Le Gout De L'Aventure
Chapitre 3
Un martèlement régulier et sourd tira Vivienne d’un sommeil agité. Un cavalier, pensa-t-elle. Un cavalier approchait au galop pour la sauver, ses cheveux noir de jais scintillaient au soleil… Mais non, nul ne venait à son secours. Elle était seule, abandonnée dans l’obscurité menaçante d’un bayou. Des ombres furtives glissaient dans les eaux sombres, entre les racines de la mangrove, tandis que le bruit mat des sabots se transformait en un battement de tambour — celui, mystérieux, des esclaves qui scandaient les voix ancestrales de l’Afrique. La cadence syncopée s’accélérait…
Vivienne essaya de suivre le rythme d’un léger mouvement de la tête, et cet effort lui arracha une grimace de douleur. En un éclair, elle eut conscience que ce qu’elle avait pris pour le martèlement d’un tambour n’était autre que le sang qui battait à ses tempes. Elle tourna la tête et gémit faiblement.
— Je crois qu’elle se réveille.
— Dieu soit loué !
La voix était douce. Douce aussi la main qui lui effleura le front. La jeune fille ouvrit les yeux, et l’inquiétant bayou disparut comme par enchantement. A la faible lueur d’une lampe à huile, elle découvrit une pièce au plafond immensément haut. Où se trouvait-elle? Elle ne reconnaissait pas cet endroit.
— Buvez ceci, mon petit.
Un gobelet en fer blanc émaillé apparut devant sa bouche, des mains la soulevèrent doucement par les épaules. Elle but quelques gorgées d’un liquide rafraîchissant qui ressemblait à de la citronnade; elle essaya de parler mais seul un son rauque sortit de sa bouche. Cet effort l’épuisa. Elle referma les yeux, l’espace de quelques secondes, lui sembla-t-il. Lorsqu’elle ouvrit de nouveau les paupières, il faisait jour.
Le soleil matinal brillait à travers les persiennes des hautes fenêtres sur le mur opposé. La pièce était blanchie à la chaux, et son mobilier se réduisait à une rangée d’étroits lits métalliques alignés le long du mur. Cela ressemblait à une sorte d’infirmerie.
Vivienne tenta de se redresser, mais ses muscles ne lui obéissaient pas. L’espace d’un instant, la jeune fille crut qu’elle était paralysée. Puis, comme son regard tombait sur ses bras, d’une maigreur effrayante, elle comprit qu’elle était simplement trop faible pour parvenir à se lever. Mais où se trouvait- elle? Et surtout: que faisait-elle là? Refoulant le sentiment de panique qui la gagnait, la jeune fille s’efforça de rassembler ses souvenirs.
Des fragments nébuleux commencèrent à prendre forme, puis, comme dans un puzzle, chaque élément retrouva peu à peu sa place. Les charrettes chargées de cadavres et les rues désertes de La Nouvelle-Orléans… Les recommandations de sœur Albina. Le voyage en diligence et la femme frappée par la fièvre… Les images devenaient de plus en plus nettes… L’intervention de M. Deveril. L’hôtel du Trèfle. Charlotte et Bertrand. Son père…
Non!
Vivienne se redressa dans son lit, le corps inondé de sueur. «Ma chère petite, votre père est mort. Mort. Mort… »
Elle essaya désespérément de se persuader que les mots terribles de Bertrand n’étaient qu’un mauvais songe. Qu’ils appartenaient au délire de la fièvre… Mais le frisson glacé qui la parcourut lui prouva qu’elle n’avait pas rêvé. Le cauchemar était bien réel ! Galvanisée par la panique, elle réussit à repousser les couvertures et à sortir péniblement une jambe du lit.
Un bruissement de jupes se fit entendre à la porte, et une petite femme replète aux cheveux blancs entra, portant un plateau. Ses yeux bleus s’arrondirent de surprise.
— Oh là là! Vous ne devez pas vous asseoir, mon petit. Recouchez-vous bien vite !
Vivienne s’éclaircit la gorge, et les mots qu’elle avait été incapable de proférer la veille sortirent en un chuchotement rauque.
— J’ai été très malade, je crois…
— En effet, dit la femme aux cheveux blancs.
Elle déposa le plateau sur une table en bois auprès du lit, retapa les oreillers et installa confortablement sa patiente. Elle sentait la lessive et la camomille, et sa robe bleue était rapiécée mais d’une propreté irréprochable.
— Jusqu’à la nuit dernière, vous étiez dans un état désespéré, mon enfant, dit-elle. Maintenant, buvez ce bouillon. Ensuite, je vais vous laver, puis j’enverrai chercher le Dr LeVeque.
