Le Gout De L'Aventure

Marianne Willman · Chapitre 11 sur 17

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Le Gout De L'Aventure

— Naturellement, répondit-elle sans hésiter, tout en…

— Naturellement, répondit-elle sans hésiter, tout en se demandant ce que les miracles venaient faire dans la conversation.

Le révérend réfléchit un instant, cherchant les mots les plus appropriés à la situation. Il avait l’enthousiasme de la jeunesse, une foi inébranlable et un prosélytisme à toute épreuve, mais sa place dans le petit groupe de missionnaires qui s’apprêtait à partir vers l’Ouest était loin d’être assurée. Ses aînés lui avaient fait entendre à plusieurs reprises, de façon indirecte, qu’il n’avait pas la maturité requise pour entreprendre pareil voyage. Et le jeune pasteur avait fini par conclure qu’à leurs yeux, son seul défaut était d’être célibataire.

Il avait entendu dire en effet que les Indiens, parfois, offraient leurs femmes aux hommes blancs qu’ils respectaient. Ses compagnons craignaient sans doute qu’il ne succombe aux tentations de la vie sauvage. S’il se mariait, en revanche… Il aspira profondément, essayant de se donner du courage.

— Mademoiselle, se lança-t-il, il était écrit que nos chemins devaient se rencontrer.

Vivienne ne s’attendait pas à une reddition aussi rapide. Elle poussa un soupir de soulagement. Le pasteur acceptait de l’accompagner! Mieux, cette perspective semblait même l’enthousiasmer. La jeune fille se demanda fugitivement pourquoi mais ne s’attarda pas sur la question.

Pour l’heure, il s’agissait de consolider sa victoire en faisant valoir ses mérites.

— Si vous m’emmenez avec vous, monsieur, je saurai me rendre utile, commença-t-elle. Je sais coudre et repriser les vêtements, je peux soigner toutes sortes de maladies et de blessures. Même les blessures par balle, précisa-t-elle.

Elle croisa les doigts pour que le pasteur ne l’interroge pas sur ses talents culinaires, lesquels étaient à peu près inexistants, et attendit anxieusement la réaction de son interlocuteur. Le pasteur lui lança un regard si enflammé qu’elle se troubla.

— Qu’y a-t-il, monsieur? Quelque chose qui ne va pas ?

Il repoussa derechef le maigre toupet qui lui retombait sur le front.

— Tout va très bien au contraire, répondit-il. Au fond de mon cœur, je connais déjà votre réponse, mais il faut que je fasse ma demande selon les règles.

Avant que Vivienne eût compris ce qui se passait, le révérend Lambert s’était agenouillé devant elle et lui prenait la main.

— Mademoiselle Rambeaux, acceptez-vous de m’épouser?

La jeune fille sursauta, écarquillant les yeux d’une façon tout à fait inappropriée à la situation. Elle se ressaisit aussitôt et retira sa main.

— Je vous remercie du fond du cœur, monsieur, répondit-elle avec le tact d’une vraie dame. Votre offre me flatte infiniment, mais je ne puis l’accepter.

Le révérend la regarda, stupéfait.

— Mais c’est impossible! Vous ne pouvez pas refuser, protesta-t-il.

— Monsieur, je vous supplie de comprendre…

— C’est moi qui vous implore, mademoiselle! Vous devez consentir à ma demande. Ne comprenez-vous pas ce que cela signifie pour moi ?

Vivienne ne comprenait que trop bien : le pauvre homme avait été frappé de folie.

Elle se leva et voulut quitter la pièce, mais le révérend Lambert lui barra le passage.

— Je vous en prie, écoutez-moi. Ensemble, nous pouvons réaliser nos rêves, atteindre nos buts, insista-t-il sur un ton implorant.

Vivienne redressa la tête.

— Révérend, je n’ai qu’un seul but : retrouver mon oncle Philippe. Le mariage ne fait pas partie de mes projets immédiats.

— Mademoiselle, il est écrit que vous devez m’épouser! poursuivit le pasteur.

Une lueur fanatique s’alluma dans son regard et il la prit par les épaules. Inutile de tenter de le dissuader, songea Vivienne, cet homme n’était plus accessible aux arguments de la raison. Le salut était dans la fuite. Sans prendre le temps de réfléchir, elle lui flanqua un bon coup dans les côtes avec le livre de sermons. Lorsque le pasteur parvint à se redresser, cherchant désespérément son souffle, la jeune fille avait quitté la pièce.

Vivienne était étendue sur son lit, tout habillée en dépit de l’heure tardive. Naomi se trouvait encore en bas, dans la cuisine, et la jeune fille n’avait personne à qui se confier. Elle avait beau tourner et retourner ses plans dans sa tête, la situation lui paraissait inextricable. Il était certaines choses dont Vivienne se sentait à jamais incapable ; devenir missionnaire figurait en deuxième position sur cette liste, juste derrière le fait d’épouser le révérend Lambert ! Comment allait-elle s’en sortir à présent?

En bas, l’horloge sonna douze coups. Dans les contes, songea Vivienne, les miracles survenaient toujours à minuit. Ah ! si seulement elle avait eu une bonne fée pour tout changer d’un coup de baguette magique !

Elle se redressa brusquement. Sans une quelconque intervention extérieure, ses affaires étaient dans l’impasse. Le problème, c’est qu’elle ne voyait personne susceptible de l’aider dans ses projets ! Trop tendue pour trouver le sommeil, elle descendit l’escalier et partit à la recherche de Naomi.

