Le Gout De L'Aventure

Marianne Willman · Chapitre 6 sur 17

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Le Gout De L'Aventure

Chapitre 5

 

La petite auberge était située à l’écart de la route, à mi-chemin entre Juniper Hill et La Nouvelle-Orléans. Ce n’était pas le genre d’endroit que féquentait l’aristocratie locale, mais l’établissement avait des murs épais, la nourriture était mangeable et les patrons discrets. La rumeur courait qu’il servait naguère de repaire aux pirates et aux brigands. Mais les cinq clients qui s’attardaient dans la salle commune devant leur chope de bière semblaient fort peu menaçants, sinon pour la vertu de la jolie servante.

Bref, c’était l’endroit idéal pour un gentleman désireux d’éviter les rencontres inopportunes. Bertrand n’avait pris aucun risque. Pendant qu’il dînait seul dans un salon privé, Vivienne et Naomi étaient restées enfermées à double tour dans une chambre à l’étage.

Bertrand se rengorgeait en songeant au bon tour qu’il avait joué à d’éventuels poursuivants, en particulier à ce fouineur de Deveril. L’avant-veille, il avait pris la direction du nord et s’était arrêté dans un grand hôtel très passant afin de brouiller les pistes. En effet, l’homme qui avait pris possession de la chambre retenue pour M. St. Germaine n’était qu’un prête-nom à son service. La voiture de Bertrand avait quitté la cour de l’hôtel moins d’une heure plus tard, avec un attelage de chevaux frais ; à l’intérieur se trouvait Vivienne, à laquelle Bertrand avait pris soin d’administrer un puissant somnifère. Naomi était assise à côté d’elle, le visage indéchiffrable.

Ils étaient revenus sur leurs pas en empruntant des chemins détournés et avaient passé la nuit précédente dans le manoir délabré de Bertrand. Le toit était percé et les murs suintaient d’humidité, mais que lui importait? Le manoir constituait une étape sûre et discrète.

Bertand sourit. Demain, ils seraient à La Nouvelle-Orléans. Là, il confierait cette pauvre Vivienne — ainsi qu’une bourse largement garnie de pièces d’or — à Mlle Callie Hoecker, une amie de toujours. Une femme d’une conduite irréprochable et d’une discipline de fer. Bertrand eut un petit sourire sardo- nique.

Vivienne pourrait toujours hurler à l’usurpation d’identité et au détournement d’héritage; Mlle Hoecker avait l’habitude d’entendre ce genre de divagations. Elle dirigeait l’asile de fous de La Nouvelle-Orléans. Une fois enfermé dans cet établissement ceint de hauts murs et aux fenêtres pourvues de solides barreaux, nul n’en repassait jamais le seuil. Sinon les pieds devant…

Bertrand finit son verre. Sans y prendre garde, il avait vidé la bouteille de bordeaux entamée au début du dîner. Il s’adossa contre son siège et soupira. Adorable et incorrigible Vivienne… Dommage, il aurait bien goûté à sa fraîcheur juvénile… Mais il n’était peut-être pas trop tard encore. Il avait toute la nuit devant lui. L’occasion était inespérée! Les clients qui se trouvaient dans la salle de l’auberge menaient grand tapage. Si Vivienne résistait, nul ne l’entendrait.

Les sens échauffés par l’alcool, Bertrand se leva, faillit trébucher et s’engagea d’un pas vacillant dans l’escalier. Passant sans s’arrêter devant sa chambre, il se dirigea vers la pièce située au fond du couloir. Aucune lumière ne filtrait sous la porte. Un sourire se dessina sur ses lèvres sensuelles tandis qu’il introduisait la clé dans la serrure. Il tourna la poignée et entra.

A la lumière bleutée de la lune qui passait à travers les carreaux sales, Bertrand discerna deux silhouettes étendues sous le drap qui recouvrait le lit. Il s’humecta les lèvres du bout de la langue. Cette petite aguicheuse de Vivienne allait apprendre ce qu’était un homme, se dit-il tout en se retournant pour fermer la porte. Il entendit vaguement quelque chose remuer derrière lui mais n’eut pas le temps de s’en étonner. Mille boules de feu explosèrent soudain qui lui déchirèrent le crâne, et il sombra dans une nuit noire et sans fond.

— Ça a marché ! Naomi ! Nous avons réussi !

Vivienne avait peine à ne pas hurler de joie devant le corps inerte de Bertrand, étendu à ses pieds. Elle tenait dans ses mains le lourd pommeau de bois dévissé du montant du lit.

Naomi rejeta le drap, révélant le ballot de vêtements qui simulait la deuxième silhouette. Elle était en tenue de voyage mais avait les pieds nus. Se glissant silencieusement au côté de Vivienne, elle regarda fixement le corps étendu au sol.

— Il est mort? demanda-t-elle.

— Je… j’espère bien que oui ! répliqua Vivienne, mais sa voix tremblait légèrement.

Naomi se pencha sur le corps. Une grosse bosse, humide et gluante, ornait la base du crâne, mais Bertrand respirait.

— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. Nous n’êtes pas un assassin. Mais vous l’avez joliment assommé. Il ne se réveillera pas avant demain matin, ce qui va nous donner une bonne avance.

Vivienne s’agenouilla auprès d’elle et fouilla rapidement les poches de Bertrand.

— Regarde ! s’écria-t-elle en brandissant un épais rouleau de billets de banque, puis une bourse pleine de pièces d’or et d’argent. Nous allons voyager dans le luxe !

Naomi ne fit pas d’objection. Mais lorsque Vivienne s’attaqua à la montre de gousset pourvue d’une chaîne en or et d’une breloque incrustée d’émeraudes, elle l’arrêta du geste.

— Non, pas ça. C’est trop facile à identifier. On risquerait de se faire repérer.

Vivienne fourra la montre dans sa poche.

— Je ne peux pas la laisser. Elle appartenait à mon père, expliqua-t-elle. Prépare-toi, Naomi. Il ne faut pas s’attarder ici.

Pendant que la jeune Noire mettait ses chaussures, Vivienne s’assit devant le petit secrétaire, prit une feuille de papier et trempa la plume dans l’encrier. A la lueur de la lune, elle écrivit rapidement, d’un air décidé. Puis elle plia le papier et le tendit à sa compagne, ainsi que la bourse pleine de pièces d’or.

— Garde cela sur toi, au cas où nous serions séparées ou… ou s’il m’arrivait quelque chose.

— Qu’est-ce que c’est?

— Ce papier fait de toi une femme libre. Si… — non ! — quand j’aurai retrouvé mes droits et mon héritage, je ferai rédiger un document officiel. Mais pour l’instant, il faudra se contenter de celui-ci.

Naomi retourna le papier entre ses doigts. Comme tous les esclaves de Juniper Hill, elle avait appris à lire et à écrire, mais il faisait trop sombre dans le recoin où elle se tenait pour déchiffrer le document. D’ailleurs avait-il seulement une quelconque valeur? Ce n’était peut-être qu’un leurre, un stratagème de sa maîtresse pour s’assurer sa coopération. Sans mot dire, elle serra le papier dans un petit sac de cuir et fourra le tout dans la poche de sa robe.

— Vous croyez que les sœurs de Sainte-Ursule voudront bien nous accueillir toutes les deux? interrogea-t-elle.

Vivienne la regarda, étonnée.

— Bien sûr, voyons ! Et elles m’aideront à prouver mon identité.

