Le Maître de la mer

Eugène-Melchior de Vogüé · Chapitre 7 sur 24

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Le Maître de la mer

Viion A Volé le Boulevard !

VII

 

ON A VOLÉ LE BOULEVARD !

 

Que ne pouvaient-ils se faire entendre à Paris, les mots emportés au vent de la Rance ! Ils auraient allégé les ennuis d’un cœur qu’ils eussent doucement surpris.

Louis de Tournoël pensait à Mme Fianona plus souvent qu’il ne voulait se l’avouer. Il avait suffi de quatre ou cinq rencontres pour créer en lui l’image qui grandit, s’embellit, se divinise de tout le bonheur qu’on attend d’elle ; l’image qui envahira peu à peu tout l’être sensitif, interceptera bientôt toutes les autres vi-sions du monde. Dans son inexpérience naïve de la femme, il demeurait persuadé qu’on n’avait rien deviné de ses senti-ments ; et il jugeait ceux de Mme Fianona d’après la logique spé-ciale aux amoureux timides. – Indifférente, inattentive à l’émoi qu’il ressentait près d’elle, la jeune étrangère l’était à coup sûr, puisqu’elle le recevait avec d’autant plus de gaîté qu’il arrivait plus soucieux et plus grave ; puisqu’il ne comptait pas plus que les autres visiteurs, ces importuns dont elle s’occupait de préfé-rence. – Ce dernier axiome, Tournoël l’inférait de la moindre parole adressée par Millicent à d’autres personnes, et, l’ayant admis comme évident, il ne le discutait plus. – Elle paraissait presque heureuse de la présence de ces tiers ; oui, heureuse et amusée du supplice qu’ils infligeaient à leur victime silencieuse. – Ceci ne s’accordait guère avec la première hypothèse, l’inattention au mal dont souffrait cette victime : mais la logique amoureuse déduit à sa façon. – Si elle s’était souciée de lui le moins du monde, serait-elle partie ainsi, à la hâte, sans motif, sans même lui donner une occasion de s’expliquer, sans

 

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l’entendre une fois seul à seule, ne fût-ce que par curiosité, si-non par intérêt ? Elle était partie pour l’Angleterre : pour le pays où Robinson l’avait devancée, où elle allait sûrement le re-joindre… Était-ce donc vrai ? Était-ce possible ? On le disait tant… Allons ! n’y pensons plus, – décidait le jeune homme, en attendant l’heure prochaine où il y repenserait de nouveau ; – oublions cette faiblesse d’un instant. Imbécile d’avoir rêvé que cette créature d’exception pouvait être pour moi !… C’est pour-tant vrai qu’elle ne ressemble à aucune autre. Elle appelait, de plus loin, des choses si profondes en moi, qui n’avaient jamais été remuées… Bah ! l’oasis est petite, le désert est grand. En route ! L’heure presse, la France attend que j’achève mon œuvre : et je l’achèverai, envers et contre tous. Pas de temps à perdre avec les dames de Buenos-Ayres, ou de Venise, ou de Sospel… C’est étrange : il me semble les revoir, ces roses des Alpes ; déjà alors, à mesure qu’elles s’effeuillaient, quelque chose me manquait, quelque chose de moi qui était entré en moi par la porte qu’on ne sait pas. Je crois bien que j’ai gardé le bi-don de mon homme : détourné un effet d’équipement !… Suis-je bête ! Finie, la petite musique. À la besogne ! Allons les relancer encore une fois, au ministère.

Il y allait, pour y retrouver les mêmes déboires, le même sentiment amer de son impuissance. Condamnés sans appel, ses projets comme sa personne. La France l’attendait à l’œuvre, s’était-il dit à ses heures d’illuminisme. Pure hallucination ! La France n’attendait rien ; elle somnolait, oublieuse déjà du petit sursaut d’orgueil et de pitié qu’il avait provoqué chez elle. De quoi se fût-il plaint ? Paris lui avait fait bonne mesure : deux grands mois d’attention enthousiaste, pour un héros de qui si peu de gens pouvaient dire où et comment son héroïsme s’était manifesté. D’autres événements passionnaient l’opinion, drames et comédies d’un intérêt plus proche ; d’autres premiers rôles s’emparaient de la vedette, personnages sympathiques par leurs mérites ou leurs canailleries. Des signes certains révélaient à Tournoël la rapide usure de sa popularité. Les journaux ne

