Le Maître de la mer

Eugène-Melchior de Vogüé · Chapitre 1 sur 24

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Le Maître de la mer

Ile Bureau de la Rue Scribe

PREMIÈRE PARTIE

 

« La mer le transforme en quelque chose de riche et

d’étrange… »

(SHAKESPEARE, la Tempête, A. I, Sc. II).

 

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I

 

LE BUREAU DE LA RUE SCRIBE

 

– Vous avez commandé l’automobile, Joë ? Le ministre m’attend à neuf heures.

– Oui, Monsieur.

– J’ai encore une demi-heure, Joë. Qu’y a-t-il d’urgent au courrier, ce matin ?

– Voici les câblogrammes de New-York.

Et le jeune secrétaire déposa sur le bureau une liasse de dépêches.

– Rien de particulier dans les transmissions de cette nuit, Monsieur.

– Alors, passons aux affaires dont j’ai ordonné la centrali-sation à Paris, durant mon séjour dans cette ville. – Angleterre ? Rien encore de Newcastle ?

– Si, Monsieur. Un télégramme du directeur de la Baltic Line. Le conseil de la compagnie accepte en principe la fusion avec l’Universal Sea Trust, mais il demande une majoration de la garantie du dividende.

– Bien. Nous paierons ce qu’il faudra. Télégraphiez : « Af-faire conclue. » – Allemagne ?

 

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– Une lettre du grand maître de la Cour. L’Empereur vous recevra le 25 à Potsdam et vous retiendra à dîner.

– Le 25 ?… C’est très gênant. Je dois être le 25 à Londres pour l’assemblée de l’U. S. T. Mon yacht m’attendra le soir dans la Tamise : je pourrai aller dîner à Potsdam le 26, je pense.

– Le grand maître écrit que Sa Majesté compte repartir le 26 pour ses chasses…

– On peut remettre une chasse ; plus facilement qu’une as-semblée où les gens viennent de New-York et de Hambourg. Téléphonez à l’ambassade d’Allemagne, annoncez ma visite. Je passerai chez l’ambassadeur dans la soirée. Il m’arrangera cela. – Russie ? Se décident-ils à répondre, ces lambins ?

– Notre intermédiaire écrit que l’affaire de Corée est en bonne voie. On appuiera votre instance à Séoul pour la prise à bail du port de Chemulpo. On favorisera la création d’escales pour nos bâtiments dans le golfe du Tchili. Mais l’intermédiaire réclame encore des avances de fonds.

– Toujours ! Soit. Faites expédier une traite, même mon-tant que la précédente. Mais spécifiez dans votre réponse : ce sera la dernière, si le projet de bail n’est pas signé à Séoul avant le 1er janvier.

– Avez-vous un câblogramme de notre agent à Tokio ? Les Japonais marchent toujours avec nous dans cette affaire, je pense ?

– Pas de nouvelles aujourd’hui, Monsieur ; mais la dernière communication de l’agent était très affirmative.

 

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– C’est vrai ; rien à craindre là-bas. Il y a un Parlement. Notre agent a vu les députés qui mènent les autres, il a fait le nécessaire pour les persuader. – Portugal ?

– Une longue lettre de Lisbonne, relative à la concession des quais de Macao.

– Croient-ils que j’aie le temps de lire leurs longues lettres ? Ah çà ! ils ne savent donc pas que le télégraphe est in-venté ! Que dit-elle en résumé, cette lettre ?

– Ils paraissent décidés à céder le terrain pour les quais, et même très désireux d’aboutir. Ils chipotent encore sur l’estimation de quelques parcelles.

– Finissons-en. Nous paierons ce qu’il faudra. Télégraphiez à Lisbonne que j’attends leur envoyé, avec le contrat définitif, avant la fin de la semaine. Vous appointerez mes deux ingé-nieurs samedi matin. Qu’ils se préparent à prendre le paquebot de Chine lundi. Câblez à Macao : que tout soit prêt à leur arrivée pour l’ouverture des chantiers. – Australie ?

– Le Parlement de Sydney doit discuter cette semaine vos propositions pour la création de la ligne Sydney-Panama. Les journaux reçus par le courrier d’hier font espérer un vote favo-rable.

