Le Gout De L'Aventure

Marianne Willman · Chapitre 4 sur 17

Pages du PDF

Le Gout De L'Aventure

Vivienne baissa les yeux.

— Quand j’avais sept ans, mon oncle Philippe est parti lui aussi par-delà les Rocheuses, murmura-t-elle. Il n’en est jamais revenu…

— La vie dans l’Ouest sauvage est pleine de dangers, mademoiselle. Elle attire les héros… ou les vagabonds et les aventuriers de ma sorte, ajouta-t-il avec une moue complice.

Vivienne éclata d’un rire clair. Elle se pencha en avant, les yeux brillants. Seuls ou en groupe, des hommes comme l’oncle Philippe partaient toujours plus nombreux vers le lointain Pacifique. Elle trouvait cela fascinant.

— Dites-moi, monsieur, qu’est-ce qui attire les hommes dans ces contrées?

— Pour les uns, la découverte de terres inexplorées et de merveilles naturelles connues seulement des Indiens. Pour d’autres, l’appât du gain, l’espoir de faire fortune…

— L’or, l’argent et les peaux de castor! s’exclama Vivienne, s’attachant à montrer qu’elle était au courant. Papa dit que…

Sa voix se brisa, et des larmes lui montèrent aux yeux, prêtes à jaillir. Elle serra très fort ses mains l’une contre l’autre, comme pour contenir ses émotions et les empêcher de s’étaler au grand jour.

— Papa… papa disait, reprit-elle d’un ton raffermi, qu’on tue chaque année plus de cent mille castors pour en faire des chapeaux et des manteaux.

— Oui, les caprices de la mode les ont décimés. Mais les hauts-de-forme en soie qui font fureur actuellement pourraient sonner le glas des compagnies de peausserie et sauver ces petits animaux de l’extinction. Quant aux métaux précieux, on en parle beaucoup, mais ce ne sont que des rumeurs pour l’instant. Nul n’en a encore trouvé dans ces régions.

Deveril hocha la tête.

— En ce moment, poursuivit-il, ce sont les ports du Pacifique et le commerce avec la Chine qui attirent les gens; mais, en réalité, la véritable richesse, c’est le pays lui-même.

Vivienne savait que Britanniques et Américains se disputaient le territoire de l’Oregon. Cette lutte lui semblait absurde. Ne disait-on pas que la civilisation s’arrêtait à la rivière Missouri? Les Etats-Unis s’étendaient à présent jusqu’aux lointaines Rocheuses; cela ne suffisait-il pas? Le pays était vaste. Il y avait bien assez de terre pour tout le monde.

Mais la jeune fille était trop lasse pour poursuivre la discussion. Elle s’appuya au dossier élimé du siège et, levant les yeux, s’aperçut qu’ils entraient dans la rue principale de Sainte-Anne. A quelque distance, on distinguait déjà les colonnes blanches de l’hôtel du Trèfle. Deveril jugea que le moment était venu de parler à Vivienne avec franchise.

— Mademoiselle, nous sommes dans une situation embarrassante, peut-être même dangereuse. Etant donné les circonstances dans lesquelles vous avez quitté l’hôtel du Trèfle la fois précédente, il vaut mieux que vous vous inscriviez sous un nom d’emprunt. Vu le nombre de clients qui défilent dans cet hôtel, je doute fort que l’on vous reconnaisse.

D’autant que l’extrême maigreur de la jeune fille — sans compter sa piteuse petite robe rapiécée — constituait le meilleur des déguisements, ajouta à part soi Deveril.

— Comme il vous plaira, monsieur, acquiesça Vivienne.

Il sourit.

— Bien ! Je vois que vous êtes aussi intelligente que courageuse. Si vous vous fiez à moi, je vous promets de vous tirer de ce mauvais pas. Nous voici arrivés.

Deveril avait vu juste : nul ne reconnut la jeune fille à la réception. L’employé jeta un coup d’œil discret à sa robe maculée de boue; l’ombre d’une expression réprobatrice passa brièvement sur son visage, mais il la regarda sans ciller s’inscrire dans le registre sous le nom de Mlle Rambeaux.

Quelques minutes plus tard, on conduisait Vivienne jusqu’à sa chambre, où elle s’empressa de prendre un bon bain chaud. La femme de chambre venue pour l’assister était visiblement dans tous ses états : on avait découvert un homme assassiné dans le parc de l’hôtel, le matin même. « Un homme très gentil, mademoiselle, et généreux, qui me laissait toujours un pourboire. Il était anglais et… » Elle parlait, parlait…

Malgré son caractère naturellement compatissant, Vivienne l’écoutait sans que la triste nouvelle n’arrive à troubler sa profonde béatitude. Demain, elle serait à Juniper Hill !

Une heure plus tard, confortablement installée dans un salon privé, en compagnie de Deveril, elle s’attaquait à un succulent chapon à la broche, suivi de poires pochées et d’une meringue. Consciente de sa maigreur, Vivienne essayait de faire honneur aux plats mais, cette fois encore, elle ne put avaler que quelques bouchées avant de reposer sa fourchette.

Son estomac n’était plus habitué à une nourriture aussi riche et il valait mieux éviter de lui faire violence.

Deveril observait la jeune fille tout en dégustant son verre de vin. Il se leva tout à coup, prit un second verre sur la desserte, et, l’ayant rempli de vin, le présenta à Vivienne. Elle refusa d’un geste courtois.

— Je vous remercie, mais je n’ai pas l’habitude de boire des boissons alcoolisées à table.