 

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reproduisaient plus ses traits ; à peine s’ils lui accordaient de loin en loin quelques lignes, de celles qu’on dirait imprimées automatiquement par de vieux clichés, mis en réserve pour la saison d’été. Cette saison elle-même hâtait l’oubli : en fin de juillet, la gloire déguerpit avec ceux qui la distribuent, les ac-teurs prudents renoncent à jouer devant une salle vide. L’officier se sentait devenir ce qu’a dit un poète : du spectacle d’hier l’affiche déchirée… Quelques semaines encore, et le petit capitaine irait reprendre sa place à la tête d’une compagnie, dans une garnison de province ; il y ferait sans conviction le fas-tidieux métier dont ses camarades parlaient avec un dégoût croissant ; il y vieillirait dans l’éternelle paix, sans espoir, sans avenir, attendant l’heure de la retraite en passant des revues de détail.

Et, pendant ce temps, d’autres agissaient. Tournoël rece-vait d’Afrique des renseignements particuliers qui le conster-naient. Stimulés par sa tentative, nos rivaux se rapprochaient du Tchad ; ils relevaient leur prestige dans les régions où l’heureux coup de main de l’officier français l’avait ruiné ; une expédition s’y avançait, qui rendrait effectifs leurs droits plato-niques sur le Bornou ; avant peu, leur pavillon flotterait sur les eaux du grand lac. Ces nouvelles que nous lisons distraitement dans le journal, tant sont vagues les notions qu’elles éveillent chez nous, la mémoire du capitaine les traduisait en images pré-cises, émouvantes : il voyait les lieux, les routes, le point impor-tant qu’atteindrait bientôt la colonne ; il la voyait marcher, cette colonne.

Le jour où nous le retrouvons à Paris, Tournoël s’était at-tardé au ministère de la Marine ; il y avait rejoint un ami revenu du Niger. Toutes les informations dont il eût voulu douter, ce lieutenant de vaisseau les confirmait, avec des détails qui en aggravaient la signification. Au cours de leur causerie, un autre camarade était survenu : ce dernier rapportait des bruits enten-dus aux bons endroits.

 

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– Naturellement, disait-il, notre ami Tournoël est le seul à ignorer ce qu’on chuchote dans les bureaux des colonies. N’osant pas marcher au grand jour, militairement, nos profonds politiques concéderaient l’exploitation du Ouadaï à je ne sais quelle société commerciale, industrielle, qui déblaierait le ter-rain et s’emparerait des positions. Cette tactique peut avoir du bon ; mais on parle d’influences louches qui rendent la combi-naison très suspecte, et qui rallient pourtant de hauts patro-nages. Ce qu’il y a de sinistrement comique dans l’affaire, c’est que les capitaux, des capitaux considérables, dit-on, seraient étrangers. Derrière les quelques Français qu’on nomme, et qui sont notoirement des hommes de paille, il n’y aurait en réalité qu’un grand capitaliste d’outre-mer : une puissance occulte, qui paraît attacher un prix singulier à cet établissement au Ouadaï. Pourquoi ? À quelles fins ! Ne serait-ce pas pour s’introduire sous le masque dans nos futurs territoires, à l’orient du Tchad, pour y amorcer en secret une action parallèle à celle que l’Angleterre prononce ouvertement sur la rive occidentale ? Des gens défiants l’insinuent : tout est si ténébreux dans la politique africaine ! Quel comble si nos gouvernants, par peur d’envoyer des chiens de garde dans la bergerie, en facilitaient l’entrée à des loups déguisés en moutons !