Sans laisser à Vivienne le temps de protester, la femme approcha un bol fumant de sa bouche. La jeune fille n’avait pas la force de résister. Au bout d’un moment, elle détourna la tête, incapable de boire plus d’une gorgée de bouillon.
— Auriez-vous l’amabilité de me dire quel est cet endroit, madame, et depuis quand je suis là?
— Vous vous trouvez à l’hospice du Sacré-Cœur, qui fut fondé par la veuve Voison pour soigner les indigents. Cela fait six semaines que vous êtes chez nous. Vous avez été atteinte de malaria. Une fièvre tierce avec inflammation du cerveau.
— Six semaines?
— Oui.
Il fallut quelques minutes supplémentaires à Vivienne pour comprendre qu’elle se trouvait dans un hospice. Un hôpital pour les mendiants et les indigents…
— Mais je ne suis pas pauvre ! s’écria-t-elle. Pourquoi ne m’a-t-on pas emmenée chez moi, à la plantation? A Juniper Hill, où mes servantes se seraient occupées de moi ?
La vieille femme la considéra sans mot dire.
Vivienne redressa le menton et lui jeta un regard impérieux.
— Je désire voir la personne responsable de cet établissement. Et où est donc ma cousine, Mlle Thibideau? Il faut que je lui parle sans tarder.
— Mais…
A cet instant, la porte s’ouvrit, et un petit homme d’un certain âge, sec et mince, parut sur le seuil. Il s’arrêta un instant, regardant Vivienne à travers son pince-nez. L’infirmière aux cheveux gris esquissa une révérence.
— Elle est éveillée, docteur.
Le médecin s’approcha du lit.
— Félicitations, mademoiselle. J’ai bien cru que vous ne passeriez pas la nuit.
Malgré sa faiblesse, Vivienne se rebiffa.
— Vous paraissez déçu de vous être trompé, monsieur.
A sa surprise, le médecin lui adressa un large sourire ravi.
— A la bonne heure ! Je constate que vous récupérez à vue d’oeil, mademoiselle. Un moment, nous avons craint que…
Il s’interrompit et fronça les sourcils, interrogeant du regard l’infirmière qui lui faisait des signes.
— Oui? Qu’y a-t-il?
— Elle a demandé pourquoi on ne l’avait pas emmenée chez elle… dans sa plantation…
— Oui ! coupa Vivienne. Et puis, où sont la chaîne et le médaillon en or que je porte depuis l’âge de sept ans?
Le Dr LeVeque tira une chaise, s’assit à califourchon et croisa les mains autour du dossier. Il regarda pensivement Vivienne, et celle-ci crut lire de la tristesse au fond de ses yeux bruns.
— Dites-moi, mademoiselle, comment vous appelez-vous ?
— Je m’appelle Vivienne Louise Rocque, répondit la jeune fille. Mon père est…
Sa voix se brisa, ses yeux s’emplirent de larmes.
— Mon père était Claude Henri Rocque, le maître de Juniper Hill. Je rentrais chez moi avec ma cousine, Charlotte Thibideau. Nous venions de quitter le couvent de Sainte-Ursule où nous étions en pension, à La Nouvelle-Orléans, à cause de l’épidémie. Nous nous sommes arrêtées à l’hôtel du Trèfle, et c’est là que j’ai appris que mon père était mort… Ensuite, je ne me souviens plus de rien, monsieur, jusqu’au moment où je me suis réveillée dans cette chambre.
Le silence était si profond qu’on pouvait entendre le tic-tac de la montre dans la poche du médecin. Celui-ci se tourna vers l’infirmière en fronçant les sourcils.
— Donnez-lui cinq gouttes de laudanum dans un peu d’eau, dit-il.
Puis il considéra Vivienne d’un air grave.
— Mademoiselle, poursuivit-il, je crains que la fièvre ne se soit portée au cerveau. Vous avez besoin de sommeil et d’une nourriture saine. Je vais aussi vous prescrire des infusions d’herbes médicinales. Vous êtes jeune et vous paraissez avoir une constitution robuste. Avec le temps, je suis sûr que vous vous rétablirez.
— Vous ne comprenez pas, docteur, protesta Vivienne. Je ne veux pas rester ici. Je veux rentrer chez moi !
Le médecin la regarda avec une sincère compassion.
— Mademoiselle, je suis navré de vous dire que vous êtes le jouet d’une illusion due à votre maladie. Vous n’avez pas de plantation, vous n’avez pas de domestiques. En fait, vous ne possédez rien, ni famille ni foyer.
Vivienne se redressa.
— Que me contez-vous là, monsieur? s’indigna-t-elle. Je vous répète que je suis Vivienne Louise Rocque, de Juniper Hill. Veuillez prévenir immédiatement ma cousine. Elle vous confirmera tout ce que je viens de vous dire.