La maison était silencieuse. Dans la cuisine, où la vaisselle lavée et esssuyée s’alignait en bon ordre sur les étagères, nulle trace de Naomi. Le salon était désert, mais une faible lueur venait de la salle à manger. Vivienne pénétra dans la pièce.

La porte menant au saloon était entrebâillée, et l’on entendait la voix d’Aggie. Peut-être parlait-elle à Naomi? Vivienne s’approcha sur la pointe des pieds.

Deveril lui avait expressément défendu de pénétrer dans le saloon, mais pas de jeter un coup d’œil par la porte… En dehors de l’infatigable Aggie, qui lavait les verres au bar, le saloon semblait vide. Mais où se cachait Naomi? Avançant la tête par l’entrebâillement, Vivienne aperçut deux silhouettes familières et se rejeta vivement en arrière.

Les deux chasseurs de prime étaient assis devant une bouteille entamée, et un troisième homme se dirigeait d’un pas titubant vers leur table. Sans attendre qu’on l’invite à s’asseoir, il déposa son verre vide et tira une chaise.

— B’soir, messieurs, dit-il d’une voix traînante d’ivrogne. J’ai quelque chose qui pourrait peut-être vous intéresser. Pour un verre ou deux…

Les chasseurs de prime considérèrent le nouveau venu avec condescendance. Vivienne se sentit désolée pour lui. Il paraissait sérieusement imbibé, mais on devinait qu’il avait dû être bel homme dans sa jeunesse. L’alcool avait marqué son visage, empâtant ses traits et transformant son nez en un gros lumignon rouge. Il était correctement vêtu, sa redingote et son gilet de soie grise semblaient même un peu trop élégants pour un saloon perdu.

— Je voyage pas mal à travers le pays, reprit-il, et je glane çà et là des informations intéressantes…

Vivienne le vit tirer un papier de sa poche, le déplier et l’étaler sur la table.

— Cet avis de recherche, par exemple. Trois cents dollars de récompense. Par tête.

Un des chasseurs de prime jeta un coup d’œil sur le papier, puis il prit sa bouteille et remplit le verre de l’inconnu.

— Qui recherche-t-on ? demanda-t-il.

La main de l’ivrogne se referma autour du verre de whisky.

— Deux fugitives de La Nouvelle-Orléans. Une jolie Française, une domestique, j’imagine. Et une négresse. Une esclave en fuite.

L’autre chasseur de prime loucha à son tour sur l’avis de recherche.

— Elles ont dû faire du vilain pour qu’on offre une somme pareille, observa-t-il.

L’inconnu vida son verre d’un trait.

— Vous avez mis dans l’ mille, m’sieur, dit-il. Elles ont failli tuer leur maître. La négresse lui a même tailladé le visage, à ce qu’il paraît. Voilà le papier, il est à vous.

L’ivrogne se pencha en avant, surveillant d’un œil la main du chasseur de prime qui s’avançait de nouveau vers la bouteille.

L’autre homme se saisit de l’avis de recherche.

— Six cents dollars pour le lot, hein? ricana-t-il. Je ne sais pas si j’arriverai à maîtriser deux femmes à moi tout seul, Hadley, ajouta-t-il avec un clin d’œil à son compère. Mais à nous deux, on pourrait peut- être s’arranger, pas vrai?

Vivienne en avait assez entendu. Elle se laissa aller contre le mur, les jambes chancelantes. Naomi avait vu juste. Bertrand avait lancé des avis de recherche contre elles, et maintenant les chasseurs de prime en possédaient un exemplaire. Les mains moites, elle s’agrippa au buffet pour ne pas s’affaler par terre. Et Naomi qui pouvait surgir d’un instant à l’autre dans le saloon ! Il fallait la prévenir de toute urgence. Mais où pouvait-elle bien être?

Sur la pointe des pieds, Vivienne s’éloigna de la porte à reculons, butant droit dans une chaise. Le faible craquement qui s’ensuivit lui fit l’effet d’un coup de canon, mais dans la pièce voisine nul se semblait avoir entendu. Le cœur battant, la jeune fille se glissa dans le couloir, en veillant à ne renverser aucun meuble cette fois.

Elle trouva finalement Naomi dans le garde-man- ger, assise les bras croisés, le regard perdu dans le vide. En voyant la porte s’ouvrir, elle tressaillit et leva les yeux.

— Que s’est-il passé, mademoiselle? Vous êtes blanche comme mon tablier.

— Naomi ! Dieu merci, tu es là…. J’ai entendu les chasseurs de prime dans le saloon. Ils nous recherchent.

La jeune Noire baissa la tête, accablée. Le silence s’installa dans la petite pièce tandis que les deux jeunes filles se plongeaient chacune dans leurs pensées. Vivienne ne pouvait lire dans celles de sa compagne, mais son esprit fonctionnait à vive allure, comme toujours dans les moments de crise.

Son grand-père, le vieux général, lui avait souvent dit qu’un bon officier ne perdait pas son temps à se lamenter. Quand un plan d’attaque avait échoué, il fallait en élaborer un autre, voilà tout. Sans perdre une minute.

Lorsque Vivienne sortit enfin de son immobilité, elle avait les yeux secs, le dos bien droit, les mâchoires serrées. Minuit était passé. Sa situation, ainsi que celle de Naomi, était plus précaire que jamais, et nulle bonne fée ne viendrait tout arranger d’un coup de baguette magique. Deveril se trouvait sur son bateau, et de toute façon il refuserait de les emmener. Elle réfléchit longuement, échafaudant une nouvelle stratégie, soupesant le pour et le contre… Soudain son visage s’éclaira.