Tournoël recueillait avidement ces paroles, il les rattachait aux assauts qu’il avait subis, deux mois auparavant. C’était sans aucun doute le projet conçu par M. Robinson qui prenait corps, gagnait des complicités dans les sphères dirigeantes. Déjà, lors de leur conversation sous le globe, l’insistance opiniâtre du grand accapareur lui avait donné à réfléchir ; de vagues soup-çons l’alarmaient : la passion du gain ne se doublait-elle pas chez cet homme de quelque arrière-pensée ? Et cette terre pro-mise dont il se sentait responsable, lui, l’inventeur, les impru-dents qui l’en chassaient voulaient la remettre en des mains aussi peu sûres ! Son imagination s’échauffa sur ces craintes, pendant le repas solitaire qu’il prit au sortir de la Marine.

 

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Comme il remontait ensuite la rue Royale, l’appel d’une voix connue le fit se retourner, à l’angle du boulevard de la Made-leine. C’était la voix de Moucheron, assis en compagnie de quelques confrères à une table du café Durand.

Ces hommes jouissaient de l’heure, qui était douce, avant d’aller s’enfiévrer sur le travail nocturne des journaux. Ces Pari-siens regardaient passer Paris. Il passait avec une liberté rieuse de jeune faune, dans le crépuscule finissant de cette longue soi-rée de juillet. Elle semblait mourir à regret, comme si elle eût eu conscience de son charme. Les premiers éclats de l’acétylène piquaient des touches de lumière sur les cuivres des automo-biles, sur les harnachements des trotteurs bien attelés. Des files de voitures roulaient vers le Bois, d’autres en ramenaient les promeneurs anuités qui s’égrenaient dans les restaurants. Au fond des victorias, les femmes prenaient leurs poses noncha-lantes des soirs d’été ; moulées sous les étoffes claires et légères, amusées par le désir qu’elles semaient dans l’atmosphère brû-lante, elles se donnaient aux yeux. D’une portière à l’autre, des mondaines, parées pour une fête à Puteaux, dévisageaient avec complaisance les filles qui affichaient un luxe hardi. Dans les fiacres, des couples s’enlaçaient, des commis en goguette chan-tonnaient ; voiturées de cinq et six personnes d’où fusaient de petits rires aigus, quand une femme se tassait sur la banquette entre deux hommes. Les musiques tsiganes s’échappaient des cafés ; traînaient dans l’air immobile, avec les lourds parfums, les rumeurs d’une foule égayée par la féerie qu’elle se donne à elle-même. Tout conseillait à cette foule le plaisir, le relâche-ment de la saison indulgente où Paris se libère des contraintes extérieures ; la Ville de joie dénouait sa ceinture avec une li-cence tranquille, mesurée, avec l’aménité souriante qui écarte de ces heures molles toute idée de bacchanale.

Sur l’invitation pressante de Moucheron, le capitaine s’assit un instant à la table du café. Émile narrait à ses confrères les derniers hauts faits de M. Robinson, revenu d’Allemagne la

 

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veille. On s’entretenait de la grève et de la soumission des Doc-kers, épisode significatif de la conquête du vieux monde par le financier du nouveau. Un journaliste donnait comme fort avan-cées les négociations relatives à l’Aber Vrach, cette baie du Fi-nistère où l’U. S. T. projetait, disait-on, d’établir la tête de ligne des services transatlantiques. D’autres énuméraient les grosses affaires parisiennes où ils voulaient voir la main de M. Robinson, l’argent de ses associés, de ses compatriotes. Cha-cun apportait son « tuyau » : les bailleurs de fonds américains, dissimulés dans la coulisse, raflaient tout, les eaux, la lumière, la force électrique, les entreprises de transports, les grands ma-gasins. Un émerveillement craintif se trahissait dans l’exagération des propos : ces hommes paraissaient hantés par un spectre nouveau ; ils en parlaient comme les petits enfants parlent de l’Ogre. À les entendre, une énorme vague d’argent liquide, venue de l’autre bord de l’Océan, allait submerger ce joyeux Paris qui se trémoussait dans le soir tombant.