Naomi demeura impassible. Elle ne voulait pas se laisser bercer d’illusions. L’expérience lui avait trop bien appris que les Blancs n’aidaient jamais que ceux de leur espèce… Elle noua les attaches de son léger manteau de voyage.

— Je suis prête, annonça-t-elle.

Vivienne ouvrit la porte, et les deux jeunes filles se faufilèrent dans le couloir. Avant de s’éloigner, Vivienne prit soin de verrouiller la porte, afin que personne ne puisse découvrir Bertrand avant l’aube. Puis elle suivit Naomi qui s’était déjà engagée dans l’escalier. Dans la salle de l’auberge, les derniers clients s’époumonaient avec des voix éraillées d’ivrognes, et nul ne les entendit descendre.

En dépit de son aspect délabré, la porte de derrière s’ouvrit aisément et sans grincer. Les gonds devaient être bien huilés. La cour de l’auberge était sombre, de gros nuages roulaient dans le ciel. Le vent se levait, et la pluie ne tarderait pas à venir.

Comme les deux fugitives longeaient le mur est du bâtiment, un bruit de sabots retentit sur le chemin. Vite, elles se dissimulèrent dans un renfoncement, entre une remise et un gros tas de bois. Il était temps. Un homme menant un cheval chargé de sacs de toile apparut à l’entrée de la cour. Il avança jusqu’à l’écurie, frappa deux coups sur le mur, puis deux autres. Une section du mur coulissa comme par enchantement.

La lueur d’une lanterne apparut dans l’ouverture. Bouche bée, Vivienne et Naomi regardèrent l’homme décharger le cheval et passer les sacs à quelqu’un qui se trouvait à l’intérieur. Soudain, l’un des sacs tomba à terre, et une pluie de pièces d’or se répandit sur le sol. L’homme les ramassa prestement et tandis qu’un gamin venait prendre son cheval pour l’emmener dans un box, il se dirigea vers l’entrée de l’auberge. La porte dérobée se referma sans bruit.

Les deux jeunes filles échangèrent un regard interloqué. De toute évidence, elles n’étaient pas dans une auberge ordinaire, mais dans un repaire de contrebandiers ou de brigands. Les deux, probablement.

Une porte s’ouvrit derrière elles, et deux hommes sortirent de l’établissement. Le plus âgé avait un ventre proéminent et une grande barbe grise. Quant au plus jeune, c’était l’homme qui venait d’amener le cheval, Vivienne en aurait donné sa main à couper. Il observa le ciel, puis les arbres fouettés par le vent, et se tourna vers son compagnon. Une brusque rafale porta ses paroles jusqu’à la jeune fille.

— Ouais, ça va dégringoler d’ici peu, constata-t-il. Y va tomber des hallebardes.

Le barbu opina du chef et répondit avec un fort accent canadien :

— Ça, c’est sûr. Inutile d’aller au rendez-vous. Le capitaine Deveril ne va pas se déplacer par une nuit pareille.

Deveril ! Vivienne retint sa respiration. Il ne pouvait pas s’agir de son chevaleresque bienfaiteur. Elle l’imaginait mal frayant avec des contrebandiers et des brigands ! Et pourtant… Dans le jardin de l’hôtel du Trèfle, déjà, puis à l’auberge — cette même auberge où Bertrand l’avait conduite ce soir — l’idée l’avait effleurée qu’il se livrait peut-être à quelque activité clandestine, mais elle avait chassé ce soupçon de son esprit. Et si c’était vrai ? Et si, en fait de gentleman, M. Deveril n’était en fin de compte qu’un vulgaire voleur?

Vivienne redressa les épaules. Il serait toujours temps de penser à cela plus tard. Pour l’instant, il était urgent de fuir cet endroit malsain. Naomi et elle allaient se rendre à Sainte-Ursule, les bonnes sœurs leur procureraient aide et refuge, et sans doute ne reverrait-elle jamais Deveril. Cette pensée provoqua en elle un désagréable pincement au cœur. Bah, qui sait ce que la vie lui réservait? Jusqu’ici, tout ce qui lui était arrivé était si incroyable ! Revoir Deveril n’était pas si inconcevable…

Dieu merci, les deux hommes finirent par rentrer dans l’auberge. A force de rester immobiles, Vivienne et Naomi commençaient à avoir des crampes. Après s’être assurées que la voie était libre, elles se préparèrent à quitter leur cachette.

— Allons-y, dit Vivienne. Nous avons intérêt à être loin d’ici quand Bertrand se réveillera… Attention à ne pas faire de bruit, surtout ! ajouta-t-elle en posant l’index sur sa bouche.

Elle fit un pas en avant, vacilla sur sa jambe ankylosée, trébucha… et buta droit dans le tas de bois. Un rondin bascula, puis un autre, et toute la pile dégringola dans un fracas d’enfer jusqu’au milieu de la cour pavée. Vive comme l’éclair, Naomi repoussa sa compagne sur le côté, hors de la vague mouvante des bûches. Saines et sauves, les deux jeunes filles prirent leurs jambes à leur cou.

Comme elles couraient vers le portail, la porte dérobée s’ouvrit. Une voix s’éleva dans la nuit.

— Qui va là?

A toute allure, elles franchirent le portail et plongèrent dans les broussailles. Vivienne jeta un coup d’œil en arrière. Un homme de forte carrure se tenait devant l’ouverture secrète. Une porte claqua dans l’auberge, plusieurs silhouettes sortirent dans la cour.

Ce n’était pas le moment de s’attarder! Les deux fugitives filèrent à travers le taillis qui bordait le chemin, avançant aussi vite que possible au milieu de la végétation luxuriante. Vivienne se dirigeait vers la grand-route lorsque Naomi la prit par le bras.

— Pas par là, dit-elle. Suivez-moi. C’est notre seule chance.

Et elle s’enfonça sous la voûte sombre des arbres, Vivienne sur ses talons.

La végétation se faisait de plus en plus dense, il fallait se frayer un passage à travers les branches basses qui s’accrochaient aux vêtements et se prenaient dans les cheveux. Vivienne était à bout de souffle. Epuisée par la course, elle trébuchait contre les souches d’arbres, ses pieds s’enfonçaient dans la terre humide et glissante. Soudain Naomi buta sur une grosse racine et s’affala de tout son long dans la vase. Vivienne s’agenouilla auprès d’elle sur le sol marécageux.

La jeune Noire serra les dents.

— Ma cheville…, gémit-elle.

Vivienne palpa le pied de sa compagne avec précaution.

— Rien de cassé, constata-t-elle avec soulagement. Mais tu as pu te faire une entorse. Il faut que tu te reposes un peu. Cela ne fait rien, nous allons attendre.

Naomi écarquilla les yeux.

— Vous ne m’abandonnez pas?

— Nous sommes deux dans cette aventure, Naomi. Et nous en sortirons ensemble, ne t’inquiète pas.

Otant la large ceinture de sa robe, Vivienne improvisa rapidement un bandage de fortune. Puis elle s’installa sur une vieille souche et examina les lieux. Un inextricable fouillis de végétation tropicale scintillait d’un éclat argenté sous le clair de lune. Çà et là, entre les arbres, luisaient de grandes flaques d’eau. La mangrove. Le bayou…

Vivienne sentit la panique la gagner.

— Nous ne nous en sortirons jamais, Naomi. Il va falloir revenir sur nos pas !