— Ne désespère pas, Naomi. Je sais exactement ce que nous allons faire !

 

11

 

 — Hé, Deveril ! Tu ferais mieux de venir un peu par ici. Il y a quelque chose de bizarre.

Nu comme un ver, Deveril, dans l’eau jusqu’à la ceinture, examinait l’avant du bateau. Ils avaient heurté un tronc d’arbre dérivant dans la rivière, à un mille de là, mais l’embarcation ne paraissait pas avoir subi de dommage. En revanche, Baptiste Boucher, le chef cuistot et l’intendant général de l’expédition, semblait être dans un état d’agitation extrême.

Deveril regagna la rive et se sécha rapidement.

— Qu’y a-t-il encore, espèce de vieux pirate? demanda-t-il à son fidèle compagnon.

— Des ennuis !

— Quel genre d’ennuis? Des charançons dans la farine?

— Un satané Peau-Rouge qui a encore chapardé des vivres, voilà ce qu’il y a.

Tout en enfilant sa culotte en daim, Deveril jeta un rapide coup d’œil alentour. Tout paraissait calme. Les sentinelles étaient à leur poste, et le sixième sens qui l’avertissait toujours du danger lui soufflait qu’il n’y avait rien à craindre. Deveril soupira. Depuis qu’il avait été fait prisonnier par des Sioux et des Pieds Noirs, Baptiste voyait des Indiens derrière chaque buisson. Cela faisait deux jours que l’expédition remontait le cours du Missouri. Au moindre incident, Baptiste reprenait son antienne.

— Qu’est-ce qui a disparu, cette fois ? demanda Deveril.

— Tout le pain rassis que j’avais mis de côté pour faire un pudding, et un sac de haricots secs. Sûr que c’est un Peau-Rouge qui les a fait disparaître.

— A mon avis, ton Peau-Rouge doit être un raton laveur ou un écureuil affamé.

Mais Baptiste n’en démordait pas.

— J’avais rangé le pain rassis et les haricots avec tous mes ustensiles sur la barge après le dîner, hier au soir, et je les avais recouverts avec la grande marmite à ragoût. Si tu me trouves un écureuil capable de soulever une marmite en fonte, de chaparder les victuailles et de remettre la marmite en place, je veux bien danser en costume d’Adam autour du feu de camp !

Deveril sourit.

— Epargne-nous ce spectacle, mon ami, et occupe-toi plutôt de tes casseroles. Je vais aller inspecter.

Il longea la berge en direction de la barque à fond plat qui transportait leurs réserves de vivres pour les premières semaines de voyage sur le Missouri. On la faisait avancer à l’aide d’une perche ou de rames, et lorsque les vivres seraient épuisés, on la troquerait contre des chevaux que l’émissaire de d’Arcy amènerait au lieu convenu. Le signe de reconnaissance serait la bague ornée d’une émeraude dont le Français ne se séparait jamais — celle-là même que Deveril lui avait prétendument volée en simulant une attaque de diligence…

Deveril monta à bord de la barge. Comme il s’y attendait, aucun signe n’indiquait une visite de maraudeurs. Il s’accroupit et examina soigneusement le chargement. Rien à signaler. Sinon un petit bout de vichy rose soigneusement ourlé, dépassant d’une grande caisse en bois…

Les fournitures de l’expédition étaient diverses et variées, mais elles ne comportaient pas de tissu à carreaux roses et blancs, Deveril en aurait donné sa main à couper. Il demeura immobile un instant. Puis il se leva sans hâte, une lueur étrange dans les yeux. Il héla son neveu et Truman Waggoner sur le rivage.

— Hé, vous deux ! Venez me donner un coup de main !

Ethan et Waggoner sautèrent dans la barge.

— Vous voulez débarquer le matériel? demanda Ethan.

— Non. Baptiste affirme que nos vivres ont été contaminés. Nous ne pouvons prendre le moindre risque. Cette caisse contient peut-être le champignon de La Nouvelle-Orléans, une moisissure fatale. Il faut nous en débarrasser.

Ethan et Waggoner échangèrent un regard. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais entendu parler du champignon de La Nouvelle-Orléans, mais, à en croire leur compagnon, la nouvelle semblait inquiétante. Ensemble, ils soulevèrent la lourde caisse en bois et la hissèrent sur le rebord de la barge.

— Il doit bien y avoir dix à douze mètres de fond par ici, fit observer Deveril à haute et intelligible voix.

Ses deux compagnons le regardèrent, étonnés. Ethan ouvrit la bouche pour parler, mais son oncle lui fit un clin d’œil et posa le doigt sur la bouche.

— Allons-y, les gars, ordonna Deveril. Une, deux… Lâchez tout!

La caisse passa par-dessus bord et s’enfonça dans l’eau. Aussitôt, les planches de bois se disloquèrent, laissant apparaître deux têtes, l’une rousse, l’autre brune, crachotant l’eau du fleuve, sur un fond de vichy rose et de cotonnade bleue.

Vivienne battait l’eau de ses bras tel un rameur fou. A côté d’elle, Naomi essayait désespérément de garder la tête à la surface.

Vivienne disparut sous l’eau. Lorsqu’elle émergea, les poumons prêts à éclater, elle aperçut distinctement la barge. Deveril était planté près du plat-bord et se tenait les côtes de rire. La panique de la jeune fille fit place à l’indignation. Elle se noyait, et il trouvait cela drôle! L’infâme personnage ! Le monstre !

