Le Maître de la mer

Eugène-Melchior de Vogüé · Chapitre 2 sur 24

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Le Maître de la mer

Iil’ennemi de Joë

II

 

L’ENNEMI DE JOË

 

Peu après le départ de M. Robinson et des solliciteurs qu’il avait congédiés, on frappa vivement à la porte du cabinet où Joë achevait de reclasser les papiers. Le visiteur n’attendit pas la réponse pour ouvrir et pénétrer dans la pièce ; il se laissa tom-ber sur un fauteuil avec le sans-gêne d’un familier de la maison.

C’était un grand gaillard, jeune encore, autant qu’on en pouvait juger sous le masque d’usure professionnelle qui plombe de bonne heure certaines figures « très parisiennes ». Comme les corsaires de haute mer, les écumeurs du boulevard ont leur hâle signalétique ; mais ce n’est pas le hâle coloré qu’apportent les brises marines et les embruns. Il semble que l’asphalte longtemps foulé ait déteint sur ces faces terreuses, tannées par le noctambulisme et les perpétuels excès de dé-pense nerveuse, recuites aux flammes tardives du gaz dans les cafés, les théâtres, les salles de rédaction. Elles acquièrent ainsi cette patine précoce qui les vieillit d’abord, les conserve ensuite, les maintient à peu près invariables entre trente-cinq et soixante-cinq ans. Sur ce visage où l’estampille parisienne re-couvrait un type méridional très marqué, tous les traits se pro-nonçaient en saillie, et comme en quête du vent ; le front bom-bé, le nez pointu, flaireur, les lèvres charnues, les dents supé-rieures un peu déchaussées et proéminentes, le menton affilé en éperon de croiseur ; jusqu’aux yeux vairons, légèrement sail-lants hors des orbites, toujours en mouvement, empressés à happer tout ce qui passait dans le champ de leur vision. Figure plutôt agréable, en somme, grâce à son extrême mobilité, à

 

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l’animation que lui communiquait une intelligence à fleur d’épiderme. Elle était encadrée d’une barbe noire en pointe, fri-sottante, de cheveux noirs coupés ras sur l’occiput, déjà clair-semés sur les tempes. Le chef apparut dégarni, quand le visiteur déposa le chapeau à haute forme qu’il avait gardé sans façon : un de ces chapeaux à bords minces et plats qu’on doit croire propices au travail cérébral, car ils restent obstinément vissés sur les crânes qu’ils coiffent de préférence, et qui sont des crânes de peintres, de pianistes, de journalistes, d’auteurs dra-matiques. Une élégance un peu débraillée s’accusait dans l’ensemble de la mise, dans le complet matinal en lainage d’un gris trop clair, dans l’écharpe trop rouge de la cravate, dans le cuir trop jaune des brodequins.

– Bonjour, Joë. Parti, le patron ? Reviendra-t-il bientôt ?

– Bonjour, Monsieur Moucheron. M. Archibald Robinson vient de sortir. Je pense qu’il rentrera à onze heures.

Le ton cérémonieux de cette réponse, faite avec l’accent sé-vère d’un garde-chasse qui défend la garenne du châtelain contre un braconnier, témoignait d’un goût très modéré pour l’envahisseur du bureau. Joë Buttler, jeune commis sérieux et laborieux, de bonne souche irlandaise, ne se fût pas permis de discuter l’une quelconque des préférences du maître génial qu’il révérait à l’égal d’un dieu. Il acceptait comme un mystère, sans se l’expliquer, la faveur dont M. Robinson honorait ce Français tumultueux, familier : un très proche parent, sinon même un sosie de Méphistophélès, dans l’opinion de l’honnête Joë. Vis-à-vis de ce compagnon énigmatique et gouailleur, le secrétaire se retranchait dans une dignité défensive ; il exagérait sa gravité naturelle, son mutisme de jeune serviteur initié aux secrets d’une grande puissance.

