Le Maître de la mer
Xiles Persuasions de Jossé
XI
LES PERSUASIONS DE JOSSÉ
Le lendemain, l’évêque partit à la première heure. Sa messe dite, comme il montait dans le coupé qui était venu le prendre à la porte de la chapelle, Joë s’approcha cérémonieusement, lui remit un pli de la part de M. Robinson. L’enveloppe contenait un chèque de 10,000 francs pour l’hôpital du diocèse. Quand Joë se fut éloigné, chargé de remerciements et de bénédictions, le petit abbé qui accompagnait le prélat hasarda une plaisante-rie ecclésiastique :
– Il ne tient qu’à Monseigneur de se croire le grand pape saint Léon : Votre Grandeur emporte le tribut d’Attila.
Un fin sourire plissa la bouche de l’évêque.
– Mon cher fils, savez-vous à quoi pensait ce M. Robinson en nous faisant cette libéralité ? Il pensait, bien à tort, que la pourpre s’égarerait peut-être un jour sur les épaules de votre pauvre évêque ; il achetait d’avance mon vote au conclave en faveur d’un pape américain. Ce sont de grands accapareurs, et qui ont toutes les grandes ambitions. – Mais, ajouta-t-il en se reprenant, il ne faut jamais scruter les intentions cachées des œuvres pies. Que ceci nous soit un gage des consolations sura-bondantes que la sainte Église recevra de l’Amérique.
Les hommes s’étaient rendus de bonne heure sur le terrain de chasse, ils s’absentaient pour toute la journée. Mme Fianona vint retrouver Peg dans le cabinet attenant à la chambre de la
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duchesse. Retraite d’élection pour la rêverie et la lecture, cette lanterne accolée à la tour, au bout de l’aile neuve : trois fenêtres y prennent vue sur trois perspectives différentes, l’étang, les prairies, la forêt. Les deux amies s’isolaient souvent dans cette pièce réservée aux intimités : là s’échangeaient leurs confi-dences, au cours de ces causeries féminines qui se déroulent, s’enchevêtrent comme les pelotons de laines multicolores dans la corbeille à ouvrage ; elles glissaient des chiffons aux médi-sances, des affaires de ménage aux affaires de cœur. L’entretien revint sur le dîner de la veille : les invités furent passés en revue, égratignés à tour de rôle.
– Et le beau capitaine ? demanda la duchesse : il flambe toujours ?
– Oh ! fit évasivement Millicent, comme tous les hommes, au dessert !… Il m’a dit des choses désagréables.
– Très bien, cela, décida Peg avec conviction. – Quand ils se sentent devenir tout à fait idiots, ils nous font payer leur hu-miliation intérieure ; après quoi ils demandent pardon : des en-fants bien sages qui veulent du bonbon. Je suis sûre qu’à la fin du dîner il vous regardait comme M. Huvier des Fontenelles regardait les truffes.
– Oh ! Peg, quelle comparaison !
– C’est vrai, j’oubliais. Vous êtes une romanesque. Vous ne voulez pas aller au fond des choses. Il vous faut des mots roses et bleus qui les habillent gentiment. Et vous plaît-il, ce glorieux soupirant ? Mais quelle question je vous fais, chérie ? N’est-ce pas vous qui nous avez demandé de l’attirer ici ?
– Pour voir. J’étais curieuse de l’étudier de plus près. Je l’avais à peine entrevu, et j’avoue qu’il ne m’avait pas déplu. Mais ce serait une folie de prendre au sérieux le goût qu’il peut
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avoir pour moi, quand sa vraie passion lui en laisse le temps. Je parierais qu’en se levant, ce matin, il pensait à son idée, à son Afrique.
– Si c’est une folie, ma petite Millicent la fera. De quoi se plaint-elle ? Un homme qui a une idée, ce n’est déjà pas si commun.
– C’est trop dangereux : son idée lui mange le cœur. Si je dois jamais aimer, ce ne sera qu’un homme qui se donnera tout entier, pour qui je serai l’univers.
– Grande enfant ! À défaut d’une idée, ils ont tous leurs ambitions, leurs affaires. Mais un moment vient toujours où l’envie qu’ils ont de nous est la plus forte. C’est à ce moment qu’il faut les prendre : après, si l’on n’est pas une dinde, on s’arrange pour gouverner leur marotte.