C’est alors que les genoux de Vivienne raclèrent le fond vaseux. Après avoir brièvement tâtonné à l’aveuglette, ses pieds trouvèrent une prise adéquate, et elle se redressa. L’eau lui arrivait à peine à la poitrine ! Vivienne décocha un regard venimeux à Deveril et à ses compagnons ; puis Naomi et elle se dirigèrent dignement vers la rive, titubant dans le courant, entravées par leurs bottines qui s’enfonçaient dans la vase.

Comme elles arrivaient à hauteur de la barge, Deveril se pencha et tira Vivienne hors de l’eau, tandis qu’Ethan et Waggoner hissaient Naomi à bord. Les trois hommes s’étranglaient de rire, et sur la rive leurs compagnons étaient tout aussi hilares, chacun y allant de son commentaire. Vivienne tremblait de tous ses membres et bouillait de colère.

Quel piètre spectacle elle devait offrir en ce moment, couverte de boue et dégoulinant d’eau limoneuse ! La jeune fille se sentait mortifiée. Deveril, pour sa part, voyait surtout la façon dont la robe trempée de Vivienne collait à son corps, moulant les rondeurs de sa gorge, soulignant la courbe de ses hanches, révélant ses cuisses fuselées. Il détourna rapidement les yeux, non sans remarquer que Waggoner détaillait effrontément les formes de Naomi. Il était temps de soustraire les passagères clandestines aux regards de l’équipage…

Deux chemises de flanelle séchaient sur une caisse. Deveril les lança aux deux jeunes filles.

— Tenez, enfilez ceci par-dessus votre costume de bain, dit-il. J’espère que vous avez prévu des vêtements de rechange… Pour l’instant, vous avez surtout besoin de vous restaurer, je présume.

— Oh ! oui, monsieur, s’écria Vivienne. Nous sommes positivement affamées. Nous avons mangé du pain rassis cette nuit, et rien du tout hier.

Il lui jeta un coup d’œil moqueur.

— A ce que j’ai compris, vous avez volé un sac de haricots secs avec le pain rassis. Je suis curieux de savoir ce que vous en avez fait !

Vivienne rougit.

— Ils étaient durs comme des cailloux ! Impossible de les manger. Nous en aurions pleuré, Naomi et moi ! J’ai même failli les jeter par-dessus bord. Puis je me suis ravisée. Les vivres, cela peut toujours servir au cours d’un voyage… Le sac de haricots se trouve sous le rouleau de cordage.

— Bien. A présent, vous allez tâcher de reprendre figure humaine…

Une heure plus tard, séchées et réchauffées, Vivienne et Naomi étaient assises au milieu d’un amoncellement de caisses et de ballots dans la cabine du bateau, vêtues d’habits masculins que Deveril leur avait prêtés pendant que leurs robes séchaient au soleil. Il leur avait également administré un petit verre de whisky à chacune afin de parer aux conséquences de la baignade forcée, et Vivienne se sentait envahie d’une douce torpeur.

Seule son incertitude quant à la suite des événements l’empêchait de glisser dans le sommeil.

Sur le pont, Deveril conférait avec son neveu et ses deux seconds, l’Irlandais Jack O’Malley et George Pritchard, le balafré. O’Malley haussa les épaules.

— Ces deux filles ont été élevées dans du coton, même celle qui était esclave. Elles avaient le gîte et le couvert assuré. Sûr qu’elles n’imaginent même pas ce que c’est que la vie à la dure, quand il faut chasser pour assurer sa subsistance, affronter la chaleur, le froid, le danger.

— Oui, mais elles peuvent peut-être nous être utiles, rétorqua Pritchard. N’oublions pas un détail qui a son importance : les Indiens n’emmènent jamais de femmes avec eux lorsqu’ils sont sur le sentier de la guerre. En nous voyant en pareille compagnie, ils comprendront que nous n’avons pas d’intentions belliqueuses.

— Exact, reconnut Deveril. D’un autre côté, si jamais ils nous attaquent, ce qui n’est pas à exclure, nos passagères clandestines deviendront un handicap. Nous risquons d’y laisser la peau.

Il se tourna vers son neveu qui se tenait un peu en retrait.

— Ramener ces dames à Meridith nécessitera deux ou trois jours, sans compter le retour. Or nous sommes déjà en retard. Qu’en penses-tu, Ethan ?

Le jeune homme rougit.

— Si on les ramène à Meridith, de toute façon, elles s’échapperont de nouveau, observa-t-il.

Truman Waggoner était du même avis.

— Il faut les emmener avec nous, dit-il.

O’Malley expédia un crachat dans l’eau.

— Et moi, je dis qu’il faut les renvoyer dans un des canots. Cela ferait gagner du temps. Le canot nous rattrapera ensuite en chemin.

Baptiste hocha la tête.

— Dangereux de nous diviser en deux groupes. Pas vrai, Deveril ?

Celui-ci écoutait attentivement ses compagnons, sachant que la décision finale lui appartenait. Après avoir pesé le pour et le contre, il se prononça. Ne restait plus qu’à informer les deux intéressées du sort qui les attendait.

Il dut baisser la tête pour entrer dans la cabine, mais une fois à l’intérieur, il se redressa de toute sa taille. Les poings sur les hanches, il considéra ses deux passagères. Naomi se tenait assise le dos bien droit sur une caisse, tandis que Vivienne était étendue sur une pile de sacs de toile, souple et gracieuse comme un chat persan. A la voir ainsi, Deveril sentit s’éveiller en lui des émotions qu’il croyait avoir chassées à jamais. Il se secoua. Ce n’était pas le moment de s’attendrir.