Énigmatique, Émile Moucheron ! Il fallait toute la candeur d’un étranger fraîchement débarqué pour qualifier ainsi ce per-

 

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sonnage représentatif. Fils d’un petit drapier de Villeneuve-sur-Lot, Émile avait d’abord enorgueilli son père par ses succès au lycée d’Agen. Le drapier s’était saigné pour compléter à Paris l’éducation du garçon ; un si brillant sujet ne pouvait devenir qu’un fonctionnaire distingué. Les succès scolaires n’avaient pas continué au lycée Louis-le-Grand. Après un échec piteux aux examens de l’École normale, le fils Moucheron s’était lancé dans le journalisme, du mouvement naturel d’un jeune canard qui se jette dans l’étang. Son esprit souple et vif y avait réussi ; il bras-sait avec la même facilité le reportage, le théâtre, la politique ; mais une humeur inconstante le promenait de feuille en feuille, il ne sut s’enraciner nulle part. De temps à autre, il quittait le métier, « pour faire des extras en ville », comme il disait : gé-rant du Cercle progressiste de l’Ouest ; secrétaire d’un député, d’un préfet ; attaché au cabinet d’un ministre qui dura six se-maines, Émile revenait toujours à ces salles de rédaction où il nageait dans son élément. Il avait connu des années de famine et des mois d’opulence relative, quand une collaboration à quelque pièce de théâtre bien partie le remettait à flot ; deux ou trois fois près de couler dans les bas-fonds de la misère pari-sienne, toujours repêché par les camarades, car il était bon diable, facile à vivre, adroit à toutes les besognes, industrieux et actif sous l’éperon du besoin.

Cet éperon se faisait souvent sentir, d’autant plus qu’Émile avait, disait-il, « de lourds devoirs dans la banlieue ». Il était, en effet, homme de devoir à sa manière. Ses intimes lui connais-saient, là-bas, très loin, derrière l’Observatoire, une femme et une petite fille qui grandissait dans ses bas percés ; « une répa-ration irréparable », soupirait-il en parlant du légitime mariage généreusement contracté avec cette ancienne, quand il y faisait allusion dans l’oreille de la jeune figurante des Bouffes qui l’en consolait. Quelques louis tombaient-il d’une caisse de journal ou de théâtre, Émile en portait la dîme à l’Observatoire. Mme Irma Moucheron recevait la manne en grognant, réclamait le reste, vidait les poches de l’époux et le gratifiait ensuite d’une

 

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atroce scène de jalousie. Émile décampait, s’évaporait pendant des mois, reparaissait quand une lettre de la petite Célestine venait attendrir ce père intermittent à son bureau de rédaction.

Il semblait que la fortune voulût enfin lui sourire sous les traits de M. Archibald Robinson. Rapproché de l’Américain par un heureux hasard, Moucheron avait dextrement amarré sa barque à cet énorme galion. Officiellement, il était le correspon-dant parisien du journal que le financier éditait à New-York. Convenablement rétribué de ce chef, il avait en outre conquis ses entrées dans le cabinet de M. Robinson durant les courts séjours que le « patron » faisait à Paris. Ce grand travailleur l’y tolérait comme un fox-terrier dont les gambades amusaient ses minutes de relâche ; il se divertissait au bagout d’un être d’espèce si différente. Cet homme d’action et de spéculation, qui avait horreur des inutiles, disait parfois à son protégé : « Mou-cheron, vous êtes ma seule inutilité. » – Il ne le pensait qu’à demi. Copain de tout ce qu’il y a de journalistes dans Paris, ha-bitué à frapper sur tous les ventres du Palais-Bourbon, frotté de longue date à tous les remueurs d’affaires du Parlement, des ministères, de la moyenne finance, Émile était un excellent ra-batteur d’hommes, un intermédiaire sans conséquence, des meilleurs pour nouer une négociation ou faciliter un rappro-chement.

– Je croyais, Monsieur Moucheron, que vous amèneriez l’officier attendu par M. Robinson.

