Le Maître de la mer
Iiil’envers D’une Gloire
III
L’ENVERS D’UNE GLOIRE
Tandis que Moucheron célébrait le Maître de la Mer, celui qu’il appelait ainsi roulait dans son automobile vers le ministère des finances. Au moment où la machine rangeait le trottoir, à la hauteur des guichets du Louvre, elle faillit tamponner un pas-sant qui débouchait de la voûte du pavillon de Rohan et s’engageait d’un pas rapide dans la rue de Rivoli. Visiblement absorbé par de graves préoccupations, et peu familiarisé, sem-blait-il, avec le mouvement des carrefours parisiens, l’homme ne fut préservé d’un choc dangereux que par un virage savant du chauffeur. La mise et l’allure du piéton décelaient un officier en civil.
Ce petit incident de rue intéressa un jeune garçon pâtissier, de ceux qui se font une éducation encyclopédique devant les images étalées sur les éventaires des kiosques. Le mitron recon-nut la tête de l’officier pour l’avoir longuement contemplée, la veille, sur la couverture des journaux illustrés ; et un coup d’œil le renseigna sur la nationalité très apparente de l’étranger qui filait dans l’automobile. Les sentiments du gavroche se manifes-tèrent dans l’appel qu’il lança d’une voix de fausset :
– Ohé ! l’English, écrase un peu voir le capitaine Tournoël ! Ta peau ne vaudra pas cher !
Le passant traversa la chaussée, inattentif à cette caresse de la popularité comme il l’avait été au ronflement de l’automobile.
– 31 –
Populaire, il l’était depuis peu, pour quelques jours, pour l’instant où Paris paie d’un engouement fugitif les héros qu’il découvre par hasard. La Ville-Femme réserve ses longues fa-veurs aux talents dont elle est juge, à ceux qui amusent ses loi-sirs ou flattent ses passions sans s’éloigner d’elle. Aux mérites lointains et d’un ordre qui lui échappe, elle accorde la brusque projection du rayon électrique, le bref applaudissement qu’elle donnerait au meilleur ténor, s’il chantait sa romance dans un idiome inintelligible.
Or, les vrais titres de gloire du jeune officier n’étaient pas facilement vérifiables pour tous. Lieutenant de chasseurs à pied détaché près d’un gouverneur du Soudan, il avait sollicité et ob-tenu la mission d’explorer les seules régions encore inconnues de l’Afrique, le Kanem et le Ouadaï. Deux années durant, il avait disparu dans ces sourdes ténèbres. La conduite de sa mission et le livre où il en résumait les travaux le plaçaient très haut dans l’estime des spécialistes. Nul de nos Africains ne s’était signalé par des qualités plus solides et plus brillantes : tous les dons du grand explorateur semblaient départis à Louis de Tournoël. De bons juges égalaient ses découvertes et le récit qu’il en avait fait aux mémorables voyages de. Nachtigal, le seul Européen qui l’eût précédé dans le Ouadaï, trente ans plus tôt. Féconde en résultats scientifiques, la mission Tournoël ne l’était pas moins en promesses d’ordre pratique : elle avait reconnu des terri-toires fertiles et peuplés sur de vastes espaces que l’on croyait désertiques ; des indices irrécusables y révélaient des filons d’or, de cuivre, d’anthracite ; et d’habiles traités, passés avec les prin-cipaux chefs, assuraient à la France les droits du premier occu-pant sur ces immenses domaines encore vacants.