– Et quand bien même il me plairait… tout à fait, des mon-tagnes nous séparent. Je suis trop fière pour vouloir d’une aven-ture avec un passant ; je ne puis être sa femme, ni celle d’aucun autre, vous le savez bien. Ma misérable situation n’est pas un secret pour vous, chère Peg. Vous avez lu les dernières lettres que j’ai reçues de Buenos-Ayres. Rien ne se débrouille là-bas. En quittant votre toit, je devrai regagner ce maudit pays, y re-commencer une vie dont j’ai horreur ; et cela, sous peine de mourir de faim. Lui aussi, dit-on, il est pauvre ; tout son avenir est dans son rêve d’Afrique ; ce serait un meurtre de l’attacher à la triste épave que je suis. Si même il y consentait, me pardon-nerait-il plus tard le suicide de ses ambitions, les sacrifices qu’il m’aurait faits ? Vraiment, je ne crois pas qu’il y ait au monde deux êtres dont la réunion soit plus difficile.
– Il n’y a qu’une chose difficile : ne pas faire ce dont on a bien envie. Vous ai-je jamais conté comment il m’arriva d’épouser Christian ? Non ? Écoutez. Je traversais Paris avec
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mon père : nous revenions de Florence, nous devions prendre le bateau de New-York à la fin de la semaine. En passant rue de la Paix, je remarque à la devanture d’un joaillier un diadème éblouissant, saphirs et brillants. Je savais que papa venait de conclure une grosse affaire, le trust de la cordonnerie, et qu’il avait beaucoup d’argent en poche. Je lui dis mon envie, une en-vie furieuse : c’était plus fort que moi. Il entre chez le bijoutier, s’informe du prix, ressort, l’air embarrassé. – C’est donc bien cher ? lui dis-je. – Peu importe, répondit-il, la difficulté n’est pas là ; mais le marchand me dit que c’est une couronne de du-chesse : alors, tu comprends… sur ta tête… ce serait un peu ridi-cule… – Bien, papa. J’aviserai. – Le soir, je vais à un bal de cha-rité. Un jeune Français avec qui je venais de danser me présente le marquis de Jossé Lauvreins ; par parenthèse, nous n’avons jamais pu retrouver le nom de cet homme providentiel, Chris-tian et moi : nous ne le connaissions ni l’un ni l’autre. Une amie m’avait prévenue que le mariage du futur duc était chose presque faite, avec la fille d’un richissime brasseur flamand, une boulotte lourde, lente, qui bâfrait au buffet. Premier tour de valse avec le marquis : un boston un peu enveloppant… vous voyez cela. Après, je lui demande à brûle-pourpoint : – Est-ce vrai ce qu’on m’a dit, Monsieur, que vous êtes le plus beau parti de Paris ? – Vous n’imaginez pas la tête qu’il fit, chère. – Et à ce souvenir, Peg riait de toutes ses dents, qu’elle avait fort belles. – Il finit par se retrouver, par dire : – Seriez-vous de cet avis, Ma-demoiselle, si je sollicitais votre main ? – Il croyait plaisanter. – Faites, – lui dis-je sérieusement. Second tour de valse, encore plus enveloppant. Il veut que je lui promette le cotillon. – Ah ! non, Monsieur. Il est onze heures. Si vous êtes un homme posi-tif, vous irez sur-le-champ demander le consentement de vos parents, avant qu’ils soient endormis. Il faut que je sache de-main matin si je dois suspendre mes préparatifs de voyage. – Il part, tout à fait monté, va droit à la chambre de son père, le trouve au lit, lui annonce qu’il est fiancé. Le vieux duc saute à bas du lit, va réveiller la duchesse qui se lève aussi, en camisole. Dans leurs costumes sommaires – Christian se tordait, quand il
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me redisait cette histoire – ces bonnes gens passèrent toute la nuit à se promener dans le salon de leur vieil hôtel, rue de la Chaise, ahuris, effarés, le duc raisonnant et calculant, la du-chesse pleurant : elle croyait que j’avais la peau rouge, des an-neaux dans le nez, des plumes sur la tête. Christian était allé se coucher. De mon côté, je dormais tranquillement. Le lendemain matin, le duc vint demander ma main ; et le soir, papa m’apportait le diadème. Vous l’avez vu sur moi, à l’Opéra : un amour de bijou, n’est-ce pas ?