— Eh bien, mesdemoiselles, nous avons rendu notre verdict. Je doute qu’il vous plaise.

Naomi se voûta, ses traits s’affaissèrent. Vivienne sauta de sa couche improvisée, prête à contre-attaquer.

Deveril ne lui en laissa pas le loisir.

— Considérant le retard que nous avons déjà accumulé, il m’est impossible de vous faire reconduire à Meridith. En conséquence, j’ai décidé de vous emmener avec nous.

Naomi enfouit son visage dans ses mains et fondit en larmes. C’était bien la première fois qu’elle pleurait de joie ! Quant à Vivienne, elle se jeta avec fougue contre la poitrine de Deveril, l’étreignant avec une force surprenante pour sa petite taille.

— Ah ! monsieur, s’écria-t-elle en levant vers lui un visage radieux, je vous remercie de tout cœur! Je vous jure que vous n’aurez pas à le regretter.

C’était vite dit, songea Deveril in petto. D’autant qu’en sentant le trouble qui le gagnait au contact des rondeurs de la jeune fille étroitement pressées contre lui, il commençait déjà à regretter sa décision.

— Ne vous éloignez pas du campement, s’écria Ethan.

Vivienne lui adressa un sourire charmeur.

— Ne vous inquiétez pas. Maintenant, je suis aussi aguerrie qu’un authentique homme des bois.

Une bassine métallique à la main, elle s’apprêtait à aller faire la cueillette des mûres. Habituellement, Naomi l’accompagnait, mais aujourd’hui sa compagne gisait sur une paillasse à l’ombre des arbres, atteinte de la même fièvre qui avait déjà frappé quatre hommes de l’expédition. Ajustant son chapeau de paille pour s’abriter du soleil cuisant de l’après-midi, Vivienne se dirigea à travers les broussailles vers l’endroit où elle espérait trouver les délicieuses petites baies noires.

Deveril la regarda s’éloigner, amusé. La jeune fille gravissait une colline couverte de ronces impénétrables avec l’air de partir cueillir des pâquerettes sur un gazon. Sa bonne humeur et son enthousiasme étaient contagieux.

Cela faisait plusieurs semaines que l’expédition remontait la rivière, et pas une fois il n’avait entendu Vivienne ou Naomi se plaindre de cette vie à la dure. Toutes deux faisaient preuve d’un courage qui ne cessait de l’étonner. Avec un sourire involontaire, il se remit à sa tâche. Baptiste lui avait confié le soin de plumer une demi-douzaine d’oiseaux sauvages.

Pendant ce temps-là, Vivienne avait trouvé ses mûres au creux d’un petit vallon. Il y en avait des quantités ! Baptiste avait promis de lui apprendre à confectionner des muffins si la cueillette était bonne. Ses doigts agiles s’activaient, jetant les mûres dans la bassine, et bientôt le récipient fut rempli presque à ras bord.

A présent, Baptiste serait bien forcé de tenir sa promesse. Grâce à lui, elle savait déjà apprêter le poisson et confectionner un savoureux ragoût. En fait, faire la cuisine n’était pas vraiment sa tasse de thé, mais elle avait décidé d’impressionner Deveril et de lui démontrer, grâce à ses nouveaux talents culinaires, qu’elle n’était plus une écolière mais une femme accomplie…

Plongée dans ses pensées, elle avait traversé sans y prendre garde le petit vallon, et se trouvait maintenant à la lisière d’un épais taillis. Tout en fredonnant un air guilleret, elle continua à piocher des mûres çà et là, sans songer qu’il était peut-être temps de faire demi-tour.

— Gentils coquelicots, mesdames, gentils…

Une branche craqua derrière elle. La jeune fille se retourna, et la chanson mourut instantanément sur ses lèvres. Un ours se tenait à l’orée du bois, à moins de dix mètres.

Enorme, menaçant, c’était un de grizzlis dont elle avait entendu vanter les exploits, le soir, autour du feu de camp. Deveril et O’Malley lui avaient raconté comment un de ces mastodontes avait continué à courir sur près d’un kilomètre avec plusieurs balles dans la poitrine avant de tomber raide mort.

La jeune fille s’immobilisa, n’osant respirer, les yeux dilatés par l’épouvante. L’animal la considérait d’un regard indécis, humant l’air pour identifier l’étranger qui venait de se risquer sur son territoire. Soudain il se dressa sur ses pattes arrière. Ce grizzli devait mesurer plus de deux mètres de haut ! se dit Vivienne, plus morte que vive. Et ses petits yeux semblaient des plus inamicaux. Sans parler de ses griffes…

Comme un écho à sa terreur, il émit soudain un rugissement qui lui glaça le sang. Lentement, elle fit un pas en arrière en essayant de ne pas s’évanouir. L’ours remua sa grosse tête d’un côté, puis de l’autre, balança son énorme poitrail, retomba à quatre pattes et chargea.

Vivienne poussa un hurlement, lâcha sa bassine de mûres et prit ses jambes à son cou. Elle entendit au même moment des voix d’hommes crier quelque part. Des coups de feu éclatèrent. La jeune fille jeta un rapide regard en arrière. L’ours avait été atteint à la poitrine, mais il continuait à foncer sur elle. Vivienne courut vers la rivière, croisant Deveril qui se précipitait vers l’animal, le fusil à la main. Il épaula et tira une balle dans l’œil gauche du grizzli. Le mastodonte continua néanmoins sur sa lancée pendant quelques mètres encore, droit sur Deveril. Puis il vacilla, franchit encore quelques mètres, et s’effondra pesamment.