– Bah ! fit Moucheron ; et d’un geste emphatique, il étendit le bras vers la Madeleine ; – bah ! Ils peuvent bien nous prendre tout le reste, ils n’avaleront pas le boulevard. Le boulevard ! Ils n’en ont pas en Amérique, ni en Angleterre, ni ailleurs. Rome, entamée par les barbares, gardait son Forum d’où elle leur don-nait des lois ; les Musulmans, refoulés hors d’Europe, gardent leur Mecque d’où ils nous menacent ; nous avons mieux, nous avons le boulevard ! Épine dorsale du monde civilisé, centre nerveux d’où rayonnent tous les mouvements d’idées, toutes les illuminations de l’esprit. L’humanité ne peut pas vivre sans lui : d’ici, nous continuons à régner sur elle. Chaque brute qui s’éveille au loin, à Chicago comme à Irkoutsk, rêve du boulevard parisien. Quand la France n’aurait plus que cette citadelle où se réfugier, l’univers devrait encore compter avec la première puis-sance de l’esprit.

 

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L’accent d’Émile était sincère : un vieux Romain n’eût pas parlé de son Forum avec plus d’orgueil, plus de vénération. Un sourire sceptique apparut sur le visage de Tournoël ; il se leva :

– Mon cher Moucheron, faites-moi le plaisir de m’accompagner un moment sur votre boulevard : je me charge de vous y montrer des choses qui vous étonneront.

– Par exemple ! Elle est bien bonne. En Afrique, je ne dis pas, mon capitaine ; mais sur le boulevard, vous ne m’apprendrez rien. J’en connais chaque centimètre.

– Venez toujours. Quelques pas seulement. Émile suivit l’officier. Ils prirent la rue Basse-du-Rempart.

– Attention, dit Tournoël. Regardez les maisons, du haut en bas ; nommez les enseignes françaises. Je me réserve d’appeler les étrangères.

Moucheron obéit ; il commença de relever sur les bou-tiques et les balcons tous les vocables de langue française, noms de commerçants et désignations de leurs commerces. Un, deux, trois… Le capitaine l’interrompait, proclamait à son tour les noms, enseignes, annonces, qui appartenaient à d’autres idiomes, à d’autres nationalités. La nuit était venue ; les vitrines s’illuminaient, les noms brillaient, écrits en lettres de feu entre les cordons de gaz ou d’électricité ; de longues annonces flam-boyantes sabraient les façades, des réclames lumineuses appa-raissaient au faîte des maisons. Tournoël s’emparait de la plu-part des noms qui surgissaient de l’ombre, éblouissants, énormes. Sa voix les appelait, toujours plus nombreux, à mesure que les deux promeneurs avançaient. Ils allèrent ainsi jusqu’à la rue Drouot.

– Revenons par l’autre trottoir, dit l’officier.

 

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Piqué au jeu, Moucheron continua son recensement de ce côté. Tournoël l’arrêta.

– Ne vous fatiguez pas. J’ai dressé pour vous cette statis-tique. – Vous alignerez à votre compte environ 140 noms fran-çais, disons 150 pour faire bonne mesure. Je mettrai en regard plus de 80 enseignes étrangères, soit de langue, soit de nationa-lité ; et sur ce nombre, plus de 50 anglo-saxonnes : moitié an-glaises, moitié américaines. Mais ce n’est pas assez de compter ; mesurez. Comparez les dimensions, l’éclat, le luxe des magasins étrangers : ils éclipsent leurs voisins, ils étalent plus que trois ou quatre de nos vieilles boutiques. Qui allume sur le boulevard ces incendies, feux reflétés par de faux diamants, projections élec-triques où fulgurent les appels des sociétés d’outre-mer ? Des Américains. Nouveaux venus, ils hypnotisent le client par l’éblouissement.

– C’est la revanche du Peau-Rouge, interrompit Mouche-ron. Les Indiens de Gustave Aymard tombaient à genoux devant le premier Européen qui faisait jaillir le feu d’une allumette phosphorique : procédé infaillible pour subjuguer ces sauvages. Ils nous arrivent à leur tour avec leurs grandes allumettes élec-triques ; et c’est nous, maintenant, qui sommes médusés.

