Le Gout De L'Aventure
Les Historiques
Cet ouvrage a été publié en langue anglaise sous le titre : VIXEN
Traduction française de BARBARA NASAROFF
1
La Nouvelle-Orléans, 1833
Malgré la brise légère et l’ombre rafraîchissante du vieux chêne, Vivienne avait les joues en feu. Au fond du jardin du couvent, elle venait d’apercevoir M. LaFarge, le professeur de dessin. Comme il était beau et distingué ! Et c’était cet être merveilleux qui l’avait remarquée entre toutes et lui avait demandé un rendez-vous… Peut-être avait-elle eu tort d’accéder si vite à sa requête; mais c’était la première fois qu’un homme lui manifestait de l’intérêt, et l’admiration du professeur à son égard était une expérience bien trop agréable pour qu’elle se prive de ce plaisir. C’était au moins aussi grisant que le punch que son père l’autorisait à boire à Noël !
Vivienne sentit son pouls s’accélérer et un radieux sourire s’épanouit sur son visage juvénile. A seize ans, en dépit de ses efforts et des remontrances des religieuses, elle n’avait pas encore appris à dissimuler ses émotions sous la réserve qui sied à une jeune fille de bonne famille. Mais, à cet instant, elle n’en avait cure, trop heureuse pour se soucier de bienséance !
A présent, M. LaFarge avançait dans sa direction, contournant à grandes enjambées le petit bassin ornemental. Vivienne s’assit sur un banc de pierre et arrangea gracieusement sa robe de batiste blanche. Ses cheveux roux aux reflets incandescents se détachaient sur le fond vert foncé de la haie bordant l’enceinte en briques et fer forgé du couvent. Un couvent qu’elle allait du reste bientôt laisser derrière elle. Plus que trois mois, et Vivienne quitterait la pension. Elle retrouverait Juniper Hill, la plantation familiale, et prendrait enfin sa place dans le tourbillon de la vie mondaine. Dieu, qu’elle attendait ce moment avec impatience! Pourquoi les choses que l’on désirait le plus mettaient-elles toujours autant de temps à arriver? Comme les gens d’ailleurs !
Coulant un regard en coin en direction de M. LaFarge, elle constata avec une pointe d’irritation qu’il s’était arrêté sous une charmille et jetait un coup d’œil furtif alentour. Qu’avait-il à se cacher ainsi dans l’ombre? Craignait-il par hasard de se faire attraper par les bonnes sœurs de Sainte-Ursule? Au diable, la prudence! C’était une vertu de vieillard quand le héros de son cœur se devait d’être brave, intrépide, hardi !
D’un geste qui lui était familier, la jeune fille leva la main et caressa rêveusement le médaillon qui pendait à son cou au bout d’une belle chaîne en or, un bijou ancien offert par son parrain, oncle Philippe, quand elle était petite. A ce mouvement, un papier dissimulé dans son corsage craqua légèrement. Le désappointement de Vivienne s’évanouit aussitôt, remplacé par un sourire.
Le professeur de dessin lui avait glissé ce billet d’un geste si adroit, si discret, que sœur Albina, qui surveillait d’un œil d’aigle toutes les leçons particulières, n’y avait vu que du feu. De même que cette fouineuse de Charlotte Thibideau, la cousine de Vivienne, toujours à l’affût de ce qui ne la regardait pas. Pauvres innocentes ! Comment auraient-elles pu se douter que l’amour était en train de naître sous leurs yeux ? Dans les familles aristocratiques d’origine française, les jeunes filles n’étaient pas censées accepter de billet doux, et encore moins de se rendre à un rendez-vous sans la présence d’un chaperon. Vivienne ressentit une fugitive pointe de remords à l’idée d’avoir trompé la vigilance de la gentille sœur Albina; quant à Charlotte, c’était bien fait pour elle! Cette peste passait son temps à l’espionner; mais cette fois, elle en serait pour ses frais !
Vivienne soupira. M. LaFarge était depuis quelque temps le héros de ses rêveries d’adolescente. Il faut dire qu’en dehors du vénérable père Etienne, l’aumonier de la chapelle, le professeur de dessin était le seul homme autorisé à pénétrer dans le couvent; et parmi les jeunes pensionnaires de Sainte-Ursule, plus d’un cœur battait la chamade le jeudi, jour où il venait enseigner l’art du croquis. M. LaFarge était si séduisant ! Il avait des cheveux châtains agréablement ondulés, un sourire éblouissant et des manières exquises. Lorsqu’il fixait sur elle le chaud regard de ses yeux sombres, teintés de mélancolie, Vivienne était parcourue d’étranges et délicieux picotements.
Une piqûre sur son bras nu la fit soudain tressaillir. D’un geste vif, elle chassa le coupable, priant le Ciel pour que la morsure ne laissât pas de marque. Les moustiques étaient particulièrement voraces cette année. La semaine dernière, un de ces répugnants insectes s’était même attaqué à son nez !