Sa compagne se leva et posa le pied sur le sol avec précaution. Brusquement, elle s’immobilisa.

— Ecoutez!

Vivienne prêta l’oreille. Tout d’abord, elle n’entendit que le souffle rauque de sa respiration et son cœur qui cognait dans sa poitrine. Peu à peu, cependant, la jeune fille commença à percevoir un bruit étrange, comme un battement régulier et lent; sous ses pieds, le sol se mit à trembler en cadence. Vivienne frissonna, ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque. La nuit battait à son propre rythme, et ce roulement assourdi avait quelque chose de fantasmagorique. C’était la voix des tambours que l’on interdisait aux esclaves, lançant son appel depuis les profondeurs du bayou…

Le roulement s’intensifia, résonnant parmi les arbres comme s’il venait de toutes les directions à la fois. Il y eut un bruissement dans les feuillages, et une silhouette menaçante se dessina dans la pénombre.

Les deux jeunes fugitives eurent un mouvement de recul. Se détachant du taillis, l’homme s’avança vers elles. La lumière de la lune formait un halo autour de son visage d’ébène, soulignant ses traits vigoureux. Des boucles denses lui encadraient le front. Il pouvait avoir n’importe quel âge entre quarante et soixante ans, et semblait appartenir au monde de la nuit, à ses bruits inquiétants, à ses dangers…

Les roulements de tambours s’arrêtèrent brusquement, faisant place à un silence pesant, presque palpable. Les deux jeunes filles se recroquevillèrent. Pendant un instant qui leur parut durer un siècle, l’homme les considéra sans mot dire, les bras croisés, semblable à quelque juge de l’Ancien Testament s’apprêtant à prononcer la sentence. Il parla d’une voix de basse qui les fit tressaillir.

— Qui êtes-vous, et que faites-vous ici ?

Vivienne fut la première à retrouver l’usage de la parole.

— Nous nous sommes égarées sur la route de La Nouvelle-Orléans, monsieur. Nous nous rendons chez les bonnes sœurs du couvent de Sainte-Ursule.

L’homme jeta un regard à leurs vêtements déchirés, maculés de vase.

— Ne seriez-vous pas plutôt deux fugitives ? Une servante et une esclave?

Naomi regarda Vivienne, puis se tourna vers l’homme.

— Non, répondit-elle d’une voix ferme. Nous sommes toutes les deux… libres.

L’homme partit d’un rire bruyant qui résonna étrangement dans le silence de la nuit.

— Rassurez-vous. Qui que vous soyez, mes amis et moi allons vous aider.

Plusieurs silhouettes surgirent de la pénombre et s’avancèrent dans la lumière argentée de la lune. Hommes et femmes au visage empreint d’une détermination farouche, au regard fier, aux traits marqués du sceau de l’Afrique.

L’homme regarda Vivienne et Naomi.

— Je m’appelle André, dit-il avec un bon sourire, et voici mon peuple. Bienvenue au Refuge.

 

6

 — Nous allons les emmener avec nous dans le bayou.

Tous approuvèrent d’un signe de tête la décision d’André, à l’exception d’un jeune homme aux traits émaciés et aux yeux de braise. Il désigna du doigt Naomi.

— D’accord pour celle-ci. Mais l’autre, pas question ! dit-il en jetant un regard haineux à Vivienne. Elle n’est pas des nôtres. Elle n’a pas le droit de venir au Refuge.

Calmement, André se tourna vers ses compagnons.

— Le Refuge offre asile aux sans-abri et aux démunis, commença-t-il, mais chacun est libre d’avoir son opinion. Lucius vient d’exprimer la sienne. Et vous, qu’en dites-vous?

Une femme se détacha du groupe. Agée d’une quarantaine d’années, elle était grande, mince et souple comme un roseau.

— Je fais confiance à André, son instinct ne l’a jamais trompé, déclara-t-elle d’une voix claire. Mais si Lucius et les autres ont des doutes, il n’y a qu’à laisser le vieux Ju-bah en décider.

André acquiesça.

— Très bien, déclara-t-il en regardant les deux jeune filles. Ju-bah lira dans leur cœur. Et il approuvera mon jugement.

Des murmures montèrent de toutes parts.

— Oui, oui… Ju-bah décidera…

Tous se fondirent de nouveau dans la pénombre, sauf la femme qui avait pris la parole. Elle se tourna vers Vivienne et Naomi.

— Je m’appelle Elinka, dit-elle. Vous allez nous suivre en marchant exactement dans nos pas. Ne parlez pas, ne faites pas de bruit jusqu’à ce que nous soyons arrivés.

Là-dessus, elle tourna les talons et s’enfonça dans le taillis. Vivienne et Naomi échangèrent un regard et lui emboîtèrent le pas. De toute façon, elles n’avaient pas d’autre option.

Le sentier du bayou était spongieux et glissant. A un moment, Vivienne fit un faux pas, et sa bottine s’enfonça jusqu’à la cheville dans la vase. La jeune fille ne poussa pas un cri, extirpant sans souffler mot son pied de la fondrière, ce qui lui valut un regard approbateur d’Elinka.

Le petit groupe serpentait à travers des taillis enchevêtrés de lianes, sous d’impénétrables voûtes feuillues; Elinka marchait d’un pas sûr, contournant les mares stagnantes et noires, sautant avec souplesse par-dessus de gros troncs, évitant les énormes racines suspendues qui maintenaient les arbres hors de l’eau. Vivienne s’efforçait de suivre l’allure, mais elle n’en menait pas large. Chaque ombre lui paraissait lourde de menaces. Elle entendit un chuintement, une forme aux contours imprécis glissa sur le sol et plongea dans l’eau. La jeune fille pressa le pas derrière Naomi; il lui semblait déjà sentir les mâchoires du reptile se refermer sur ses talons !

Elle marchait depuis des heures, lui semblait-il, et ses jambes pesaient des tonnes. Soudain Elinka baissa la tête, et à sa suite les deux jeunes filles s’engagèrent dans un tunnel de racines et de branches d’où elles émergèrent dans une clairière. Elles étaient arrivées.

De petites habitations de rondins, de planches et de branchages, construites autour des troncs d’arbres, se fondaient dans la végétation luxuriante. Elinka conduisit les jeunes filles vers une hutte aux planches mal ajustées.

— Si Ju-bah décide de vous accueillir dans le Refuge, vous habiterez ici, avec moi, dit-elle.

André arriva peu après. Une expression solennelle sur le visage, il s’inclina devant Vivienne et Naomi.

— J’ai vu Ju-bah, annonça-t-il. Il vous souhaite la bienvenue. Vous serez ses hôtes d’honneur pendant trois jours.

Visiblement soulagée, Elinka releva le bout de toile à sac qui masquait l’entrée de la hutte et fit signe à Vivienne d’entrer. Le mobilier se réduisait au strict nécessaire : un tabouret à trois pieds de fabrication artisanale et une grande paillasse remplie de mousse.