– Non, Joë. Ce militaire a pour l’instant d’autres devoirs. Vous le contemplerez avant midi, s’il me tient parole. Patientez, tandis que votre patron gagne quelques millions. Car il aura ga-gné quelques millions de plus dans sa matinée. Il est chez le mi-nistre des finances, n’est-ce pas ? Ah ! il ne lui faudra pas long-temps pour rouler ce butor de Paphetin ! Un comptable qui ne peut pas même aligner les chiffres de son budget sans se trom-per d’une centaine de millions ! Non, je me figure le Paphetin, le

 

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petit usurier de province, se débattant entre les griffes du Maître de la Mer ! Doit-il être chétif, assis en face de l’homme fabuleux, du premier des fils d’Adam qui aura possédé cette for-tune absurde, un milliard de dollars ! Avouez la vérité, Joë : c’est bien vrai que M. Robinson possède cinq milliards de francs ?

Le secrétaire, toujours occupé à ses rangements, ne répon-dit que par un petit haussement d’épaules, de l’air ennuyé d’un homme qui subit les sottes questions d’un enfant mal élevé.

– Cinq milliards ! Et à vingt ans, il logeait à l’enseigne de la lune ! Il se demandait comme moi, comme vous, peut-être, sauf votre respect, où il mangerait le soir ! Penser qu’il a commencé avec rien…

– Vous faites erreur. M. Archibald Robinson a commencé avec sa volonté.

– Oh ! oh ! de la philosophie ! Allez donc voir à la Banque de France combien elle vous avancera sur ce capital, votre vo-lonté !

– Dites-moi, mon bon Joë, si vous étiez à la tête de cinq milliards, qu’est-ce que vous en feriez, vous ? Moi, je sais bien. D’abord, je me souviendrais que je suis père : j’élèverais et je doterais Célestine de façon à ce qu’elle épouse un prince média-tisé… ou même régnant. Puis, je prélèverais cent millions, plus s’il le fallait, pour casser les reins à cet animal de Mirevault, le ministre qui a rayé mon nom sur la liste des croix du 14 juillet. Avec cent millions bien employés, on doit porter bas un mi-nistre, que diable ! Oh ! la vengeance, la savoureuse ven-geance !… Je serais très charitable : je fonderais un hospice pour tous les scrofuleux du Lot-et-Garonne, avec mon buste dans la cour d’honneur. Et puis… Bah ! je me ferais nommer Président

 

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de le République. Pourquoi pas ? Qu’est-ce que je ferais bien encore ?…

– Vous ne pouvez pas le savoir, Monsieur Moucheron. Si vous aviez le tour d’esprit qui permet d’acquérir une grande for-tune, toutes vos opinions sur la façon de l’employer en seraient changées.

– Joë, vous rendriez des points à l’Ecclésiaste. Vous avez peut-être raison, mon ami. Mais je parie que vous me jugez sans équité. Vous croyez que je suis comme les autres, que je m’attache à votre patron parce qu’il dégoutte de l’or dans son sillage ? Dame, ça ne refroidit pas mon zèle, j’en conviens. Mais M. Robinson n’aurait plus un sou que vous me verriez quand même ici. Il me plaît, cet homme : je l’aime, je le révère, enten-dez-vous ? Ah ! s’il travaillait comme ses pareils dans les ma-tières prosaïques et fétides, dans les pétroles, les guanos ou le porc de Chicago, je crois bien que je n’eusse jamais pensé à le fréquenter. Le Maître de la Mer a conquis l’artiste, le poète que je me flatte d’être. – Oui, quand la vie ne m’accable pas, je suis poète avant tout, Joë. Lorsque vous serez mieux familiarisé avec notre prosodie nationale, je vous ferai hommage du volume de vers que mes aveugles contemporains laissent moisir chez Le-merre : La Silve vierge. C’est un titre, ça ? Et que dites-vous des quatre sous-titres ? Les Essences, les Fleurs, les Serpents, Lucus in luce… Qui sait ? Vous me comprendrez peut-être mieux que nos stupides Parisiens, vous, candide arrière-neveu de Chactas. Et vous comprendrez que j’aie été séduit par ce pêcheur miracu-leux, jetant son filet d’or sur l’infini des mers… Tiens, un alexandrin ! Et pas mauvais. Je le noterai. C’est curieux, ils viennent d’eux-mêmes quand on parle de cet homme épique. Oui, épique ! Il a réhabilité les milliards, Joë. Avec lui, le vil ca-pitaliste rentre dans la grande lignée poétique : il est homé-rique, il est eschylien, vous dis-je. De ce Maître de la Mer, les anciens eussent fait un mythe, un demi-dieu. Je ne puis plus le voir que je ne songe à tous les héros du cycle neptunien, aux