Déjà notoire dans le monde savant, dans les cercles colo-niaux et militaires, le nom de Tournoël restait ignoré de la foule : la popularité lui vint, soudaine et retentissante, d’un ac-cident heureux qui eut des suites malheureuses. À peine rentré de son premier voyage, le jeune lieutenant, promu capitaine,
– 32 –
avait reformé au Sénégal une petite colonne pour achever la conquête ébauchée. Reparti du Haut-Niger, il venait de dépas-ser Zinder et allait atteindre la rive septentrionale du lac Tchad, quand la route lui fut barrée par le sultan du Bornou. L’ancien esclave, devenu le maître d’un de ces empires éphémères qui naissent et passent comme des tornades sur le Soudan, était alors au faîte de sa puissance ; gêné au midi par les postes alle-mands et français établis dans le sud du Tchad, il s’était brus-quement rejeté vers le nord. Tournoël, menacé à l’improviste par le reflux de ces hordes, paya d’audace et leur fit tête ; il lança sur le camp du sultan sa poignée de Sénégalais. Surprise par la vigueur de l’attaque, l’armée du Bornou se débanda : le capi-taine poussa vivement son redoutable adversaire jusque dans Kouka, s’empara de sa personne et de sa capitale.
Ce beau fait d’armes, bientôt connu en France, y avait ré-joui un peuple qui rêve toujours aux succès militaires dont il est déshabitué. Mais le Bornou, comme on sait, est rangé par les traités de dévolution dans la sphère d’influence anglaise : in-fluence purement nominale, les Anglais n’ayant pas encore pé-nétré dans la région qu’ils se sont fait attribuer. Un cas de force majeure y avait entraîné la petite troupe française ; contrainte par les stipulations internationales, elle avait dû abandonner à d’autres tous les fruits de sa victoire et se retirer hors de l’empire conquis en quelques jours. Elle s’était tristement re-pliée. À la suite de cette aventure imprévue, la mission désorga-nisée n’avait pu remplir son objet à l’orient du lac Tchad, dans le Kanem et le Ouadaï ; son chef avait reçu l’ordre de la disloquer et de rentrer en France.
Rentrée triomphale pour l’officier qu’elle désolait. On l’admirait et on le plaignait. La France n’ouvre tout son cœur de mère qu’à ses héros malheureux, meurtris par leur succès même ; elle garde ses plus chaudes tendresses et ses plus belles légendes pour un Roland, pour une Jeanne d’Arc. Tournoël bé-néficiait d’une inclination sentimentale aussi ancienne que
– 33 –
notre histoire. Les coloniaux, navrés de cette déconvenue, ban-quetaient en l’honneur du capitaine ; ils le produisaient dans les sociétés de géographie, devant un public qui s’étouffait pour l’acclamer. Les feuilles d’opposition adoptaient bruyamment le héros sacrifié : la plupart ne savaient pas bien où était Kouka, mais elles savaient de science certaine que le gouvernement avait trahi. La galerie s’amusait au spectacle dont les répétitions fréquentes la mettent toujours en joie : d’une part, ce gouver-nement inquiété par l’ombre d’une renommée militaire, taureau qui s’effare au moindre claquement d’un drapeau, croit aperce-voir sous ses plis l’épée levée du matador, fonce maladroitement sur l’épouvantail ; d’autre part, une opposition qui le harcèle avec la menace de l’officier populaire et pique sans relâche cette banderille dans les flancs du ruminant affolé. Le nom de Tour-noël, propagé par ce jeu de presse, était sur toutes les lèvres ; on l’invitait dans les salons à la mode ; et les gens qui attendent un sauveur dans les cafés s’interrogeaient gravement : Serait-ce enfin Lui ?
Novice aux intrigues politiques, le favori du moment s’était mépris tout d’abord sur le sens des acclamations que son nom soulevait. Comme tous ses pareils, l’explorateur était possédé par la passion de sa découverte. Il n’y avait pour lui dans le vaste monde qu’un seul objet digne de l’effort commun, un seul intérêt urgent, un seul empire désirable : ce futur empire du Kanem et du Ouadaï qu’il voulait faire nôtre, et dont la conquête devait occuper la France, toute autre affaire cessante. Il était revenu à Paris avec l’espoir de gagner tous les cœurs à la foi qui brûlait le sien : sa propagande allait convaincre les incrédules, l’accueil enthousiaste du public lui en était garant. Lorsqu’il courait de la gare de Lyon au ministère des colonies, – encore tout ému de la réception triomphale, de la griserie des vivats, de la chaude étreinte des mains inconnues, – il eût parié volontiers que chaque passant coudoyé dans la rue pensait comme lui à la grande, à l’unique affaire de France, la pénétration du Ouadaï. Une seule crainte le tourmentait : certes, on se rendrait à
– 34 –
l’évidence de ses arguments ; mais peut-être ne ferait-on pas assez vite, assez grand. Renseigné par l’expérience sur les con-voitises rivales, sur la rapidité d’action de nos compétiteurs, il redoutait le retard ou le faux mouvement qui laisserait échapper cette magnifique aubaine ; il ne fallait pas perdre une année, un mois, un jour.