– Vos beaux-parents ne vous en ont pas voulu ? fit en sou-riant Mme Fianona.
– Pauvres bons vieux, que Dieu ait leurs âmes. Trois se-maines après mon mariage, ils ne pouvaient plus vivre sans leur petite sauvagesse de belle-fille. L’oncle Kermaheuc, l’ancien dé-puté, fut le plus dur à conquérir. Il faillit suffoquer, un jour, parce qu’une femme de chambre mal stylée vint me dire en sa présence : Le culottier apporte la culotte de cycliste pour Ma-dame la duchesse. – Cher oncle Kermaheuc ! C’était le seul qui m’intimidât, et celui que j’aimais le plus : figurez-vous un vieil-lard clair comme une lame d’épée, beau comme la vieille France ; il l’avait tout entière dans le sang, dans chacun de ses mots, chacun de ses gestes. Lui aussi, il avait fini par raffoler de moi : il ne se fâchait même plus quand j’osais le taquiner sur son faible pour Mlle Rose Esther.
Millicent se rapprocha de son amie, risqua timidement cette question :
– Et… vous êtes heureuse avec le duc ?
– Très confortable, répondit Mme de Lauvreins d’une voix assurée et sincère. – Christian est excellent pour moi, très spor-tif, comme moi ; nos goûts s’accordent, nous avons les mêmes idées, je veux dire qu’il a les miennes sur les choses essentielles,
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les gens qu’il faut voir, la tenue de la maison, l’éducation des enfants. Nos deux bébés sont gentils et robustes. Que pourrais-je désirer de plus ?
Mme Fianona la dévisagea, d’un regard d’étonnement, d’envie, peut-être ; puis, passant par-dessus la tête de Peg, ce regard s’alla perdre aux lointains de la forêt ; irréel, songeur, il suivit longtemps le vol d’une hirondelle qui rasait autour de l’étang la cime des frênes, ne se posant sur aucun, fuyant à tire-d’aile dans le miroitement de la lumière sur les eaux.
– Oui, fit-elle comme se parlant à elle-même, vous êtes tous des conquérants pratiques, à la manière de votre Robinson. Vous voulez des choses précises, et vous savez les prendre. Moi, je voudrais toutes les étoiles du ciel, et je ne sais pas les décro-cher.
– Puisque vous parlez d’Archibald, dit la duchesse, pour-quoi ne le consultez-vous pas dans vos embarras ? Il a pour vous de l’estime, de l’affection ; et il est de bon conseil. Son bras s’étend partout ; il pourrait sans doute vous aider à débrouiller vos affaires de l’Argentine.
Mme Fianona fit un geste de dénégation. Un peu confuse, elle ajouta :
– Il y a une difficulté… Je serais particulièrement gênée avec M. Robinson, s’il pouvait croire que je sollicite de lui une aide matérielle.
– Pourquoi donc ?
– Parce que… Comment vous dire ? Vous allez vous mo-quer de moi, chère. Durant notre long voyage sur mer, il était très attentif : un intérêt si soutenu qu’il semblait un peu plus qu’amical… Je me suis imaginé des choses…
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Ses yeux interrogeaient avidement les traits de la duchesse, comme pour y lire la confirmation d’un fait sur lequel Peg devait être renseignée. Ces traits n’exprimèrent qu’une légère sur-prise : un sourire y passa, vite réprimé.
– Et cet intérêt… plus qu’amical, vous l’auriez agréé ? De préférence à celui du jeune officier ?