L’infirmière revint avec un gobelet qu’elle plaça devant les lèvres de Vivienne.
— Buvez ceci, mon enfant.
La potion avait un goût amer, mais Vivienne s’exécuta sans protester. Une immense faiblesse l’avait envahie.
Le médecin prit le pouls de la malade.
— Et maintenant, reposez-vous. Lorsque vous vous réveillerez, vous aurez les idées plus claires.
Le sédatif ne tarda pas à produire ses effets. Tandis que Vivienne glissait dans le sommeil, elle entendit encore le médecin donner ses instructions à l’infirmière.
— Une goutte toutes les quatre heures, sans faute.
Puis elle sombra dans l’inconscience.
LeVeque regarda le visage amaigri de Vivienne, blotti dans l’oreiller.
— Il faut absolument l’empêcher de s’agiter. Dans quelques jours, je l’espère, elle aura recouvré ses esprits et se souviendra de sa véritable identité. Sinon…
— Sinon?
Un long silence.
— Sinon, soupira le médecin, il n’y aura plus rien à faire. Il faudra l’enfermer à l’asile.
Josh Deveril avançait sans bruit dans le parc de l’hôtel du Trèfle. De temps à autre, il s’arrêtait et jetait un coup d’œil alentour. L’herbe était humide de rosée, et les fines toiles d’araignées accrochées aux lauriers-roses étincelaient de gouttelettes argentées. Personne n’était passé par là depuis l’aube.
Avec la souplesse d’un chat, Deveril gravit l’escalier extérieur menant au premier étage, entrouvrit les persiennes et se glissa dans sa chambre. Il essuya ses bottes mouillées de rosée, se donna un coup de peigne et rectifia sa cravate. Puis il sortit dans le couloir, descendit le grand escalier de l’hôtel et se dirigea vers le restaurant.
En pénétrant dans la salle aux lambris blanc et or, il baissa légèrement les paupières, se composant le visage encore ensommeillé d’un homme qui vient de se réveiller. Cela lui était d’autant plus facile que les rides de fatigue qu’il portait au coin des yeux n’étaient nullement feintes. Il était proprement épuisé.
— Par ici, monsieur Deveril.
Le maître d’hôtel le mena à une table située dans un renfoncement, près de la fenêtre, où l’attendait un homme d’une trentaine d’années aux épais cheveux bruns et à la mine avantageuse. Josh s’assit.
— Bonjour, Waggoner. Où sont Ethan et M. McSweeney ?
— Ethan dort encore, probablement.
Le dénommé Waggoner scruta Josh de ses yeux bruns.
— Quant à McSweeney, c’est un lève-tôt, poursuivit-il. Je l’ai entendu passer devant ma porte avant l’aube. Vous aussi, sans doute.
Deveril laissa le serveur déposer devant lui une tasse de café et regarda son compagnon.
— Non, je n’ai rien entendu. J’ai dormi comme un loir.
Des plats de bacon frit, de saucisses et d’œufs brouillés apparurent bientôt sur la table, accompagnés de petits pains croustillants, et les deux convives s’attaquèrent de bon appétit au petit déjeuner. Deveril nota que son compagnon, entre deux bouchées, jetait de rapides regards en direction de la porte.
— Vous avez hâte de savoir si votre chargement est arrivé, Waggoner? Ou bien guettez-vous quelque appétissante servante?
— J’ai à faire à Sainte-Anne ce matin, et j’aurais voulu voir McSweeney avant de partir. Lorsqu’il arrivera, pourriez-vous lui dire que je serai là pour le dîner ?
— Entendu.
Waggoner repoussa sa chaise et se leva.
Une fois son compagnon parti, Josh s’appuya nonchalamment au dossier de son siège. Il semblait parfaitement détendu. Seul un œil attentif eût pu déceler la légère contraction de sa bouche et, sous ses vêtements de bonne coupe, la tension de son corps, sur le qui-vive. Un jeune homme fit irruption dans la salle. Les paupières lourdes, la cravate de travers, il se dirigea vers la table de Deveril en réprimant un bâillement.
— Eh bien, Ethan, dit celui-ci en souriant, j’imagine que tu as bien dormi?
Ethan se laissa tomber sur une chaise et prit sa serviette.
— Comme un sonneur, mon oncle.
Il garnit généreusement son assiette en puisant dans les plats sous cloche disposés devant lui et ne remarqua pas le regard dubitatif qui passa brièvement dans les yeux de son vis-à-vis.
— J’espère que tu te souviens de tout ce dont nous avons parlé ensemble, dit Deveril.
— Oui, mon oncle.
— Bien, très bien. Tu auras bientôt l’occasion de faire tes preuves.
Ethan regarda son oncle d’un air fervent.