Ses premières visites aux ministères avaient été autant de douches glaciales. En haut, chez les détenteurs du pouvoir ; en bas, dans les bureaux où le pouvoir se monnaye, il n’avait ren-contré qu’objections, difficultés, promesses dilatoires. Aux dé-monstrations qu’il jugeait irréfutables, à ses adjurations pres-santes, on ne répondait que par des hochements de tête, par des échappatoires décourageantes : prudence nécessaire, circons-tances défavorables, insuffisance de crédits, obligation d’en finir au préalable avec d’autres entreprises. Les plus francs lui lais-saient entendre qu’il arrivait comme un fâcheux, avec sa petite marotte, au travers des combinaisons de la politique générale intérieure et extérieure. Les exigences de cette politique ne permettaient pas de donner suite aux projets caressés en d’autres temps ; son épopée intempestive au Bornou avait ré-veillé les pires animosités, créé les plus grands embarras ; il ne devait s’en prendre qu’à son héroïsme maladroit si toute action en Afrique devenait plus malaisée à la suite de cet éclat.
Quinze jours après son arrivée à Paris, cet homme acclamé par la foule, jalousé par les camarades qui enviaient sa chance folle, ce glorieux vainqueur marchait tristement dans les ruines de ses espérances. Heureux encore quand il pouvait accuser l’incompréhension de ses chefs ou leur mauvaise volonté ; les plus pénibles quarts d’heure étaient ceux où sa raison le forçait à reconnaître la justesse de certaines objections, la subordina-tion fatale de ses projets aux intérêts complexes dont les direc-teurs de notre politique avaient le légitime souci. Il voyait surgir de grosses questions, d’immenses terres, autour et au-dessus de cette terre africaine qui lui avait masqué pendant des années le
– 35 –
reste du monde ; elle se rapetissait en proportion, décroissait déjà dans le lointain, redevenait une tache blanche sur la carte : ce blanc vide qu’elle était avant qu’il ne l’eût rempli de ses dé-couvertes, qu’elle continuait d’être pour tous ceux qui n’avaient cure de son exploration. Terre promise du rêve, où le dormeur réveillé ne rentrerait jamais : monde entrevu, dont il avait seul la clef, et qui allait redisparaître dans les ténèbres, puisqu’on lui retirait cette clef.
Autant que son empire idéal et dans la même mesure, ce roi détrôné sentait décroître sa propre personnalité. Là-bas, en Afrique, avec sa petite colonne, il était souverain absolu des vastes espaces, seul maître de ses volontés et de son action ; les sultans s’inclinaient devant le grand chef blanc ; les peuplades soumises lui obéissaient ; il abordait d’un cœur confiant les plus grosses difficultés, conscient d’avoir en soi tout pouvoir et toute force pour les vaincre. À Paris, il n’était plus qu’un pauvre capi-taine, rappelé vingt fois par jour à la modestie de son rang. Nulle autre force que ses faibles moyens de persuasion, déjà paralysés par son découragement. Tous ceux qu’il sollicitait avaient le droit de lui commander ; ses heures se consumaient dans l’attente des audiences, tandis que passaient devant lui les officiers supérieurs, les chefs de bureau, importants, les mains pleines de paperasses qui accaparaient l’attention du ministre et ne valaient pas, à l’estime de Tournoël, un hectare de sable du Ouadaï. Qu’il se voyait petit, perdu, dans cette brousse des bu-reaux, plus redoutable cent fois que la brousse africaine !