– Quels journaux ? Ceux que je paie ?

– Les autres aussi.

– Bien. – De Koveit et du golfe Persique, nous ne pouvons rien avoir encore, n’est-ce-pas ?… Ni non plus des deux recon-naissances que je fais faire sur les côtes d’Afrique, entre Mo-zambique et le Zambèze, entre Mossamédès et le Congo. – Les affaires de l’Amazone, de la Plata ?… Ah ! j’oubliais qu’elles se

 

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traitent directement à New-York. – Pas d’autres informations, Joë ?

– Pardon, Monsieur ; une nouvelle désagréable. Le Bureau Véritas confirme la perte dans un cyclone, corps et biens, du steamer Mindanao, de la nouvelle ligne San-Francisco-Philippines.

– Oh ! deux millions de dollars ! Corps et biens, dites-vous ?

– Il est trop probable que tout l’équipage a péri.

– Oh ! les pauvres garçons ! C’est fâcheux. – Câblez à San-Francisco : « Le Luçon doit prendre immédiatement la mer. » Il ne faut pas que ce service neuf souffre d’irrégularités.

 

Coupés par les sonneries du téléphone, par les entrées de l’huissier qui apportait les télégrammes et les cartes des visi-teurs, ces propos s’échangeaient en anglais entre M. William Archibald Robinson, président-fondateur de l’Universal Sea Trust, et son secrétaire Joë Buttler. Les deux hommes travail-laient dans un cabinet d’assez banale apparence, étroit, bas de plafond, à l’entresol d’une maison de la rue Scribe. Trois fau-teuils garnis de reps vert et quelques chaises composaient, avec une table-bureau et un cartonnier, tout l’ameublement de cette pièce. Le cartonnier en vieux chêne, large et saillant comme un corps de bibliothèque, occupait un des côtés longs du rectangle. Deux panneaux de bois plein fermaient d’habitude le meuble : ouverts en ce moment, ils laissaient apercevoir de nombreux casiers, étagés sur cinq colonnes verticales que séparaient des baguettes. Au sommet de ces colonnes, des indications étaient gravées en noir sur des plaques de cuivre, dans l’ordre suivant : Amérique, Europe, Asie, Afrique, Océanie. Commandés par ces rubriques générales, les cartons portaient des étiquettes

 

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blanches qui spécifiaient l’objet de chaque dossier : on y pouvait lire les noms des grandes Compagnies de navigation ; d’un cer-tain nombre de ports de mer dans les deux hémisphères ; de quelques usines et chantiers maritimes, acquis ou nouvellement créés sur divers points de la planète. D’autres fiches se réfé-raient aux affaires dont les deux interlocuteurs venaient de s’entretenir, à des entreprises similaires en exécution ou en pro-jet sur les vieux continents. Références si diverses et si nom-breuses qu’il semblait que ce meuble vorace fût un antre où s’engouffraient toutes les terres, tous les océans.

La tablette qui couronnait le cartonnier, à hauteur d’homme, supportait un globe terrestre d’énormes dimensions. De loin et au premier regard, on aurait pu croire qu’une arai-gnée avait tissé sa toile sur ce globe : il était emprisonné dans un réseau de fils ténus. Ces fils de diverses couleurs suivaient les parcours des grands services maritimes, les lignes immergées des câbles sous-marins ; ils étaient fixés par des épingles, pi-quées sur les ports d’attache ou de relâche des grandes Compa-gnies ; chaque épingle servait de hampe à un petit drapeau. La plupart figuraient le pavillon des États-Unis, modifié par un canton où brillaient les trois lettres d’or : U. S. T. D’autres re-produisaient les pavillons commerciaux des différentes nations. Ces drapeaux épingles rappelaient ceux dont on fait usage pour suivre les opérations des armées, sur une carte du théâtre de la guerre, lorsqu’un grand conflit met aux prises les puissances. Ici, le globe entier était le champ de la bataille où épingles et fils jalonnaient les péripéties changeantes de l’action. Trouée à cer-tains endroits comme une écumoire, la sphère décelait le travail d’une main assidue, qui déplaçait fréquemment à sa surface les jalons indicateurs.