— Je ne vous décevrai pas, je vous assure…Où sont les autres?
— Waggoner est allé à Sainte-Anne.
— Et M. McSweeney ?
— McSweeney…
Deveril passa à son neveu la corbeille de pain avant d’assener d’une voix très calme :
— J’ai le regret de t’apprendre que M. McSweeney a trouvé la mort cette nuit dans le jardin de l’hôtel.
Ethan venait de prendre une gorgée de café. Il l’avala vaillamment et reposa la tasse sur la soucoupe. Son visage était très pâle, d’un blanc légèrement verdâtre.
— Qui… qui a découvert… le corps ?
Le visage de Deveril demeura indéchiffrable.
— Le corps n’a pas encore été découvert.
— Oh!
Comme Ethan s’essuyait la bouche avec sa serviette, Deveril remarqua que la main du jeune homme tremblait, mais à peine.
— Très bien, Ethan. Je te félicite pour ton sang-froid. Je pense que tu me seras d’une aide inappréciable dans notre expédition.
Il tendit la main à son neveu.
Ethan rosit sous sa pâleur et serra la main de son oncle.
— Alors… vous m’emmenez?
— Tu es des nôtres.
Deveril se leva de table.
— A présent, il faut que j’aille surveiller le chargement des vivres. Je serai de retour en fin d’après- midi.
Il s’apprêtait à quitter la salle lorsque le directeur de l’hôtel entra et s’avança vers lui, l’air pâle et défait. Deveril haussa un sourcil.
— Monsieur Dubois, vous avez bien mauvaise mine. Que vous arrive-t-il?
Le directeur balaya du regard la salle presque vide et dit à voix basse :
— Ah ! Monsieur Deveril ! Une affreuse tragédie… Un étranger a été découvert dans le parc. Assassiné !
Deveril ne broncha pas.
— Une tragédie, en vérité, répéta-t-il, impassible.
Et il quitta la pièce.
Vivienne ramassait des légumes dans le jardin potager de l’hospice lorsqu’elle entendit le cabriolet du Dr LeVeque s’arrêter devant l’écurie. Peu après, elle vit le médecin s’avancer dans l’allée. S’essuyant les mains sur sa jupe, elle y laissa à dessein deux longues traînées de boue. Cette robe d’un vert caca d’oie lui rappelait la soupe aux pois refroidie, et Vivienne détestait autant l’une que l’autre; mais c’était le seul vêtement dont elle disposait pour effectuer les tâches quotidiennes, et on ne lui en donnerait pas d’autre tant que celui-ci ne serait pas hors d’usage ou maculé de taches.
Le Dr LeVeque salua la jeune fille tout en l’examinant d’un rapide regard. Elle avait le teint pâle — mais cela pouvait être mis en partie sur le compte de sa robe, d’une couleur bien peu seyante… — et elle était encore bien maigre.
— Bonjour, mademoiselle.
Vivienne fit une gracieuse révérence.
— Bonjour, monsieur le docteur.
Le médecin recula d’un pas et considéra attentivement sa patiente. Au bout d’un moment, il demanda :
— Mon enfant, pouvez-vous me dire comment vous vous appelez, où vous habitez et comment vous êtes arrivée ici?
— Oui, monsieur.
Baissant les yeux, Vivienne s’exhorta intérieurement à garder son calme. Les mensonges qu’elle proféra lui arrachaient la gorge.
— Je m’appelle Charlotte Thibideau, je suis orpheline et je n’ai plus de famille. J’ai été frappée par la fièvre dans la diligence que j’avais prise à La Nouvelle-Orléans. Des étrangers ont eu la bonté de m’amener à l’hospice, où l’on m’a soignée et guérie.
Le Dr LeVeque rayonnait.
— A la bonne heure ! Je suis heureux de constater vos progrès. Vous avez récouvré vos facultés mentales, et avec le temps votre force physique reviendra elle aussi. Mais vous n’êtes pas encore bien vaillante, et une rechute reste toujours possible…
Vivienne leva son petit menton volontaire.
— Je vous assure que je me sens tout à fait bien, monsieur.
— Mme Savard me dit que vous êtes une travailleuse infatigable. Peut-être voudrez-vous rester au Sacré-Cœur, une fois rétablie, et apprendre le métier d’infirmière.
Vivienne eut un sourire suave. « Plutôt mourir, oui ! » se dit-elle en son for intérieur tout en faisant une autre révérence. Le médecin s’éloignait, et la jeune fille reprit sa cueillette. Sa résolution était prise. Dès qu’une occasion favorable se présenterait, elle retournerait à Juniper Hill — à cheval, en voiture, qu’importe. Dût-elle même faire tout le chemin à pied, elle allait rentrer chez elle !