En dehors même du service et de la hiérarchie militaire, tout lui était amoindrissement et gêne dans les habitudes qu’il fallait reprendre : l’obéissance de chaque minute aux consignes de la discipline sociale, la nécessité de compter avec ses mo-diques ressources pour vivre chichement. Certes, il avait subi en Afrique de dures privations, de cruelles misères physiques ; mais avec quel entrain, quel mépris de ces misères dans l’allègre emportement de l’action ! Ici, il retrouvait un confort relatif,
– 36 –
mais à quel prix ! Ces plaisirs mêmes de Paris dont l’exilé avait rêvé souvent, aux soirs de fatigue et de nostalgie, lui apparais-saient maintenant fades, conventionnels : ils étourdissaient, ils ne réjouissaient pas. Les vraies joies étaient restées là-bas, avec les enivrantes sensations de puissance, de liberté, avec les grands risques et les triomphes où le cœur exulte d’une aise in-dicible. Les vraies nostalgies, il les éprouvait sur le sol natal, quand il songeait au sol conquis : et il y songeait toujours. Par moments, il étouffait dans cette petite potinière parisienne, toute repliée sur ses petits intérêts. Tout lui pesait : la vie ur-baine, après les longues orgies de grand air et de mouvement qui fouettent le sang ; les écritures inutiles, commandées par des supérieurs qui peut-être ne les liront pas, au lieu des ordres substantiels, dictés à ses sous-officiers, exécutés sur-le-champ comme les décrets d’une déité terrible ; tout, et plus que tout le gaspillage de ses facultés d’attention, paresseusement égrenées sur les nouvelles des journaux, sur les petits secrets colportés dans les couloirs de son ministère, sur mille affaires qui n’étaient pas siennes, où il ne pouvait rien : emploi misérable d’une intelligence si vigoureusement ramassée, la veille encore, sur des entreprises dont il était le seul conducteur et le souve-rain arbitre.
Que lui importaient les ovations des auditoires, dans les amphithéâtres où on le faisait parader ? L’amertume de ses dé-ceptions le rendait injuste : dans cet élan spontané de la foule, il ne voulait plus voir qu’une curiosité badaude ; un tribut payé au goût de l’aventure par des gens incapables de comprendre ses idées, ses projets, la grandeur tragique d’une partie où se jouait l’avenir de notre empire africain. Ses avocats attitrés ne lui ins-piraient guère plus de confiance ; leur manège était trop visible : ils se servaient de son nom comme d’une arme de combat ; ils complotaient d’arracher le fier soldat à sa haute mission patrio-tique pour faire de lui un de ces politiciens qu’il méprisait.
– 37 –
À la suite de quelques manifestations bruyantes organisées en son honneur, Tournoël avait cru remarquer de singuliers changements dans l’accueil qu’on lui faisait aux divers étages des ministères. Le personnel subalterne des bureaux, indifférent jusqu’alors et rétif aux moindres demandes du jeune capitaine, lui marquait maintenant une déférence attentive. Parlait-il à un de ces fonctionnaires, son auditeur l’écoutait avec un vif inté-rêt ; mais ce n’était point l’explication technique qu’on écoutait, c’était la voix de l’homme qu’il faudrait peut-être ménager de-main : des yeux inquiets le dévisageaient – tels naguère les yeux de ses noirs – comme pour percer son secret et discerner sur son front le signe du maître attendu. L’accueil devenait au con-traire plus glacial dans le cabinet des dirigeants : l’officier n’y avait rencontré d’abord qu’une hésitation explicable par l’audace des plans qu’il proposait ; il la sentait se changer en hostilité contre sa personne. Et la même défiance rembrunissait les physionomies dans les cercles politiques, dans les comités parlementaires qu’il essayait d’intéresser à ses vues sur le Sou-dan.