Vivienne s’assit sur le tabouret. Du dehors lui parvenait le murmure de deux voix : apparemment, Elinka interrogeait Naomi, mais la jeune fille ne pouvait saisir leurs paroles. Elle songea à l’étrangeté de sa situation. Elle, la maîtresse de Juniper Hill, voilà qu’elle était devenue une fugitive parmi d’autres fugitifs. Sa vie se trouvait entre les mains d’hommes et de femmes dont certains, tel Lucius, n’avaient que haine et mépris pour ce qu’elle représentait : le monde des Blancs…

Quelques minutes plus tard, Naomi pénétra à son tour dans la cahute. Lorsqu’elle souleva le rideau, une lueur fugace passa dans son regard. Sans prononcer un mot, elle s’assit sur la paillasse, ôta ses chaussures et s’allongea, tournant le dos à sa compagne.

Vivienne avait grandi avec Naomi ; elle était habituée à ses façons réservées et distantes, mais elle ignorait ce qui les motivait. Dans le petit grenier surchauffé de Juniper Hill, la jeune esclave avait laissé échapper brièvement un peu de son amertume, tel un éclair d’orage dans un ciel d’été serein. Depuis lors, elle s’était retranchée dans sa réserve habituelle.

Qu’avait-elle dit à Elinka? s’interrogea Vivienne. Un sixième sens lui soufflait que Naomi avait parlé d’elle. Mais en quels termes? D’un geste las, elle retira à son tour ses chaussures et s’étendit sur la paillasse. Une lumière froide filtrait à travers les planches disjointes. Vivienne ferma les yeux, mais le sommeil la fuyait. Naomi non plus ne dormait pas, elle le sentait. Tendant la main, elle lui effleura l’épaule.

— Tu n’as pas dit qui j’étais, n’est-ce pas? Tu n’as pas dit que tu étais esclave à Juniper Hill?

Naomi tapota dans sa poche le papier qui faisait d’elle une femme libre.

— Nous sommes ensemble dans cette aventure, répliqua-t-elle.

Il y eut un silence. Puis Vivienne demanda :

— Qui est Ju-bah ?

Naomi se retourna et ouvrit de grands yeux brillants dans la pénombre.

— Chaque esclave de Louisiane connaît Ju-bah. C’est un sage. Il sait ce qui est, ce qui a été, ce qui sera.

— Tu penses que Ju-bah sait qui je suis ?

— Bien sûr. Ju-bah sait tout, assura Naomi. A présent, il est temps de dormir…

Au cours des deux jours qui suivirent, Vivienne apprit à connaître le Refuge et ses résidents. Aucun d’entre eux n’y habitait de façon permanente. La prudence leur commandait périodiquement de lever le camp. Elinka lui parla des meutes de chiens et des détachements lancés aux trousses des fugitifs, des ouragans, des alligators qui faisaient des incursions dans le campement.

Un flot constant d’esclaves « marrons » arrivait, d’autres repartaient après avoir pris des forces. André était l’intendant général du Refuge où ses talents d’organisateur faisaient merveille; le mystérieux Ju-bah en était l’âme. Une femme mince et élancée du nom de Fancy y jouait également un rôle essentiel.

Fancy avait un port de tête empreint d’une noblesse naturelle. Elle se ceignait le front d’un turban de couleur vive qui faisait ressortir la pureté de ses traits sombres, et avait d’emblée inspiré une admiration sans bornes à Naomi qui l’imitait en tout, allant jusqu’à s’emmailloter la tête d’une étoffe bleue.

Chaleureuse, énergique, Fancy était partout à la fois : collectant les informations, surpervisant les soins donnés aux malades, s’occupant des distributions de nourriture et de vêtements. Par sa seule présence, elle insufflait courage et apportait l’apaisement. Elle semblait avoir adopté Vivienne aussi bien que Naomi.

Avec Lucius, il en allait hélas différemment.

Il ne perdait pas une occasion de harceler la jeune fille — « la Blanche », comme il l’appelait avec mépris. Ses réserves de haine paraissaient inépuisables. Pourquoi la détestait-il à ce point ? se demandait Vivienne. Que lui avait-elle fait ? Que lui reprochait-il ?

Perdue dans ses pensées, elle rapportait à Elinka une bassine de racines qu’elle venait de nettoyer lorsque Lucius, surgissant du taillis tel un diable, lui barra le chemin. Elle voulut l’éviter, mais il la repoussa brutalement. La jeune fille perdit l’équilibre et tomba à la renverse, lâchant sa bassine. Les racines s’éparpillèrent dans la vase.

— Espèce de pauvre Blanche maladroite ! lança Lucius à voix haute, de façon à ce que tout le monde puisse l’entendre.

Vivienne lui lança un regard indigné mais fut incapable de proférer un mot. Lucius ricana et tourna les talons. Rouge de fureur et de honte, la jeune fille ramassa ses racines et retourna les rincer. Les vêtements propres qu’Elinka lui avait donnés étaient maculés de vase. Elle essaya de les nettoyer mais ne réussit qu’à étaler les taches.

La jeune fille s’apprêtait à repartir lorsque André, qui avait observé la scène sans intervenir, s’approcha.

— Vous avez sali votre robe, mademoiselle, fit-il remarquer.

— Il a fait exprès de me pousser! s’écria Vivienne. Pourquoi me tourmente-t-il ? Qu’ai-je fait de mal pour qu’il me haïsse?

— Ce n’est pas vous qu’il hait, mais ce que vous représentez. Vous le savez, n’est-ce pas ?

La jeune fille s’empourpra.

— Mon père traitait tous ses serviteurs avec bonté, protesta-t-elle.

— Quelle que soit la façon dont on le traite, un esclave reste un esclave, mademoiselle, quand il n’est pas libre de décider de sa propre vie.

Vivienne pâlit. Elle se mordit la lèvre, voulut répliquer quelque chose mais se ravisa. Jusqu’alors elle avait mené la vie insouciante d’une fille de riche planteur, acceptant comme un fait naturel que certains êtres en dominent d’autres. Mais elle n’était plus une enfant aveugle au malheur de ceux qui l’entouraient. Lorsqu’elle retrouverait Juniper Hill, elle mettrait en œuvre ce que l’expérience lui avait appris…

André l’observait attentivement, comme s’il pouvait lire ses pensées.

— N’oubliez pas que vous partez demain, lui rappela-il.

Il s’inclina et s’éloigna à grands pas.

Vivienne ne dormit pas beaucoup cette nuit-là. Après le dîner, Naomi lui avait raconté l’histoire de Lucius, séparé de force de sa femme, vendue par son maître; Lucius avait tenté de protester, ce qui lui avait valu d’être fouetté jusqu’au sang et laissé pour mort. Longtemps, la jeune fille resta les yeux grands ouverts dans le noir, réfléchissant à son passé et aux événements qu’elle venait de vivre. Un voile s’était déchiré devant ses yeux et plus rien ne serait pareil à présent…

Lorsqu’elle se réveilla, une étrange clarté régnait dans la hutte. La jeune fille bâilla et se redressa sur sa paillasse, constatant avec surprise qu’Elinka n’était plus là. Elle se leva et écarta le rideau de toile.

Le soleil matinal était voilé par une brume lumineuse qui s’étendait sur la forêt environnante, et le camp émergeait telle une île enchantée de cette masse cotonneuse. Vivienne s’immobilisa, s’imprégnant de la beauté surnaturelle du spectacle. Cela lui rappelait les contes de fée de son enfance.

Elinka la tira de ses rêveries. Elle apparut parmi les flocons de brume, marchant de son pas rapide et souple.

— Allez chercher Naomi, dit-elle. Ju-bah désire vous voir avant votre départ.

Cinq minutes plus tard, toutes les trois se tenaient devant la hutte à toit conique du vieux sage. Le tissu imprimé qui faisait office de porte s’écarta, et André parut sur le seuil.