 

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grands dompteurs d’océans magnifiés par la Légende et l’Histoire : Jason, les Argonautes, Xerxès faisant fouetter la mer qui lui résistait ; Salomon, équipant les flottes qui rapportaient l’or et les aromates des rivages d’Ophir et d’Asiongaber ; les Vi-kings, ses véritables ancêtres, poussant leurs barques à la con-quête du monde ; Charles-Quint et son empire où le soleil ne se couchait jamais ; Philippe II courbant les vagues sous l’invincible Armada… Mais que pèsent-ils tous ensemble en re-gard d’Archibald Robinson ? Des canotiers ! Un canotier, aussi, cet autre qui vint de chez vous nous ébaubir un moment, à la fin du dernier siècle. A-t-on fait assez d’histoires avec son trust de l’Océan ! Un joujou d’enfant en comparaison de l’U. S. T., de l’Universal Sea Trust. Un pauvre petit milliard, travaillant sur un pauvre petit océan ; une rafle vulgaire de passagers et de marchandises sur la flaque d’eau atlantique. Et l’on s’extasiait ! On admirait cet humble précurseur, ce Pichegru, ce Moreau, et Napoléon allait paraître ! Il veut, lui ; il prend tous les océans, l’Atlantique et le Pacifique, le Boréal et l’Austral ; toutes les mers, la noire, la rouge, la jaune ; toutes les baies, toutes les syrtes, tous les havres, tous les bateaux. Qui donc a dit que Dieu pense par planètes ? Eh bien ! sa plus énorme créature, Archi-bald Robinson, pense par continents. Il est celui dont parlait Job, l’Esprit qui va susciter Léviathan ; c’est dans ses yeux, dans ses larges yeux qu’on aura vraiment vu

Toute une mer immense où fuyaient des galères.

Joë recevait cette douche lyrique avec l’habituelle perplexi-té d’âme où le jetaient les discours de Moucheron. Il va sans dire qu’une bonne moitié des mots était pour lui de l’hébreu ; l’autre moitié, celle qu’il entendait, lui plaisait par l’évidente sincérité de l’enthousiasme. L’hommage rendu à son idole ame-nait sur sa face ronde un bon sourire approbatif ; et pourtant, jusque dans cet enthousiasme, il soupçonnait une ironie cachée qui réveillait ses défiances. Comme à la plupart des étrangers, ce lui était une gêne insupportable de ne savoir jamais si le Pari-

 

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sien parlait sérieusement, alors même qu’il disait des choses justes et senties. – Mais le savait-il lui-même, l’impulsif tou-jours emporté par son imagination, toujours pressé d’en sourire au moment qu’il y cédait ? Savait-il où finissait l’emballement, où commençait la blague ; à quel instant il crevait d’un geste gamin les beaux cerfs-volants qu’il lançait ?

– Le Robinson a aussi mon estime, reprit-il, parce qu’il conduit ses dollars et ne se laisse pas conduire par eux. Ce sont des soldats. Un milliard de soldats qu’il mène à la conquête du globe. Il les fait manœuvrer glorieusement, comme Alexandre sa phalange, César ses légions, Bonaparte ses demi-brigades. Il est l’imperator moderne ; il est un soufflet vivant, si j’ose dire, un magnifique soufflet appliqué sur les museaux de tous les im-béciles qui veulent voir une démocratie dans votre État féodal. Il nous donne gratis, – c’est d’ailleurs la seule chose qu’il donne gratis, – le spectacle de la vie inimitable : hier au fond du Far-West, en train de monter quelque affaire gigantesque ; ce soir à l’Opéra de Paris, entouré d’une cour aussi huppée, aussi servile que celle de Louis XIV ; demain sous quelque tropique impos-sible, dessinant le port qu’il va creuser chez les sauvages. Il fait tout, il voit tout, il sait tout : même les secrets de notre damnée langue française, que les Français ne savent plus. Tenez, à cette heure, il discute avec Paphetin : je jurerais que c’est Paphetin qui écorche la syntaxe.