Le matin du jour où commence ce récit, Tournoël était allé tenter un suprême effort au pavillon de Flore. Il avait rédigé un nouveau programme d’expédition ; il y avait réduit au minimum ses demandes d’hommes, d’argent, de liberté d’action. Une fois de plus on l’avait éconduit, et cette fois les déclarations étaient catégoriques : les ressources budgétaires et la politique générale ne permettaient jusqu’à nouvel ordre aucun mouvement dans le Soudan. On lui avait d’ailleurs montré une sollicitude touchante pour sa santé : elle devait être délabrée, quoiqu’il n’en voulût pas convenir ; il ferait sagement de prendre un long congé et de l’employer à se rétablir dans quelque station thermale. Comme il sortait du cabinet ministériel, un camarade de promotion l’avait entraîné d’un geste amical dans l’embrasure d’une fe-nêtre ; le bon apôtre lui avait tenu un petit discours, évidem-ment soufflé à cet intermédiaire officieux : « Dans l’intérêt
– 38 –
même de ses chères idées, le capitaine devait s’effacer momen-tanément. Cette brillante et gênante affaire du Bornou l’avait brûlé ; elle avait fait de son nom une provocation aux puissances rivales, aux parlementaires prévenus contre l’expansion colo-niale. On ne renonçait pas à poursuivre son œuvre au Ouadaï ; mais il fallait escamoter la chose à petit bruit, sous main, en la confiant à quelque officier plus obscur, moins guetté par nos compétiteurs en Afrique et par les censeurs du Palais-Bourbon. Plus tard, quand les circonstances le permettraient, on ferait certainement appel à l’initiateur de l’entreprise pour achever ce qu’il avait si bien commencé. En attendant, il ne pouvait mieux la servir que par un sacrifice méritoire… »
Ainsi, un autre allait moissonner le grain qu’il avait semé, gâcher peut-être l’œuvre esquissée à si grand’peine ; en cas de réussite, un autre recueillerait toute la gloire ! Colomb devait céder à un Améric Vespuce le monde qu’il avait découvert ! C’était le coup de grâce.
Et c’était pourquoi Louis de Tournoël, au sortir du pavillon de Flore, traversait le Carrousel comme un somnambule, l’esprit si accablé qu’il ne prenait plus garde aux choses extérieures ; pourquoi il avait failli se jeter sous l’automobile de M. Robinson.
Il reprit conscience de lui-même à la porte de son gîte, un modeste hôtel de la rue de Richelieu. Un souvenir lui revint : Moucheron l’attendait au rendez-vous fixé la veille. Les deux hommes avaient lié connaissance le jour même où le capitaine rentrait à Paris. Délégué par un journal pour confesser le héros africain, Émile s’était fait bien voir : Tournoël lui avait su gré de l’article intelligent et discret où ses idées étaient exactement rendues. Le subtil Moucheron avait cultivé cette relation flat-teuse, il s’était institué l’un des cornacs du guerrier populaire. La veille au soir, l’officier avait vu arriver le journaliste avec un rouleau de papiers.
– 39 –
– Bonne nouvelle, mon capitaine ! Une société sérieuse est en voie de formation pour exploiter votre Eldorado : des com-merçants, des financiers, emballés par votre livre et vos confé-rences.
Le premier geste de Tournoël fut un haussement d’épaules, accompagné d’un sourire significatif. Il en avait déjà vu rôder autour de lui de ces faiseurs qui l’interrogeaient à tout hasard sur le Ouadaï, pour préparer de longue main le lancement de quelque affaire hypothétique.
Émile continua :
– Un attrape-gogos, pensez-vous ? Je vais vous rassurer d’un mot : le Maître de la Mer, l’archi-milliardaire Robinson, se dit prêt à souscrire quelques parts. Celui-là ne s’avance pas à la légère. Il a fait rédiger, d’après vos exposés, ces notes som-maires sur les entreprises qui auraient chance de prospérer au Ouadaï. Il m’a même chargé de vous les soumettre ; il serait en-chanté d’en causer avec vous. Si vous voulez bien lui donner un instant, je serai très honoré de vous conduire chez lui demain matin.