— Ju-bah va vous recevoir. Ne parlez pas, sauf s’il vous pose une question, recommanda-t-il.

Un vieillard sec et maigre, à la peau parcheminée et aux cheveux blancs comme neige, sortit de la hutte. Malgré son grand âge, il se tenait très droit et avait le pas assuré. Son maintien plein de fierté inspirait le respect. Vivienne le regarda, fascinée. Il irradiait de cet homme une force spirituelle qui la terrifiait et la subjuguait à la fois.

— Approchez, dit-il.

Vivienne était bien incapable de faire un mouvement, et Naomi semblait pétrifiée elle aussi. Comme Elinka les poussait légèrement en avant, la jeune fille remarqua alors que le vieux sage était aveugle. Il toucha d’abord le front de Naomi.

— Les pères de tes pères étaient rois dans leur pays, proféra-t-il d’une voix profonde et grave.

Vivienne sentit ses genoux trembler. Il lui semblait percevoir une présence invisible, venue du fond des âges. Qu’était-elle censée faire? S’incliner? Se mettre à genoux? Elle jeta un coup d’œil à Naomi, quêtant une directive. Mais sa compagne avait les yeux rivés à ceux de Ju-bah. De fines gouttelettes de transpiration mouillaient son front.

Naomi s’humecta les lèvres.

— Que… vois-tu pour moi, Ju-bah?

Les yeux morts du vieillard s’illuminèrent tandis qu’il psalmodiait :

— Un chemin inconnu s’ouvre devant toi, semé de difficultés et d’obstacles. Je vois un grand voyage… Je vois aussi l’exil au bout du voyage. Mais si tu sais entendre l’appel du loup, tu trouveras le bonheur. Et tu découvriras ta voie… Voilà tout ce que je puis te dire.

Il se tourna vers Vivienne et étendit sa main noueuse. Timidement, la jeune fille mit sa main dans la sienne. Son cœur cognait à tout rompre contre ses côtes. A sa grande surprise, le vieux Ju-bah éclata de rire.

— Mais qu’est-ce que je vois? Tu as seulement ôté un caillou du panier et tu crois l’avoir vidé en entier… Un jour, tu découvriras que le panier est toujours plein, et tu devras aider à le retourner…

Ayant proféré ces étranges paroles, il se tut, son regard s’éteignit. Il semblait n’avoir pas d’autre message pour la jeune fille. Vivienne rassembla son courage et demanda :

— Monsieur Ju-bah, s’il vous plaît… retrouverai-je un jour ce qui m’appartient?

Le vieillard rit de nouveau.

— Tout ce que tu désires t’appartiendra un jour… Tes vœux les plus chers se réaliseront. Mais d’abord, tu devras franchir bien des obstacles. Une grande aventure t’attend, pleine de dangers. Tu risqueras la mort…

Le visage de Vivienne devint livide et les traits de l’aveugle s’adoucirent, comme s’il avait vu perçu l’angoisse soudaine de la jeune fille.

— Du courage, mon enfant ! Il ne faut pas avoir peur. Des êtres bons et généreux veillent sur toi. Ils te protégeront, ils te guideront à travers les ténèbres.

Le vieillard relâcha la main de Vivienne. Manifestement, l’audience était terminée.

— Merci, monsieur, murmura-t-elle.

Le vieux Ju-bah se retourna et, majestueux comme un prince, regagna sa hutte d’un pas lent.

Vivienne et Naomi restaient figées sur place, n’osant faire un mouvement. Elinka rompit le charme.

— Il faut se dépêcher maintenant. André vous attend.

Elles suivirent la jeune femme sur un étroit sentier bordé de roseaux, sinuant à travers la mangrove. A un détour du chemin, Vivienne, jetant un coup d’œil en arrière, vit le Refuge disparaître dans la brume. Et son cœur se serra, comme saisi d’un indicible sentiment de perte…

Bientôt elles débouchèrent sur une piste de terre battue. Au loin, parmi les arbres, on apercevait les toits du Chat Rouge. Vivienne fut stupéfaite. Le trajet avait été tellement plus rapide qu’à l’aller! En voyant le sourire d’Elinka, la jeune fille comprit que cette fois, leur guide avait pris le chemin direct au lieu de les faire tourner interminablement dans la mangrove afin de ne pas révéler l’emplacement du Refuge. C’était une preuve de confiance, songea Vivienne avec fierté et gratitude.

Une vieille carriole chargée de fruits s’avança, conduite par un homme noir coiffé d’un chapeau de paille. La voiture s’arrêta devant les jeunes filles, et le conducteur les invita du geste à monter. Il portait une chemise rapiécée mais propre et un pantalon élimé, retenu à la taille par un bout de ficelle. Il avait les épaules voûtées et, devant son maintien de chien battu, Vivienne éprouva un vif sentiment de gêne. Etait-ce encore des Blancs comme elle qui avaient ôté toute fierté à cet homme ? A cet instant, celui-ci souleva le bord de son chapeau. La jeune fille, stupéfaite, reconnut les traits énergiques d’André.

— Comment avez-vous fait pour vous rendre à ce point méconnaissable? s’écria-t-elle.

— Vous ne m’aviez pas reconnu? Tant mieux. Mon déguisement ne sera pas inutile pour le voyage, mesdemoiselles. Pour votre propre sécurité, il vaut mieux que personne ne sache qui je suis. Veuillez monter à présent, sinon nous allons être en retard.

Les jeunes filles firent leurs adieux à Elinka, s’installèrent sur le siège, à côté d’André, et la carriole s’ébranla.

Sur le chemin de La Nouvelle-Orléans, Vivienne se remémora ce qu’Elinka lui avait appris sur l’intendant du Refuge. André était né dans l’Ohio dans une famille d’esclaves affranchis. C’était un homme libre, mais il avait le sentiment aigu de son devoir envers ceux de sa race. C’est ainsi qu’il était devenu un des membres les plus influents du circuit clandestin — le «chemin de fer souterrain », comme on l’appelait — qui aidait les esclaves en fuite à gagner le Nord. Il avait créé des refuges dans les bayous et les marais, et à présent sa tête était mise à prix. Vivienne savait qu’il risquait sa vie en les accompagnant à la ville. Pourquoi faisait-il cela? se demanda-t-elle tandis que la carriole bringuebalait sur la route défoncée.

Le soleil pointait à l’horizon dans le ciel gris pâle. Lorsqu’ils abordèrent les faubourgs, Vivienne se sentit ragaillardie. Son excitation croissait à mesure qu’ils approchaient du but. Ils étaient arrivés sans encombres à La Nouvelle-Orléans. Tout se passerait bien. Bientôt, Naomi et elle seraient installées au couvent de Sainte-Ursule, à l’abri du danger…

Après avoir traversé les quartiers pauvres de la ville, la carriole déboucha près de la place du marché. Malgré l’heure matinale, les rues grouillaient de monde. Paysans, marchands, domestiques et ménagères s’affairaient dans un tourbillon de couleurs, de bruits, d’odeurs. Vivienne écarquillait les yeux devant les paniers débordant de fruits et de légumes, les cages d’osier où caquetaient des poulets et des oies, les étals de poissons argentés et de crevettes pêchées dans les eaux du golfe, les nattes d’ail suspendues aux éventaires…

André arrêta la carriole au coin d’une ruelle et ôta son vieux chapeau de paille.