La jeune fille arracha d’un geste vif un poivron mûr à point. «Et lorsque je reviendrai, ma chère Charlotte, nous aurons une petite explication, toi et moi… », murmura-t-elle.
Comme elle achevait de prononcer ces mots, une sourde appréhension la saisit soudain. Et si Charlotte n’était pour rien dans le malentendu odieux qui l’accablait? Peut-être même était-elle morte et gisait-elle au fond de quelque fosse commune. Comment expliquer, sinon, que sa cousine ne soit pas accourue à son secours ?
Un oiseau gazouilla dans un arbre. Tirée de ses pensées, Vivienne se hâta de remplir son panier et se mit en devoir de regagner le bâtiment. La cueillette et le trop-plein d’émotions l’avaient épuisée. Elle n’était pas encore aussi forte qu’elle le prétendait! Lorsqu’elle ouvrit la porte de la cuisine, ses jambes refusaient d’avancer. Sa jupe s’étant accrochée dans l’embrasure, Vivienne se retourna pour se dégager. Elle s’immobilisa net.
Un bel alezan avançait sur la route longeant le jardin de l’hospice, et son cavalier avait une silhouette vaguement familière. Lorsqu’il passa devant une trouée dans la haie du jardin, Vivienne aperçut une masse de cheveux sombres, un regard très bleu… Son cœur se mit battre violemment. Deveril !
Toutes ses forces revenues, elle lâcha son panier et s’élança en courant dans le jardin.
Deveril guidait son cheval sur le chemin poudreux, jetant un regard distrait autour de lui. L’endroit n’incitait pas à la gaieté. Au bout d’une allée envahie par les mauvaises herbes se dressait l’hospice dont la façade décrépie aurait eu grand besoin d’un coup de peinture. Le bâtiment semblait vouloir dissimuler son délabrement derrière une haie d’arbres mal taillés. Comme il arrivait à hauteur de la grille d’entrée, Deveril vit un cabriolet quitter l’écurie et s’engager sur l’allée creusée d’ornières. Il sauta à bas de son cheval et ouvrit prestement le loquet de la grille. Le médecin arrêta son attelage.
— Bonjour, monsieur Deveril. Vous venez prendre des nouvelles de la patiente que vous nous avez amenée il y a quelques semaines, je présume ?
— Bonjour, docteur LeVeque. En effet, je me demandais ce qu’elle était devenue.
Le médecin soupira.
— La malheureuse est morte sans avoir repris connaissance. Grâce à vous, cependant, nous avons pu alléger ses souffrances. Mais il a été impossible d’établir son identité. Dans le registre de la diligence, elle était inscrite sous le nom de Mary Smith, de Saint-Louis, mais les autorités n’ont pas retrouvé trace de sa famille.
— Je suis désolé de l’apprendre, dit Deveril. C’est une bien triste nouvelle.
— En effet. Nous avons eu nombre de cas similaires cette année.
Au fur et à mesure que le médecin parlait, Deveril sentit la tristesse du lieu le pénétrer jusqu’aux os. Inutile de s’attarder par ici…
— Dites-moi ce que je vous dois pour les soins donnés à cette malheureuse.
— La somme que vous nous avez laissée était plus que suffisante, protesta le médecin. C’est moi qui vous dois de l’argent.
Le Dr LeVeque porta la main à la poche intérieure de sa redingote, mais Deveril l’arrêta d’un geste.
— Je vous en prie, docteur. S’il y a un surplus, acceptez que j’en fasse don à votre hospice.
Deveril salua et recula pour laisser passer le cabriolet. Puis il referma la grille, remonta en selle et, chassant de son esprit les tristes nouvelles de l’hospice, tourna ses pensées vers les deux jeunes filles qu’il avait secourues. Où étaient-elles en ce moment ?
De retour dans leur plantation, sans doute, en train de préparer leur trousseau, songea-t-il. Aussitôt, un charmant visage aux yeux vert émeraude surgit du fond de sa mémoire. Mlle Vivienne Rocque… Une ravissante petite créature ! Le cœur chaud et la tête froide — une combinaison rare et précieuse. Etrangement, il ne parvenait pas à se souvenir à quoi ressemblait l’autre jeune fille. Maussade et geignarde, en tout cas. Elle était le parfait repoussoir de sa rayonnante cousine.
Plongé dans ses pensées, Deveril mit son cheval au trot sans prêter attention à la mince silhouette qui courait à travers le jardin.
A bout de souffle, échevelée, en nage, Vivienne trébuchait sur le sol inégal. Malgré tous ses efforts, la distance qui la séparait du cavalier augmentait.
Elle se prit le pied dans une ornière, s’affala de tout son long. Haletante, elle se releva juste à temps pour voir Deveril accélérer l’allure. Le secours tant attendu allait lui échapper !