Faisant mine d’admirer une fleur de laurier-rose, elle observa M. LaFarge à travers l’écran de ses longs cils. Il avait traversé la roseraie et pressait l’allure sur le sentier bordé de lavande et d’herbes aromatiques. Vivienne retint son souffle en le voyant bifurquer vers le banc où elle était assise.
Pourquoi lui avait-il donné rendez-vous? Allait-il lui faire une déclaration ? Essayerait-il de l’embrasser? Une sensation indéfinissable naquit au creux de sa poitrine, descendant vers son ventre puis plus bas encore, dans une région qu’aucune jeune fille comme il faut ne devait évoquer, même en pensée. Vivienne tressaillit, intriguée. Etait-ce cela, l’amour?
— Tsss !
Un chuchotement la tira tout à coup de sa rêverie. Elle se tourna vivement vers la haie, et un petit visage apparut entre les volutes en fer forgé. C’était un visage peu attrayant : parsemé de taches de rousseur et encadré d’une tignasse poil de carotte, il était affligé d’un nez rouge et morveux. Vivienne fronça légèrement les sourcils. Encore un de ces gamins qui passaient leur temps à traîner dans la rue ! Ils n’avaient donc pas de mère pour leur apprendre à se débarbouiller la figure?
— Va-t’en ! chuchota-t-elle avec véhémence, tout en s’évertuant à garder le sourire.
— Tss ! Donnez-moi juste une orange, miss… je veux dire mademoiselle…
Les yeux bleus de l’enfant la fixaient intensément. Vivienne jeta un coup d’œil sur le côté. M. LaFarge s’était arrêté dans l’ombre d’un saint de marbre, comme s’il avait senti qu’il se passait quelque chose d’anormal. La panique saisit la jeune fille. Ce petit mendiant allait lui gâcher son romantique rendez-vous!
— File, je te dis! File ou j’appelle les bonnes sœurs.
Le visage du gamin blêmit. Avec leurs robes noires et leurs grandes guimpes blanches, les religieuses étaient des créatures terrifiantes appartenant au monde mystérieux du couvent de Sainte-Ursule. Les petites mains aux ongles noirs s’agrippèrent pourtant aux barreaux en fer forgé.
— Donnez-moi une orange! C’est pour ma mère. Elle a attrapé la fièvre et elle se meurt de soif.
Vivienne considéra l’enfant d’un œil scrutateur.
Il mentait sans doute, mais comment résister à ce regard implorant? Elle se leva, franchit rapidement la distance qui la séparait de l’oranger le plus proche, cueillit quatre fruits mûrs à point puis se glissa derrière la haie.
— Tiens. Et maintenant, file !
L’enfant fit disparaître les oranges dans les poches cousues à l’intérieur de son ample chemise à la propreté douteuse.
— Merci, mademoiselle. Je ne l’oublierai pas. Si jamais vous avez besoin d’un coup de main, allez chez la Belle Polly. Tout le monde vous indiquera le chemin. Vous n’aurez qu’à demander Tom. C’est mon nom.
Une petite patte crasseuse surgit à travers les barreaux. Vivienne eut un mouvement de recul, mais le gamin lui saisit la main et y déposa un baiser mouillé avant de disparaître.
Avec une petite grimace de dégoût, la jeune fille se frotta vigoureusement le dos de la main avec son mouchoir de dentelle. Elle était si concentrée sur sa tâche qu’elle n’entendit pas le professeur approcher sur l’allée de briques. Soudain, Vivienne perçut un souffle précipité, et un vague relent de soupe de poisson flotta jusqu’à elle.
— Mademoiselle Rocque… Vivienne ! Un instant, j’ai cru que vous étiez partie!
Elle pivota sur ses talons. Le professeur de dessin se dressait devant elle, le visage enflammé.
— Oh ! Monsieur LaFarge, s’exclama jeune fille, confuse. J’avais oublié…
— Oublié? Ah! Beauté cruelle! Et moi qui ne vis que dans l’attente de ce moment.
Sans crier gare, M. LaFarge empoigna la jeune fille à pleins bras et l’éteignit étroitement. Vivienne fut ravie de cette démonstration d’ardeur masculine. Un frisson délicieux courut le long de son épine dorsale et elle ressentit soudain de curieux picotements dans les seins. Autant de sensations terriblement intéressantes qu’elle ne demandait qu’à approfondir…
Seulement M. LaFarge lui serrait les côtes un peu fort tout de même, et elle avait du mal à respirer. Les lèvres du professeur s’approchèrent des siennes mais, dans leur précipitation, manquèrent leur but, lui effleurant le coin de la bouche; les relents de bouillabaisse et de vin s’accentuèrent. Comme Vivienne se détournait instinctivement, M. LaFarge revint à la charge, et cette fois, sa bouche humide s’écrasa sur la sienne. Sa moustache lui grattait le nez et l’odeur de poisson devint insoutenable. Vivienne sentit le désappointement l’envahir. Ce n’était pas du tout ce qu’elle avait imaginé lorsqu’elle rêvait de son premier baiser ! A la réflexion, ce contact mouillé et malodorant ne lui plaisait pas du tout. Et quand M. LaFarge entreprit d’introduire sa langue dans sa bouche, la gêne de la jeune fille se mua instantanément en franche répugnance.