Tout danger était maintenant écarté. Deveril s’approcha de l’animal, examina le grand corps affaissé et abaissa lentement son fusil. A ses pieds, l’herbe était rougie par les mûres écrasées. Deveril sentit le cœur lui manquer à l’idée que ces taches sombres auraient pu être le sang de Vivienne. Mais non ! Il était là ! Il l’aurait protégée ! Et même s’il n’avait pas eu son fusil sur lui au moment de l’assaut, il aurait défendu la jeune fille à mains nues !

Vivienne se jeta dans ses bras si violemment qu’elle faillit lui faire perdre l’équilibre.

— Deveril! J’ai eu si peur! Il aurait pu vous tuer !

Elle l’étreignit de toutes ses forces, tremblante d’émotion. Deveril lâcha son fusil, et ses deux bras enlacèrent Vivienne, la serrant étroitement contre lui comme pour s’assurer qu’elle était bien saine et sauve. Il pressa ses lèvres sur les cheveux de la jeune fille, sur sa tempe, le long de sa joue, la couvrant de baisers intenses et possessifs qui firent battre le cœur de Vivienne et trembler ses jambes.

Elle leva son visage vers lui, et la bouche de Deveril se posa sur la sienne, chaude, ardente, grisante comme un vin capiteux. La sensation de ce corps ferme et musclé contre elle lui faisait tourner la tête. « Il m’aime ! » se dit la jeune fille avec allégresse.

Le cœur débordant de bonheur, elle s’abandonna entre les bras puissants qui l’étreignaiént. Le reste du monde n’existait plus. Elle aurait voulu que Deveril ne la lâche jamais…

Deveril se ressaisit le premier. Doucement, il écarta la jeune fille qui le fixait de ses grands yeux verts où se lisait toute la déception du monde.

Vivement, il se détourna, regardant Jack O’Malley et Truman Waggoner qui avaient déjà commencé à dépouiller l’ours de sa peau. Ethan se tenait légèrement en retrait, examinant ses ongles d’un air absorbé, comme s’il était parfaitement naturel de voir le flegmatique et intrépide Josh Deveril prendre une femme dans ses bras et l’embrasser sauvagement après lui avoir sauvé la vie.

Deveril secoua la tête, pour chasser l’enchantement qui s’était emparé de lui. Ce n’était pas le moment de se créer des complications.

— Regagnez le bateau, ordonna-t-il à la jeune fille. Dorénavant, vous ne quitterez plus le campement sans une escorte armée.

Et il s’éloigna sans un regard en arrière.

Vivienne s’empressa d’obtempérer et dévala d’un pied léger la colline. Elle se sentait des ailes. Deveril lui avait sauvé la vie; et dans son regard ardent, elle avait saisi une lueur qui ne pouvait la tromper. Maintenant elle en était certaine, et plus rien d’autre ne comptait à ses yeux.

Il l’aimait!

Vivienne marcha sur un nuage pendant deux jours, après quoi il lui fallut déchanter. Elle passait la majeure partie du temps à soigner Naomi et les autres malades et ne voyait Deveril qu’à de rares occasions. Au matin du troisième jour, lorsque ses patients eurent repris assez de forces pour continuer le voyage et qu’elle se trouva désœuvrée, la jeune fille dut se rendre à l’évidence : Deveril l’évitait.

Tristement, elle se dirigea vers l’avant du bateau et s’installa auprès d’Ethan, qui relisait les notes de son journal, assis sur un ballot de marchandises.

— Pourquoi Deveril n’est-il pas à bord aujourd’hui ?

Ethan leva les yeux de son cahier.

— Marlowe et Frazer sont encore patraques, expliqua-t-il. Josh les remplace dans la barge.

— Dans ce cas, pourquoi est-il assis à l’arrière, à se prélasser sans rien faire?

Ethan détourna le regard, embarrassé. En réalité, son oncle ne se prélassait pas. Il était très occupé, au contraire. A l’aide d’un bout de charbon, il traçait une carte sur un morceau d’écorce… Le jeune homme s’empourpra. Mais avant qu’il ait pu inventer une explication plausible, Vivienne se leva. Ses suppositions se confirmaient.

— Aucune importance, d’ailleurs. Eh bien, je vais aller retrouver Naomi.

Elle descendit dans la cabine où Naomi se reposait, adossée contre une couverture roulée en guise d’oreillers. Vivienne constata avec un brin de contrariété que Truman Waggoner se tenait auprès d’elle.

Depuis l’épisode de l’ours — et depuis, surtout, que Deveril l’avait embrassée en public — Waggoner ne cessait de faire à Vivienne d’étranges remarques, mais uniquement lorsque personne d’autre qu’elle ne pouvait les entendre. Aussi évitait-elle de se retrouver seule avec lui. Même si la plupart des sous-entendus de ce don Juan de pacotille lui échappaient, son séjour à la Belle Polly lui avait néanmoins appris à se méfier de ce genre d’individu! D’autant qu’en ces instants-là, une lueur trouble passait dans les yeux de Waggoner qui lui déplaisait souverainement… Cette fois encore, en la voyant s’approcher, il lui jeta un regard qui la fit rougir mais, Dieu merci, quitta aussitôt la cabine pour prendre son tour au gouvernail.