– Est-ce que je sais ? balbutia Millicent d’une voix étouffée, nerveuse, la voix d’une femme qui va pleurer d’agacement. Dans un mouvement d’une grâce enfantine, elle s’affaissa de toute sa personne entre les bras de son amie ; là, les mains abandonnées sur les genoux de Peg, la tête abattue sur l’épaule où elle cachait sa confusion, elle continua : des mots hachés, honteux d’eux-mêmes, qui s’allaient réfugier précipitamment dans l’oreille toute proche :
– Non. Pas de préférence. Quand je l’écoute, lui, c’est ce que me dit la musique. Un bruit de bonheur qui descend dans l’âme. Je vais être reine du ciel. – Quand M. Robinson me disait des choses bonnes, j’étais fière autrement. Je me sentais forte de toute sa force. J’allais être reine de la terre ; reine des mers qui faisaient leur grande plainte autour de nous ; qui la faisaient pour me porter sur leur trône. – Lui, son regard peut être si doux, ce regard qui a commandé aux hommes de mourir. Il se-rait mon bien-aimé chéri, si je me laissais aller à l’aimer. Il y a des minutes où tout mon être l’appelle. – Le regard d’Archibald m’effraie, et il m’attire : je sens que s’il m’ordonnait de venir, je ne pourrais pas résister. Il serait mon maître, qui me ferait maî-tresse de tous les hommes. Je ne l’aime pas, entendez-vous ; et si je me donnais à l’autre, je regretterais les jours où j’ai cru qu’il allait m’aimer… Romanesque, disiez-vous ? Non, puisque la mi-sère m’épouvante. Je ne suis pas faite pour la misère. J’en ai peur pour moi. J’en aurais horreur pour lui. Est-ce que je l’aime déjà trop, ou que je ne l’aime pas encore assez pour le condam-
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ner à la misère avec moi ? Dites, si vous savez. Je ne sais rien, sinon que je suis malheureuse. – J’ai voulu trop, j’ai voulu tout, et je n’aurai rien. Je voulais vivre, enfin, et il faut que je re-meure. Méprisez-moi. Je suis un pauvre chiffon, n’est-ce pas, j’ai mal appris à souffrir ?
Les petites mains viriles de Peg s’emparèrent des longues mains diaphanes, ambrées.
– Chère folle ! Écoutez-moi. Vous avez intéressé Archibald, certainement : autant qu’il peut être intéressé par une femme. L’auriez-vous troublé ? Si cela était, il ne vous l’avouerait pas, il ne se l’avouerait pas à lui-même. Robinson est un boulet de ca-non qui passe. On ne le prend pas. Si jamais il se remarie, ce sera avec une autre quakeresse. Ce matin, en courant la maison pour donner mes ordres, je m’amusais aux manèges de Louise de Banneleuse. Sous je ne sais quels prétextes, elle croisait dans le corridor, devant la chambre François Ier. Et si vous aviez vu quel peignoir rose ! Un peignoir lâche, qui disait : Voilà ! Elle en a apporté d’irrésistibles, tout un arsenal, pour faire le siège de son voisin. Peines perdues. Je jurerais que l’homme à qui elle s’offre tout le jour ne pourrait pas seulement dire de quelle cou-leur sont teints les cheveux de Louison ; ni comment sont faits les mollets qu’elle lui exhibe en se balançant dans le rocking-chair. Invulnérable, notre ami. Ne pensez pas à lui…, avec vos pensées du bateau. Allez à votre Othello, ma petite Desdémone. Vous êtes faits l’un pour l’autre. Il vous aime, et c’est lui que vous aimez, croyez-moi. Avant tout, il faut savoir choisir : le monde est à ceux qui choisissent vite.
– Est-ce qu’on choisit ? murmura Millicent. Je sens en moi des forces opposées dont je ne suis pas maîtresse. Si mon triste sort ne m’interdisait pas tout choix, c’est elles qui choisiraient : au hasard, peut-être.
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– Voilà ce que je ne comprendrai jamais, dit Peg avec un accent où se déclarait sa foi dans la puissance de la volonté. Pourtant, je me rappelle une de mes amies d’enfance, une créole ; elle était comme vous. La veille du jour où elle se fiança, elle hésitait encore entre deux hommes qui l’avaient demandée, qui lui étaient également sympathiques, disait-elle. Je lui offris en plaisantant de choisir entre deux cartes fermées où j’inscrirais leurs noms. Elle me prit au mot. Le lendemain, elle s’engageait à celui dont elle avait tiré la carte. – Voulez-vous mes cartes ? Accepteriez-vous l’arrêt du sort ?
Réconfortée par la chaleur des paroles, par la fermeté de l’accent, Millicent avait relevé la tête, s’était reprise. Un sourire reparut sur son visage, un éclair de malice brilla dans les yeux d’or, rayon de soleil qui séchait le velours des cils humides.
– Je veux bien, fit-elle ; mais en me réservant la faculté de tricher, au dernier moment.