Chaque appartement renferme un objet principal auquel tous les autres se subordonnent, vers lequel gravite toute cette vie silencieuse dont on sent la vague palpitation dans les pièces habitées. C’est une œuvre d’art chez l’artiste, un coffre-fort chez

 

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le banquier, un trophée d’armes chez le militaire, un miroir ou la chaise-longue favorite dans le boudoir d’une jolie femme. Dans le cabinet de la rue Scribe, ce pôle d’attraction était l’énorme globe terrestre. Il y prenait la signification et la majes-té du globe carlovingien, sommé de la croix, qu’on porte devant les chefs d’empire aux cérémonies de leur sacre.

Nul autre ornement, nul bibelot dans la pièce, sauf trois hé-liogravures encadrées, sur la boiserie du panneau d’en face : les portraits du général Gordon, de Livingstone, de Cecil Rhodes. La table-bureau, très simple, disparaissait presque en entier sous des monceaux de télégrammes, chiffonnés, tassés à droite sous une machine à écrire, à gauche sous un gros livre : volume ancien, comme en témoignaient les tranches jaspées de rouge, la reliure usée de veau fauve. Le titre se détachait sur le dos en lettres dorées : Holy Bible, – Sainte Bible. Un autre livre s’accotait au vénérable volume ; c’était l’ouvrage fameux du ca-pitaine américain Mahan, l’évangile des gens de mer dans tous les pays de langue anglaise : Sea Power, – le Pouvoir sur mer.

L’homme assis à cette table avait passé la quarantaine. Le type anglo-saxon s’accusait en force sur son visage strictement rasé. Les cheveux d’un blond très pâle, rejetés en arrière, lais-saient saillir tous les contours d’une face carrée, volontaire, dont les traits nettement découpés semblaient frappés sans une re-touche par le balancier du médailleur. Rien n’aurait marqué l’âge sur une chair rose où la vie jaillissait de sources saines et profondes, si le travail même de cette vie n’eût apparu dans le modelé définitif des lignes. Il n’y restait plus rien de ce devenir des jeunes visages, si attirant pour l’intelligence de l’homme, pour l’amour de la femme, parce qu’il donne la tentation de re-pétrir une cire malléable, docile encore aux expressions nou-velles qu’on y mettra. Le sceau de la maturité se fait reconnaître à l’on ne sait quoi d’achevé : ce n’est pas encore l’usure, c’est l’immobilisation d’un caractère à jamais fixé. L’Américain en était visiblement à cet apogée de la période vitale. Sa physiono-

 

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mie respirait l’assurance tranquille de ceux qui ont l’habitude d’être obéis : non point l’autorité du pouvoir absolu, ignorant de toute contradiction, avec la dureté hautaine qu’elle grave sur le front de certains princes, de certains vieux généraux ; ni l’autorité ostentatoire, empruntée, du fonctionnaire ou du par-venu qui la tiennent d’un accident, d’une délégation révocable ; mais la force calme et confiante de l’homme qui la sent en soi-même, qui l’a éprouvée maintes fois dans les luttes d’où il est sorti victorieux. Un léger pli de fatigue aux commissures des lèvres trahissait seul le souvenir de ces luttes. Il n’y avait aucune fatigue dans les yeux, d’un hardi bleu de mer. Les cils rares et pâles n’en tempéraient pas l’éclat. Profondément retraités sous l’ossature proéminente des arcades sourcilières, ces yeux fai-saient songer à deux oiseaux de proie aux aguets dans des trous de rocher. Du fond de ces cavités, leur regard projetait comme un faisceau de volonté enveloppante sur les objets qu’il considé-rait, sur ce globe terrestre où il semblait qu’un aimant le rame-nât. Lorsqu’il s’y posait, les prunelles s’éclairaient d’étranges lumières ; elles s’assombrissaient par instant, emplies du trouble extatique qu’une vision de foi ou d’amour met dans les yeux du prêtre, de l’amant. Les mains de cet homme étaient re-marquables : les longs doigts osseux, préhensiles, plongés dans les papiers qu’ils trituraient, se rapprochaient fréquemment avec des contractions de toutes les phalanges, comme s’ils eus-sent extrait de ces papiers quelque lourde et solide réalité.