– N’est-ce pas, – interrompit Joë, décidément apprivoisé, – n’est-ce pas qu’il la parle bien, votre langue difficile ? Quand M. Robinson débuta dans les affaires, tout jeune, la maison de New-York où il travaillait l’envoya dans son comptoir de Qué-bec. Il a passé six années au Canada français ; il y a gagné l’aisance de son parler. – Et ce fut là qu’il me prit, quinze ans plus tard. J’occupais à mon tour la place modeste où il avait ser-vi. Un jour qu’il passait à Québec, M. Robinson me convoqua sans me connaître et me garda à déjeuner. Le lendemain, il m’offrait auprès de lui la situation inespérée où vous me voyez.

 

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Depuis, je me suis enhardi une fois à lui demander pourquoi il m’avait honoré de sa confiance. Il m’a répondu : « Je me décide vite, Joë ; dès la côtelette, j’avais résolu de vous engager. » – Mais je pense que j’ai dû ma chance à un retour qu’il faisait sur lui-même.

– Je le reconnais bien là, continua Moucheron. Hélas ! que n’ai-je mangé cette côtelette avec lui ! – Oui, il sait tout ; et il devine le reste. Il vous vide un homme d’un coup d’œil. À peine s’il vient de loin en loin camper quelques semaines dans ce bu-reau, comme un général en tournée d’inspection, et la forêt pa-risienne n’a pas de mystères pour lui. Il y connaît le poids et le prix de chacun de nos pantins, les ficelles par où on les tire. Il lit au fond des consciences, quand par hasard il en rencontre dans ce pays-ci, aventure assez rare. Et si simple pour lui-même, lorsqu’il ne juge pas utile d’éblouir les badauds par son faste ! Prodigue de sa peine, dur à la fatigue, sobre comme un cha-meau. Je sais des zingueurs, à Charonne, qui ne se contente-raient pas de son ordinaire. – Pourtant, il possède un estomac bon à recevoir les grosses bouchées de la Fortune, comme disait de son Homme de cour Baltasar Gracian ; un excellent auteur, Joë – Et si délicieusement loufoque par certains côtés ! On le croit occupé à machiner le bilan de quelque opération mons-trueuse : on le surprend plongé dans la lecture de ce bouquin…

D’un mouvement rapide que Joë ne sut pas devancer, l’indiscret Moucheron attira le gros volume posé sur la table. Le livre s’ouvrit sous sa main, à la page marquée par une fiche de papier ; ce papier était un talon de chèque, arraché d’un vieux carnet et reconnaissable au filigrane d’une des grandes banques de New-York. Le crayon du lecteur y avait jeté, d’une écriture ferme et fine, cette citation relevée sur le texte anglais de la page en regard :

Le nombre des enfants d’Israël sera un Jour comme celui du sable de la mer, qu’on ne peut ni mesurer ni compter. Et

 

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dans le même lieu où on leur avait dit : Vous n’êtes point mon peuple ; – on leur dira : Vous êtes les enfants du Dieu vivant. Après cela, les enfants de Juda et les enfants d’Israël se réuni-ront ensemble : ils s’établiront un même chef, et ils s’élèveront de la terre, parce que le jour de Jezraël sera grand. – – OSÉE, I. 10-11.

« Admirable ! s’écria Moucheron. Un verset du prophète Osée sur un talon de chèque ! C’est tout l’homme !

Joë s’empara vivement du volume et le serra dans une ar-moire.