– Plaisantez, reprit Tournoël, mais regardez. Partout, dans ces flammes qui clignotent sur les murs, la sollicitation des agences, des assurances, des compagnies maritimes ou finan-cières de Londres et de New-York. Partout, les succursales de leurs journaux. Ils enserrent les vôtres ; et quand les vôtres ne sont pas fastidieux comme des feuilles de province – de la petite province parisienne – quand ils enregistrent par hasard quelques palpitations de la vie universelle, c’est qu’elles leur sont transmises par ces fils anglo-américains. – Partout l’idiome des conquérants ; même sur nos boutiques nationales, les dési-gnations, les réclames anglaises s’accolent aux françaises ; tail-leurs, coiffeurs, joailliers, pharmaciens anglicisent leurs profes-

 

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sions, leurs annonces. Les bars et les drinks se substituent à nos cafés, à nos estaminets. Bientôt, mon ami, il vous faudra un dic-tionnaire de poche pour vous promener sur le boulevard. Et j’ai choisi le boulevard parce que vous en aviez plein la bouche : si nous faisions la même épreuve dans l’avenue de l’Opéra, plus récente, la proportion des étrangers augmenterait encore. Pen-sez-vous qu’elle restera stationnaire ? Calculez d’après la crue des vingt dernières années : tablons sur la simple progression arithmétique – je suis bon prince – sans accélération du mou-vement ; dans vingt ans si Dieu nous prête vie, nous arpente-rons un boulevard qui ne différera guère de Piccadilly. – Ah ! mon pauvre Moucheron, il est à demi conquis, votre Forum, il le sera bientôt tout entier : tandis que vous y flâniez en vous gri-sant de vos bons mots, des mains pratiques vous l’ont subtilisé.

– C’est pourtant vrai ! s’écria le journaliste. Curieux ! Comment n’avais-je pas remarqué cela, moi qui vis sur ce bou-levard ?

– Précisément parce que vous y vivez. On pourrait changer sous les pieds d’un homme la terre de la route où il passe chaque jour : il ne s’en apercevrait pas. Pour moi qui reviens après des années d’absence, qui compare avec mes souvenirs de Saint-Cyrien, le changement est stupéfiant : je ne reconnais plus cette ville à demi dénationalisée. Que serait-ce, si j’étais un de ces vieillards que nous croisons ? Pas plus que vous, peut-être, ils ne s’aperçoivent de la transmutation, quotidienne comme leur promenade sur cet asphalte.

Émile n’en revenait pas de sa découverte. L’impulsif et mo-bile garçon enchérissait à son tour sur les remarques de l’officier.

– Regardez encore ce grand magasin… et celui-ci… Les abords de l’Opéra, rutilants d’enseignes flamboyantes : la plu-part anglo-américaines… Vos chiffres doivent être au-dessous

 

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de la vérité. Et jusque dans les authentiques maisons françaises, si nous cherchions derrière les anciennes raisons sociales, nous trouverions souvent assure-t-on, un propriétaire, un syndicat anglais, américain. Il n’y a plus qu’eux !

Il allait, ses yeux quêteurs explorant les façades, son nez flaireur humant l’odeur étrangère qu’il croyait sentir à chaque porte. En revenant au café où l’attendaient ses camarades, avant même de les avoir rejoints, il les apostropha d’un ton tragique :

– Que faites-vous donc là ? Vous ne savez pas la nouvelle ? On a volé le boulevard !

– Hein ? Quelle nouvelle ? – À ce mot magique, des repor-ters s’étaient déjà levés, prêts à courir vers leurs bureaux de ré-daction.

– Ils ont volé le boulevard, vous dis-je.

N’eût été la réputation bien établie de ce mystificateur d’Émile, d’aucuns y fussent allés voir, mus par la crédulité pro-fessionnelle.

– Et qui donc ? firent en souriant les plus rassis.

– Tous ! Tous les barbares ! Il n’y a plus qu’eux sur le Fo-rum. – Vite, à nos journaux : le voilà, l’article à faire.