— Arrêtez ! Lâchez-moi immédiatement !
Tandis qu’elle se débattait pour se dégager, elle sentit la main de M. LaFarge glisser sur son corsage, enserrant son sein droit. Indignée, la jeune fille donna un coup de pied dans les bottes de cuir du professeur, d’un élan si vigoureux qu’elle se fit mal aux orteils.
— Aïe ! Oh ! Espèce de brute…
Soudain, une silhouette surgit de l’ombre. M. LaFarge relâcha son étreinte, et Vivienne s’écarta précipitamment en poussant un cri étouffé. Charlotte Thibideau se tenait devant eux, un vilain sourire plaqué sur son museau de fouine.
— Eh bien, ma cousine, c’est du joli! s’exclama-t-elle. C’est ainsi que tu médites seule dans ta chambre?
Vivienne réagit en un éclair. « La meilleure défense, c’est l’attaque! » lui avait enseigné son grand-père, le général Rocque.
— J’en ai assez que tu m’espionnes, Charlotte! Tu n’as rien de mieux à faire que de me suivre en catimini pour aller rapporter à la mère supérieure?
— Je ne t’espionnais pas ! répliqua la cousine avec une moue dédaigneuse. Si tu avais été moins absorbée, tu m’aurais entendue arriver!
M. LaFarge regardait tour à tour les deux jeunes filles, saisi de panique. Malgré son affolement, l’œil exercé du professeur de dessin nota une fois de plus les similitudes physiques entre les deux cousines germaines. Filles de deux sœurs, leur ressemblance était frappante, mais les traits de Charlotte n’étaient que le pâle reflet, le brouillon, de ceux de Vivienne. Celle-ci avait un ravissant nez aquilin, alors que sa cousine était affligée d’un organe nasal démesurément long. Vert émeraude chez Vivienne, les yeux devenaient glauques et ternes chez Charlotte. L’une avait un maintien plein d’élégance et de noblesse, l’autre redressait le menton avec mépris et arrogance.
Cependant, sa contemplation ne l’empêcha pas de prendre conscience d’un fait qui lui donna froid dans le dos : son avenir à Sainte-Ursule ne tenait qu’à un fil. Réagissant enfin, il s’exclama :
— Ce n’est pas du tout ce que vous croyez, mademoiselle Thibideau. Mlle Rocque a fait un faux pas et je l’ai rattrapée…
— Oh ! j’ai bien vu comment vous l’avez rattrapée, persifla Charlotte. Je suis sûre que sœur Clothilde sera très intéressée d’apprendre vos exploits ! Avec un peu de chance, Vivienne s’en tirera avec un blâme. Quant à vous, monsieur LaFarge, vous serez renvoyé sur-le-champ !
A ces mots, le professeur de dessin blêmit.
— Ah ! mademoiselle, s’écria-t-il en mettant un genou à terre, je vous en supplie, ne faites pas ça ! Ma pauvre femme et mes sept enfants…
Une femme? Sept enfants? L’espace d’un instant, Vivienne crut que son cœur se brisait. Mais aussitôt, un voile se déchira devant ses yeux et une colère salvatrice l’envahit : ainsi, le héros de ses rêves n’était qu’un vil coureur de jupons, un être abject et lâche. Que n’était-elle un homme pour infliger une volée de coups de bâton à cet hypocrite mielleux !
— Oh! vous… vous êtes un goujat! s’écria-t-elle avec véhémence. Tromper votre pauvre épouse en essayant de séduire une jeune fille innocente… Pouah !
— Innocente? répliqua-t-il avec aigreur. Aucune jeune fille innocente n’aurait accepté de rendez-voûs avec un homme. C’est vous qui m’avez provoqué!
Vivienne suffoqua d’indignation. Voilà que c’était sa faute à présent!
— Comment osez-vous ! s’écria-t-elle en levant la main.
M. LaFarge ne s’écarta pas assez vite, et la main de Vivienne s’abattit sur sa joue en une gifle retentissante. Le professeur partit à la renverse dans la haie. Sans s’émouvoir, la jeune fille se tourna vers Charlotte.
— Pour une fois, je te suis reconnaissante de t’être mêlée de ce qui ne te regardait pas. Tu m’as épargné les assiduités de ce vilain personnage. Ce lâche ! Ce ver de terre !
Toute fierté ravalée, M. LaFarge s’était redressé et fixait nerveusement Charlotte en se balançant d’un pied sur l’autre. Son salut ou sa perte dépendaient à présent de Mlle Thibideau. La sueur inondait son front et sa joue gauche portait encore l’empreinte rouge des doigts de Vivienne.