– Et vous prétendez que votre choix n’est pas fait ! Mé-chante, n’osez plus me dire que vous n’avez rien. Un héros à vos pieds – il est très bien, le capitaine – une amie tendre, qui cons-pirera pour vous aider avec un ami sûr : Archibald n’est pas autre chose, mais il est cela pour vous. Nous vous ferons heu-reuse, chérie, en dépit de votre maladresse à l’être. – Mon Dieu ! midi, bientôt : et ma lettre au couturier qui n’est pas expédiée ! Sauvez-vous. Allez jouer sur votre piano ; pas de pleurnicheries, du Mozart, la ci darem la mano. Et regardez-vous dans la grande glace, en sortant : vous êtes jolie comme un cœur, ce matin.
Millicent suivit le conseil ; d’une voix rieuse, toute changée, elle s’écria :
– La bonne fée a touché Cendrillon ! Je ne me reconnais pas : j’ai de l’espérance dans les yeux !
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Les chasseurs ne rentrèrent qu’à la nuit. Par suite du dé-part de l’évêque et d’autres convives, les places à table furent interverties. Séparé de Mme Fianona, Tournoël ne trouva pas l’occasion de causer seul à seule avec elle. Qu’il fût impatient d’avoir l’entretien promis la veille, ses regards et quelques mots glissés à la dérobée le disaient assez. Le sentiment qui accapa-rait en lui toutes les forces vives refoulait au second plan ses préoccupations habituelles. Il y avait été ramené par M. Robinson, au cours de la matinée. Visiblement désireux de renouer les conversations de la rue Scribe, le financier l’avait rejoint entre deux battues : à ses ouvertures discrètes – interro-gations sur l’état des affaires africaines, allusions voilées à l’inaction où on laissait languir l’officier – celui-ci n’avait ré-pondu que par des généralités évasives. Prévenu à tous égards contre le rival qu’il rencontrait dans toutes ses entreprises, à peine s’il lui avait dissimulé cette défiance hostile.
La douceur du soir invitait à ressortir après le dîner. La compagnie se rassembla sur la pelouse. Sommé par le général de raconter la prise de Kouka, Tournoël s’exécuta. Il parlait pour une seule personne dans l’auditoire, et l’on eût dit qu’il s’animait à conquérir un nouveau royaume ; il parlait avec cette fièvre heureuse qui fait jaillir les idées et briller les mots, quand chacun de ces mots est envoyé, comme un baiser de l’esprit, vers le cœur qu’il veut toucher. La flamme de sa parole s’éteignit su-bitement : Millicent s’éloignait, emmenée par M. Robinson.
L’Américain avait paru fort absorbé, pendant le repas, par un long aparté avec la duchesse. Il s’approcha de Mme Fianona.
– Chère Madame, dit-il, je voudrais prendre congé de vous. Je dois quitter Jossé demain matin ; sous peu de jours, je repar-tirai pour l’Amérique. Donnez-moi quelques instants : il y a si
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longtemps que nous n’avons eu une bonne causerie de vieux amis.
Il se dirigea vers un banc placé au pied de la tour. Elle sui-vit délibérément, curieuse de ce qu’il allait dire, brave et prête à tout événement, comme le sont les cœurs mobiles aux heures où un bon vent d’espoir les a remontés. Archibald, fidèle à ses habi-tudes, aborda franchement son propos.
– Mme de Lauvreins me dit que vous recevez de Buenos-Ayres des nouvelles peu satisfaisantes. Vous me parliez de vos tracas d’affaires, dans nos premiers entretiens, quand vous me racontiez votre vie passée. M’auriez-vous retiré votre confiance, que vous ne m’en dites plus rien ?
– N’est-ce pas plutôt vous qui m’auriez retiré votre intérêt ? À Jersey, je m’étais promis de vous consulter, quand vous m’avez… plantée là, comme disent nos amis parisiens. Sur mer, vous paraissiez curieux de ma vie, cher Monsieur Robinson ; à terre, vous avez d’autres soucis, je le conçois. Mes embarras se-raient d’ailleurs un sujet de conversation fort ennuyeux.
– Rien de ce qui vous touche ne me paraît ennuyeux, fit-il sans relever le reproche des premières paroles. Et ce n’est pas une vaine curiosité qui me fait parler, mais le désir de vous être utile. J’ai à Buenos-Ayres un agent très sûr, très intelligent, rompu à toutes les affaires de ce pays : son intervention pourrait vous être d’un grand secours dans les difficultés où vous vous débattez. Je parierais que vous êtes indignement grugée par des coquins : mon homme y mettrait bon ordre. Voyons, rappelez-moi en quelques mots où en sont les choses : la succession de votre mari est grevée d’un gros procès, je crois, et l’ex-associé de M. Fianona prétend qu’il le plaide de compte à demi avec vous ?