Avec des mots et des gestes tumultueux, Moucheron leur expliqua la révélation qu’il venait de recevoir. Ahuris d’abord, tous les confrères se vantèrent bientôt de l’avoir faite depuis longtemps, cette observation qui crevait les yeux. Une voix ca-verneuse vibra dans une barbe blanche fluviale, la voix d’un vé-téran de la presse, contemporain des grands journalistes nourris chez Brébant :

 

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– Que diriez-vous si vous aviez connu notre boulevard, ce-lui de Tortoni ? Il n’y avait d’anglais que le café de ce nom, qui ne l’était pas, et six boutiques au plus, de la Madeleine à l’Ambigu. On était chez soi, alors, entre Français ; une quintes-sence de Français : Wolff, Scholl, Koning…

– Vous n’avez pas su voir ! grogna un antisémite. Laissez-nous donc tranquilles, avec vos Anglo-Saxons ! C’est les Juifs qui ont volé le boulevard, comme tout le reste : si vous aviez bien regardé, vous en auriez déniché un derrière chaque vitrine.

– Ils ne sont pas absents, repartit Moucheron. Mais c’est Babel qui m’est apparue ; et les enfants de Sem n’étaient pas seuls dans Babel. Je vous dis que le gros de l’armée d’invasion est anglais, le front d’attaque américain.

On disserta sur le phénomène, très menaçant ; tous en tombaient d’accord. – C’est intolérable ! clamaient les nationa-listes, en majorité dans le cercle. Et chacun de proposer son re-mède : l’un, des lois sévères sur la naturalisation ; l’autre, des impôts spéciaux sur les personnes, les industries étrangères ; tous, la guerre sans merci contre des gouvernants suspects, vendus à l’étranger.

– Et d’abord, des mesures draconiennes contre les Juifs, rugissait l’antisémite.

Tournoël écoutait avec une impatience visible ; il ne sut pas se contenir plus longtemps.

– Pardonnez-moi, Messieurs ; mais je pense aux petites digues de sable que les enfants élèvent sur la plage, quand la marée monte. À mon sens, les mesures que réclament certains d’entre vous ne pourraient rien contre la force des choses ; les unes seraient puériles, les autres iniques ; et toutes également inefficaces. Je ne sache pas que la muraille de Chine ait protégé

 

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les Chinois. Depuis quand la défensive réussit-elle en France ? L’offensive est notre tactique naturelle. Ces vagues formidables qui balayent sur la grève le sable de l’enfant, des hommes les arrêtent, pourtant, lorsqu’ils vont construire bien avant dans la mer un solide brise-lames. Traitez-moi de maniaque tant qu’il vous plaira ; mais je ne cesserai pas de crier que le vrai remède est ailleurs, là où nous le voyons, nous autres coloniaux. Vous voulez défendre notre sol contre les races envahissantes, l’Anglo-Américain d’aujourd’hui, le Slave de demain, le Japo-nais et le Chinois d’après-demain, peut-être ?…

– Contre le Juif de toujours ! interrompit avec véhémence l’antisémite.

– Soit, reprit Tournoël. Envahissez donc à leur exemple les mondes lointains : allez-y chercher les richesses et surtout les énergies qu’ils en rapportent. L’armée d’invasion vous gêne sur ce boulevard ? Mais elle se forme et s’alimente au loin ; elle s’abat sur chaque point faible qu’elle découvre ; et il faut bien croire que c’en est un, le cœur de Paris où vous placez votre force de résistance. Allez défier cette armée sur les avancées où elle se recrute : vous la vaincrez ensuite plus facilement ici. Elle serait bien empêchée de vous disputer vos rues, si vous lui dis-putiez énergiquement l’Afrique et l’Asie. C’est à des centaines, à des milliers de lieues d’ici qu’il faut inquiéter vos concurrents, reforger comme eux des armes et des hommes pour prendre sur eux votre revanche. Comprenez donc que la vigueur des nations est dans le sang jeune, qui se renouvelle aujourd’hui sur les terres jeunes. Plus vous vous replierez sur vous-mêmes, plus vite vous serez mangés. Si vous n’entendez pas la leçon de l’histoire, vous apprendrez trop tard, à vos dépens, que les races mieux entraînées dévorent fatalement les races qui le sont moins. Trop facile à pronostiquer, dans ce cas, l’avenir de votre boulevard, et de votre ville : en dépit de vos lois, de vos taxes, cette ville qui prétendrait s’imposer au monde sans le connaître, sans faire l’effort viril de le dompter en le pénétrant, cette capi-

 

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tale d’un peuple qui n’aurait plus de force d’expansion, ce Paris aimable et tentateur ne serait bientôt qu’une colonie des grandes races colonisatrices. Di avertant omen, comme nous disions au collège ! Il salua, s’éloigna. Les journalistes s’entre-regardèrent. Un d’eux traduisit en riant leur pensée commune :

– Il est orfèvre, M. Josse. Drôle d’idée, aller reconquérir au lac Tchad la place de l’Opéra !