— Mademoiselle, je vous en supplie… Ne dites rien à sœur Clothilde. Si l’on me renvoie, comment ferai-je pour nourrir ma pauvre femme et mes enfants ?
Vivienne lui jeta un regard méprisant.
— Que n’avez-vous pensé à eux au lieu de me glisser des billets doux !
Quant à Charlotte, elle savourait visiblement son triomphe. Un instant tentée de courir rapporter toute l’histoire à la mère supérieure, elle s’était ravisée. Quel bénéfice tangible en aurait-elle tiré? Tandis que si elle gardait le silence, c’était donnant donnant et Charlotte était très attachée aux biens de ce monde… Elle croisa les bras sur sa poitrine, toisant sa cousine et le malheureux LaFarge d’un air condescendant.
— Très bien. Si Vivienne consent à me donner son nouveau bonnet vert à rubans, je ne révélerai pas votre vilain petit secret.
Vivienne se mordit la lèvre. Le bonnet en question lui allait à ravir et elle l’avait à peine étrenné. Bah ! quelle importance, conclut-elle au terme d’une brève lutte intérieure. Que pesait un banal colifichet en regard de la pauvre Mme LaFarge et de ses sept enfants ?
Elle regarda froidement sa cousine.
— Tu peux prendre mon bonnet. Grand bien te fasse ! Les rubans verts te feront le teint jaune comme un citron. Quant à vous, ajouta Vivienne en se tournant vers son ex-soupirant, si vous me jurez de ne souffler mot à quiconque de cet incident, de ne plus jamais m’adresser la parole et ne plus me poursuivre de vos assiduités, je consentirai à oublier votre inconduite.
— Mais bien sûr. Merci ! Merci infiniment, mesdemoiselles, s’écria en français le professeur de dessin.
Il saisit la main de Charlotte et la baisa dévotement, puis il voulut prendre celle de Vivienne, mais la jeune fille recula promptement.
— J’ai eu mon compte de vos répugnants baisers ! jeta-t-elle.
Comme M. LaFarge essuyait la sueur qui perlait à son front avec un mouchoir brodé, Vivienne eut soudain la vision de la fidèle épouse usant ses yeux à ourler le fin carré de batiste à la lueur d’une chandelle. Pendant que son mari volage faisait le joli cœur avec ses élèves ! Pauvre femme… Sœur Albina avait bien raison : tous les hommes étaient des débauchés !
Le professeur de dessin s’inclina avec servilité et fila sans demander son reste. Vivienne le regarda s’éloigner en esquissant une grimace de dégoût. Ce don Juan raté, couard et mesquin, n’avait rien de commun avec le héros sans peur et sans reproche que son imagination avait créé de toutes pièces. Comment avait-elle pu tomber sous le charme d’un être aussi méprisable? A l’avenir, elle y réfléchirait à deux fois avant de donner son cœur à un homme !
En attendant, il lui fallait affronter Charlotte et ses airs supérieurs. Elle se préparait déjà à essuyer une assommante leçon sur « ce que l’on fait ou ne fait pas lorsqu’on est une jeune fille comme il faut… » quand, à sa grande surprise, sa cousine tourna vers elle un visage soudain pétri de curiosité et l’assaillit de questions pressantes.
— Alors, comment était-ce? Raconte-moi!
Cela t’a plu?J’ai si souvent rêvé que M. LaFarge m’embrassait!
— Pouah! J’aurais préféré embrasser un cochon !
Rétrospectivement, Vivienne s’essuya les lèvres d’un revers de main et poursuivit :
— Si c’est ça un baiser, j’espère bien ne jamais renouveler l’expérience!
— Ça dépend avec qui, dit Charlotte rêveusement. Moi j’en garde un souvenir plutôt agréable…
La colère de Vivienne à l’égard de sa cousine disparut comme par enchantement.
— Non? s’écria-t-elle, les yeux écarquillés. Tu veux dire que quelqu’un t’a embrassée? Pour de vrai?
— Mais oui ! se rengorgea Charlotte.
— Dis-moi qui !
— Bertrand St. Germaine, ma chère. Ce fut une expérience très plaisante, je dois avouer…
Une vive rougeur envahit le cou et les joues de Charlotte, conférant subitement à son visage ingrat l’aspect d’une tomate bien mûre.
— Bertrand?
Vivienne était sidérée.
— Cet hypocrite qui se donne des airs vertueux tout en guettant les filles de cuisine dans l’escalier de service ! jeta-t-elle avec mépris. Eh bien, tu n’es pas difficile ! Jamais je ne lui permettrais de m’embrasser !
— Petite idiote, répliqua Charlotte, tu ne sais pas de quoi tu parles. D’ailleurs, il faudra bien que tu en passes par là. Figure-toi que ton père a promis ta main à Bertrand.