— Vous êtes arrivées, mesdemoiselles, annonça-t-il. C’est ici que je vous quitte.

Vivienne noua les rubans de son bonnet et sauta sur la chaussée. André lui passa une corbeille de fleurs coupées qu’elle mit à son bras, tandis que Naomi plaçait un grand panier de roses en équilibre sur sa tête coiffée d’un turban ocre.

— Merci pour tout, dit Vivienne en tendant la main à André. Nous n’oublierons jamais votre générosité et votre gentillesse. Un jour, je vous revaudrai cela.

André la scruta d’un regard pénétrant.

— Il n’y a qu’une façon de me remercier, dit-il. C’est de tenir la parole que vous vous êtes donnée.

— Je le jure, répondit la jeune fille.

Il y avait une telle force, une telle gravité dans sa voix qu’André ne douta pas qu’elle tiendrait sa promesse. Son instinct ne l’avait pas trompé. Cette jeune fille à la détermination farouche lui avait d’emblée inspiré confiance. Si elle réussissait dans son entreprise, elle se révélerait une alliée inappréciable pour leur cause.

Il se tourna vers Naomi.

— Et vous, mademoiselle, quelle promesse pouvez-vous me faire?

Naomi lui jeta un regard oblique et baissa les yeux. André l’intriguait et l’effrayait à la fois.

— Qu’attendez-vous de moi? demanda-t-elle.

— Que vous m’aidiez dans ma mission, le jour venu. Jurez-moi que vous ne vous déroberez pas.

Naomi le regarda droit dans les yeux.

— Je le jure.

André sourit, remit son chapeau à larges bords et fit claquer les rênes. La carriole s’éloigna. Vivienne et Naomi la regardèrent disparaître au coin de la rue, puis elles se mêlèrent à la foule colorée des chalands et des marchands. Se frayant un passage entre les éventaires, elles traversèrent la place du marché et s’engagèrent dans une rue latérale.

Le chemin était long encore. Le couvent était situé dans le quartier résidentiel de la ville, et Vivienne craignait une rencontre désagréable. Mais à mesure qu’elles progressaient dans le dédale des rues, au milieu des passants, des colporteurs et des mendiants, sa confiance reprenait le dessus. Même si Bertrand et Charlotte venaient à passer, ils ne les reconnaîtraient pas sous leur déguisement de marchandes de fleurs.

Dans les beaux quartiers, il n’y avait plus trace de l’épidémie de typhus et de choléra qui avait frappé la ville. D’élégants équipages passaient dans la rue, des dames bien mises se promenaient au bras de leurs cavaliers. Nul ne prêta attention aux deux jeunes filles. Mais lorsqu’elles s’assirent sur un muret pour manger leur déjeuner de pain et de fruits, une servante sortit aussitôt pour les chasser.

— Fichez le camp ! cria-t-elle. Vous n’avez rien à faire ici, vous et ceux de votre espèce !

Vivienne faillit riposter, mais elle se ravisa. Ce n’était pas le moment d’attirer l’attention ! Elle se leva et suivit Naomi qui s’éloignait précipitamment. A présent, la jeune fille voyait l’humanité avec des yeux neufs. Le jour où elle retrouverait sa place dans la société, elle n’oublierait pas les pauvres et les misereux. Et pour commencer, dès qu’elle serait arrivée au couvent, elle aiderait sœur Albina à s’occuper des indigents.

Plongée dans ses pensées, Vivienne leva distraitement les yeux, et un sourire radieux éclaira son visage. Les murs de briques et de fer forgé entourant les jardins de Sainte-Ursule se dressaient devant elle. Jamais elle n’avait été aussi contente de les voir ! Des larmes de soulagement et de joie scintillèrent dans ses yeux.

— Oh ! Naomi, s’écria-t-elle. Nous avons réussi ! Maintenant tout ira bien. Rien ne peut plus nous arriver !

Devant l’entrée du couvent, deux mendiantes aha- naient en poussant un chariot déglingué, veuf d’une de ses roues. Vivienne les dépassa sans les voir et s’élança vers la grille entrouverte.

La jeune fille grimpa quatre à quatre les degrés du perron, souleva le lourd marteau de la porte et attendit, le sourire aux lèvres. Mais personne ne vint ouvrir. Intriguée, elle se retourna et jeta un coup d’œil alentour.

Le jardin était dans un état d’abandon manifeste. Des touffes d’herbes poussaient entre les dalles de l’allée, les arbres et les haies n’avaient pas été taillés depuis longtemps; quant au jardin naguère si soigneusement entretenu, il disparaissait sous un fouillis de broussailles. Se retournant vers la massive porte de chêne, Vivienne remarqua les ferrures ternies, le perron jonché de feuilles mortes. Une sourde appréhension la saisit. L’épidémie de cholera avait décimé des centaines d’habitants dans la ville. Peut-être avait-elle frappé jusqu’au cœur du couvent, décimant les religieuses…

Faisant demi-tour, Vivienne dévala les marches et contourna le bâtiment jusqu’à une petite porte latérale. Celle-ci n’était pas verrouillée. Vivienne respira. Qu’était-elle allée imaginer encore? Sans doute n’utilisait-on plus l’entrée d’honneur, tout simplement. Vivienne repoussa la porte et entra d’un pas assuré.

Ce fut comme si elle avait pénétré dans une chambre d’épouvante. Là où flottait naguère l’odeur de l’encens et le parfum des fleurs régnait à présent une affreuse puanteur — odeurs de nourriture avariée, de sueur rance et d’alcool. Les carreaux des fenêtres étaient brisés, les murs maculés de taches, et sur les lambris de chêne une main criminelle avait gravé des noms et des inscriptions obscènes.

Vivienne baissa les yeux. Le dallage en damier du corridor était jonché de bouteilles cassées et de papiers sales. Plus loin, dans la semi-pénombre, des corps endormis étaient affalés à même le sol.

La jeune fille contemplait la scène, bouché bée, lorsqu’elle entendit un bruit de pas. Avant qu’elle eût pu faire un mouvement, une main l’attrapa par la taille, une autre s’abattit telle une barre d’acier sur sa gorge. Vivienne pouvait entendre la respiration haletante de l’homme derrière elle. Son haleine empestait le gin.

— Hé, les gars ! hurla-t-il. J’ai attrapé un rôdeur.

Vivienne suffoquait, ses oreilles se mirent à bour donner. Deux marins dépenaillés surgirent du couloir. Le plus jeune, un petit barbu à l’œil aviné, gratifia son compère d’un coup de coude dans les côtes.

— Belle prise !

Il grimaça un sourire, dévoilant une rangée de dents gâtées.

Les hommes s’agglutinèrent autour de Vivienne, la tâtant comme s’ils évaluaient une volaille bien grasse pour la casserole. Elle se dégagea.

— Ne me touchez pas, espèces de goujats! Et que faites-vous là, d’abord? Où sont les sœurs? Comment se fait-il qu’elles vous aient laissés entrer?

Le barbu reprit la parole.

— Les bonnes sœurs, elles sont parties. Toutes jusqu’à la dernière.

— Quoi? Elles sont mortes? s’écria Vivienne.

Un flot de chagrin la submergea. Sœur Clothilde,sœur Albina… et toutes les autres, même la rébarbative sœur Bartholomé… Mais pourquoi ces affreux bonshommes riaient-ils? Ils n’avaient donc pas de cœur?