Un second se pencha vers son voisin, en confidence, l’air sérieux et affligé :

– On me l’avait bien dit, qu’il était un peu dreyfusard !

– Oh ! fit le voisin, tout saisi : – Serait-il possible ? Le brave, le glorieux capitaine, notre espoir !

– Dame ! vous l’avez entendu. Le pire cosmopolite ne par-lerait pas autrement.

Moucheron les avait quittés, il hâtait le pas pour rejoindre Tournoël. L’officier lui était sympathique ; mais qui n’était pas sympathique à Moucheron, et à qui ne l’était-il pas ? Le Méri-dional ne pouvait tolérer qu’on broyât du noir dans le rayon de sa gaîté : il se savait créé pour dissiper les tristesses, comme le soleil les nuages.

– Je vous rattrape, mon capitaine. Vous avez aujourd’hui votre foie d’Afrique, il sécrète de la bile. Nous allons soigner ça. J’ai deux billets pour les Variétés, je vous emmène. Soirée de clôture : la pièce est amusante ; vous découvrirez là une colonie de femmes délicieuses, et costumées !… Moins qu’un pagne ! Ça vous rappellera le Soudan. Tournoël se laissa faire. À l’entr’acte, ils allèrent fumer sur le balcon des Variétés. L’officier regardait au-dessous de lui le torrent humain qui coulait dans ce lit d’ombre, avec des remous dans les flaques de lumière, devant le

 

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théâtre, les cafés, torrent jaseur et flâneur, d’où montait un bourdonnement de vie satisfaite.

– Eh bien ! fit Moucheron, confessez que Paris a du bon. Comme on le hume, d’ici, comme on le possède tout entier ! Ne vous semble-t-il pas que ce soit de la mousse de champagne qui coule sur le boulevard ?

Tournoël hocha la tête.

– Ce qui vous égaie m’attriste, ce qui vous séduit m’effraie. Combien d’âmes vides de vraie joie dans cette foule ! Où est le lien de tous ces passants ? Quelle idée commune dans leurs es-prits ? Quelle foi dans leurs cœurs ? Je me souviens d’un soir de lune, au bord du Tchad, près de Madérem, sur une plaine cou-pée de beaux bois, dessinée comme un parc seigneurial : un paysage de rêve, où couraient des troupeaux d’antilopes ; je pré-sidais un palabre de Kanembou, sous le dais de feuillage d’un grand doum. Je l’avais là, l’ivresse que vous trouvez ici, l’orgueil de posséder joyeusement ce qu’on aime. Ah ! comme je me sen-tais plus chez moi ! Ici, parmi ces hommes, je me sens étranger ; tout autant que si j’errais dans Pékin ou dans Bangkok ; étran-ger aux sentiments, aux conceptions de tous ceux qui déambu-lent sous nos pieds. Vous l’avouerai-je ? Ils ne m’intéressent pas. Rien de commun entre eux et moi. J’étais trop bête de me tourmenter pour un tas de choses qui leur sont indifférentes. J’en ai assez. Je n’irai plus me faire casser la tête pour ce peuple avachi.

– C’est vous qui parlez ainsi ? fit Émile. – Il protestait, plai-santait. Tournoël le laissait dire, regardait plus attentivement la foule.

Çà et là, il reconnaissait des types familiers à ses yeux de-puis l’enfance : sur ce visage, le caractère de la province dont il entendait l’accent ; sur cet autre, l’empreinte de la profession :

 

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un commissionnaire auvergnat, un marchand de bœufs nor-mand, un rapin montmartrois. Plus loin, des ouvriers qui s’aéraient au sortir de l’atelier, figures intelligentes de travail-leurs fiers de leur travail ; un trottin espiègle, mésange envolée vers son faubourg, mignonne joie de la rue qu’elle traversait en accrochant les lumières dans l’or de son chignon ébouriffé. Elle prit la feuille d’un camelot qui courait, crevait les tympans en hurlant son papier ; elle sourit à un petit lignard ébaubi, qui traînait ses godillots à la devanture d’une brasserie.