— Bah ! Encore une de tes inventions.
— Pas du tout ! Lors de notre dernier séjour à Juniper Hill, je les ai entendus discuter du contrat de mariage.
Vivienne se figea. Subitement les paroles de sa cousine ne lui apparaissaient plus du tout comme une mauvaise plaisanterie. Elle saisit Charlotte par le bras.
— Qu’est-ce que tu as entendu d’autre? Dis-le-moi !
— Le mariage sera célébré lorsque nous reviendrons à la fin du semestre. Le jour de tes dix-sept ans.
Vivienne pâlit. Comme toutes les jeunes filles de son âge et de sa condition, elle avait grandi en sachant qu’un jour, son père lui imposerait le parti de son choix. Mais cela appartenait à un avenir si lointain qu’elle n’avait jamais envisagé sérieusement le moment où il lui faudrait s’incliner devant la volonté paternelle. Et voilà que ce jour était arrivé…
Atterrée, elle ne songeait même pas à se demander pourquoi sa cousine, toujours pressée de rapporter les derniers cancans, avait attendu si longtemps pour lui révéler les projets de son père.
— Epouser Bertrand, moi ? Plutôt mourir !
Charlotte eut un sourire venimeux.
— Rassure-toi, ton souhait sera peut-être exaucé, dit-elle.
***
« Ton souhait sera peut-être exaucé… »
En entendant une nouvelle fois le son lugubre du glas, Vivienne se mit à arpenter nerveusement sa chambre, tandis que les paroles de sa cousine revenaient la hanter comme un sinistre écho prémonitoire. La jeune fille écarta légèrement les rideaux et jeta un coup d’œil par la fenêtre. Le jardin du couvent respirait le calme, mais, par-delà le mur d’enceinte, c’était le drame et le chaos. Une terrible épidémie de choléra s’était abattue sur la ville avec la soudaineté d’un ouragan.
Les premiers cas s’étaient déclarés près des docks deux jours plus tôt, juste après le malheureux épisode avec M. LaFarge dans le jardin. Le mal s’était rapidement propagé dans les quartiers commerçants de la ville. Sept cents victimes avaient déjà succombé, et le nombre des morts augmentait d’heure en heure.
Un roulement sinistre se fit entendre au loin, et Vivienne recula précipitamment, relâchant le rideau. Encore une charrette chargée de cadavres que l’on conduisait vers une fosse commune… Beaucoup d’autres étaient passées durant la nuit, qui l’avaient empêchée de trouver le sommeil.
Malgré les protestations de Charlotte, elle avait fait les cent pas dans l’étroite petite chambre jusqu’au matin, s’arrêtant de temps à autre pour s’agenouiller devant l’effigie de la Vierge et prier pour le salut des morts. L’épidémie avait ravivé ses anciens cauchemars : sa mère était morte du typhus lorsque Vivienne avait quatre ans, lui laissant à jamais le souvenir d’un parfum de lavande et l’horreur de la maladie.
Soudain la porte s’ouvrit à la volée et Charlotte fit irruption, un sourire triomphant aux lèvres. Les sombres pensées de Vivienne s’évanouirent instantanément, remplacées par la curiosité.
— Qu’y a-t-il? interrogea-t-elle.
— Sœur Clothilde nous appelle. Dépêche-toi !
Pas question de lambiner! Les convocations de la mère supérieure ne souffraient aucun délai. Vivienne lissa hâtivement ses cheveux et suivit sa cousine dans le couloir. Les jeunes filles descendirent l’escalier sombre aux marches polies par les ans et longèrent l’interminable corridor qui menait au parloir. Un ange gardien de marbre peint et doré les regarda passer avec bienveillance du haut de son piédestal.
Vivienne n’avait pas la conscience en paix. Elle s’arrêta sous les ailes déployées de la statue et tira Charlotte par la manche.
— Penses-tu que… que c’est à cause de M. LaFarge?
Charlotte lui lança un regard narquois.
— Et si c’était le cas? répliqua-t-elle.
Vivienne lui enserra le bras.
— Si tu as raconté quoi que ce soit qui puisse nuire à une pauvre femme avec sept enfants à charge, tu t’en repentiras, je te préviens !
— Ah oui? Et que peut-il encore m’arriver? Ton père me jettera dehors, peut-être ? Si tu es la riche héritière de Juniper Hill et moi la parente pauvre, railla-t-elle, c’est uniquement parce qu’il a choisi d’épouser la plus jeune des sœurs LeBon… S’il avait rencontré ma mère avant la tienne, c’est moi qui te tiendrais la dragée haute !
Charlotte savait que ces allusions au passé avaient le don d’exaspérer sa cousine. Un sourire satisfait glissa sur ses lèvres tandis qu’elle poursuivait, d’un air dédaigneux :
— Mais si tu veux tout savoir, la convocation de sœur Clothilde n’a rien à voir avec M. LaFarge.