 

M. Robinson continuait d’interroger son collaborateur.

– Affaires françaises… A-t-on rédigé la note sur cette baie de l’Aber Vrach, dans le Finistère ?

– Pas complètement. L’ingénieur qui poursuit les études télégraphie : « Retenu à Plouguerneau, ne pourrai revenir que demain. »

 

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– Cette affaire traîne. Je voulais l’aborder aujourd’hui avec le ministre. – Vous avez le rapport de Pellerin sur les sondages de l’étang de Berre ?

– Oui, Monsieur ; et aussi la cote des terrains sur le tracé du canal à la mer.

– Vous mettrez le tout dans la serviette que je dois prendre avant d’aller au conseil de ces gens-là, à trois heures. Vous y joindrez les propositions de Carrington pour le doublement du capital des chantiers de l’Estaque et l’achat ferme des nouvelles obligations. Maintenant, rendez-moi le dossier lac Tchad, Joë.

– Voici la partie qui m’est restée. J’ai remis les autres pièces à Moucheron, pour qu’il les communique à cet officier.

– L’officier viendra-t-il aujourd’hui ?

– Je crois que Moucheron doit l’amener ici dans la mati-née.

– Très bien.

Une nuance d’attention plus marquée se peignit sur la phy-sionomie de M. Robinson, tandis qu’il s’absorbait dans la lec-ture des derniers papiers que lui avait remis le secrétaire. Il pa-rut s’en détacher à regret quand l’huissier entra, annonça :

– L’automobile de Monsieur est à la porte.

L’Américain regarda sa montre, un lourd chronomètre au boîtier d’or guilloché. Il se leva d’un mouvement prompt et me-suré, où tout révélait la parfaite obéissance d’un organisme phy-sique gouverné par un esprit de décision, servi par des muscles aussi exacts, aussi précis dans leur jeu que les ressorts de cette montre. Comme il s’apprêtait à sortir, son secrétaire le retint :

 

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– Vous n’avez pas donné vos ordres, Monsieur, pour la ré-ponse que je dois faire aux assureurs de New-York. Votre police d’assurance sur la vie expire à la fin du mois. Les Compagnies syndiquées demandent d’urgence s’il faut la renouveler aux conditions de l’an passé.

– Ah ! oui. Vingt millions de dollars, n’est-ce pas ? Nous avions pris pour base de calcul l’assurance de la reine Victoria, deux millions, et nous l’avions décuplée. Mandez-leur qu’ils peuvent élever le chiffre à vingt-cinq millions de dollars. Je vaux plus cette année : que vous en semble, Joë ?

Une lueur d’orgueil éclaira la physionomie respectueuse du jeune secrétaire :

– Je pense, en effet, que vous valez maintenant plus de dix souverains.

Et Joë sourit, satisfait du calembour qu’il venait de perpé-trer sur la monnaie britannique. Puis, il tendit au financier un paquet de cartes de visite :

– Que faut-il dire à ces personnes qui attendent dans l’antichambre ?

– Voyons, fit M. Robinson ; et il jeta un coup d’œil rapide sur les cartes. – Des solliciteurs… des faiseurs… des placiers d’affaires véreuses, ou mort-nées… Inutile. Je n’ai pas le temps. L’administrateur-délégué de la Marseille-Carthage… Grands noms, petits bateaux, petite Compagnie ; concurrence insigni-fiante ; confirmez-lui mon refus de traiter. – L’inspecteur en chef du port de Salonique… Priez-le de revenir demain matin, je veux le voir. – Ah ! le représentant de la corporation des Doc-kers de Londres ! Déjà ici ! Faites-lui toutes mes excuses, Joë : demandez-lui à quelle heure je pourrai le voir dans la soirée. –

 

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Qui encore ? Des députés… Mes excuses, mes excuses ; qu’ils repassent un autre jour.