Insistantes, précises, ses questions forçaient Millicent à ré-pondre ; sommairement, d’abord, avec des réticences. Elle es-
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sayait de se dérober ; cette inquisition froissait chez elle trop de fibres sensibles : pudeur de ses fiertés blessées, velléité d’échapper à une mainmise tyrannique sur sa vie, et aussi con-fusion d’apparaître ce qu’elle était en réalité, une pauvre créa-ture ignorante de ses propres affaires, incapable de lutter pour les rétablir. Peu à peu, l’interrogatoire serré lui arrachait tout ce qu’elle savait, et ce n’était guère. Assez cependant pour que M. Robinson, avec sa compréhension rapide et sa merveilleuse lucidité de jugement, pût débrouiller l’essentiel de ces affaires litigieuses où la jeune femme se perdait. Il les résumait ; elle s’étonnait de voir clair, pour la première fois, dans un chaos que sa pensée écartait d’habitude, comme une fatalité ténébreuse qu’elle s’était lâchement résignée à subir. Mais une autre fatalité s’y substituait : la toute-puissante trinité de l’intelligence, de la volonté, de l’argent. Incarnée dans cet homme, ce protecteur altier, la force attractive s’emparait de sa destinée, morceau par morceau, nécessairement, comme eût fait l’engrenage inexo-rable d’une machine. Millicent se sentait gagnée par une con-fiance absolue dans le secours qui lui viendrait de cette force, et en même temps par une irritation sourde contre le despote qui lui imposait, bon gré mal gré, la domination de son pouvoir. À mesure qu’il parlait, elle apercevait d’un même regard la pro-fondeur de l’abîme ouvert sous ses pas, la rude omnipotence de la main qui seule pouvait l’en retirer. Elle eut une dernière con-vulsion de résistance, quand il conclut :
– En somme, il vous faudrait immédiatement un petit capi-tal pour libérer la plantation de sa dette et la vendre ensuite plus avantageusement, en dehors des créanciers qui la guettent. Mon homme vous trouvera facilement cette avance.
– Je ne demande rien à personne, fit-elle sèchement.
M. Robinson jouait avec sa montre et la remontait. Il sentit le déclenchement du ressort. – Encore ! dit-il à part lui ; c’est
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insupportable ; je force le mécanisme de toutes mes montres, quand je les remonte. – Puis, revenant à Mme Fianona :
– Pourquoi le prenez-vous ainsi ? Je comprendrais vos sus-ceptibilités avec d’autres ; avec ces Français du beau monde qui feignent toujours d’ignorer ce à quoi ils pensent sans cesse : le sous-sol de toutes nos existences, la question d’argent. Nous en parlons plus simplement, nous autres : comme de notre santé avec le médecin. L’ami qui vous en parle a été pauvre, il a connu l’angoisse des jours difficiles, il sait que l’on a besoin les uns des autres.
– Je vais retourner là-bas, affirma-t-elle. Je verrai : tout fi-nira par s’arranger.
– Vous ne retournerez pas là-bas : pas avant que les choses ne soient au point, du moins. C’est inutile ; vous n’avanceriez rien, vous n’iriez chercher que des chagrins : et tout d’abord ce-lui de quitter un pays où vous retiennent en ce moment des préoccupations d’un autre ordre.
Elle se raidit : le fer du chirurgien descendait plus avant, allait toucher le cœur. Elle essaya de le détourner par une diver-sion, se leva, dit avec un rire de commande :
– Savez-vous qu’il se fait très tard ? Et notre tête-à-tête dé-sespère ma rivale, Mme de Banneleuse. Regardez-la qui se dé-mène et s’impatiente ; elle attend sa part de votre temps pré-cieux. Allez la consoler, je vous rends votre liberté.
Archibald haussa les épaules, sans bouger de place.
– Cette jeune femme a dû être fort jolie, autrefois. Elle a tort d’enfreindre la défense que j’ai lue sur un écriteau, à l’entrée du village : « La mendicité est interdite dans la com-mune de Jossé. » Je pourrais répondre à votre plaisanterie, et
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ceci n’en serait plus une, que notre conversation impatiente une autre personne, quelqu’un de plus sérieux que Mme Louison.