— Tu en es sûre?
— Je passais par hasard devant le parloir…
— Tu écoutais encore aux portes, oui !
— Tu veux savoir ce que j’ai entendu, oui ou non?
Vivienne relâcha sa cousine et lui fit signe de poursuivre. Celle-ci ne se fit pas prier, incapable de garder le secret plus longtemps.
— C’est ton père! s’écria-t-elle. Il a appris qu’il y avait une épidémie en ville et il nous rappelle d’urgence à Juniper Hill !
Vivienne sentit son cœur battre d’allégresse. Enfin, elle allait retrouver son cher papa et sa plantation bien-aimée!
Quelques minutes plus tard, dans l’austère parloir de la mère supérieure, elle put se convaincre que Charlotte avait dit la vérité pour une fois. Dans son excitation, c’est à peine si elle remarqua l’air préoccupé de sœur Clothilde. Une seule idée l’absorbait : elle rentrait chez elle ! Enfin !
Le lendemain, à la pointe de l’aube, les deux cousines piaffaient d’impatience, prêtes au départ. Leurs malles étaient bourrées d’effets entassés pêle-mêle mais recouverts d’une couche de vêtements soigneusement pliés au cas où sœur Albina aurait voulu inspecter les bagages…
Le jour se levait à peine lorsqu’elles montèrent dans la diligence qui prenait le départ dans la cour d’une auberge voisine. Sœur Albina leur tendit un panier contenant les provisions de bouche et répéta pour la troisième fois ses recommandations.
— Et n’oubliez pas, ajouta-t-elle, ne parlez pas aux étrangers et ne buvez que de l’eau bouillie. Pendant les arrêts, restez toujours ensemble.
Vivienne inclina la tête.
— Bien, ma sœur.
— Votre père vous attendra à l’arrivée de la diligence, à l’hôtel du Trèfle, pour vous emmener à Juniper Hill.
— Oui, ma sœur.
Vivienne faisait de son mieux pour se composer le visage attristé qui lui paraissait de circonstance : après tout, il y avait près de six ans qu’elle vivait avec sa cousine en pension chez les bonnes sœurs de Sainte-Ursule. Et il était peu charitable de les quitter en bondissant comme des prisonnières rendues à la liberté… Mais sa joie à l’idée de retrouver son père et Juniper Hill était si vive qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire béatement. Quant à Charlotte, elle ne songeait même pas à masquer son impatience. Elle avait hâte de quitter le couvent et de dire adieu à sa vie de pensionnaire.
Le garde armé chargé d’assurer la protection des passagers claqua la portière et se hissa à côté du conducteur. Un tonitruant coup de corne retentit, le postillon fit claquer les rênes, et la diligence s’ébranla.
Sœur Albina aperçut le visage de Vivienne par la vitre latérale et lui adressa un dernier sourire. Encore deux jeunes filles qui brûlaient de connaître le monde sans se douter des difficultés qui les attendaient dans leur vie de femme… La religieuse murmura une rapide prière, se moucha bruyamment et s’éloigna d’un pas lent vers le couvent.
Tandis que la diligence bringuebalait sur les pavés inégaux, Vivienne observait les rues désertes de la ville. Des grappes de fleurs rouges se déversaient par-dessus les balcons en fer forgé, mais les volets de bois restaient hermétiquement clos. Les habitants se cloîtraient pour échapper à la terrible épidémie. La diligence s’engagea dans une large avenue, croisant une charrette chargée de cadavres. La jeune fille frissonna et se signa précipitamment. Pourquoi ne pouvait-elle se montrer aussi détachée que sa cousine qui bâillait à côté d’elle?
A l’auberge de Saint-Charles, quatre voyageurs montèrent dans la diligence. Un grand monsieur maigre portant une valise de cuir noir, un couple d’âge mûr, d’allure très distinguée, et une jeune femme vêtue d’une robe bleu passé, au visage pâle et aux yeux marqués de cernes. Cette dernière adressa un sourire timide aux deux jeunes filles.
Les autres voyageurs s’installèrent sans un mot et ne tardèrent pas à s’assoupir; malgré l’heure matinale, la chaleur incitait déjà à la somnolence. Se tournant vers Charlotte, Vivienne vit que cette dernière avait aussi fermé les yeux et dormait, la bouche entrouverte. Désœuvrée, elle continua donc à observer le paysage par la portière.
Bientôt, la ville disparut derrière eux. Des palétuviers se déployaient à perte de vue, et des chênes au tronc moussu dressaient leur silhouette familière de part et d’autre de la route. Vivienne soupira, considérant les voyageurs endormis. Pour tuer le temps, elle s’amusa à inventer des histoires à leur sujet, inspirées par les romans d’aventures que sa meilleure amie, Amelia Thiery, faisait entrer en cachette au couvent.