— Non ! Attendez ! cria-t-elle.
Mais Deveril ne l’entendit pas. L’instant d’après il avait disparu au détour de la route. Vivienne s’accroupit sur ses talons, à bout de forces, submergée par le désespoir. Sa seule chance de prouver — et de retrouver — son identité véritable venait de s’évanouir. De grosses larmes roulèrent sur ses joues. La jeune fille enfouit son visage dans ses mains et fit un effort surhumain pour se ressaisir.
Comme elle relevait la tête et essuyait ses larmes d’un revers de main rageur, ses yeux s’arrondirent de stupeur. Lancé au petit galop sur la route, Deveril avait tourné bride et se dirigeait vers l’hospice! Toute son énergie retrouvée, Vivienne s’élança telle une flèche à travers le jardin, hurlant et agitant les bras comme une forcenée. Cette fois, Deveril l’aperçut.
Il tâtait sa chaîne de montre, dont la breloque avait disparu — sans doute était-elle tombée lorsqu’il avait sauté à terre devant les grilles de l’hospice — lorsqu’il vit quelqu’un se précipiter vers lui en gesticulant. Il ralentit l’allure. La silhouette escaladait la palissade, gênée par sa longue jupe verte. Une jeune fille d’une maigreur effrayante courut sur la route et se dirigea vers lui.
— Monsieur Deveril ! Je suis si contente de vous voir !
Sautant à bas de son cheval, il s’approcha de l’inconnue, perplexe. Qui était-elle?
— Bonjour, mademoiselle…
Le visage aux traits creusés qui le regardait n’évoquait rien en lui. Mais les yeux, en revanche… Où avait-il vu des prunelles d’un vert émeraude si intense? Il chercha désespérément un nom dans sa mémoire, mais en vain.
— Pardonnez-moi…
Vivienne le saisit par la manche.
— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? C’est que j’ai été malade, voyez-vous. J’ai terriblement maigri… Mais vous ne pouvez pas m’avoir oubliée. Souvenez-vous, vous m’aviez trouvée avec ma cousine au bord de la route avec une malade… Vous nous aviez emmenées à l’hôtel du Trèfle, près de Sainte-Anne.
Deveril ne parvenait pas à reconnaître en cette maigre créature l’une des deux jeunes filles qu’il avait secourues. Il dissimula soigneusement sa stupeur.
— Je me souviens parfaitement, mademoiselle.
Si j’ai eu une hésitation, c’est uniquement parce que votre nom m’échappe…
— Je suis Vivienne Rocque !
A son regard, la jeune fille comprit qu’il ne la croyait pas. Alors, elle raconta rapidement son histoire, depuis la fièvre qui l’avait frappée dans sa chambre à l’hôtel jusqu’à son réveil à l’hospice, affublée du nom de Charlotte et incapable de prouver son identité véritable.
— Ainsi que vous pouvez le constater, il s’agit d’une terrible méprise!
Deveril la regarda sans se départir de son calme.
— Et vous attendez de moi que je vous aide à retrouver vos droits, fit-il observer.
— Exactement! s’exclama Vivienne, ravie de constater qu’il saisissait rapidement la situation.
Les yeux de Deveril se rétrécirent.
— Je me demandais une chose, mademoiselle… Avez-vous parlé à quiconque de notre rencontre nocturne? Lorsque je vous ai embrassée dans le jardin de l’hôtel…
Elle le considéra avec effarement. Avait-il perdu l’esprit?
— Mais, monsieur, vous ne m’avez pas embrassée! Vous m’avez passé un savon avant de me renvoyer dans ma chambre! Et puis Bertrand est arrivé…
Elle n’acheva pas sa phrase.
Deveril la regarda pensivement. Il était convaincu à présent. Elle était bien Vivienne Rocque, de Juniper Hill… Fort bien. Et maintenant, qu’allait-il faire?
Tout en observant la jeune fille, il pensait à l’urgence de sa propre mission, aux retards qu’elle avait déjà subis. Il faudrait plusieurs jours pour convaincre le Dr LeVeque que Mlle Rocque disait la vérité. Il pensa aussi à l’enfer qu’elle avait vécu dans cet hospice, à sa maladie qui l’avait transformée en ce pathétique petit épouvantail…
Inconsciente du combat qui se livrait en lui, Vivienne souriait, transportée de bonheur à l’idée de retrouver Juniper Hill. Son affreux cauchemar était terminé ! Ce fut peut-être ce sourire, plein de courage et d’espoir, qui décida Deveril. Après tout, il avait encore cinq jours devant lui avant le départ de l’expédition. Il pouvait bien en employer un ou deux à aider la jeune fille.