À ce nom de Robinson, jeté avec assurance par Moucheron, un vif étonnement se peignit sur le visage de Tournoël. Si le journaliste disait vrai, que venait faire là ce colossal remueur de millions très réels ? Avec lui, il ne pouvait être question d’une filouterie vulgaire. L’explorateur, renseigné par goût et par état sur tous les grands mouvements d’expansion, connaissait bien la puissance et le rôle mondial de M. Archibald Robinson. Mais quel intérêt pouvait-il prendre aux plateaux de l’Afrique cen-trale, ce spéculateur qui s’était donné pour objectif l’accaparement de toutes les routes maritimes ?
– 40 –
Le démon de l’amour-propre ne perd jamais ses droits : Tournoël se dit que sa parole ardente avait su communiquer au plus réaliste des hommes d’affaires la foi qu’il avait lui-même dans l’avenir économique du Soudan central. Aiguillonné par cette pensée flatteuse, il se mit aussitôt à parcourir les notes. Il les lut avec une surprise et une satisfaction croissantes. Ouver-ture de marchés sur les points qu’il avait désignés, exploitations agricoles et minières, établissements industriels à créer sur la vaste concession sollicitée par la Compagnie à charte du Ouadaï, tout dans ce projet reflétait ses propres pensées. Presque tou-jours, le rédacteur des notes devinait et devançait les solutions où Tournoël inclinait dans son for intérieur. Sous le coup de cette vive impression, il promit à Moucheron de l’accompagner le lendemain chez M. Robinson. L’impression eût été plus forte encore si l’officier n’en avait pas été distrait, ce soir-là, par le souci de la partie décisive qu’il devait engager le lendemain au ministère des colonies.
Cette partie, il venait de la jouer et de la perdre. Quand ses regards rencontrèrent sur sa table les notes parcourues la veille, un sentiment amer gronda au fond de son âme. Eh ! quoi ! ses chefs, ses confidents et ses protecteurs naturels, ceux qui sa-vaient tout, qui avaient charge des intérêts de la France, ceux-là le repoussaient ; nul d’entre eux n’avait su voir ce que l’appât du lucre faisait deviner à un étranger ! Un seul homme l’avait com-pris et comprenait du même coup l’avenir : cet étranger, ce brasseur d’affaires, un boursier que rien ne préparait à l’étude des problèmes africains !
Tournoël allait ressortir pour gagner la rue Scribe : l’enchaînement même de ses pensées le fit hésiter. – Un bras-seur d’affaires, s’était-il dit : et c’était là qu’il courait pour de-mander audience, à cette heure de détresse morale ! – L’humiliation des rebuts qu’il venait d’essuyer au ministère ; les mille petites déchéances dont il souffrait, depuis qu’il avait tro-qué sa vie de grand roi du désert contre la mesquine condition
– 41 –
d’un capitaine écrasé par la hiérarchie, contre la médiocrité d’un passant perdu dans la cohue égalitaire, – tout exaspérait depuis quelques jours sa susceptibilité chatouilleuse. Elle se rebiffa soudain, à l’idée qu’il allait faire les premiers pas vers ce bar-num américain. Soldat et rien que soldat, issu d’une lignée de gentilshommes pauvres et fiers, Louis de Tournoël avait le mé-pris instinctif de l’argent, l’aversion irraisonnée du noble rural à l’endroit des hommes d’argent. Les affaires, pour lui, c’étaient des tripotages. Endolori dans toutes ses fibres comme il l’était à cette heure, il s’étonna d’avoir accepté une invitation aussi cava-lière. Qui trouverait-il chez le spéculateur ? Vraisemblablement ces politiciens tarés, entremetteurs de combinaisons louches, qu’il toisait de haut quand il les rencontrait dans les couloirs du pavillon de Flore. Et comment ces aigrefins interpréteraient-ils sa présence dans l’antichambre de Robinson ? Non, le vain-queur du sultan de Kouka ne s’abaisserait pas à cette démarche équivoque chez un agioteur… Il appela son ordonnance, grif-fonna quelques mots sur une carte, expédia le soldat rue Scribe. Il se disait empêché de rejoindre Moucheron ; il priait le journa-liste de venir déjeuner avec lui dans une taverne de la rue Royale.
– 42 –