Le grand monsieur maigre, par exemple, était un gentleman cambrioleur transportant des rubis volés dans sa valise à double-fond. Le couple d’allure distinguée, un valet de chambre et sa femme fuyant la justice après avoir empoisonné leurs maîtres et s’être approprié leurs richesses. Quant à la femme en bleu, c’était une vraie dame, on le voyait tout de suite à son maintien et à la coupe de sa robe. Elle avait quitté un mari répugnant dans le genre de M. LaFarge et partait retrouver son fougueux amant, un fier cavalier au visage volontaire et aux yeux bleu saphir…
La jeune fille sourit, amusée par la pensée saugrenue qui venait d’éclore dans son esprit. Si seulement un homme de ce genre pouvait monter dans la diligence au prochain arrêt ! Voilà qui romprait la monotonie d’un voyage qui s’annonçait interminable ! Il lui tardait que la diligence fasse une pause pour se dégourdir les jambes.
Comme en réponse à ses pensées, la voiture ralentit tout à coup avant de s’arrêter devant une modeste auberge.
— Holà ! cria le conducteur.
Le grand monsieur maigre descendit fumer un cigare, et la portière n’était pas encore refermée qu’une bruyante dispute éclatait au-dehors.
— Hé ! Attendez, disait le conducteur. Vos noms ne figurent pas sur ma liste de passagers.
— Et moi, je vous dis que nous ne resterons pas un jour de plus dans ce trou à rat ! Vous avez toute la place qu’il faut dans la voiture, et nous, on a de quoi payer.
Intriguée, Vivienne jeta un coup d’œil au-dehors et ses yeux s’élargirent de stupeur. Trois femmes se tenaient près de la diligence, exhibant des bourses garnies de pièces d’or. Impossible de déterminer leur âge sous l’épaisse couche de poudre de riz qui recouvrait leurs traits. Leurs fins sourcils noirs tracés au crayon surmontaient des yeux outrageusement fardés et leurs lèvres avaient cette teinte rouge orangée que la nature n’accorde généralement qu’aux fleurs exotiques et aux oiseaux tropicaux…
Malgré l’heure matinale, les trois femmes portaient des robes du soir en satin surchargé de dentelles et de rubans ; la brune était vêtue d’écarlate, la blonde arborait une toilette vert vif et la rousse était en jaune bouton d’or.
Quelques minutes plus tard, la porte de la diligence s’ouvrait à la volée et, sous le regard fasciné de Vivienne, l’étrange trio faisait irruption dans le coupé. Une chose était sûre, ce n’étaient pas des dames !
— Qu’est-ce que t’as à nous reluquer comme ça, la petite? C’est nos robes qui te plaisent pas? demanda sèchement la brune.
— Je-je-je…, bredouilla Vivienne en cherchant désespérément une réponse appropriée. C’est la première fois que je vois des toilettes si… si élégantes, dit-elle enfin.
Les trois femmes détaillèrent sur toutes les coutures la robe sobre et la coiffure sage de la jeune fille. Apparemment satisfaite de l’examen, la rousse demanda :
— Tu vas encore à l’école?
— Oui, madame.
La blonde eut un large sourire qui découvrit une bouche où deux dents manquaient à l’appel.
— Et on ne t’a pas appris qu’il ne fallait pas parler avec des étrangers?
Les trois femmes éclatèrent alors d’un rire tonitruant. Vivienne rougit et se rencogna sur la banquette, déconcertée.
Le bruit avait réveillé Charlotte.
— Mon Dieu ! chuchota-t-elle. Tu n’es pas folle d’engager la conversation avec ce genre de créatures ?
La rougeur de Vivienne s’accentua. Elle n’ignorait pas que ces femmes ne faisaient pas partie de la société fréquentable. Elle n’était pas née de la dernière pluie ! Mais ce n’était pas une raison pour oublier les bonnes manières.
— Tais-toi, Charlotte, et dors.
Les trois femmes jacassèrent pendant quelques kilomètres puis se turent, vaincues par la chaleur. Bercée par les oscillations de la diligence, Vivienne finit par glisser, elle aussi, dans une douce torpeur. Des cris stridents la réveillèrent en sursaut.
Mon Dieu! Etaient-ce des brigands? Des bandits de grands chemins? Vivienne jeta un rapide regard alentour. Pas le mondre malandrin à l’horizon. En revanche, la blonde en vert vif avait remonté le pare-soleil et hurlait à pleine voix par la fenêtre :
— Arrêtez la diligence ! Arrêtez, je vous dis !
La voiture ralentit et s’immobilisa sur le bas-côté. Le garde sauta à bas de son siège.
— Que se passe-t-il ?
La blonde tendit un doigt tremblant d’indignation.
— Sortez-la d’ici! Sortez-la immédiatement!
Vivienne suivit des yeux l’index accusateur. Il était pointé sur la dame distinguée et pâle, dont le visage était maintenant rouge coquelicot. Ses yeux grands ouverts brillaient de fièvre et elle regardait dans le vide, inconsciente de ce qui se passait autour d’elle.