Une fois sa décision prise, Deveril n’était pas homme à lanterner. Il se retourna, jetant un coup d’oeil vers l’hospice, mais celui-ci était caché par les arbres. Personne en vue…
— Mademoiselle, avez-vous assez confiance en moi pour accepter de me suivre à l’instant même? Sans autre bagage que ce que vous portez sur vous ?
Le sourire de Vivienne éclipsa un instant le radieux soleil de Louisiane. Même son horrible jupe verte lui paraissait présentable, du moment qu’elle retournait à Juniper Hill !
— Mais comment donc, monsieur ! s’écria-t-elle. Je vous suivrais les yeux fermés jusqu’au bout du monde !
— Parfait. Je vais louer un buggy à Sainte-Anne afin que vous puissiez voyager plus confortablement. Mais jusque-là, nous devrons nous contenter de mon cheval.
Deveril hissa la jeune fille sur sa monture et sauta en selle.
Ils cheminaient depuis un bon moment en silence lorsque Deveril s’adressa enfin à Vivienne :
— Nous allons nous arrêter au Chat Rouge pour que vous puissiez vous rafraîchir.
Quittant la grand-route, il engagea bientôt l’alezan dans un sentier qui sinuait entre les arbres et, au bout de quelques instants, Vivienne aperçut une auberge d’aspect rustique. L’endroit était pittoresque mais isolé. Curieux emplacement pour un établissement censé attirer la clientèle, songea-t-elle en descendant de cheval.
De fait, c’était précisément pour sa situation à l’écart de la route que Deveril avait choisi le Chat Rouge. De surcroît, il savait qu’ici, on ne leur poserait pas de questions indiscrètes : le patron était une vieille connaissance.
Il fit entrer Vivienne dans une salle basse et sombre où on leur servit une collation. A la vue des tranches de jambon rôti, du pâté en croûte et de la miche de pain odorant, tout juste sortie du four, Vivienne sentit son appétit renaître.
— Quel festin! s’exclama la jeune fille. J’ai si faim que je me sens capable d’avaler tout cela à moi toute seule.
Deveril eut un large sourire.
— Excellente idée. Voilà qui vous remplumera peut-être un peu.
Mais malgré ses bonnes résolutions, Vivienne mangea du bout des lèvres, se bornant à picorer dans son assiette. Manifestement, elle était à bout de forces, constata Josh.
— Vous avez à peine touché à la collation, mademoiselle, observa-t-il en beurrant généreusement une grosse tartine de pain. Vous êtes encore trop faible pour pouvoir effectuer d’une traite le trajet. Contrairement à mon plan initial, nous allons nous arrêter pour la nuit, sinon vous risqueriez de faire une rechute.
— Volontiers, monsieur. Le Chat Rouge me paraît être un endroit fort accueillant.
Avec ses plafonds enfumés et ses grosses poutres sombres, l’auberge n’était certes pas un endroit très luxueux, mais Vivienne se sentait si lasse que la perspective d’une chambre douillette sous les combles suffisait à la combler de joie.
Deveril ne parut pas partager son enthousiasme. Le Chat Rouge était un établissement parfaitement fréquentable dans la journée, mais, après le coucher du soleil, l’auberge se transformait en un repaire de contrebandiers et d’agents secrets en tout genre, espionnant pour le compte des Anglais, des Français, des Américains ou des Espagnols… Ce n’était pas un endroit convenable pour une jeune fille.
— Je préfère que nous descendions à l’hôtel du Trèfle, à Sainte-Anne, suggéra Deveril, laconique. Vous y serez plus confortablement installée.
— Comme vous voudrez, monsieur.
Vivienne avait hâte de pouvoir s’allonger sur un bon lit de plume. Levant les yeux, elle s’aperçut que Deveril l’observait pensivement et lui sourit avec gratitude.
Deveril lui rendit son sourire. Ses traits s’éclairèrent d’une lueur fugace, et il parut soudain plus jeune, et plus séduisant que jamais; mais son visage reprit presque instantanément son sérieux.
Intriguée, Vivienne le fixa, songeuse. Pourquoi avait-il en permanence l’air si grave, presque austère? Sans doute avait-il des soucis, des obligations… Mais il aurait été impoli de le questionner à ce sujet. Malgré sa curiosité, la jeune fille garda le silence.
Son compagnon de voyage se leva.
— Je vais parler au patron. Peut-être pourra-t-il nous procurer une voiture.