Le barbu, hilare, retrouva son souffle pour répondre à la jeune fille.

— Non, elles ne sont pas mortes. En tout cas, pas toutes. Celles qui ont échappé au choléra sont reparties chez elles.

Vivienne le regarda avec des yeux ronds. Le couvent d’origine des religieuses se trouvait… en France. Leur ordre les avait donc rappelées dans leur pays. La jeune fille se sentit anéantie. Tous ses espoirs, tous ses projets d’avenir s’écroulaient. Alors qu’elle ruminait sombrement la nouvelle, des cris stridents s’élevèrent au-dehors.

— Naomi ! s’écria-t-elle.

En un éclair, Vivienne se précipita vers la porte. Elle trouva Naomi dans la cour pavée, maintenant fermement par son col de chemise un gamin qui gigotait en essayant de se dégager. Les cheveux poil de carotte, il était maigre comme une allumette, et son visage parsemé de taches de rousseur parut à Vivienne vaguement familier.

— Lâchez-moi ! hurla-t-il en lançant un coup de pied.

Naomi l’esquiva tout en resserrant sa prise.

— Il a failli me voler ma bourse ! expliqua-t-elle à Vivienne qui s’approchait. Petit chenapan !

Celle-ci considéra le petit visage aux traits anguleux.

— Peut-être a-t-il faim?

— Sûrement pas ! Cette fripouille a…

Naomi s’interrompit et ouvrit des yeux ronds. Trois marins fortement imbibés venaient de franchir la porte d’un pas chancelant, riant d’un rire gras. Des effluves de rhum envahirent la cour du couvent.

— Elle est pas allée bien loin, les gars ! Et y a une autre donzelle avec elle !

— Ouais, et pas vilaine avec ça !

— Les laissez pas filer, les gars !

Malgré le ton jovial et les gros rires, Vivienne comprit que la situation risquait de se gâter très rapidement. Elle jeta un coup d’œil vers la grille qui donnait dans la rue. Les deux mendiantes s’échinaient à faire entrer leur chariot dans la cour, sans doute dans l’espoir de trouver quelque butin, mais le véhicule s’était coincé en travers de l’entrée, barrant le passage. Impossible de fuir par là.

Vivienne balaya du regard l’enceinte en fer forgé. C’était la seule issue possible. Naomi tenait toujours le rouquin d’une poigne de fer. Sa compagne la saisit par le bras.

— Lâche-le. Vite ! Il faut filer d’ici.

Elles s’élancèrent sur les pavés glissants vers la haie de troènes qui séparait la cour du jardin d’agrément, franchirent à toute allure les parterres fleuris, piétinant plates-bandes et bordures. En pure perte. Arrivées devant le muret de briques surmonté d’une grille en fer forgé, elles réalisèrent que celle-ci était infranchissable. Beaucoup trop haute… Les hurlements des marins avinés se rapprochaient. En se retournant pour jeter un coup d’œil en arrière, Vivienne faillit heurter l’apprenti pickpocket.

— Encore toi ! Qu’est-ce que tu fais là?

— Par ici, chuchota le rouquin. Suivez-moi.

Arrivé devant la grille d’enceinte, le gamin se pencha, tâtonna un instant, et les jeunes filles, muettes de stupeur, le virent soulever sans effort plusieurs barreaux en fer forgé. Ceux-ci avaient été habilement sectionnés de façon à former une petite porte que l’on soulevait et abaissait à volonté.

— J’ai fait ça moi-même avec les outils du vieux John, expliqua le gamin non sans fierté. Pour aller cueillir des oranges…

Il se faufila dans l’étroit passage et se retrouva dans la rue. Vivienne le suivit en rampant à plat ventre, mais Naomi eut moins de chance. Ses hanches larges ne passaient pas entre les barreaux, et elle avait beau se tortiller, elle n’avançait pas d’un pouce. Derrière, des voix avinées se rapprochaient.

— Partez ! Laissez-moi, chuchota-t-elle.

— Pas question, protesta Vivienne. Repasse de l’autre côté et ôte tes jupons. Vite !

Elle s’agrippa aux barreaux, surveillant le jardin pendant que Naomi se débarrassait de ses cotillons. Après les avoir lancés par l’ouverture, elle fit une nouvelle tentative. Vivienne et le gamin l’empoignèrent par les épaules et, à force de gigoter, Naomi se retrouva enfin libre, du bon côté de l’enceinte. Le rouquin remit en place les barreaux amovibles, Naomi ramassa ses jupons et les fourra sous le bras, et les trois fugitifs, sans s’être concertés, prirent avec un bel ensemble leurs jambes à leur cou.

Ils traversèrent d’une traite le quartier paisible avant de s’arrêter enfin à l’ombre d’un arbre, épuisés, haletants, en nage. Lorsqu’elle eut recouvré son souffle, Naomi jeta un étrange regard à Vivienne.

— Vous n’étiez pas obligée de m’attendre. Vous risquiez de vous faire prendre…

— N’aurais-tu pas fait la même chose pour moi? demanda Vivienne.

Naomi eut une hésitation.

— Si, reconnut-elle enfin. Mais il fut un temps où je vous aurais laissée vous débrouiller toute seule…

Les deux jeunes filles échangèrent un regard.

— Oui, je comprends, murmura Vivienne.

Elle lissa sa jupe pleine de poussière.

— Bien… Et maintenant, qu’allons-nous faire?

— Il faut dire adieu à votre rêve. Vous ne pourrez plus reprendre Juniper Hill maintenant.

— Abandonner? Jamais! s’écria Vivienne.

— Mais comment ferez-vous ?

Vivienne redressa la tête, ses yeux verts étince- lèrent d’une intense lumière intérieure.

— C’est très simple, dit-elle. Il faut que je retrouve mon oncle Philippe. Il est le seul à pouvoir m’identifier maintenant.

Elle remonta sa manche droite, dévoilant un petit grain de beauté en forme de cœur sur son poignet.

— Grâce à cette tache de naissance et au médaillon qu’il m’a offert autrefois, mon oncle me reconnaîtra, même après toutes ces années.

— Mais alors, qu’attendez-vous? Il faut aller le chercher tout de suite ! s’écria Naomi.

Vivienne rabaissa sa manche.

— Le seul problème, murmura-t-elle pensivement, c’est que j’ignore où il se trouve. Voici plus de dix ans qu’oncle Philippe est parti avec un groupe de trappeurs dans le territoire de l’Oregon. Il n’est jamais revenu…

Vivienne s’interrompit en voyant la mine dubitative de Naomi et un sourire plein d’espoir illumina son visage.

— Mais je suis sûre qu’il est en vie! Et nous le retrouverons ! Le territoire de l’Oregon ne doit pas être si grand que ça! L’essentiel est de trouver le moyen d’y parvenir.

Naomi et le petit rouquin n’avaient aucune idée des dimensions du territoire de l’Oregon, pas plus que de son emplacement géographique, mais tous deux approuvèrent vigoureusement de la tête. Vivienne regarda le gamin, l’air pensif.

— Comment t’appelles-tu? demanda-t-elle.

— Vous vous souvenez pas de moi? Vous m’avez donné des oranges, un jour, et je vous avais dit que je m’appelais Tom.

