant. Deveril jeta sa pelle. Il tira de sa poche une chandelle, l’alluma et, abritant la flame de la main, regarda à l’intérieur de la longue caisse en bois.
A la lueur vacillante de la chandelle, il entrevit une forme enveloppée d’un linceul blanc.
Deveril se redressa en jurant. De nouveau, une douleur aiguë lui transperça la poitrine. Mais quelque chose protestait violemment en lui. La jeune fille qui répondait au nom de Vivienne Rocque était une âme courageuse et ardente, pleine de vitalité. Il ne pouvait l’imaginer gisant dans cette méchante caisse en bois, à jamais immobile et froide… Non, impossible! Il planta la chandelle dans la terre et souleva complètement le couvercle.
Au bord de la fosse, Waggoner et Ethan retenaient leur souffle. Placés comme ils étaient, Deveril leur masquait le cercueil. Soudain, ils le virent se pencher en avant; sa tête et son bras droit disparurent presque complètement à l’intérieur; puis il flanqua un coup de poing sur le couvercle et se redressa.
— Que se passe-t-il ? demanda Waggoner à voix basse. Qu’avez-vous découvert?
Deveril s’écarta légèrement
Le cercueil contenait des rondins de bois enveloppés dans une vieille couverture et ficelés par une corde à nœuds.
Lorsque Deveril se hissa hors de la tombe, il souriait jusqu’aux oreilles.
— Je le savais ! Mon instinct ne m’avait pas trompé ! s’écria-t-il, triomphant.
Les trois hommes comblèrent la fosse et se séparèrent pour regagner l’endroit où chacun avait laissé sa monture. L’alezan de Deveril hennit doucement en reconnaissant son maître. Josh lui tapota l’encolure, sauta en selle et prit la route de l’hôtel du Trèfle. Trois heures plus tard, il y parvenait.
Une lune blafarde sortit de derrière un nuage, jetant une lueur argentée dans la nuit. Tout en regagnant les écuries de l’hôtel, Deveril continuait de songer à ce qu’il venait de découvrir. Les risques et les difficultés de sa propre entreprise avaient été temporairement relégués à l’arrière-plan, dans quelque coin reculé de son cerveau. Pour le moment, toutes ses pensées allaient à une jeune fille aux yeux verts, aux cheveux d’or roux et au tempérament fougueux…
Il rit tout seul en conduisant son cheval à son box. Bertrand St. Germaine n’aurait pas imaginé ces fausses funérailles s’il avait voulu assassiner Vivienne. Non, il devait caresser quelque autre projet en sous-main. Or, découvrir les plans secrets de l’adversaire était une des spécialités de Deveril. Il ne savait pas où se trouvait Vivienne ni comment il pourrait arriver jusqu’à elle. Mais une chose était sûre : la jeune fille était vivante.
Et il la retrouverait !
La tâche se révéla moins aisée qu’il ne l’avait cru. Persuadé que Vivienne était retenue prisonnière derrière les murs de Juniper Hill, Deveril essaya d’abord de soudoyer le personnel de la plantation. Lorsque toutes ses tentatives eurent échoué, il décida d’effectuer lui-même une discrète reconnaissance.
Dans la nuit noire, Deveril escalada un mur garni d’un treillage, se hissa à l’intérieur de la véranda du premier étage et se glissa dans la maison endormie. Vêtu de noir, il se déplaçait avec la souplesse d’un félin, parcourant les pièces plongées dans l’obscurité, à la recherche d’un indice. En vain.
Il s’engagea alors dans un escalier en colimaçon qui le mena dans les combles, devant une lourde porte de chêne. Il tourna la poignée. La porte s’ouvrit. A la lueur de son briquet, Deveril découvrit un méchant lit en fer garni d’une grosse chaîne. Quelque chose de blanc se détachant sur le plancher poussiéreux attira son regard. Avant même de l’avoir touché, il reconnut son mouchoir. Celui qu’il avait donné à Vivienne juste avant d’arriver à Juniper Hill…
Il le serra dans sa main et le porta à son visage. Le carré d’étoffe chiffonnée avait conservé le frais parfum des cheveux et de la peau de Vivienne.
Deveril referma sans bruit la porte du galetas, revint sur ses pas et quitta la maison en empruntant le même chemin qu’à l’aller. A présent il disposait au moins d’un indice : Vivienne avait été détenue dans le grenier, et elle ne se trouvait plus à Juniper Hill.
Pendant qu’il se livrait à ses explorations nocturnes, Ethan, Truman Waggoner et Baptiste Boucher, un vieil ami de Deveril qui était aussi son homme de confiance, menaient l’enquête de leur côté. Bertrand avait dû s’entourer d’un luxe de précautions pour faire sortir sa captive de Juniper Hill, peut-être même l’avait-il droguée; mais tôt ou tard, quelqu’un finirait bien par remarquer une jeune beauté aux cheveux incandescents et aux yeux d’émeraude. Elle n’était pas de celles qui passent inaperçues…
Deveril ne dormit pas cette nuit-là. A la lueur grise et brumeuse de l’aube, il se rendit à une cabane abandonnée sur la route du bayou, dissimula son cheval à l’angle de deux murs en ruine, vestiges d’une ancienne écurie, et attendit en rongeant son frein ses trois compagnons. Ethan fut le premier à arriver. Son visage juvénile était marqué par la fatigue.
— La nuit a été longue, à ce que je vois, observa Deveril.
Ethan se frotta les yeux.
— En effet.. Et tout cela pour pas grand-chose. Aucune trace de la jeune fille ni de St.Germaine sur la route de La Nouvelle-Orléans.
Quelques minutes plus tard, Waggoner apparut. Lui non plus n’avait rien trouvé. Tiré à quatre épingles, les bottes cirées, la chemise amidonnée, il avait le regard froid et le visage impénétrable.
— Vous m’étonnerez toujours, Waggoner, observa Deveril. Comment faites-vous pour courir les routes toute la nuit et rester frais comme la rosée? Cela me dépasse.
Waggoner toucha son col de chemise.
— J’ai d’utiles relations. La blanchisseuse qui habite au-dessus de la boutique du tailleur, à Sainte-Anne, est une de mes bonnes amies. Je me suis arrêté chez elle et j’y ai fait un brin de toilette avant de venir.
Il détourna le regard. Deveril laissa tomber le sujet, mais l’information ne serait pas oubliée.
Baptiste arriva bon dernier. Il venait à pied, et Deveril le reconnut de loin à sa bedaine proéminente et à sa démarche chaloupée de marin. Il entra dans la cabane, triturant d’un air méditatif sa longue barbe grise.
— J’ai pris mes renseignements, annonça-t-il d’une voix fortement teintée d’accent canadien. M. St. Germaine a signé le registre d’un hôtel au nord de Juniper Hill, puis il s’est volatilisé. Plus trace de lui. Dites, c’est l’homme invisible, ce gars-là?
Deveril serra les mâchoires, son visage se rembrunit.
— Bertrand St. Germaine n’a rien d’un fantôme. Il peut saigner et mourir comme n’importe quel homme.
Ethan tressaillit. Devant l’expression menaçante de son oncle, il sentit un frisson glacial lui parcourir le dos. Les paroles de Deveril sonnaient comme une inquiétante promesse…