Laissant Vivienne se reposer dans un petit salon privé, Deveril partit à la recherche de son vieil ami Jean Labisse. La jeune fille supporterait peut-être le voyage à cheval jusqu’à Sainte-Anne, mais il valait mieux ne pas tenter le sort. Sans compter que leur arrivée à l’hôtel du Trèfle en pareil équipage, Mlle Rocque en croupe sur son alezan telle une héroïne enlevée par son amant, ne manquerait pas d’attirer l’attention, chose que Deveril préférait éviter…
Une heure plus tard, il aidait Vivienne à monter dans un buggy qui avait connu des jours meilleurs. L’aubergiste arriva en courant. Avec ses cheveux mi-longs, sa fine moustache et son anneau d’or à l’oreille, il ressemblait tout à fait à un pirate, songea la jeune fille avec délectation.
— Monsieur Deveril, un message pour vous ! De la part de Baptiste.
— Eh bien, je vous écoute, Labisse. De quoi s’agit-il?
Les yeux de l’homme se portèrent sur Vivienne et revinrent se poser sur Deveril.
— Le message est urgent, précisa-t-il. Et confidentiel.
— Dans ce cas, allons à l’intérieur, répondit Deveril.
Abandonnant un instant Vivienne dans la voiture, les deux hommes rentrèrent dans l’auberge. Par la porte ouverte, la jeune fille aperçut Deveril ; il écoutait l’aubergiste d’un air très attentif, presque tendu. Lorsqu’il revint, son visage avait retrouvé sa sérénité habituelle.
— Des ennuis, monsieur? demanda Vivienne tandis qu’il montait dans le buggy.
— Nullement. D’excellentes nouvelles, au contraire.
Il fit claquer les rênes, et la jeune fille comprit que le sujet était clos.
Le cheval partit au trot soutenu. Le soleil brillait encore de tous ses feux, le ciel était d’un bleu sans nuage, le paysage d’un vert profond, et Vivienne se sentait des ailes. Bientôt, elle serait à Juniper Hill ! Dans l’excitation du voyage, elle en oubliait sa fatigue et même le souvenir douloureux de la mort de son père.
De fortes pluies avaient raviné la route, et il fallut toute l’adresse de Deveril pour leur éviter d’être secoués comme des noix dans un panier. Comme ils traversaient un passage creusé de profondes ornières, il passa son bras autour des épaules de Vivienne pour l’empêcher de basculer. La jeune fille appuya la tête contre son épaule et, une fraction de seconde, elle sentit que Deveril accentuait son étreinte. Mais il la relâcha aussitôt.
— Cette voiture manque de suspension, dit-il en regardant droit devant lui. Et d’élégance. Je crains que notre arrivée à l’hôtel ne soit pas très stylée.
— Ma foi, cela m’est bien égal ! Je suis si heureuse d’avoir échappé à l’hospice et si impatiente de revoir Juniper Hill que j’aurais volontiers fait le voyage dans une brouette !
Deveril ne put s’empêcher de rire. Quelle drôle de petite personne, songea-t-il. Courageuse, énergique et pleine de gaieté, même dans l’adversité. Un sentiment d’admiration le gagna, qu’il s’empressa de refouler au plus profond de lui-même. Ce n’était vraiment pas le moment de se laisser distraire.
Alors qu’ils s’engageaient sur une route secondaire, Vivienne nota à part soi que si la voiture manquait de chic, le cheval avait la beauté et l’élégance d’un pur-sang. Le contraste entre les deux était frappant. Elle pensa à l’auberge perdue dans la campagne, à l’air de comploteur du tenancier. Décidément, tout cela était bien étrange ! Et ce M. Deveril avait quelque chose d’énigmatique qui piquait sa curiosité.
Elle lui jeta un regard de biais, observant son profil bien dessiné, ses traits vigoureux, sa mâchoire volontaire. Un homme décidé et chevaleresque, et dont les manières étaient celles d’un gentleman. Pourtant, Vivienne ignorait à peu près tout de lui. Brûlant de combler son ignorance, elle décida de passer à l’action.
— Vous allez à Sainte-Anne pour affaire? s’enquit la jeune fille d’un air dégagé.
Un éclair d’amusement passa dans les yeux bleus de Deveril. Apparemment, sa petite protégée s’apprêtait à lui faire subir un interrogatoire en règle.
— Nullement, mademoiselle, répondit-il. Je suis un vagabond, un aventurier…
— Vous vous moquez de moi !
— Pas du tout, c’est la pure vérité. Du moins, aux yeux de certains…
Deveril réfléchit rapidement. Il n’avait aucune raison de cacher à cette jeune fille son expédition dans l’Oregon. Au contraire, il avait tout intérêt à accréditer l’idée qu’il se rendait dans l’Ouest dans le but de faire du commerce avec les tribus indiennes ; cela masquerait d’autant mieux l’objectif véritable de sa mission.
— Dans une semaine, reprit-il, je quitterai La Nouvelle-Orléans pour le territoire de l’Oregon avec une expédition commerciale.
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