Peu à peu, dans l’imagination de l’officier, cette foule du boulevard se prolongeait jusqu’aux remparts de l’immense ville ; elle se continuait au delà, à travers les campagnes, sur les guérets où des moissonneurs s’opiniâtraient à dresser la meule de gerbes après la chute du jour ; et plus loin encore, jusqu’aux grèves où des pêcheurs appareillaient cette nuit pour gagner et risquer leur maigre vie. Elle descendait dans la mine où l’équipe nocturne attaquait bravement la tranche de houille. Elle grim-pait des champs aux montagnes, aux coteaux cévenols où l’industrieux vigneron broyait le rocher pour conquérir un ar-pent de ceps, aux pâtis des Alpes où le berger veillait près de son troupeau, aux crêtes des Vosges où le bûcheron abattait les sa-pins, l’œil rêveur dans l’éclaircie ouverte sur les plaines que son pied ne foulera plus. – Il la voyait s’allonger dans le temps comme dans l’espace, la dure et souple race de ces hommes, ouvriers toujours laborieux pour les divers maîtres qui les gru-geaient, soldats toujours vaillants et gais derrière les chefs qui les emmenaient à travers le monde. Il se les représentait dans leurs dernières transformations, déguenillés et furieux sous les carmagnoles, lorsqu’ils couraient aux frontières ; stoïques sous les bonnets à poil, lorsqu’ils semaient leurs cadavres dans les sables d’Égypte ou les neiges de Russie. Il les retrouvait plus proches, mêmes cœurs, même allure crâne sous d’autres habits, voltigeurs basanés par le soleil d’Afrique, zouaves délurés de Crimée, d’Italie ; et ceux enfin qui l’avaient bercé, près de la va-reuse de mobile et du chassepot accrochés au mur, ceux qui ra-

 

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mentevaient tristement, alors qu’il jouait entre leurs genoux, les inutiles souffrances endurées sur la Seine, sur la Loire. Vivaces encore, vieilles souches prêtes à redonner leurs surgeons sous la cognée, ils se promettaient de recommencer, ils élevaient le pe-tit pour qu’il recommençât.

Vue ainsi, maintenant, cette foule lui apparaissait comme la chair de sa chair. Un flot d’infinie et stupide tendresse – il la qualifiait mentalement de la sorte – montait du fond de ses en-trailles, demandait à se répandre sur ces passants inconnus. Tendresse et désir de se sacrifier pour eux. Il eût voulu barrer de son corps la pente où il lui semblait que le torrent dévalait, con-traindre tous ces passants à rebrousser chemin vers les som-mets, dussent-ils lui broyer le cœur et marcher dans son sang : joyeux de mourir sous leurs pieds, pourvu qu’il les vît remonter, s’épanouir dans le grand orgueil de jadis, encore une fois objets d’envie au monde et dominateurs de ce monde.

Une invincible pudeur l’empêchait de communiquer le re-virement de son âme. Moucheron n’avait pas cessé de l’interpeller ; Tournoël se contenta de lui dire en souriant :

– Et pourtant je ne leur veux pas de mal !

Y aurait-il à travers l’espace de mystérieux transports des pensées ? Subiraient-elles à travers les cœurs des transpositions plus mystérieuses encore ? Ces mots qu’une autre disait au loin, ces mots sortis d’un cœur tout préoccupé de lui, le sien les re-trouvait à cette heure sans les avoir entendus ; il les proférait, lui aussi, pour exprimer en l’atténuant son besoin d’amour in-contenté, transformé en élan de passion héroïque. Il renvoyait à la masse humaine l’écho du soupir lointain qu’il ignorait.

Si le capitaine de Tournoël eût pu entendre d’autres pa-roles qu’on échangeait plus près de lui, en ce même moment,

 

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elles l’eussent singulièrement confirmé dans les pressentiments et les craintes qui l’avaient assailli tout le jour.

 

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