Waggoner parti, elle s’assit auprès de Naomi. Elle était assez lucide pour s’apercevoir que ce coureur de jupons s’intéressait aussi à son amie et, qu’à l’inverse d’elle, cette dernière n’y était pas indifférente. En ce moment, son visage aux traits encore tirés par la maladie était rayonnant… Vivienne fronça les sourcils. Elle doutait fort que Waggoner eût des intentions honnêtes à l’égard de son amie.

— Il te plaît? demanda-t-elle.

— A Juniper Hill, je n’avais pas de contact avec les hommes qui travaillaient aux champs, commença Naomi comme pour se justifier. Quant aux domestiques, ils étaient ou trop vieux ou trop jeunes… M. Waggoner est gentil avec moi.

Elle baissa les yeux.

— Et puis, il est bel homme, ajouta-t-elle.

— En effet, reconnut Vivienne à contrecœur. Mais il y a quelque chose en lui… Je ne sais pas. Peut-être me fais-je des idées…

Elle soupira.

— C’est étrange. Quand j’était petite, je pensais que c’était dur d’être une enfant. Tant de choses à apprendre, tant de choses interdites… Maintenant que j’ai grandi, je vois que c’est encore plus difficile d’être une adulte.

Naomi sourit. Du haut de ses dix-neuf ans, sa compagne lui semblait très jeune encore ; pourtant, c’était indéniable, l’héritière choyée de Juniper Hill avait changé. Au cours des semaines écoulées, elle avait mûri.

Vivienne lui rendit son sourire, et les deux jeunes filles surent qu’il s’était passé quelque chose d’infiniment précieux entre elles. Pour la première fois, l’une comme l’autre avait trouvé une amie véritable. Pas une simple camarade de jeux avec qui l’on partage des souvenirs d’enfance, mais une confidente, une âme sœur. Et une alliée sur qui l’on pouvait compter dans les moments difficiles.

L’expédition avança à bonne allure les jours suivants. Le paysage avait changé. Les rives verdoyantes et les forêts touffues avaient fait place à des formations rocheuses étonnantes où se superposaient des strates de différentes couleurs — vieux rose, ivoire, coquille d’œuf ou encore terre de Sienne. Cela ne ressemblait à rien de ce que Vivienne avait connu jusqu’alors. C’était impressionnant, fascinant.

Un oiseau s’éleva dans le ciel. La jeune fille le suivit des yeux. Elle aurait voulu être comme lui, libre de voler où bon lui semblait. Mais elle ne savait même pas où aller, et Deveril continuait à l’éviter…

Ce soir-là, ils établirent le campement à l’entrée d’un étroit canyon ombragé de saules, tapissé d’herbes et de fleurs sauvages. Emerveillées, Vivienne et Naomi étaient impatientes d’explorer ce petit paradis, mais Deveril réfréna leur enthousiasme.

— O’Malley et moi allons effectuer une reconnaissance. Ne vous éloignez pas tant que nous ne serons pas revenus.

Un peu plus tard, après s’être assuré de la sécurité du site, Deveril confia à O’Malley le soin d’établir le campement et emmena Vivienne et Naomi à la découverte du canyon.

La pente était raide, et les deux jeunes filles soufflaient un peu en se hissant sur un pinacle rocheux soutenu par d’énormes éboulis. Deveril les guida jusqu’à l’autre versant où une paroi dévalait en à-pic sur près de trois cents mètres.

La vue s’étendait à l’infini. Par-delà le campement en contrebas, on découvrait des ravins boisés, des torrents et des rapides blancs d’écume, des gorges déchiquetées…

Vivienne joignit les mains, émerveillée.

— C’est beau à vous couper le souffle ! s’écria-t-elle.

— Maintenant, tournez-vous vers la droite… Ce sont les limites de l’Oregon. Nous les atteindrons dans moins de deux semaines.

Au loin, par-delà le dédale des canyons, se dressaient, majestueux, les sommets enneigés des montagnes Rocheuses. Une chaîne sans fin de pics blancs étincelant au soleil… Le spectacle avait quelque chose de féerique. Muettes d’admiration, Vivienne et Naomi contemplaient, bouche bée, le ciel flamboyant d’or et de pourpre où le soleil couchant jetait ses derniers feux.

Au bout d’un moment, Deveril rompit le silence.

— Il est temps de regagner le camp à présent. Le crépuscule va tomber.

Une fois le souper préparé et servi, il faisait nuit noire. Jack O’Malley sortit son violon et, comme chaque soir, joua quelques airs à la demande. Vivienne appréciait beaucoup ces concerts vespéraux. Assise sur un rocher de l’autre côté du feu de camp, elle écoutait la musique tout en récurant les marmites avec du sable, comme Baptiste le lui avait appris. La jeune fille se concentrait sur sa tâche et s’efforçait de ne pas prêter attention aux regards appuyés que Truman Waggoner jetait dans sa direction.

— Le souper était fameux, mam’selle, la complimenta Baptiste. La prochaine fois qu’on me demandera de partir en expédition, je n’accepterai qu’à la condition de pouvoir emmener mon petit marmiton en jupons.

Vivienne rit de bon cœur.

— C’est ça ! Pour nettoyer le poisson, plumer la volaille et récurer les casseroles à votre place, n’est-ce pas?

Baptiste pouffa et alla prendre son tour de garde.

Quelques instants plus tard, O’Malley rangea son instrument et s’enroula dans sa couverture. Bientôt il ne resta plus que Vivienne et Waggoner auprès du feu. Comme la jeune fille soulevait la dernière marmite, Waggoner s’approcha et s’assit près d’elle sur un billot de bois.