— Ni moi de servir du vin à des écolières, répliqua-t-il. Cependant, vous me feriez plaisir en acceptant ce cordial. Prenez-le comme un médicament. Il vous redonnera des couleurs.

Vivienne sourit, accepta le verre et but une gorgée de vin. Une chaleur bienfaisante se répandit aussitôt dans ses veines. Comme il était agréable d’être l’objet de toutes ces attentions de la part d’un compagnon si séduisant ! songea la jeune fille.

Tandis qu’elle avalait une autre gorgée de vin, l’image de M. LaFarge passa brièvement dans son esprit. Dire qu’elle s’était crue amoureuse de cet homme. Ses sentiments pour lui se bornaient en fait à un engouement de collégienne naïve, rien de plus. Depuis lors, elle avait connu tant d’aventures — et de mésaventures — que l’écolière qu’elle était en quittant Sainte-Ursule appartenait désormais au passé !

Tandis qu’elle songeait de la sorte, Deveril entrouvrit les portes-fenêtres à claire-voie et sortit sur le balcon. Le petit salon donnait sur le jardin de plantes aromatiques où il avait surpris Vivienne au crépuscule, lors de leur précédent séjour. Il contempla d’un air pensif le savant fouillis de massifs odorants pendant que Vivienne terminait son verre de vin.

— Je crois que votre prescription m’a fait grand bien, monsieur, constata la jeune fille.

Elle se sentait d’une légèreté aérienne. Mais Dieu qu’il faisait chaud dans ce salon ! Une bouffée d’air frais s’imposait. Lorsqu’elle se leva, la pièce se mit curieusement à tourner. Vivienne attendit un moment que murs, meubles et plafond eussent repris leur place habituelle, puis elle traversa le salon d’une démarche mal assurée. Arrivée sur le balcon, elle trébucha et serait tombée sans le bras secourable de Deveril.

— Peut-être ai-je un peu surdosé le remède, dit celui-ci en souriant.

La jeune fille avait certes repris des couleurs ! En fait, son visage cramoisi et son regard légèrement embué témoignaient d’une légère ivresse, songea Deveril, attendri. Mais dès qu’il eut enlacé la taille mince et souple, il se sentit grisé à son tour. Il avait beau se répéter qu’elle n’était qu’une enfant, son corps lui soufflait tout autre chose : ce n’était pas une petite fille mais une femme qu’il tenait entre ses bras. Une femme étrangement désirable en dépit de sa maigreur…

Deveril avait l’habitude de contrôler parfaitement ses réactions. En homme de sang-froid, il comprit qu’il était temps pour Vivienne — et pour lui — de prendre un repos bien mérité.

— Mademoiselle, vous dormez debout, et demain la journée sera longue, dit-il en la lâchant pour sonner la femme de chambre.

Vivienne réprima un bâillement.

— En effet, je ne serais pas mécontente de retrouver mon lit, commença-t-elle, je…

Elle s’interrompit et ses yeux s’arrondirent de stupeur. En contrebas, dans le jardin, elle venait d’apercevoir, par-delà le banc de pierre situé au pied d’un grand arbre d’ornement, un nuage bleuâtre de la taille et de la forme d’un homme.

— Monsieur! Regardez! s’écria-t-elle.

Deveril suivit son regard. Truman Waggoner prenait le frais sur la terrasse du restaurant, un cigare à la main. Pas de quoi fouetter un chat… Mais quand ses yeux se reportèrent sur Vivienne, il vit que la jeune fille était blanche comme un linge.

— Qu’y a-t-il, mademoiselle? demanda-t-il.

— Vous ne voyez donc pas? jeta-t-elle d’une voix rauque. Là, derrière le banc… Un fantôme… Une apparition !

— Je crains que votre imagination ne vous joue des tours. Ce que vous avez pris pour un fantôme, ma chère enfant, c’est tout simplement la fumée d’un havane.

Vivienne recula, pas du tout rassurée.

— Peut-être ignorez-vous qu’il s’est passé d’étranges choses ici, monsieur. Un Anglais a été retrouvé assassiné dans le jardin. Son corps gisait sous ce banc de pierre !

Deveril la regarda pensivement.

— Des voleurs, je présume?

— Non. D’après la femme de chambre, sa bourse pleine de pièces d’or et ses papiers n’ont pas été dérobés… Le plus curieux, poursuivit-elle en baissant la voix, c’est qu’il avait deux passeports sur lui. L’un au nom de Dunn, l’autre à celui d’un certain M. McSweeney.

Les yeux de Deveril se rétrécirent.

— McSweeney. Je ne connais personne de ce nom… Et vous, mademoiselle?

Vivienne réfléchit, puis secoua la tête. Le nom éveillait bien un vague écho dans sa mémoire, mais elle était certaine de n’avoir jamais rencontré aucun M. McSweeney. Elle réprima de nouveau un bâillement. A ce moment, la femme de chambre entra, coupant court à la conversation. Après avoir souhaité bonne nuit à son compagnon, la jeune fille se retira dans sa chambre.

Ce fut seulement un peu plus tard, alors que Vivienne se déshabillait avant de se mettre au lit, que le souvenir lui revint : le soir où elle s’était aventurée dans le jardin de l’hôtel, elle avait surpris une conversation entre Deveril et un autre homme. Un homme qui répondait au nom de McSweeney… Tout comme l’Anglais assassiné dans le jardin !

Vivienne frissonna, envahie du sentiment désagréable qu’il ne s’agissait pas d’une simple coïncidence…