– Qui voulez-vous dire ?
– Je ne me reconnais aucun droit sur vos secrets, même si je les devine.
Elle le regarda en face. Avec un élan de bravade :
– Faites-vous allusion à M. de Tournoël ? Je serais très flat-tée qu’il me recherchât. J’ai pour lui beaucoup d’estime.
– Pas plus que moi. Souvenez-vous. Je n’ai pas attendu cette heure pour vous dire que nul homme n’est plus digne de votre estime. Et si vous permettiez à un ami d’insister, j’ajouterais aujourd’hui : nul ne mériterait mieux que vous re-commenciez votre vie à son bras.
Mme Fianona s’était rassise, comme malgré elle. Dominée, frémissante de l’effort où il la contraignait, elle dit :
– Quel plaisir prenez-vous à me tourmenter ? Je viens de vous découvrir tout ce qui enchaîne ma liberté. Vous connaissez maintenant ma triste position : et vous semblez bien connaître la sienne. Vous savez donc que tout projet où je le mettrais de moitié serait insensé.
– Nullement. Pour lui comme pour vous, s’il voulait m’écouter, l’horizon s’éclaircirait vite. Mais il ne recevra plus de ma bouche les conseils de sagesse. Il ne les accepterait que d’une autre. Vous a-t-il parlé de ce qui s’est passé entre nous ?
– Il ne m’a parlé de rien : quelques mots seulement de ses ambitions, de ses espérances ; ce qu’il en disait tout à l’heure devant nous tous.
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– Alors, laissez-moi vous exposer ses vues, les miennes, et soyez juge.
M. Robinson rapporta son premier entretien avec le capi-taine. Le résumé qu’il en fit fut exact, véridique. Il n’atténua au-cune des objections de l’officier. Millicent l’écoutait avec une attention concentrée.
– Mais c’est très noble, tout ce qu’il vous disait !
– Et très chimérique. Comme toute sa conception de la vie, du patriotisme, des moyens à employer pour réussir dans son grand dessein. Entendez-moi bien, chère Madame. Je ne vou-drais pour rien au monde fausser une conscience droite ; je voudrais redresser un esprit vigoureux qui raisonne à faux, et lui faciliter sa belle tâche, dont il voit mal les conditions néces-saires. M. de Tournoël est un homme du plus grand mérite ; mais c’est un militaire ; chez les meilleurs d’entre eux, autant que j’ai pu observer, l’habitude d’agir toujours par ordre a brisé les ressorts audacieux de la volonté. C’est de plus un Français ; et les Français vivent dans leurs songes ; ils peuplent l’univers de fantômes qu’ils prennent pour des réalités. M. de Tournoël a trouvé le bloc de marbre d’où sortira une belle statue, il est ca-pable de la sculpter, mais il ne veut attaquer ce bloc qu’avec un vieux ciseau émoussé. Je lui offre de meilleurs outils ; il ne les acceptera pas de ma main : il me considère comme un traître de mélodrame ; il me prête l’intention de lui voler sa trouvaille, alors que je voudrais créer la statue en collaboration avec lui.
– Et vous comptez sur moi, interrompit Millicent, pour vaincre ses scrupules, pour l’amener à servir vos intérêts ?
– Je ne fais aucune différence entre les siens et les miens ; ils m’apparaissent étroitement liés, je vous affirme. Et je vous affirme qu’à sa place j’agirais comme je lui conseille d’agir.
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L’accent de sincérité qu’il mit dans cette déclaration frappa Mme Fianona. Sincère, M. Robinson l’était à cette minute ; ceux qui ont étudié de près cet homme remarquable n’en douteront pas. Les suggestions d’Hiram Jarvis le faisaient sortir par mo-ment de son naturel, les flatteries du prophète déchaînaient en lui des accès de mégalomanie ; il se ruait alors contre l’obstacle dans une ivresse d’énergie, il imaginait des combinaisons ma-chiavéliques pour triompher de cet obstacle. Le naturel positif reprenait vite le dessus. C’était le cas dans l’affaire africaine. Archibald la croyait bonne, il avait besoin de Tournoël pour la mettre sur pied ; et il estimait que Tournoël n’y pouvait rien sans lui. Pourquoi ne pas s’entendre pratiquement, loyalement ? À tout prix, il fallait amener l’officier à cette entente. Les résis-tances de son patriotisme ombrageux ? Étroitesse de vue, enfan-tillage incompréhensible pour l’Américain. Le nouvel empire appartiendrait un jour à la race la plus forte ; que ce dût être l’anglo-saxonne, un fou pouvait seul en douter. Arrêter une belle et grande affaire par crainte de cette fin inéluctable, c’était, dans la pensée de ce remueur de mondes, un acte déraisonnable, an-tihumain : la sottise superstitieuse d’un sauvage qui hésiterait à lancer sa pirogue sur le fleuve, parce que le fleuve ira nécessai-rement se perdre dans la mer.