– Monsieur, il y a parmi eux le rapporteur de la commis-sion des services maritimes, vous l’aviez déjà appointé deux fois. Il n’a de libre, m’a-t-il dit, que cette matinée ; il sera retenu tous les autres jours de la semaine à son ministère…

– C’est donc qu’il a l’habitude de faire antichambre ; un peu plus, un peu moins… Il reviendra, Joë. Il attend à son mi-nistère, où on ne lui donne que des paroles ; il peut bien at-tendre ici, où on lui donnera des réalités. Congédiez tout le monde. Neuf heures : je devrais être chez le ministre ; ils ont conseil à dix heures et je veux le voir auparavant. Qu’est-ce que ce chiffon de papier ?

– C’est ce pauvre jeune homme, ce chimiste, qui a écrit son nom. Il n’a sans doute pas de cartes…

– Ah ! l’inventeur du nouveau procédé pour dénaturer l’alcool ! Faites-le entrer un instant, Joë : celui-là, son temps est précieux ; il a dû manquer pour venir ici une des répétitions qu’il donne à cette heure, manquer peut-être le morceau de pain de son déjeuner… Le ministre patientera cinq minutes de plus. Je me souviens, Joë : j’ai été aussi un pauvre jeune homme, at-tendant pour manger à ma faim qu’un de ceux de la Cinquième Avenue me reçût et comprît mes idées.

Le secrétaire introduisit un grand garçon imberbe, dégin-gandé, d’une maigreur paradoxale sous la redingote élimée qu’il boutonnait jusqu’au col pour masquer un linge douteux. Il avait dans la démarche la timidité des chiens battus ; il en avait les beaux yeux humides, intelligents, pleins de supplication trem-blante. M. Robinson le fit asseoir et le questionna sur un ton amical.

 

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– Où en êtes-vous de vos recherches, mon cher Monsieur ? Avez-vous réfléchi aux corrections que je vous proposais ?

Assis au bord de la chaise, les mains crispées sur son cha-peau de feutre déteint, le chimiste commença d’une voix mal assurée l’explication de son procédé. À mesure qu’il parlait, sa gêne diminuait ; échauffé par son idée, il se déraidissait, les maigres épaules allaient rejoindre le dossier de la chaise et s’y redressaient : il répondait avec feu aux objections de M. Robinson. Visiblement, la douceur de dire tout haut son rêve le transportait, plus encore que le désir de convaincre son puis-sant interlocuteur. Il s’étendit sur les détails techniques, prolixe. L’Américain consulta deux fois sa montre : mais il laissait parler le jeune homme. L’écoutait-il attentivement ? Son regard un instant distrait, s’attachait à ces yeux candides, illuminés par une passion intellectuelle ; il y cherchait comme en un miroir sa propre image, l’image ancienne du garçon méconnu qui offrait ses chères idées aux capitalistes de New-York. Il se leva enfin, posa familièrement une main sur l’épaule du chimiste, l’entraîna vers la porte.

– Joë, je pense que vous devriez remettre ce dossier dans le casier Afrique.

Profitant du moment où le secrétaire se détournait, M. Robinson tira de sa poche un carnet de chèques, déchira une feuille, la glissa dans la main du jeune homme et dit à mi-voix :

– Il faut absolument remédier à cette perte dans la com-bustion… Mais j’y songe : ces expériences de laboratoire sont coûteuses ; il est juste que j’avance ma part des frais dans notre future association. Veuillez employer cette petite somme au mieux, dans l’intérêt de nos recherches.

Le chimiste prit machinalement le papier, s’éloigna d’un pas hésitant. Il redescendait du ciel de ses idées ; ce brusque

 

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rappel aux réalités pratiques lui rendait sa gaucherie coutu-mière, son effarement de malheureux. Dans l’embrasure de la porte, il se retourna, revint d’un mouvement timide vers le fi-nancier : les bons yeux de chien se dilatèrent, éclairés par la montée soudaine d’une âme, de l’âme jeune et comprimée qui se donne toute en un instant.

– Monsieur Robinson, voulez-vous me permettre de vous serrer la main ?