La jeune fille sourit. Voilà pourquoi ce petit visage maigrichon lui paraissait familier ! Les bonnes sœurs avaient raison, songea-t-elle. Une bonne action n’est jamais perdue…

— Je me souviens parfaitement de toi, Tom. Et aussi que tu avais promis de m’aider. C’est le moment. Mon grand-père disait toujours qu’avant de se mettre en campagne, il faut réfléchir à la stratégie… Nous avons donc besoin d’un endroit sûr où nous pourrions rester quelques jours, le temps de dresser nos plans. Connaîtrais-tu une auberge qui aurait besoin de femmes de chambre ou de servantes ? Nous ne savons pas faire grand-chose, mais nous apprendrons vite.

Le gamin sourit.

— Je vous avais bien dit que si vous aviez besoin d’un coup de main, vous aviez qu’à demander Tom, chez la Belle Polly. C’est là que j’habite.

— La Belle Polly ? Je ne connais personne de ce nom, dit Vivienne.

— Vous y êtes pas du tout. La Belle Polly, c’est pas un nom de personne, expliqua le gamin, c’est un genre d’auberge… Et ma mère, elle cherche toujours des filles pour faire le service et le reste…

Vivienne se sentit exulter. Elle se voyait déjà dans une robe à pinces, avec un joli tablier de dentelle et une jupe à volants…

La jeune fille adressa un sourire radieux à Naomi.

— Cela me paraît être la solution idéale. En route pour la Belle Polly !

Vivienne s’attendait à quelque taverne populeuse sur les quais. Lorsque Tom s’arrêta devant une demeure cossue située dans un des quartiers les plus élégants de La Nouvelle-Orléans, la jeune fille se tourna vers le petit rouquin, incrédule.

— Tu habites ici? interrogea-t-elle.

— Sûr et certain. C’est même là que je suis né !

Il grimpa quatre à quatre les degrés du perron et ouvrit la porte avec l’aisance d’un familier des lieux. Vivienne et Naomi s’empressèrent de le suivre.

Le vestibule dallé de marbre était décoré avec goût. De fines chaises dorées s’alignaient sagement sous les lambris dorés, un lustre de cristal jetait ses feux sur des miroirs richement encadrés. Vivienne jeta un coup d’œil appréciateur sur le somptueux escalier en bois sculpté. Pas le moindre grain de poussière en vue, nota-t-elle.

Les domestiques préposés à l’entretien devaient astiquer sans souffler du matin au soir, songea la jeune fille avec une pointe d’inquiétude. Elle n’avait aucune expérience en la matière… Qu’à cela ne tienne ! Si on voulait bien les engager, elle et Naomi s’y mettraient rapidement. Et puis ce n’était pas pour la vie. Dès qu’elles auraient établi leurs plans, elles se mettraient en route pour l’Oregon.

Tom se dirigea vers une porte capitonnée dissimulée sous l’escalier. 

— Bon, eh bien, on va aller manger un morceau à la cuisine, annonça-t-il d’un air dégagé.

Vivienne le suivit sur la pointe des pieds.

— Ta maman travaille ici comme cuisinière, Tom? s’enquit-elle.

Mais le garçon n’eut pas le loisir de répondre. Un cri perçant retentit soudain.

— Tommy ! Qu’est-ce que tu fabriques encore?

Tom s’immobilisa, le visage cramoisi. « C’était trop beau pour être vrai ! » se dit Vivienne en un éclair. Le cœur battant à tout rompre, elle se prépara au pire.

Une belle dame se tenait sur le seuil d’un petit salon. Elle porta une main chargée de bagues au corsage de sa robe de soie ivoire garnie de dentelles. Ses cheveux blonds étaient relevés en un élégant chignon d’où s’échappaient quelques boucles encadrant un visage aux traits réguliers.

Tom baissa la tête, et la dame s’approcha, l’air accusateur.

— Tu es vraiment insupportable! s’écria-t-elle.

Puis, se tournant vers les jeunes filles :

— Quant à vous deux…

Vivienne lui lança un regard implorant.

— Je vous en supplie, madame, nous ne pensions pas à mal. Tom nous a aidées à fuir une bande de marins éméchés et nous a amenées ici. Nous cherchons une place de domestique, et…

— Je vois…

Le regard de la dame se porta sur Tom, puis revint à la jeune fille. Ses yeux gris frangés de longs cils se rétrécirent tandis qu’elle examinait tour à tour Vivienne puis Naomi. L’examen parut la satisfaire.

— Oui, conclut-elle, une fois récurées et habillées de façon convenable, vous devriez faire l’affaire…

— Ah ! merci, madame, s’écria Vivienne. Vous n’aurez pas à le regretter. Nous ne rechignerons pas à la tâche, je vous assure. Nous ferons reluire toutes les pièces de cette maison du sol au plafond !

Un vif étonnement se peignit sur le visage de la dame. Tom éclata de rire.

— Ha ! Elle est bien bonne, celle-là ! Sacrebleu, vous n’y êtes pas du tout, m’man ! Elles veulent juste une place de femme de chambre. Je les ai trouvées au couvent, elles cherchaient après les bonnes sœurs.

« M’man »? Vivienne et Naomi considérèrent la dame et le garçonnet, puis échangèrent un regard incrédule. Peut-être avaient-elles mal entendu?

Les jeunes filles n’étaient pas au bout de leurs surprises.

— Thomasina Wentworth ! s’écria la dame. J’en ai assez que tu passes ton temps à traîner au-dehors comme un va-nu-pieds. Et je ne tolérerai pas que tu t’exprimes comme un charretier dans cette maison !

Elle attrapa Tom par l’oreille.

— Maintenant, monte dans ta chambre et demande à Nounou de te faire prendre un bain et de t’habiller de façon convenable.

— Mais…

— Et pas de « mais » ! Monte, je te dis. Je m’occupe de tes deux amies.

Jetant un sourire embarrassé aux jeunes filles, Tom s’empressa de disparaître dans la cage d’escalier.

Vivienne avala sa salive.

— Thomasina? Mais je… nous… nous pensions.., bredouilla-t-elle.

La dame parut ne pas avoir entendu.

— Ma fille passe par une phase difficile, comme il arrive souvent au début de l’adolescence, expliqua-t-elle d’un ton légèrement excédé. Elle en est au stade du garçon manqué.

Médusées, Vivienne et Naomi ne pipaient mot.

— Je m’appelle Prudence Wentworth, poursuivit la dame en inclinant imperceptiblement la tête. Vous êtes ici chez moi. Je vous présenterai aux filles un peu plus tard. Pour l’instant, suivez-moi, je vais vous installer.

Au lieu de conduire les jeunes filles à l’escalier de service, elle leur fit emprunter le grand escalier en bois sculpté et les introduisit dans une belle chambre à coucher située au premier étage.

— Cette pièce est inoccupée pour le moment, dit la femme. Vous pouvez vous y installer. De cette façon, si jamais vous changiez d’avis — et je ne doute pas que vous le ferez quand vous aurez saisi tous les avantages de la situation — vous serez à pied d’œuvre.

« A pied d’œuvre » ? Vivienne sentit la tête lui tourner. Quelle était cette maison de fous où Naomi et elle venaient d’atterrir? Elle ne comprenait strictement rien à ce que lui racontait cette dame élégante et posée qui installait ses femmes de chambre dans une chambre aussi somptueuse. Bah, le principal était d’avoir trouvé un toit ! Les choses s’éclaireraient sûrement d’elles-mêmes !