Le garde ouvrit la porte et passa la tête à l’intérieur du coupé.
— Du calme, là-dedans ! Qu’est-ce que c’est que ce vacarme?
— Regardez cette femme ! vociféra la prostituée blonde d’une voix hystérique. Il faut la sortir d’ici, vous entendez?
Vivienne frémit d’indignation et intervint avec véhémence :
— C’est impossible ! Cette femme est malade.
— Justement, Dieu seul sait quelle maladie elle a attrapée ! Peut-être le choléra ou le typhus. Moi, je ne veux pas prendre le risque.
Vivienne toucha la main de la malade. Elle était brûlante.
— Il faut l’emmener d’urgence chez un médecin, dit la jeune fille.
Des clameurs de protestation s’élevèrent dans le coupé. Le garde se grattait la tête, perplexe.
— Il reste au moins deux heures de route avant la prochaine étape, dit-il enfin. Et il n’y a pas de docteur là-bas.
Le grand monsieur maigre s’éclaircit la gorge et déclara d’une voix pontifiante :
— Hum… Le règlement stipule que la compagnie n’assure pas le transport des personnes atteintes de maladie contagieuse, dit-il. C’est le cas de cette femme, elle ne peut donc continuer le voyage. L’emmener jusqu’à la prochaine étape nous ferait courir à tous des risques considérables.
Le couple d’âge mûr approuva vigoureusement de la tête.
— Non ! Je vous en prie ! s’écria Vivienne. Cette dame n’est peut-être pas sérieusement atteinte. Peut-être lui faut-il simplement un peu d’eau et d’air frais. Cela fait des heures que nous sommes enfermés dans cette voiture, et la chaleur est suffocante. Si quelqu’un pouvait la transporter au-dehors, sous un arbre…
Elle jeta un regard suppliant au garde. L’homme hésita, puis grimpa dans le coupé et souleva la femme dans ses bras.
Vivienne allait le suivre au-dehors mais sa cousine l’arrêta en se suspendant à sa manche.
— De quoi te mêles-tu? Cette affaire ne nous concerne pas.
— Nous devons porter secours aux malades, répliqua Vivienne. Apporte le panier, je vais essayer de lui faire boire un peu de citronnade.
Charlotte ronchonna mais finit par obtempérer. La femme était étendue sur le bas-côté herbeux, à l’ombre d’un arbre; les yeux fermés, elle paraissait inconsciente. Vivienne s’agenouilla auprès d’elle et tenta de verser quelques gouttes de liquide dans la bouche entrouverte.
— C’est le choléra, je vous dis, affirma quelqu’un à l’intérieur de la diligence. Cette femme sera morte dans quelques heures. Et nous aussi, si nous l’emmenons avec nous.
D’autres voix approuvèrent bruyamment, le garde et le conducteur se mêlèrent à la discussion, et le tohu-bohu devint assourdissant.
Soudain un coup de feu retentit. Le grand maigre n’était plus dans le coupé mais sur le toit de la diligence, et tout en pointant le canon d’un fusil sur la tête du conducteur, il jeta un regard mauvais à Vivienne.
— Si vous voulez poursuivre le voyage, montez en voiture. Nous avons décidé de laisser la femme ici.
— Mais c’est inhumain, monsieur! protesta Vivienne. Nous ne pouvons pas abandonner cette malheureuse sur le bord de la route. Elle est malade, mourante peut-être…
— Libre à vous de rester, mademoiselle. Si cela peut soulager votre conscience…
Vivienne se tourna vers le conducteur et le garde, mais tous deux baissèrent les yeux, évitant son regard.
— Si vous laissez ce… ce lâche prendre le commandement de la diligence, j’en aviserai la direction de votre compagnie, prévint-elle.
Le grand maigre balaya la menace d’un revers de main.
— A votre guise, mademoiselle. Avisez qui bon vous semble… si vous n’avez pas succombé au choléra d’ici ce soir.
Comme Vivienne lui décochait un regard brûlant de mépris, il haussa les épaules et fit signe au garde. Celui-ci jeta les bagages des passagères par-dessus bord, grimpa sur son siège, le conducteur fit claquer les rênes, et la diligence s’ébranla, cahotant sur la route défoncée.
— Non ! Attendez ! Attendez-moi ! hurla Charlotte qui venait de comprendre que la diligence partait sans elle.
Elle s’élança à la poursuite de la voiture, trébucha, se prit le pied dans une ornière et s’étala de tout son long dans la poussière.
Suffoquant d’indignation, Vivienne demeura immobile tandis qu’elle regardait la diligence s’éloigner. Abandonner deux jeunes filles et une femme mourante sur le bas-côté de la route… Quelle honte !
L’espace d’un instant, elle oublia toutes ses bonnes manières pour proférer un mot bref, fort peu poli, mais très français.