Les doigts fluets du jeune homme éteignirent fiévreuse-ment la longue main osseuse, comme s’ils eussent été affamés de caresses inconnues, heureux de se prendre enfin à un mor-ceau de chair humaine et d’y décharger les effluves d’un cœur solitaire. Il disparut sans ajouter un mot.

L’Américain revint au bureau en se murmurant à lui-même :

– Un pauvre garçon ! Il a une idée, il ne saura pas l’utiliser. Rien à faire de sa mécanique… Ils sont tous comme cela, ici : des spéculatifs, des intelligences ; tous des idées, mais rien de pra-tique.

– Joë, je rentrerai vers onze heures. Quand Moucheron viendra, dites-lui de m’attendre.

M. Robinson prit son chapeau, traversa rapidement l’antichambre. Une demi-douzaine de personnes attendaient encore sur les chaises de canne. Toutes les figures avaient cette expression concentrée, résignée dans l’impatience, qu’elles prennent comme une livrée dans l’antichambre d’un pouvoir. Chacun se surveillait, jouant vis-à-vis des voisins l’indifférence convenable du duelliste qui regarde le paysage et attend que ses témoins lui fassent signe de s’aligner. Les traits tirés dissimu-laient mal la préoccupation de l’homme qui se ramasse pour

 

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une lutte hasardeuse. Deux des visiteurs avaient déplié négli-gemment des journaux : ils n’y pouvaient lire que le discours intérieur dont ils rassemblaient les arguments. Au moindre bruit, tous les regards se tendaient vers cette porte close der-rière laquelle il y avait pour chacun une angoisse, un espoir, l’inconnu de la victoire ou de la défaite dans un débat d’intérêts majeurs.

À l’apparition du financier, les solliciteurs se levèrent : cha-cun fit un mouvement, aussitôt réprimé, pour s’avancer à l’appel attendu de son nom. M. Robinson passa sans regarder, jeta quelques mots d’excuses à la ronde.

– Pardonnez-moi, Messieurs ; obligé de sortir à l’instant… très pressé… Mon secrétaire vous expliquera…

Seul, un homme se détacha du groupe, suivit l’Américain hors de la pièce, l’arrêta résolument sur le palier : un gros homme roux, aux traits énergiques et vulgaires, l’air d’un contre-maître arrivé patron.

– Un mot seulement, Monsieur Robinson. Je suis Charan-çon, le propriétaire de l’usine des câbles sous-marins. Me don-nez-vous votre commande, oui ou non ?

– Oui, aux dernières conditions que j’ai fixées.

– Quatre mille cinq cents francs le kilomètre ! Mais je vous ai soumis mes calculs ; informez-vous près de qui vous vou-drez : au-dessous de six mille francs, je travaille à perte !

– Je regrette. Je ne puis donner plus de quatre mille cinq cents.

– Réfléchissez encore, Monsieur Robinson. Vous ne vou-driez pas me ruiner. J’ai refusé toutes les autres commandes

 

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pour mettre en train la vôtre. J’ai acheté à crédit les matières premières. Si vous m’abandonnez, c’est une lourde dette sur mon usine qui débute : ce sont des mois de chômage pour mes quarante ouvriers, des pères de famille, la plupart…

– J’en suis fâché. Ma propre usine fabrique à quatre mille cinq cents francs le kilomètre, en Amérique. Vous ne supposez pas que je m’amuserai à faire hausser les prix d’un article dont j’ai besoin.

Et M. Robinson descendit l’escalier. Cet homme qui venait de secourir généreusement un malheureux duquel il n’attendait rien – il tenait l’invention du jeune chimiste pour inutilisable – ce même homme ruinait un industriel qui travaillait pour lui ; il condamnait à la misère des ouvriers dignes d’intérêt. Il se heur-tait à ceux-ci dans le champ de la concurrence, dans ce champ clos où il ne voyait plus que des adversaires à exterminer. C’était la loi de la guerre, et il se fût méprisé de l’enfreindre par une faute de tactique. Tel le soldat qui fusille froidement l’inconnu posté en face de lui, de l’autre côté de la route : cet inconnu avec lequel il eût partagé fraternellement son pain, s’il l’avait rencon-tré la veille, avant la bataille, tristement assis au bord de cette même route.

 

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