– Croyez-moi, continua-t-il : j’ai voulu servir, en même temps qu’une œuvre où mon activité trouve satisfaction, l’homme indispensable à cette œuvre ; un homme dont je fais grand cas, parce qu’il travaille comme moi à l’élargissement, à la transformation de notre vieux globe. Il me plairait de l’avoir pour partenaire dans une des parties que je joue avec ce gros ballon. Vous paraissez disposée à unir votre sort au sien : nou-velle et très forte raison pour que je sois encore plus porté à ser-vir cet homme. S’il s’obstine dans ses préjugés, ce sera, sachez-le bien, aux dépens de ses ambitions, de son bonheur, du vôtre. Comme vous le disiez tout à l’heure, tout vous sépare du pauvre officier qui court après une ombre insaisissable, qui ne peut
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vous offrir ce qu’il n’a point lui-même : l’indépendance, le né-cessaire, la sécurité de la vie. Qu’il écoute mes propositions rai-sonnables, et tous les obstacles sont aussitôt aplanis : riche, libre, certain de vous apporter un empire, il n’aura plus qu’à solliciter de vous le mot qui le fera pleinement heureux.
Blessée et demandant grâce, avec le geste instinctif de re-pousser une main qui l’eût prise à la gorge, Millicent s’écria :
– De quel droit le préjugez-vous, ce mot ? Vous parlez comme si Dieu vous avait fait l’arbitre de nos destinées : vous qui ne m’êtes rien… qui n’avez rien voulu être pour moi !
Ce fut lui qui se leva, cette fois : debout dans la clarté que projetaient sur sa personne les lampes du salon voisin, il attacha sur elle un regard aigu, énigmatique : un regard dont elle eut peur, et qu’elle devait se rappeler plus tard. Il laissa tomber ces mots, scandés lentement :
– Arbitre de votre destinée… C’est bien ce que je veux être.
Et s’éloignant, de son pas tranquille et mesuré, il rejoignit la compagnie.
Tournoël manœuvra aussitôt pour se rapprocher de Mme Fianona ; elle ne se sentit pas le courage d’affronter de nouvelles agitations ; alléguant une fatigue de tête qu’elle éprouvait réellement, elle se retira dans sa chambre.
Longtemps, le sommeil lui refusa l’apaisement et l’oubli. Les paroles d’Archibald tintaient à ses oreilles ; elle les creusait, elle y accoutumait son esprit ; comme il arrivait toujours à ceux qui venaient de discuter avec cet homme, elle lui donnait raison après coup, tout en sentant qu’il froissait les plus chères habi-tudes, les plus fines délicatesses de son âme. Elle s’endormit enfin ; d’un sommeil pénible, bientôt troublé par un cauchemar.
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Elle se promenait dans un jardin charmant, empli d’oiseaux qui chantaient et de fleurs magnifiques ; la plus belle de ces fleurs l’attirait ; une éclatante rose de France, au bout d’une allée de myrtes et de lauriers. Et voilà qu’un grand mur d’argent ru-gueux sortait de terre, se dressait tout autour du jardin, inter-ceptait l’horizon ; les oiseaux s’enfuyaient avec des cris d’effroi, passaient par dessus le mur circulaire ; il se rapprochait, elle s’y heurtait, elle s’y meurtrissait les mains en voulant cueillir la rose. Dans le cercle qui se resserrait, elle tournait, inquiète ; le mur d’argent broyait les fleurs, avançait sur elle, l’enfermait dans l’étroit espace, qui devenait un puits noir, profond, où elle étouffait… Son cri d’épouvante l’éveilla en sursaut.
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