— Deveril exagère de vous faire trimer comme une fille de cuisine, observa-t-il.

— Oh ! cela ne me dérange nullement, je vous assure. Chacun doit mettre la main à la pâte, et le récurage des casseroles représente ma modeste contribution.

— Si j’étais le chef de l’expédition, mademoiselle, vous passeriez votre temps à vous prélasser sur des coussins moelleux et vous seriez servie comme une reine.

Vivienne jeta un coup d’œil sur ses mains, rougies et écorchées à force d’aider à préparer les repas pour plus de vingt personnes tous les jours. L’index et le pouce gauches étaient tailladés de coupures dues aux couteaux aiguisés de Baptiste.

— Je préfère m’occuper utilement, répondit-elle. J’espère seulement qu’un jour j’apprendrai à être moins maladroite.

Waggoner se pencha et prit les mains de Vivienne dans les siennes.

— De si jolies menottes occupées à des tâches aussi vulgaires, quel dommage…

Avant que la jeune fille eût réalisé ce qui arrivait, il porta une de ses mains à ses lèvres.

— Monsieur Waggoner ! s’écria-t-elle. Veuillez cesser…

Elle essaya de retirer sa main, mais il se contenta de rire et accentua sa pression. Puis, retournant la main, il appuya ses lèvres sur l’intérieur du poignet.

Cette fois, Vivienne se libéra d’un geste brusque et bondit sur ses jambes, rouge de colère, mais Waggoner la retint par le bras. Au même instant, une ombre tomba sur eux.

Deveril se dressait au-dessus de Waggoner, les poings sur les hanches.

— Levez-vous, espèce de brute ! ordonna-t-il sèchement.

Waggoner relâcha le bras de Vivienne et obtempéra. Un mauvais sourire frémit sur son visage.

— Pardonnez-moi, j’avais oublié que mademoiselle était votre propriété exclusive, ricana-t-il, sarcastique.

Le poing de Deveril l’atteignit à la mâchoire, l’envoyant rouler à terre. Sans essayer de se relever, Waggoner porta la main à sa bouche ensanglantée.

Deveril se campa devant lui.

— Quand vous avez accepté de partir, vous connaissiez les règles, Waggoner. C’est mon premier avertissement — et le dernier. Essayez de la toucher encore une fois, et je vous renvoie à La Nouvelle-Orléans à la nage, et avec vos dents en sautoir.

Vivienne contemplait la scène, plus morte que vive. Une haine implacable se lisait sur les traits de Waggoner. Il se releva sans un mot, s’éloigna en boitillant et se fondit dans l’obscurité. En se retournant, la jeune fille réalisa que tous les hommes s’étaient réveillés et la regardaient. Tous sauf Deveril, qui s’affairait auprès du feu de camp, l’air absorbé, repoussant les braises du bout de ses bottes.

Gênée d’avoir été à l’origine d’une altercation, la jeune fille se glissa dans la tente qu’elle partageait avec Naomi. Celle-ci lui tournait le dos sur sa couche. Dormait-elle? Vivienne eût été bien en peine de le dire. Naomi était la personne la plus discrète qu’elle eût jamais connue. Elles avaient vécu ensemble des aventures terrifiantes, elles dormaient dans la même tente depuis des semaines, mais Vivienne ne savait toujours pas ce qui se passait dans la tête de son amie.

Vivienne se tournait et se retournait sur sa paillasse, incapable de trouver le sommeil. La nuit était douce, et par l’ouverture de la tente le ciel semé d’étoiles se teintait déjà de mauve à l’est. L’aube ne tarderait pas. Elle sortit avec précaution de la tente, et, tournant le dos au campement, se dirigea sans bruit vers le canyon.

Enroulé dans sa couverture, Deveril la suivit des yeux. Lui aussi avait passé une nuit sans sommeil, ressassant l’incident avec Waggoner. A chaque fois qu’il revoyait la scène — Waggoner prenant la main de Vivienne et l’embrassant sans vergogne — Deveril se sentait pris de rage et l’intensité de la fureur qu’il éprouvait le surprenait… Tout à l’heure, il aurait voulu réduire en bouillie ce salopard : lui, d’habitude si maître de lui, n’avait pu s’empêcher de flanquer son poing dans la figure de Waggoner. Il ne se connaissait pas une telle capacité de haine et de violence !

Comme Vivienne avait dû être choquée, blessée, mortifiée ! C’était une créature délicate, élevée pour faire bonne figure dans d’élégants salons, non pour compter les points dans une rixe autour d’un feu de camp !

Il vit que Vivienne avait dépassé les lieux d’aisance réservés aux deux jeunes filles et s’engageait dans le canyon. Devait-il la rappeler? Il haussa les épaules. A quoi bon? L’endroit était sûr, Vivienne ne courait aucun risque. Pourtant Deveril ne se sentait pas tranquille. Repoussant sa couverture, il se leva. Ethan, qui effectuait son tour de veille, le vit s’éloigner dans la même direction que Vivienne. Et sourit…

Vivienne avait de l’avance, mais Deveril marchait d’un bon pas et gagnait du terrain. La jeune fille n’était plus qu’à une vingtaine de mètres devant lui lorsqu’elle obliqua soudain vers la droite, et il la perdit de vue. Le vent soufflait de la rivière. Deveril tendit l’oreille pour se guider au bruit de ses pas. Il y eut un bruissement dans les broussailles. Alarmé, Deveril pressa l’allure.

C’est alors qu’il entendit Vivienne pousser un cri étouffé. Un seul ! Puis le silence…