– Laissez le livre. M. Robinson y tient beaucoup et ne veut pas qu’on y touche. Cette Bible fut apportée d’Angleterre en Amérique par un des émigrants du Mayflower. La date et le nom inscrits à la première page en font foi. M. Robinson dési-rait fort un exemplaire de cette provenance ; il l’a longtemps cherché ; il a payé celui-ci très cher.

– Phénoménal ! continua le journaliste, comme se parlant à lui-même. – Pourtant, le Robinson n’a rien de juif, pas une goutte du sang d’Abraham. – Au fait, puisque les propriétaires naturels de ce livre y ont appris pendant tant de siècles l’art de drainer tout l’or disponible, pourquoi d’autres n’y cherche-raient-ils pas aujourd’hui ce précieux secret ? Joë, nous ne li-sons pas assez la Bible, mon ami, c’est peut-être pour cela que nous sommes pauvres. Elle doit enseigner le moyen d’acquérir les richesses. – Allons, ne vous fâchez pas, ne prenez pas votre air scandalisé. Que diable ! on ne peut jamais plaisanter avec vous… À propos, est-il vrai que M. Robinson ait acquis pour trois millions la galerie de tableaux du comte Léon Abrabanel, le grand spéculateur qui a raté son coup sur les métaux ? Ne faites pas le mystérieux. Inutile. Votre patron ne peut plus éternuer que tout Paris ne le sache. Les journaux guettent ses moindres faits et gestes. Un renseignement exact sur la maison où il a dî-

 

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né, cela se paie plus cher qu’un tuyau sur les projets du minis-tère, ou sur la pièce nouvelle que va jouer Rose Esther. Com-ment en serait-il autrement ? Depuis le trottin jusqu’aux empe-reurs, tous les lecteurs du journal n’ont qu’un désir, voir le Maître de la Mer, lui être présentés s’ils sont de taille, obtenir un mot du dictateur des imaginations. Louis XIV, vous dis-je ; donc l’état d’âme des sujets de Louis XIV. Voyage-t-il, les souve-rains lui font : psitt, psitt… Les plus gros l’accueillent comme un égal, les moindres comme un maître ; car ce particulier peut faire pour beaucoup d’entre eux plus qu’ils ne peuvent faire pour lui. Et les belles dames ! Doit-il en venir ici, des grandes, des petites… hein, Joë ? – C’est bon. On ne vous questionne pas. Ne rougissez pas, pudique Huron, rentrez votre méchante gri-mace. On sait bien que M. Robinson est au-dessus des faiblesses humaines, comme il est au-dessus de tous ces faibles mots que balbutie notre admiration. Tenez, devant le Maître de la Mer, il n’y a qu’un mot qui vaille, et c’est un grand Français qui l’a dit : Que d’eau ! Que d’eau !

Si courte que fût son érudition en matière de mots histo-riques, Joë comprit, à l’intonation, que son persécuteur se mo-quait de lui. Il s’assit devant la machine à écrire, y adapta une feuille de papier.

– Je vous demande pardon. Je dois expédier un travail ur-gent.

Moucheron fit encore quelques tentatives pour renouer la conversation : le secrétaire ne l’écoutait plus ; il martelait le cla-vier de la machine. De guerre lasse, Émile s’enfonça dans le fau-teuil, étendit ses longues jambes, tira de la poche de son veston une liasse de journaux. Sa pensée, un moment envolée sur les océans pour y suivre celle de M. Robinson, se rabattait de toute la force de l’habitude sur les événements parisiens. À la lecture des filets qui racontaient le début de Mlle X… au Vaudeville, l’algarade de M. Y… à la Chambre, le scandale du procès Z… au

 

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Palais, une expression d’intérêt concentré se peignait sur cette physionomie mobile ; la même expression qui transfigurait le maître de ce logis quand son regard embrassait le globe ter-restre. Du contenu de ces papiers, de l’odeur fraîche d’imprimerie qui s’en dégageait, une légère griserie montait au cerveau du boulevardier. Ce Chinois de Paris avait retrouvé sa pipe d’opium. Dans ses yeux passaient les béatitudes d’un fu-meur invétéré qui renifle l’arôme du stupéfiant quotidien.

 

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